La cour d'assises du Var juge en ce moment une cause qui a beaucoup
occupé l'attention publique. Un double attrait a fait de ce procès en
avortement un scandale célèbre: d'abord, l'attrait malsain mais réel qui
s'attache à tous les crimes où la passion a joué un rôle essentiel;
ensuite, le principal accusé, M. Fouroux, ancien officier de marine,
était maire de Toulon quand l'avortement a été perpétré. Il avait même
failli être député. Il a été arrêté dans la loge municipale du théâtre,
cette arrestation du premier magistrat d'une ville de cent mille âmes
n'a pas laissé de causer quelque sensation.
Les accusés sont au nombre de quatre: M. Fouroux, Mme de Jonquières, Mme
Audibert et Mme Laure, sage-femme. En quelques mots, voici les faits
relevés par l'acte d'accusation:
M. Fouroux entretenait depuis assez longtemps des relations intimes avec
Mme de Jonquières, Agée de trente-six ans, épouse d'un lieutenant de
vaisseau. Au printemps dernier, Mme de Jonquières s'aperçut qu'elle
était enceinte. A cette époque, son mari était en mer.
Effrayé des conséquences que pouvait avoir cette grossesse et du
scandale qui en résulterait, M. Fouroux demanda à une ancienne «amie»,
Mme Audibert, de lui prêter ses soins officieux pour prévenir tout
esclandre. Mme Audibert, très obligeante, trouva, après quelques
recherches, une sage-femme--la nommée Laure--dont la discrétion,
l'habileté et la complaisance rendraient tout repos au ménage illégitime
des deux principaux accusés.
Mme Laure fut appelée et Mme de Jonquières fut confiée à ses soins.
C'est le 11 juin dernier que cette dernière entra en traitement chez la
sage-femme: elle avait été accompagnée jusqu'au second étage de la
maison par M. Fouroux lui-même. Elle y resta jusqu'au 15 juillet, avec
une courte interruption pendant laquelle Mme de Jonquières et M. Fouroux
vinrent à Paris. L'avortement fut consommé.
Comment le crime a-t-il été découvert? Ici entrent en scène mille faits
obscurs et compliqués que les débats qui viennent de commencer tireront
sans doute au clair. Une enquête a été ouverte; Mme de Jonquières,
interrogée, a tout avoué: et c'est ainsi que les quatre accusés
comparaissent devant le jury du Var pour avoir commis «les crimes prévus
par les articles 3, 17, 50 et 60 du Code pénal».
M. Fouroux n'a que trente ans. Né de petits bourgeois, il a suivi les
cours de l'École navale, est devenu enseigne de vaisseau et a donné sa
démission pour rentrer à Toulon, sa ville natale, et s'y livrer
uniquement à la politique. Nommé maire de Toulon il y a deux ans, il a
échoué aux élections législatives de 1889. Il s'était présenté dans la
seconde circonscription de Toulon, contre MM. Magnier et Cluseret; au
second tour il se désista en faveur de M. Magnier et M. Cluseret fut
élu. Il s'occupait activement de tenter de nouveau les chances du
scrutin à la première vacance qui se produirait dans le Var, et songeait
dans ce but à former un journal.
A la mairie, Fouroux s'intéressait surtout aux grands travaux
d'embellissement et d'assainissement qui ont de tout temps préoccupé la
municipalité de cette ville sans égouts, sans canalisations sérieuses,
livrée A toutes les épidémies. Il avait su acquérir ainsi, parmi ses
concitoyens, une certaine popularité.
[Illustration: M. FOUROUX]
[Partition musicale: SCHERZETTO POUR PIANO Par ALFRED MUTEL]