toujours, un peu mourantes, devant nos idoles tranquilles....
Chrysanthème me réveille brusquement et je la regarde: elle est
dressée sur son bras tendu et sa figure exprime une intense terreur;
muette, elle me fait signe, sans oser parler, que quelqu'un
s'approche... ou quelque chose... en rampant.... Quelle visite sinistre
est-ce donc?--Cela me fait peur, à moi aussi. J'ai l'impression rapide
de quelque immense danger inconnu, dans ce lieu isolé, dans ce pays
dont je n'ai pas pu approfondir encore les êtres et les mystères. Il
faut que ce soit bien affreux, pour qu'elle demeure là clouée, à demi
morte de frayeur, elle _qui sait_....
C'est dehors, paraît-il; cela arrive par les jardins; de sa main
tremblante, elle indique que cela va monter par la véranda, par le toit
de madame Prune...--En effet, on entend de légers bruits... qui
s'approchent.
J'essaie de lui dire:
--_Neko-San?_ (Ce sont messieurs les chats?)
--Non! fait-elle, toujours terrifiée et inquiétante.
--_Bakémono-Sama?_ (Messeigneurs les Revenants?)--J'ai déjà pris
l'habitude au Japon de m'exprimer avec cette excessive politesse.
--Non!!... _Dorobo!!_ (Les voleurs!!)
--Les voleurs! Ah! tant mieux; je préfère de beaucoup cela, par exemple,
à une visite d'esprits ou de morts comme je l'avais craint tout à
l'heure au sursaut de mon réveil; des voleurs, c'est-à-dire des
bonshommes bien en vie, ayant sans doute, en tant que Japonais, des
figures assez drolatiques. Je n'ai même plus peur du tout, à présent que
je suis fixé, et nous allons tout de suite vérifier la chose,--car il
est certain que l'on remue sur le toit de madame Prune,--on s'y
promène....
J'ouvre un de nos panneaux de bois et je regarde. Je ne vois rien qu'une
grande étendue calme, sereine, exquise, éclairée en plein par la lune
brillante; tout ce Japon endormi au chant sonore des cigales est bien
charmant cette nuit, et ce grand air du dehors est bien suave à
respirer.
Chrysanthème, à moitié cachée derrière mon épaule, écoute, tremblante,
avance la tête pour examiner les jardins et les toits, avec des yeux
dilatés de chatte effrayée.... Non, rien, rien qui bouge.... Çà et là
quelques ombres dures, qu'on ne s'expliquait pas bien au premier coup
d'oeil, mais qui sont projetées par des pans de murs, des branches
d'arbres, et gardent une immobilité absolue très rassurante. Tout semble
d'une tranquillité figée et demeure silencieux, dans ce vague que la
lune met sur les choses.
Rien;--rien nulle part. C'étaient messieurs les chats, tout simplement,
ou bien mesdames les chouettes: les bruits grandissent d'une manière si
extraordinaire, la nuit chez nous....
Refermons ce panneau avec soin, par mesure de prudence, et puis allumons
une lanterne et descendons voir s'il n'y a personne de caché dans des
coins, si les portes sont bien closes; pour rassurer Chrysanthème,
faisons une ronde générale du logis.
Nous voilà donc parcourant ensemble, sur la pointe des pieds, toutes les
retraites intimes de cette maison, qui, à en juger par ses bases, doit
être bien antique, malgré ses cloisons légères en papier frais; des
renfoncements tout noirs, des petits caveaux voûtés de poutres
vermoulues; des armoires pour le riz qui sentent la vétusté et la
moisissure; des dessous très mystérieux où s'est amoncelée la poussière
des siècles. En pleine nuit et pendant une chasse aux voleurs, tout
cela, que je ne connaissais pas, a mauvais aspect.
A pas de loup, nous traversons l'appartement de nos
propriétaires.--C'est Chrysanthème qui m'entraîne par la main, et je me
laisse conduire.--Ils dorment en rang sous leur tente de gaze bleuâtre,
éclairés par les veilleuses qui brûlent devant l'autel de leurs
ancêtres.
--Tiens! Ils sont alignés dans un ordre qui pourrait prêter à jaser, par
exemple!--Mademoiselle Oyouki d'abord, très gentille dans sa pose de
sommeil. Ensuite, madame Prune, qui dort la bouche ouverte, montrant son
râtelier noir; de son gosier sort un bruit intermittent, pareil au
grognement d'une truie.... Oh! qu'elle est vilaine, madame Prune!!--Et
puis, M. Sucre, momifié pour l'instant.--Et enfin à son côté, dernière
de la rangée, leur bonne, mademoiselle Dédé!!!...
La gaze tendue jette sur eux des reflets couleur d'eau marine; on dirait
des personnes noyées dans un aquarium. Et ces saintes veilleuses, cet
autel armé d'étranges symboles shintoïstes donnent un faux air religieux
à ce tableau de famille.
Honni soit qui mal y pense, mais pourquoi n'est-elle pas plutôt couchée
à côté de ses maîtresses, cette jeune servante? Chez nous là-haut, quand
nous offrons l'hospitalité à Yves, nous avons soin de nous placer, sous
notre moustiquaire, d'une façon bien plus correcte....
Un recoin que nous allons visiter en dernier lieu m'inspire une certaine
appréhension. C'est une soupente basse et mystérieuse, contre la porte
de laquelle est collée, comme chose perdue, une très vieille image de
piété: _Kwanon-aux-mille-bras_ et _Kwanon-à-tête-de-cheval_, assis dans
des nuages et des flammes, horribles tous deux avec leurs rires de
spectres.
Nous ouvrons, et Chrysanthème se rejette en arrière, poussant un cri
affreux.--J'aurais cru que les voleurs étaient là, si je n'avais vu
passer sur elle, et disparaître, une petite chose grisâtre, rapide,
furtive: un jeune rat qui mangeait du riz en haut d'une étagère, et,
qui, dans son effarement, lui avait sauté à la figure....
XLVIII
14 septembre.
Yves a perdu à la mer son sifflet d'argent, son indispensable sifflet
pour la manoeuvre, et nous courons la ville toute la journée, suivis de
Chrysanthème, de mesdemoiselles La Neige et La Lune ses soeurs, pour en
chercher un autre.
C'est très difficile à trouver dans Nagasaki, très difficile surtout à
expliquer en japonais, un sifflet de marine, de forme consacrée, courbe
avec une petite boule terminale, pour moduler les trilles et les sons
enflés des commandements officiels. Trois heures durant on nous renvoie
de boutique en boutique;--faisant mine d'avoir très bien saisi, on nous
trace, au pinceau sur papier de soie, des adresses de magasins où nous
devons infailliblement rencontrer ce qu'il nous faut, et nous partons
plein d'espoir, courant à une mystification nouvelle; nos djins
essoufflés en perdent la tête.
On comprend bien que nous voulons quelque chose pour produire du bruit,
de la musique; alors on nous offre des instruments de toutes les formes,
les plus inattendus, les plus extraordinaires: des _pratiques_ pour voix
de polichinelles, des sifflets pour chiens, des trompettes. C'est
toujours de plus en plus inouï ce qu'on nous propose tellement qu'à la
fin un fou rire nous gagne. En dernier lieu, un vieil opticien nippon,
qui avait pris un air très fin, un air de parfaite compétence, s'en va
fouiller dans son arrière-boutique--et nous rapporte une sirène à
vapeur, provenant d'un paquebot naufragé.
Après dîner, l'événement considérable de la soirée est une averse de
déluge qui nous surprend au sortir des maisons de thé, au retour de
notre promenade élégante. Justement nous étions en troupe nombreuse,
ayant avec nous plusieurs mousmés invitées, et, dès que cela commence à
tomber du ciel sans préambule, comme d'un arrosoir renversé, il en
résulte une immédiate débandade. Elles se sauvent, les mousmés, avec des
petits cris d'oiseau, se réfugient dans des portes, chez des marchandes,
sous des capotes de djins.
Puis bientôt, quand les boutiques se sont fermées en hâte, quand la rue
est vide, inondée, presque noire; les lanternes de papier, détrempées,
piteuses, éteintes,--je me retrouve, je ne sais comment, plaqué contre
un mur, sous la saillie d'un toit, dans la seule compagnie de
mademoiselle Fraise, ma cousine, qui pleure à cause de sa belle robe
mouillée. Et cette ville me paraît tout à coup d'une tristesse lugubre,
au bruit de la pluie qui tombe toujours, éclaboussant tout, au bruit des
gouttières qui font, dans l'obscurité, des petits murmures plaintifs de
ruisseaux.
Très vite finie, l'ondée. Alors les mousmés sortent de leurs trous,
comme des souris, se cherchent, se hèlent, et leurs petites voix ont ces
intonations traînantes, mélancoliques, singulières, qu'elles prennent
chaque fois qu'il s'agit d'appeler dans le lointain.
--Ohé, mademoiselle la Lu-u-u-u-une!!
--Ohé, madame Jonqui-i-i-i-ile!!
Elles se crient les unes aux autres leurs noms bizarres et les
prolongent indéfiniment dans la nuit devenue silencieuse, dans la
sonorité qu'a prise l'air humide après cette grande pluie d'été.
Enfin les voilà toutes retrouvées, réunies, ces petites personnes à yeux
bridés, dépourvues de cervelle,--et nous remontons à Diou-djen-dji, très
mouillés tous.
Pour la troisième fois Yves couche à nos côtés, sous notre tente bleue.
Un grand tapage se fait au-dessous de nous, passé minuit; ce sont nos
propriétaires qui reviennent d'un pèlerinage à un temple lointain de la
déesse de la Grâce. (Bien que shintoïste, madame Prune vénère cette
divinité qui, dit-on, fut bienveillante à sa jeunesse.) Tout aussitôt,
nous voyons monter, comme une fusée, mademoiselle Oyouki, apportant sur
un délicieux petit plateau des bonbons bénis, achetés là-bas aux portes
de ce temple à notre intention et qu'il faut manger tout de suite, avant
que la vertu en soit éventée.--Sans sortir d'un demi-sommeil, nous
absorbons ces petites choses au sucre et au poivre, en remerciant
beaucoup.
Yves dort tranquille, sans donner cette fois des coups de poing dans le
plancher, ni des coups de pied. Il a suspendu sa montre à l'une des
mains de notre idole dorée, pour être plus sûr de voir toute la nuit
l'heure qu'il est à la lumière de la sainte veilleuse. Il se lève de
grand matin, demandant: J'ai été sage?--et s'habille en hâte, préoccupé
par l'appel et par le service.
Dehors, il doit déjà faire jour; par ces petits trous, que le temps a
percés dans nos panneaux de bois, des jets de clarté matinale entrent
chez nous; dans l'air de notre chambre, où nous conservons de la nuit
enfermée, ils tracent de vagues rayures blanches.--Tout à l'heure, quand
le soleil se lèvera, ces rayures vont s'allonger et devenir d'une belle
couleur d'or.--On entend les cigales et les coqs, et bientôt madame
Prune commencera son chant mystique.
Cependant Chrysanthème, par politesse pour Yves-San, allume une lanterne
et le reconduit, en tunique de nuit, jusqu'au bas de l'escalier
sombre.--Il me semble même entendre qu'en se quittant, ils
s'embrassent.... Au Japon c'est sans conséquence je le sais bien; cela se
fait beaucoup, c'est très reçu; n'importe où, dans des maisons où l'on
entre pour la première fois, on embrasse très bien des mousmés
quelconques sans que personne y trouve à redire.--Mais c'est égal, Yves
est vis-à-vis de Chrysanthème dans une situation particulière, et il
devrait mieux le comprendre. Je m'inquiète des heures qu'ils ont souvent
passées au logis, seuls ensemble; je me dis qu'aujourd'hui même je vais,
non pas les épier, mais parler à Yves bien franchement, pour en avoir le
coeur net....
En bas, tout à coup, _clac! clac!_ le battement de deux mains sèches:
c'est l'avertissement de madame Prune au grand Esprit. Et tout aussitôt
sa prière éclate, s'élance, en fausset nasillard, suraigu comme part la
sonnerie irritante et inexorable d'un réveille-matin quand l'heure est
venue, comme se fait le bruit machinal d'un ressort qu'on lâche et qui
se déroule....
..._La plus riche femme du monde.... Très blanchement de mes impuretés,
ô Ama-Térace-Omi-Kami, dans la rivière de Kamo..._
Et ce chevrotement étrange, plus du tout humain, égare et change mes
idées, qui étaient presque claires à cet instant de réveil....
XLIX
15 septembre.
Le vent est au départ. Depuis hier il est vaguement question de nous
envoyer en Chine, dans le golfe de Pékin: une de ces rumeurs qui
circulent on ne sait comment de l'avant à l'arrière des navires, deux ou
trois jours avant les ordres officiels, et qui ne trompent jamais.
Comment va être le dernier acte de ma petite comédie japonaise, le
dénouement, la séparation? Y aura-t-il un peu de tristesse chez ma
mousmé ou chez moi, un peu de serrement de coeur à l'instant de cette
fin sans retour? Je ne vois pas bien cela par avance. Et les adieux
d'Yves à Chrysanthème, comment seront-ils? Ce point surtout me
préoccupe....
Rien de bien précis encore, mais il est certain que, d'une façon ou
d'une autre, notre séjour au Japon est près de finir.--C'est peut-être
ce qui me fait, ce soir, jeter un coup d'oeil plus ami sur toutes les
choses qui m'entourent. Six heures environ, quand j'arrive à
Diou-djen-dji, après une journée de service. Le soleil très bas, prêt à
s'éteindre, entre en plein dans ma chambre, la traverse de ses grands
rayons d'or rouge, illuminant les Bouddhas, les fleurs disposées en
gerbes bizarres dans les vases anciens.--Elles sont là cinq ou six
petites poupées, mes voisines, s'amusant à danser au son de la guitare
de Chrysanthème.... Et je trouve un vrai charme ce soir à penser que ce
logis, cette femme qui mène la danse, tout cela est mien. J'ai été
injuste, en somme, envers ce pays; il me semble que mes yeux s'ouvrent
en ce moment pour le bien voir, que tous mes sens subissent un
changement brusque et étrange; je perçois et je comprends mieux tout à
coup cette infinité de gentilles petites choses au milieu desquelles je
vis, la grâce frêle et très cherchée des formes, la bizarrerie des
dessins, le choix raffiné des couleurs.
Je m'étends sur mes nattes si blanches; Chrysanthème, empressée,
m'apporte l'oreiller en peau de serpent, et les mousmés souriantes,
ayant encore en tête leur rythme interrompu de tout à l'heure, circulent
autour de moi, à pas cadencés.
Leurs irréprochables chaussettes, à orteil séparé, ne font pas de bruit;
on n'entend, quand elles passent, qu'un froufrou d'étoffes. Je les
trouve toutes agréables à regarder; cet air poupée qu'elles ont me plaît
à présent, et je crois découvrir ce qui le leur donne: non pas seulement
ces figures rondes, inexpressives, à sourcils très éloignés des yeux;
mais surtout cet excès d'ampleur dans leurs robes. Avec ces manches si
grandes, on dirait qu'elles n'ont pas de dos, pas d'épaules; leurs
personnes délicates sont perdues dans ces vêtements larges, qui flottent
comme autour de petites marionnettes sans corps, et qui glisseraient
d'eux-mêmes jusqu'à terre, à ce qu'il semble, s'ils n'étaient retenus, à
mi-hauteur de bonne femme, par ces larges ceintures de soie.--Une
manière de comprendre le costume bien différente de la nôtre, qui vise à
mouler le plus possible des formes vraies ou fausses....
Et puis, comme j'admire ces fleurs arrangées dans nos vases par
Chrysanthème, avec son art japonais fleurs de lotus, grandes fleurs
sacrées, d'un rose tendre et veiné, d'un rose laiteux de porcelaine, qui
ressemblent à de très larges nénuphars lorsqu'elles sont épanouies et,
lorsqu'elles sont en bouton seulement, à de longues tulipes pâles. Leur
parfum doux, un peu fatigant, s'ajoute à cette autre indéfinissable
odeur de mousmés, de race jaune, de Japon, qui est toujours et partout
dans l'air. Fleurs attardées en septembre, qui, en cette saison, se font
très rares, coûtent très cher et s'élancent sur des tiges plus hautes;
Chrysanthème leur a laissé leurs immenses feuilles aquatiques d'un vert
triste d'algue marine, et les a mêlées à des roseaux frêles.--Je les
regarde et je songe avec quelque ironie à ces gros paquets ronds en
forme de chou-fleur, que font nos bouquetières en France, avec entourage
de dentelle ou de papier blanc....
...Toujours pas de lettres d'Europe, de personne. Comme tout s'efface,
change, s'oublie.... Voici que je me fais très bien à ce Japon mignard
maintenant; je me rapetisse et je me manière; je sens mes pensées se
rétrécir et mes goûts incliner vers les choses mignonnes, qui font
sourire seulement; je m'habitue aux petits meubles ingénieux, aux
pupitres de poupée pour écrire, aux bols en miniature pour faire la
dînette; à la monotonie immaculée de ces nattes, à la simplicité si
finement travaillée de ces boiseries blanches. Je perds même mes
préjugés d'Occident; toutes mes idées ce soir flottent et s'en vont; en
traversant le jardin, j'ai salué courtoisement M. Sucre, qui arrosait
ses arbustes nains et ses fleurs contrefaites; madame Prune me semble
une vieille dame bien recommandable, ayant eu un passé très
admissible....
Nous ne nous promènerons pas cette nuit; j'ai envie de rester tout
simplement étendu où je suis et d'écouter le _chamécen_ de ma mousmé.
Jusqu'à présent j'avais toujours écrit sa guitare pour éviter ces termes
exotiques dont on m'a reproché l'abus. Mais ni le mot _guitare_ ni le
mot _mandoline_ ne désignent bien cet instrument mince avec un si long
manche, dont les notes hautes sont plus mièvres que la voix des
sauterelles;--à partir de maintenant, j'écrirai _chamécen_.
Et j'appellerai ma mousmé _Kihou_, _Kihou-San_; ce nom lui va bien mieux
que celui de _Chrysanthème_,--qui en traduit exactement le sens, mais
n'en conserve pas la bizarre euphonie.
Donc, je dis à Kihou, ma femme:
--Joue, joue pour moi; je resterai là toute la soirée, et je
t'écouterai.
Étonnée de me voir si aimable, se faisant un peu prier, ayant presque à
la lèvre un plissement amer de triomphe et de dédain, elle s'assied dans
la pose des images, relève ses longues manches de couleur sombre,--et
commence. Les premières notes hésitantes bruissent en sourdine, mêlées
aux musiques d'insectes qui se font dehors, dans l'air tranquille, dans
le crépuscule chaud et doré. D'abord elle joue avec lenteur des choses
confuses dont elle parait ne pas bien se souvenir, dont la suite se fait
attendre, ne vient pas;--et les autres petites ricanent, inattentives,
regrettant leur danse arrêtée. Elle est distraite, elle-même, maussade,
comme qui s'exécute par devoir.
Puis peu à peu, peu à peu, cela s'anime, et les mousmés écoutent. Cela
devient rapide, avec un tremblement de fièvre, et son regard n'a plus du
tout l'insignifiance des poupées. Cela se change en bruit de vent, en
rires affreux de masques, en plaintes déchirantes, en pleurs,--et ses
prunelles dilatées fixent en dedans d'elle-même des japoneries
indicibles.
Je l'écoute, étendu, les yeux à demi fermés, regardant entre mes cils,
qui s'abaissent avec une lourdeur involontaire, regardant de très haut
un énorme soleil rouge mourir sur Nagasaki. J'ai l'impression assez
mélancolique d'un effacement, d'un recul de toute ma vie passée et de
tous les autres lieux de la terre. A cette tombée de nuit, je me sens
presque chez moi dans ce coin de Japon, au milieu des jardins de ce
faubourg;--et cela ne m'était jamais arrivé encore....
L
16 septembre.
...Sept heures du soir.--Nous ne redescendrons plus en ville
aujourd'hui; comme de bons bourgeois japonais, nous resterons dans notre
haut faubourg.
En tenue de quartier, nous irons en voisins, Yves et moi, jusqu'au tir
au sabre,--qui est à deux pas, au-dessus de notre maisonnette, confinant
presque à notre jardin frais.
Fermé, ce tir, pour le moment; un petit mousko assis à la porte nous
explique, avec des révérences extrêmes, qu'il est trop tard, les
amateurs sont partis, il faudra revenir demain.
La soirée est si belle et si douce que nous restons dehors, suivant sans
but le sentier qui continue de s'élever et de se perdre dans les régions
solitaires de la montagne, vers les cimes.
Une heure durant nous marchons,--promenade imprévue,--et nous voilà très
haut, dominant des perspectives infinies aux dernières lueurs du jour;
nous voilà dans un site isolé et triste, au milieu de ces petits
cimetières bouddhiques dont la campagne est partout semée.
Nous croisons quelques travailleurs attardés, qui reviennent des champs
portant des gerbes de thé sur leur dos. La mine un peu sauvage, ces
paysans; demi-nus, ou bien habillés de robes longues en coton bleu; ils
nous font en passant de grandes révérences.
Pas d'arbres, dans cette région haute. Des champs de thé alternant avec
des tombes: vieilles statuettes en granit qui représentent Bouddha dans
son lotus, ou vieilles bornes funéraires sur lesquelles brillent des
restes d'inscriptions d'or. Surtout il y a des espaces incultes, des
rochers autour de nous et des broussailles.
Plus personne ne passe et la lumière baisse. Faisons halte un moment et
ensuite il sera temps de redescendre.
Mais, près de l'endroit où nous sommes, une caisse en bois blanc munie
de poignées, une sorte de chaise à porteurs est posée sur la terre
remuée de frais, avec des lotus en papier d'argent et des petites
baguettes de parfum qui brûlent encore; évidemment quelqu'un a dû être,
ce soir même, enterré là-dessous.
Je ne me le représente pas, ce personnage; les Japonais sont si
grotesques pendant la vie, qu'on a peine à se les figurer dans le calme
et la majesté d'après.... C'est égal, éloignons-nous de ce mort, nous
pourrions le réveiller, il est trop frais, il nous impressionne. Allons
nous asseoir ailleurs sur quelqu'une de ces tombes si anciennes qu'il
n'y a plus rien, en dedans, que poussière. Et là, encore éclairés tous
deux à ces hauteurs, tandis que les vallées, les bases de la terre sont
déjà perdues dans l'ombre, causons.
Je voudrais parler à Yves de Chrysanthème; c'est un peu dans ce but que
je l'ai fait asseoir, et je ne sais comment m'y prendre, pour ne pas le
blesser et pour n'être pas ridicule. Du reste, l'air pur qui passe ici
et le paysage grandiose qui est sous mes pieds me rassérènent déjà
beaucoup, me font prendre en dédaigneuse pitié mes soupçons et leur
cause....
Nous nous entretenons d'abord de cet ordre de départ, pour la Chine ou
pour la France, qui peut nous arriver d'un moment à l'autre. Il va
falloir quitter bientôt cette vie facile et presque amusante, ce
faubourg nippon où le hasard nous a fait camper, et notre maisonnette au
milieu des fleurs. Yves regrettera ces choses plus que moi-même, je le
comprends bien: car, pour lui, c'est la première fois que pareil
intermède vient couper sa carrière rude. Jadis, dans les grades
inférieurs, il n'allait presque jamais à terre, en pays exotique, pas
plus que les goélands du large; tandis que de tout temps j'ai été gâté,
moi, par des petits logis autrement charmants que celui-ci, dans toute
sorte de contrées dont le souvenir me trouble encore.
Et je me risque à lui dire, pour voir:
--Tu auras peut-être plus de chagrin que moi, de la quitter, cette
petite Chrysanthème?...
Un silence entre nous deux.
Après quoi je vais plus loin, brûlant mes vaisseaux:
--Tu sais, après tout, si elle te faisait tant de plaisir.... Je ne l'ai
pas épousée, elle n'est pas ma femme, en somme....
Très surpris, il me regarde:
--Pas votre femme, vous dites?--Si! par exemple.... Voilà justement,
c'est qu'elle est votre femme....
Nous n'avons jamais besoin d'en dire bien long, entre nous deux; je suis
absolument fixé maintenant, par son intonation, par son bon sourire de
franchise; je comprends tout ce qu'il y a dans cette petite phrase:
«Voilà justement, c'est qu'elle est votre femme....» Si elle ne l'était
pas, oh! il n'oserait répondre de ce qui pourrait arriver,--malgré le
remords qu'il en aurait au fond de lui-même, n'étant plus garçon, ni
libre de sa personne comme autrefois.--Mais il la considère comme ma
femme, et alors c'est sacré. Je crois en sa parole de la manière la plus
complète, et j'ai un vrai soulagement, une vraie joie, à retrouver mon
brave Yves des anciens jours. Comment donc ai-je pu subir assez
l'influence rapetissante des milieux pour le soupçonner et m'en faire un
pareil souci mesquin?...
N'en parlons seulement plus, de cette poupée....
Nous restons là très tard, à causer d'autre chose, tout en regardant,
sous nos pieds, des vallées, des montagnes, des profondeurs immenses qui
s'assombrissent et s'éteignent. Très haut postés, dans le grand air pur,
il nous semble déjà être partis de ce Japon mignard, déjà dégagés des
petites impressions qu'il nous avait produites, des petits liens par
lesquels il commençait à nous tenir.