[Illustration: DE LEUCHTENBERG Décédé à Paris le 6 janvier
4894.--Photographie Bergamasco, à Saint-Pétersbourg.]
Le duc Nicolas de Leuchtenberg vient de mourir à Paris: il était né en
1843. C'était une des plus éminentes personnalités de l'aristocratie
russe. Grand, svelte, blond, sa physionomie respirait une grave
mélancolie que les souffrances de sa dernière maladie avait accentuée
encore. Depuis deux ans, en effet, il souffrait cruellement d'une
affection des amygdales et les secours de la science étaient
impuissants.
Le mal avait fait de tels progrès dans ces derniers temps que toute
nourriture était devenue intolérable; la sonde même ne trouvait plus à
pénétrer dans le larynx encombré par les tumeurs: et, dans cet état
désespéré, les trois médecins du duc, les docteurs Dieulafoy, Poirrier
et Garrigue, avaient imaginé, pour le réconforter, de lui persuader
qu'il était victime d'un mal héréditaire sans danger, et dont la science
saurait bientôt venir à bout.
***
Le duc Nicolas aimait beaucoup Paris et la France. Son titre de duc de
Leuchtenberg révélait, d'ailleurs, qu'il avait du sang français dans les
veines, puisque ce titre fut conféré en 1847 par le roi de Bavière a son
gendre Eugène de Beauharnais, fils de l'impératrice Joséphine. Par sa
mère, la grande-duchesse Marie de Russie, le duc Nicolas était le
petit-fils du tsar Nicolas Ier et par conséquent cousin au deuxième
degré du tsar actuel. On ne saurait souhaiter une parenté plus
brillante; la mort du duc Nicolas met en deuil, du reste, non seulement
la cour de Russie, mais aussi les cours de Suède, de Bavière, de
Wurtemberg et de Portugal. Mais le défunt avait d'autres distinctions
que celles de la race: son esprit ouvert, cultivé, éclairé,
s'intéressait beaucoup aux arts et aux lettres. Le duc Nicolas
fréquentait à Paris un grand nombre de salons mondains et littéraires,
et notamment celui de Mme la princesse Mathilde. Avant sa maladie, il
suivait assidûment les conférences de la Sorbonne et du Collège de
France, il était l'ami de tous nos grands savants, et s'était fait
recevoir membre de toutes les Sociétés scientifiques de la capitale.
Dans la guerre russo-turque, le duc Nicolas de Leuchtenberg avait
commandé le 27e régiment des dragons de Kiew; il s'était conduit très
brillamment, et c'est depuis lors qu'il avait fixé sa résidence à Paris.
Il s'était uni, par un mariage morganatique, avec Mme Nadedja
Serguiéevna, veuve Akinson, née Annenkof, soeur de Mme la vicomtesse
Eugène Melchior de Vogué. A l'occasion de ce mariage, le tzar avait
conféré à Mlle Nadedja Serguiéevna le titre de comtesse de Beauharnais.
Deux fils, âgés de vingt-deux ans et de vingt ans, sont issus de cette
union; ce sont les ducs Georges et Nicolas: l'un suit à Paris les cours
de l'École des mines, l'autre est élève à l'École de droit. Ils ont reçu
du tzar, il y a deux mois, l'autorisation de porter les titres des ducs
de Leuchtenberg.
Comme on le voit, le défunt duc avait tenu à ce que ses deux enfants
fussent élevés à Paris: Parisien très lettré et très raffiné lui-même,
il voulait qu'ils arrivassent à connaître, comme lui, toutes les
finesses de notre littérature et de notre langue, et qu'ils apprissent,
comme lui, à aimer notre pays.
Le corps du duc sera conduit à Saint-Pétersbourg et inhumé dans le
caveau de la famille impériale.