...Le milieu de la nuit, deux heures du matin. Nos veilleuses brûlant

toujours, un peu mourantes, devant nos idoles tranquilles....

Chrysanthème me réveille brusquement et je la regarde: elle est

dressée sur son bras tendu et sa figure exprime une intense terreur;

muette, elle me fait signe, sans oser parler, que quelqu'un

s'approche... ou quelque chose... en rampant.... Quelle visite sinistre

est-ce donc?--Cela me fait peur, à moi aussi. J'ai l'impression rapide

de quelque immense danger inconnu, dans ce lieu isolé, dans ce pays

dont je n'ai pas pu approfondir encore les êtres et les mystères. Il

faut que ce soit bien affreux, pour qu'elle demeure là clouée, à demi

morte de frayeur, elle _qui sait_....

C'est dehors, paraît-il; cela arrive par les jardins; de sa main

tremblante, elle indique que cela va monter par la véranda, par le toit

de madame Prune...--En effet, on entend de légers bruits... qui

s'approchent.

J'essaie de lui dire:

--_Neko-San?_ (Ce sont messieurs les chats?)

--Non! fait-elle, toujours terrifiée et inquiétante.

--_Bakémono-Sama?_ (Messeigneurs les Revenants?)--J'ai déjà pris

l'habitude au Japon de m'exprimer avec cette excessive politesse.

--Non!!... _Dorobo!!_ (Les voleurs!!)

--Les voleurs! Ah! tant mieux; je préfère de beaucoup cela, par exemple,

à une visite d'esprits ou de morts comme je l'avais craint tout à

l'heure au sursaut de mon réveil; des voleurs, c'est-à-dire des

bonshommes bien en vie, ayant sans doute, en tant que Japonais, des

figures assez drolatiques. Je n'ai même plus peur du tout, à présent que

je suis fixé, et nous allons tout de suite vérifier la chose,--car il

est certain que l'on remue sur le toit de madame Prune,--on s'y

promène....

J'ouvre un de nos panneaux de bois et je regarde. Je ne vois rien qu'une

grande étendue calme, sereine, exquise, éclairée en plein par la lune

brillante; tout ce Japon endormi au chant sonore des cigales est bien

charmant cette nuit, et ce grand air du dehors est bien suave à

respirer.

Chrysanthème, à moitié cachée derrière mon épaule, écoute, tremblante,

avance la tête pour examiner les jardins et les toits, avec des yeux

dilatés de chatte effrayée.... Non, rien, rien qui bouge.... Çà et là

quelques ombres dures, qu'on ne s'expliquait pas bien au premier coup

d'oeil, mais qui sont projetées par des pans de murs, des branches

d'arbres, et gardent une immobilité absolue très rassurante. Tout semble

d'une tranquillité figée et demeure silencieux, dans ce vague que la

lune met sur les choses.

Rien;--rien nulle part. C'étaient messieurs les chats, tout simplement,

ou bien mesdames les chouettes: les bruits grandissent d'une manière si

extraordinaire, la nuit chez nous....

Refermons ce panneau avec soin, par mesure de prudence, et puis allumons

une lanterne et descendons voir s'il n'y a personne de caché dans des

coins, si les portes sont bien closes; pour rassurer Chrysanthème,

faisons une ronde générale du logis.

Nous voilà donc parcourant ensemble, sur la pointe des pieds, toutes les

retraites intimes de cette maison, qui, à en juger par ses bases, doit

être bien antique, malgré ses cloisons légères en papier frais; des

renfoncements tout noirs, des petits caveaux voûtés de poutres

vermoulues; des armoires pour le riz qui sentent la vétusté et la

moisissure; des dessous très mystérieux où s'est amoncelée la poussière

des siècles. En pleine nuit et pendant une chasse aux voleurs, tout

cela, que je ne connaissais pas, a mauvais aspect.

A pas de loup, nous traversons l'appartement de nos

propriétaires.--C'est Chrysanthème qui m'entraîne par la main, et je me

laisse conduire.--Ils dorment en rang sous leur tente de gaze bleuâtre,

éclairés par les veilleuses qui brûlent devant l'autel de leurs

ancêtres.

--Tiens! Ils sont alignés dans un ordre qui pourrait prêter à jaser, par

exemple!--Mademoiselle Oyouki d'abord, très gentille dans sa pose de

sommeil. Ensuite, madame Prune, qui dort la bouche ouverte, montrant son

râtelier noir; de son gosier sort un bruit intermittent, pareil au

grognement d'une truie.... Oh! qu'elle est vilaine, madame Prune!!--Et

puis, M. Sucre, momifié pour l'instant.--Et enfin à son côté, dernière

de la rangée, leur bonne, mademoiselle Dédé!!!...

La gaze tendue jette sur eux des reflets couleur d'eau marine; on dirait

des personnes noyées dans un aquarium. Et ces saintes veilleuses, cet

autel armé d'étranges symboles shintoïstes donnent un faux air religieux

à ce tableau de famille.

Honni soit qui mal y pense, mais pourquoi n'est-elle pas plutôt couchée

à côté de ses maîtresses, cette jeune servante? Chez nous là-haut, quand

nous offrons l'hospitalité à Yves, nous avons soin de nous placer, sous

notre moustiquaire, d'une façon bien plus correcte....

Un recoin que nous allons visiter en dernier lieu m'inspire une certaine

appréhension. C'est une soupente basse et mystérieuse, contre la porte

de laquelle est collée, comme chose perdue, une très vieille image de

piété: _Kwanon-aux-mille-bras_ et _Kwanon-à-tête-de-cheval_, assis dans

des nuages et des flammes, horribles tous deux avec leurs rires de

spectres.

Nous ouvrons, et Chrysanthème se rejette en arrière, poussant un cri

affreux.--J'aurais cru que les voleurs étaient là, si je n'avais vu

passer sur elle, et disparaître, une petite chose grisâtre, rapide,

furtive: un jeune rat qui mangeait du riz en haut d'une étagère, et,

qui, dans son effarement, lui avait sauté à la figure....

XLVIII

14 septembre.

Yves a perdu à la mer son sifflet d'argent, son indispensable sifflet

pour la manoeuvre, et nous courons la ville toute la journée, suivis de

Chrysanthème, de mesdemoiselles La Neige et La Lune ses soeurs, pour en

chercher un autre.

C'est très difficile à trouver dans Nagasaki, très difficile surtout à

expliquer en japonais, un sifflet de marine, de forme consacrée, courbe

avec une petite boule terminale, pour moduler les trilles et les sons

enflés des commandements officiels. Trois heures durant on nous renvoie

de boutique en boutique;--faisant mine d'avoir très bien saisi, on nous

trace, au pinceau sur papier de soie, des adresses de magasins où nous

devons infailliblement rencontrer ce qu'il nous faut, et nous partons

plein d'espoir, courant à une mystification nouvelle; nos djins

essoufflés en perdent la tête.

On comprend bien que nous voulons quelque chose pour produire du bruit,

de la musique; alors on nous offre des instruments de toutes les formes,

les plus inattendus, les plus extraordinaires: des _pratiques_ pour voix

de polichinelles, des sifflets pour chiens, des trompettes. C'est

toujours de plus en plus inouï ce qu'on nous propose tellement qu'à la

fin un fou rire nous gagne. En dernier lieu, un vieil opticien nippon,

qui avait pris un air très fin, un air de parfaite compétence, s'en va

fouiller dans son arrière-boutique--et nous rapporte une sirène à

vapeur, provenant d'un paquebot naufragé.

Après dîner, l'événement considérable de la soirée est une averse de

déluge qui nous surprend au sortir des maisons de thé, au retour de

notre promenade élégante. Justement nous étions en troupe nombreuse,

ayant avec nous plusieurs mousmés invitées, et, dès que cela commence à

tomber du ciel sans préambule, comme d'un arrosoir renversé, il en

résulte une immédiate débandade. Elles se sauvent, les mousmés, avec des

petits cris d'oiseau, se réfugient dans des portes, chez des marchandes,

sous des capotes de djins.

Puis bientôt, quand les boutiques se sont fermées en hâte, quand la rue

est vide, inondée, presque noire; les lanternes de papier, détrempées,

piteuses, éteintes,--je me retrouve, je ne sais comment, plaqué contre

un mur, sous la saillie d'un toit, dans la seule compagnie de

mademoiselle Fraise, ma cousine, qui pleure à cause de sa belle robe

mouillée. Et cette ville me paraît tout à coup d'une tristesse lugubre,

au bruit de la pluie qui tombe toujours, éclaboussant tout, au bruit des

gouttières qui font, dans l'obscurité, des petits murmures plaintifs de

ruisseaux.

Très vite finie, l'ondée. Alors les mousmés sortent de leurs trous,

comme des souris, se cherchent, se hèlent, et leurs petites voix ont ces

intonations traînantes, mélancoliques, singulières, qu'elles prennent

chaque fois qu'il s'agit d'appeler dans le lointain.

--Ohé, mademoiselle la Lu-u-u-u-une!!

--Ohé, madame Jonqui-i-i-i-ile!!

Elles se crient les unes aux autres leurs noms bizarres et les

prolongent indéfiniment dans la nuit devenue silencieuse, dans la

sonorité qu'a prise l'air humide après cette grande pluie d'été.

Enfin les voilà toutes retrouvées, réunies, ces petites personnes à yeux

bridés, dépourvues de cervelle,--et nous remontons à Diou-djen-dji, très

mouillés tous.

Pour la troisième fois Yves couche à nos côtés, sous notre tente bleue.

Un grand tapage se fait au-dessous de nous, passé minuit; ce sont nos

propriétaires qui reviennent d'un pèlerinage à un temple lointain de la

déesse de la Grâce. (Bien que shintoïste, madame Prune vénère cette

divinité qui, dit-on, fut bienveillante à sa jeunesse.) Tout aussitôt,

nous voyons monter, comme une fusée, mademoiselle Oyouki, apportant sur

un délicieux petit plateau des bonbons bénis, achetés là-bas aux portes

de ce temple à notre intention et qu'il faut manger tout de suite, avant

que la vertu en soit éventée.--Sans sortir d'un demi-sommeil, nous

absorbons ces petites choses au sucre et au poivre, en remerciant

beaucoup.

Yves dort tranquille, sans donner cette fois des coups de poing dans le

plancher, ni des coups de pied. Il a suspendu sa montre à l'une des

mains de notre idole dorée, pour être plus sûr de voir toute la nuit

l'heure qu'il est à la lumière de la sainte veilleuse. Il se lève de

grand matin, demandant: J'ai été sage?--et s'habille en hâte, préoccupé

par l'appel et par le service.

Dehors, il doit déjà faire jour; par ces petits trous, que le temps a

percés dans nos panneaux de bois, des jets de clarté matinale entrent

chez nous; dans l'air de notre chambre, où nous conservons de la nuit

enfermée, ils tracent de vagues rayures blanches.--Tout à l'heure, quand

le soleil se lèvera, ces rayures vont s'allonger et devenir d'une belle

couleur d'or.--On entend les cigales et les coqs, et bientôt madame

Prune commencera son chant mystique.

Cependant Chrysanthème, par politesse pour Yves-San, allume une lanterne

et le reconduit, en tunique de nuit, jusqu'au bas de l'escalier

sombre.--Il me semble même entendre qu'en se quittant, ils

s'embrassent.... Au Japon c'est sans conséquence je le sais bien; cela se

fait beaucoup, c'est très reçu; n'importe où, dans des maisons où l'on

entre pour la première fois, on embrasse très bien des mousmés

quelconques sans que personne y trouve à redire.--Mais c'est égal, Yves

est vis-à-vis de Chrysanthème dans une situation particulière, et il

devrait mieux le comprendre. Je m'inquiète des heures qu'ils ont souvent

passées au logis, seuls ensemble; je me dis qu'aujourd'hui même je vais,

non pas les épier, mais parler à Yves bien franchement, pour en avoir le

coeur net....

En bas, tout à coup, _clac! clac!_ le battement de deux mains sèches:

c'est l'avertissement de madame Prune au grand Esprit. Et tout aussitôt

sa prière éclate, s'élance, en fausset nasillard, suraigu comme part la

sonnerie irritante et inexorable d'un réveille-matin quand l'heure est

venue, comme se fait le bruit machinal d'un ressort qu'on lâche et qui

se déroule....

..._La plus riche femme du monde.... Très blanchement de mes impuretés,

ô Ama-Térace-Omi-Kami, dans la rivière de Kamo..._

Et ce chevrotement étrange, plus du tout humain, égare et change mes

idées, qui étaient presque claires à cet instant de réveil....

XLIX

15 septembre.

Le vent est au départ. Depuis hier il est vaguement question de nous

envoyer en Chine, dans le golfe de Pékin: une de ces rumeurs qui

circulent on ne sait comment de l'avant à l'arrière des navires, deux ou

trois jours avant les ordres officiels, et qui ne trompent jamais.

Comment va être le dernier acte de ma petite comédie japonaise, le

dénouement, la séparation? Y aura-t-il un peu de tristesse chez ma

mousmé ou chez moi, un peu de serrement de coeur à l'instant de cette

fin sans retour? Je ne vois pas bien cela par avance. Et les adieux

d'Yves à Chrysanthème, comment seront-ils? Ce point surtout me

préoccupe....

Rien de bien précis encore, mais il est certain que, d'une façon ou

d'une autre, notre séjour au Japon est près de finir.--C'est peut-être

ce qui me fait, ce soir, jeter un coup d'oeil plus ami sur toutes les

choses qui m'entourent. Six heures environ, quand j'arrive à

Diou-djen-dji, après une journée de service. Le soleil très bas, prêt à

s'éteindre, entre en plein dans ma chambre, la traverse de ses grands

rayons d'or rouge, illuminant les Bouddhas, les fleurs disposées en

gerbes bizarres dans les vases anciens.--Elles sont là cinq ou six

petites poupées, mes voisines, s'amusant à danser au son de la guitare

de Chrysanthème.... Et je trouve un vrai charme ce soir à penser que ce

logis, cette femme qui mène la danse, tout cela est mien. J'ai été

injuste, en somme, envers ce pays; il me semble que mes yeux s'ouvrent

en ce moment pour le bien voir, que tous mes sens subissent un

changement brusque et étrange; je perçois et je comprends mieux tout à

coup cette infinité de gentilles petites choses au milieu desquelles je

vis, la grâce frêle et très cherchée des formes, la bizarrerie des

dessins, le choix raffiné des couleurs.

Je m'étends sur mes nattes si blanches; Chrysanthème, empressée,

m'apporte l'oreiller en peau de serpent, et les mousmés souriantes,

ayant encore en tête leur rythme interrompu de tout à l'heure, circulent

autour de moi, à pas cadencés.

Leurs irréprochables chaussettes, à orteil séparé, ne font pas de bruit;

on n'entend, quand elles passent, qu'un froufrou d'étoffes. Je les

trouve toutes agréables à regarder; cet air poupée qu'elles ont me plaît

à présent, et je crois découvrir ce qui le leur donne: non pas seulement

ces figures rondes, inexpressives, à sourcils très éloignés des yeux;

mais surtout cet excès d'ampleur dans leurs robes. Avec ces manches si

grandes, on dirait qu'elles n'ont pas de dos, pas d'épaules; leurs

personnes délicates sont perdues dans ces vêtements larges, qui flottent

comme autour de petites marionnettes sans corps, et qui glisseraient

d'eux-mêmes jusqu'à terre, à ce qu'il semble, s'ils n'étaient retenus, à

mi-hauteur de bonne femme, par ces larges ceintures de soie.--Une

manière de comprendre le costume bien différente de la nôtre, qui vise à

mouler le plus possible des formes vraies ou fausses....

Et puis, comme j'admire ces fleurs arrangées dans nos vases par

Chrysanthème, avec son art japonais fleurs de lotus, grandes fleurs

sacrées, d'un rose tendre et veiné, d'un rose laiteux de porcelaine, qui

ressemblent à de très larges nénuphars lorsqu'elles sont épanouies et,

lorsqu'elles sont en bouton seulement, à de longues tulipes pâles. Leur

parfum doux, un peu fatigant, s'ajoute à cette autre indéfinissable

odeur de mousmés, de race jaune, de Japon, qui est toujours et partout

dans l'air. Fleurs attardées en septembre, qui, en cette saison, se font

très rares, coûtent très cher et s'élancent sur des tiges plus hautes;

Chrysanthème leur a laissé leurs immenses feuilles aquatiques d'un vert

triste d'algue marine, et les a mêlées à des roseaux frêles.--Je les

regarde et je songe avec quelque ironie à ces gros paquets ronds en

forme de chou-fleur, que font nos bouquetières en France, avec entourage

de dentelle ou de papier blanc....

...Toujours pas de lettres d'Europe, de personne. Comme tout s'efface,

change, s'oublie.... Voici que je me fais très bien à ce Japon mignard

maintenant; je me rapetisse et je me manière; je sens mes pensées se

rétrécir et mes goûts incliner vers les choses mignonnes, qui font

sourire seulement; je m'habitue aux petits meubles ingénieux, aux

pupitres de poupée pour écrire, aux bols en miniature pour faire la

dînette; à la monotonie immaculée de ces nattes, à la simplicité si

finement travaillée de ces boiseries blanches. Je perds même mes

préjugés d'Occident; toutes mes idées ce soir flottent et s'en vont; en

traversant le jardin, j'ai salué courtoisement M. Sucre, qui arrosait

ses arbustes nains et ses fleurs contrefaites; madame Prune me semble

une vieille dame bien recommandable, ayant eu un passé très

admissible....

Nous ne nous promènerons pas cette nuit; j'ai envie de rester tout

simplement étendu où je suis et d'écouter le _chamécen_ de ma mousmé.

Jusqu'à présent j'avais toujours écrit sa guitare pour éviter ces termes

exotiques dont on m'a reproché l'abus. Mais ni le mot _guitare_ ni le

mot _mandoline_ ne désignent bien cet instrument mince avec un si long

manche, dont les notes hautes sont plus mièvres que la voix des

sauterelles;--à partir de maintenant, j'écrirai _chamécen_.

Et j'appellerai ma mousmé _Kihou_, _Kihou-San_; ce nom lui va bien mieux

que celui de _Chrysanthème_,--qui en traduit exactement le sens, mais

n'en conserve pas la bizarre euphonie.

Donc, je dis à Kihou, ma femme:

--Joue, joue pour moi; je resterai là toute la soirée, et je

t'écouterai.

Étonnée de me voir si aimable, se faisant un peu prier, ayant presque à

la lèvre un plissement amer de triomphe et de dédain, elle s'assied dans

la pose des images, relève ses longues manches de couleur sombre,--et

commence. Les premières notes hésitantes bruissent en sourdine, mêlées

aux musiques d'insectes qui se font dehors, dans l'air tranquille, dans

le crépuscule chaud et doré. D'abord elle joue avec lenteur des choses

confuses dont elle parait ne pas bien se souvenir, dont la suite se fait

attendre, ne vient pas;--et les autres petites ricanent, inattentives,

regrettant leur danse arrêtée. Elle est distraite, elle-même, maussade,

comme qui s'exécute par devoir.

Puis peu à peu, peu à peu, cela s'anime, et les mousmés écoutent. Cela

devient rapide, avec un tremblement de fièvre, et son regard n'a plus du

tout l'insignifiance des poupées. Cela se change en bruit de vent, en

rires affreux de masques, en plaintes déchirantes, en pleurs,--et ses

prunelles dilatées fixent en dedans d'elle-même des japoneries

indicibles.

Je l'écoute, étendu, les yeux à demi fermés, regardant entre mes cils,

qui s'abaissent avec une lourdeur involontaire, regardant de très haut

un énorme soleil rouge mourir sur Nagasaki. J'ai l'impression assez

mélancolique d'un effacement, d'un recul de toute ma vie passée et de

tous les autres lieux de la terre. A cette tombée de nuit, je me sens

presque chez moi dans ce coin de Japon, au milieu des jardins de ce

faubourg;--et cela ne m'était jamais arrivé encore....

L

16 septembre.

...Sept heures du soir.--Nous ne redescendrons plus en ville

aujourd'hui; comme de bons bourgeois japonais, nous resterons dans notre

haut faubourg.

En tenue de quartier, nous irons en voisins, Yves et moi, jusqu'au tir

au sabre,--qui est à deux pas, au-dessus de notre maisonnette, confinant

presque à notre jardin frais.

Fermé, ce tir, pour le moment; un petit mousko assis à la porte nous

explique, avec des révérences extrêmes, qu'il est trop tard, les

amateurs sont partis, il faudra revenir demain.

La soirée est si belle et si douce que nous restons dehors, suivant sans

but le sentier qui continue de s'élever et de se perdre dans les régions

solitaires de la montagne, vers les cimes.

Une heure durant nous marchons,--promenade imprévue,--et nous voilà très

haut, dominant des perspectives infinies aux dernières lueurs du jour;

nous voilà dans un site isolé et triste, au milieu de ces petits

cimetières bouddhiques dont la campagne est partout semée.

Nous croisons quelques travailleurs attardés, qui reviennent des champs

portant des gerbes de thé sur leur dos. La mine un peu sauvage, ces

paysans; demi-nus, ou bien habillés de robes longues en coton bleu; ils

nous font en passant de grandes révérences.

Pas d'arbres, dans cette région haute. Des champs de thé alternant avec

des tombes: vieilles statuettes en granit qui représentent Bouddha dans

son lotus, ou vieilles bornes funéraires sur lesquelles brillent des

restes d'inscriptions d'or. Surtout il y a des espaces incultes, des

rochers autour de nous et des broussailles.

Plus personne ne passe et la lumière baisse. Faisons halte un moment et

ensuite il sera temps de redescendre.

Mais, près de l'endroit où nous sommes, une caisse en bois blanc munie

de poignées, une sorte de chaise à porteurs est posée sur la terre

remuée de frais, avec des lotus en papier d'argent et des petites

baguettes de parfum qui brûlent encore; évidemment quelqu'un a dû être,

ce soir même, enterré là-dessous.

Je ne me le représente pas, ce personnage; les Japonais sont si

grotesques pendant la vie, qu'on a peine à se les figurer dans le calme

et la majesté d'après.... C'est égal, éloignons-nous de ce mort, nous

pourrions le réveiller, il est trop frais, il nous impressionne. Allons

nous asseoir ailleurs sur quelqu'une de ces tombes si anciennes qu'il

n'y a plus rien, en dedans, que poussière. Et là, encore éclairés tous

deux à ces hauteurs, tandis que les vallées, les bases de la terre sont

déjà perdues dans l'ombre, causons.

Je voudrais parler à Yves de Chrysanthème; c'est un peu dans ce but que

je l'ai fait asseoir, et je ne sais comment m'y prendre, pour ne pas le

blesser et pour n'être pas ridicule. Du reste, l'air pur qui passe ici

et le paysage grandiose qui est sous mes pieds me rassérènent déjà

beaucoup, me font prendre en dédaigneuse pitié mes soupçons et leur

cause....

Nous nous entretenons d'abord de cet ordre de départ, pour la Chine ou

pour la France, qui peut nous arriver d'un moment à l'autre. Il va

falloir quitter bientôt cette vie facile et presque amusante, ce

faubourg nippon où le hasard nous a fait camper, et notre maisonnette au

milieu des fleurs. Yves regrettera ces choses plus que moi-même, je le

comprends bien: car, pour lui, c'est la première fois que pareil

intermède vient couper sa carrière rude. Jadis, dans les grades

inférieurs, il n'allait presque jamais à terre, en pays exotique, pas

plus que les goélands du large; tandis que de tout temps j'ai été gâté,

moi, par des petits logis autrement charmants que celui-ci, dans toute

sorte de contrées dont le souvenir me trouble encore.

Et je me risque à lui dire, pour voir:

--Tu auras peut-être plus de chagrin que moi, de la quitter, cette

petite Chrysanthème?...

Un silence entre nous deux.

Après quoi je vais plus loin, brûlant mes vaisseaux:

--Tu sais, après tout, si elle te faisait tant de plaisir.... Je ne l'ai

pas épousée, elle n'est pas ma femme, en somme....

Très surpris, il me regarde:

--Pas votre femme, vous dites?--Si! par exemple.... Voilà justement,

c'est qu'elle est votre femme....

Nous n'avons jamais besoin d'en dire bien long, entre nous deux; je suis

absolument fixé maintenant, par son intonation, par son bon sourire de

franchise; je comprends tout ce qu'il y a dans cette petite phrase:

«Voilà justement, c'est qu'elle est votre femme....» Si elle ne l'était

pas, oh! il n'oserait répondre de ce qui pourrait arriver,--malgré le

remords qu'il en aurait au fond de lui-même, n'étant plus garçon, ni

libre de sa personne comme autrefois.--Mais il la considère comme ma

femme, et alors c'est sacré. Je crois en sa parole de la manière la plus

complète, et j'ai un vrai soulagement, une vraie joie, à retrouver mon

brave Yves des anciens jours. Comment donc ai-je pu subir assez

l'influence rapetissante des milieux pour le soupçonner et m'en faire un

pareil souci mesquin?...

N'en parlons seulement plus, de cette poupée....

Nous restons là très tard, à causer d'autre chose, tout en regardant,

sous nos pieds, des vallées, des montagnes, des profondeurs immenses qui

s'assombrissent et s'éteignent. Très haut postés, dans le grand air pur,

il nous semble déjà être partis de ce Japon mignard, déjà dégagés des

petites impressions qu'il nous avait produites, des petits liens par

lesquels il commençait à nous tenir.

Madame Chrysanthème(#18358) · 第 9 / 11 段