ressembler; ils perdent le cachet imprimé sur eux par les hommes, les
peuples; par les atomes qui grouillent en bas.
Comme jadis dans les landes bretonnes, dans les bois de Toulven, ou
comme en mer durant les quarts de nuit, nous parlons des choses
auxquelles on est enclin à penser dans l'obscurité: de revenants,
d'âmes, d'avenir, d'au delà, de néant....
Cette petite Chrysanthème, nous l'avions tout à fait oubliée!
Quand nous arrivons à Diou-djen-dji, par une nuit d'étoiles, c'est la
musique de son _chamécen_, entendue de loin, qui nous rappelle son
existence: elle étudie quelque nocturne à deux voix avec mademoiselle
Oyouki, son élève.
Je me sens de très bonne humeur ce soir, délivré de mes soupçons
absurdes sur mon pauvre Yves, très disposé à jouir sans arrière-pensée
de mes derniers jours de Japon et à m'en amuser le plus possible.
Étendons-nous sur les nattes fraîches et écoutons le duo étrange de ces
mousmés: une sorte de mélopée lente et lugubre, qui commence sur deux ou
trois notes hautes, et puis qui descend, qui descend à chaque couplet,
d'une manière presque insensible, jusqu'à devenir très grave. Le chant
conserve tout le temps sa traînante lenteur; mais l'accompagnement qui
s'enfle peu à peu est comme un bruit de bourrasque lointaine. A la fin,
quand ces voix de petites filles, ordinairement douces, donnent des
notes basses et rauques, les mains de Chrysanthème, crispées sur les
cordes vibrantes, s'agitent frénétiquement. Elles baissent la tête
toutes deux, avancent la lèvre inférieure, pour faire sortir avec effort
ces étonnantes notes profondes. Et c'est dans ces moments-là que leurs
petits yeux bridés s'ouvrent, semblent révéler quelque chose comme une
âme, sous ces enveloppes de marionnette.
Mais une âme qui, plus que jamais, me paraît être d'une espèce
différente de la mienne; je sens mes pensées aussi loin des leurs que
des conceptions changeantes d'un oiseau ou des rêveries d'un singe; je
sens, entre elles et moi, le gouffre mystérieux, effroyable....
Une autre musique, venue des lointains du dehors, interrompt pour un
instant celle que ces mousmés nous faisaient.
C'est en bas, dans Nagasaki, dans les profondeurs au-dessous de nous, un
bruit soudain de gongs et de guitares;--nous courons nous pencher au
balcon de la véranda pour mieux l'entendre.
Un _matsouri_, une fête, un cortège qui passe--«dans le quartier des
dames galantes», affirment nos mousmés, avec un plissement dédaigneux
des lèvres.--Mais il a l'air très chaste, le quartier de ces dames,
ainsi vu à vol d'oiseau, des hauteurs que nous habitons et à la lueur
vague des étoiles; le concert qui s'y donne se purifie en montant
jusqu'à nous du fond de cet abîme; il nous arrive un peu étouffé,
confus, magique, charmant....
...Cela s'éloigne et cela se tait....
Alors les deux petites amies retournent s'asseoir sur leurs nattes et
reprennent leur duo triste.--Un orchestre discret mais innombrable de
grillons et de cigales les accompagne en trémolo,--toujours ce trémolo
immense qui se fait doucement et éternellement sur toute la terre
japonaise.
LI
17 septembre.
Pendant l'heure de la sieste arrive l'ordre brusque de partir demain
pour la Chine, pour Tchéfou (un lieu affreux situé dans le golfe de
Pékin). C'est Yves qui vient me réveiller dans ma chambre de bord, pour
me l'apprendre.
--Il faut absolument que je me _débrouille_ pour aller à terre ce soir,
dit-il, pendant que j'achève de secouer mon sommeil--, d'abord, quand ce
ne serait que pour vous aider à faire votre déménagement là-haut....
Et il regarde par mon sabord, levant la tête vers les cimes vertes, dans
la direction de Diou-djen-dji et de notre vieille maisonnette sonore,
qu'un repli de montagne nous cache.
C'est très gentil de sa part, ce désir de m'aider dans mon déménagement
là-haut; mais je crois aussi qu'il tient à faire ses adieux à ses
petites amies japonaises, et vraiment je ne puis lui en vouloir.
Il se débrouille en effet et obtient, sans que je m'en mêle, la
permission pour ce soir cinq heures, après l'exercice et la manoeuvre.
Quant à moi, je pars tout de suite, dans un sampan de louage.
Au grand soleil de midi, au bruit tremblant des cigales, je monte à
Diou-djen-dji.
Les sentiers sont solitaires; les plantes, accablées de chaleur.
Cependant voici madame Jonquille, qui se promène, à cette heure
lumineuse des sauterelles, abritant sa délicate personne et son fin
minois sous un immense parasol en papier, tout rond, à nervures très
rapprochées et à grands bariolages fantasques.
Elle me reconnaît de loin et, rieuse comme toujours, accourt au-devant
de moi.
Je lui annonce notre départ--, et une grosse moue contracte sa figure
enfantine.... Allons, est-ce qu'elle en a du chagrin, vraiment?... Est-ce
qu'elle va pleurer?...--Non! non; cela tourne en un accès de rire, un
peu nerveux sans doute, mais inattendu, déconcertant,--sec et
cristallin, dans le silence de ces sentiers chauds, comme une
dégringolade de petites perles fausses.
Ah! bien, par exemple, voilà un mariage qui sera rompu sans
douleur!--Elle m'impatiente, cette linotte, avec son rire, et je lui
tourne le dos pour continuer ma route.
Là-haut, Chrysanthème dort, étendue sur le plancher; la maison est
complètement ouverte et une tiède brise de montagne passe au travers.
Précisément nous devions donner un thé ce soir, et, d'après mes
indications, il y a déjà des fleurs partout. Encore des lotus dans nos
vases, de beaux lotus roses; les derniers de la saison, cette fois, je
pense.--On a dû les commander chez ces fleuristes spéciaux qui demeurent
là-bas, dans les quartiers du Grand Temple, et ils vont me coûter très
cher.
A petits coups légers d'éventail, je réveille cette mousmé surprise, et
je lui annonce que je m'en vais, curieux de l'impression que je vais
produire.--Elle se redresse, frotte, avec le revers de ses petites
mains, ses paupières alourdies, puis me regarde et baisse la tête:
quelque chose comme un sentiment de tristesse passe dans ses yeux.
C'est pour Yves, sans doute, ce petit serrement de coeur.
La nouvelle court la maison.
Mademoiselle Oyouki monte quatre à quatre, ayant une demi-larme de bébé
dans chaque oeil; elle m'embrasse avec ses grosses lèvres rouges, qui
font toujours un rond mouillé sur ma joue;--puis, vite, tire de sa
grande manche un carré de papier de soie, essuie ces pleurs furtifs,
mouche son petit nez, roule la feuille en boulette,--et la lance dans la
rue sur le parasol d'un passant.
Madame Prune apparaît ensuite, agitée, défaite, prenant successivement
toutes les poses de la consternation croissante. Qu'est-ce donc qu'elle
a, cette vieille dame, et pourquoi s'approche-t-elle de moi ainsi,
jusqu'à gêner mes mouvements quand je me retourne??...
C'est inouï ce qu'il me reste à faire, ce dernier jour, de courses en
djin chez des marchands de bibelots, des fournisseurs, des emballeurs.
Pourtant, avant qu'on dérange mon appartement, je veux prendre le temps
de le dessiner... comme jadis, à Stamboul.... Il semble vraiment que tout
ce que je fais ici soit l'amère dérision de ce que j'avais fait
là-bas....
Mais cette fois, ce n'est pas que j'y tienne, à ce logis; c'est
seulement parce qu'il est gentil et étrange; le dessin en sera curieux à
conserver.
Donc, je cherche une feuille d'album et je commence tout de suite, assis
par terre, appuyé sur mon pupitre à sauterelles en relief,--tandis que,
derrière moi, les trois femmes, bien près, bien près, suivent les
mouvements de mon crayon avec une attention étonnée. Jamais elles
n'avaient vu dessiner d'après nature, l'art japonais étant tout de
convention, et ma manière les ravit. Peut-être n'ai-je pas la sûreté ni
la prestesse manuelle de M. Sucre lorsqu'il groupe ses charmantes
cigognes, mais je possède quelques notions de perspective qui lui
manquent; et puis on m'a enseigné à rendre les choses comme je les vois,
sans leur donner des attitudes ingénieusement outrées et grimaçantes;
alors ces trois Japonaises sont émerveillées de l'air _réel_ de mon
croquis.
En poussant des petits cris admiratifs, elles se montrent du doigt les
objets, à mesure que leur forme et leur ombre s'ébauchent en noir sur
mon papier. Chrysanthème me regarde avec une nuance nouvelle d'intérêt:
--_Anata itchiban!_ dit-elle. (Littéralement: «Toi premier!» ce qui
signifie: «Tu es tout à fait un personnage de premier brin!»)
Mademoiselle Oyouki surenchérit encore sur cette appréciation et s'écrie
dans un élan d'enthousiasme:
--_Anata bakari!_ («Toi seul!» c'est-à-dire: «Il n'y a que toi au monde;
tous les autres, auprès de toi, ne sont que négligeable fretin.»)
Madame Prune ne dit rien, elle, mais je vois bien qu'elle n'en pense pas
moins; ses poses alanguies, sa main qui à tout instant frôle la mienne,
me confirment même dans cette idée, que son air consterné de tout à
l'heure m'avait fait concevoir: évidemment l'ensemble de ma personne
parle à son imagination, restée romanesque après l'âge!--je m'en irai
avec le regret de l'avoir compris trop tard!!...
Si elles sont satisfaites de mon dessin, ces dames, moi je ne le suis
guère. J'ai mis tout à sa place, bien exactement, mais l'ensemble a, je
ne sais quoi, d'ordinaire, de quelconque, de _français_, qui ne va pas.
Le sentiment n'est pas rendu, et je me demande si je n'aurais pas mieux
réussi en faussant la perspective, à la japonaise, et en exagérant
jusqu'à l'impossible les lignes déjà bizarres des choses. Et puis il
manque à ce logis dessiné son air frêle et sa sonorité de violon sec.
Dans les traits de crayon qui représentent les boiseries, il n'y a pas
la précision minutieuse avec laquelle elles sont ouvragées, ni leur
antiquité extrême, ni leur propreté parfaite, ni les vibrations de
cigales qu'elles semblent avoir emmagasinées pendant des centaines
d'étés dans leurs fibres desséchées. Il n'y a pas non plus l'impression
qu'on éprouve ici, d'être dans un faubourg bien lointain, perché à une
grande hauteur parmi les arbres, au-dessus de la plus drôle de toutes
les villes. Non, tout cela ne se dessine pas, ne s'exprime pas, demeure
intraduisible et insaisissable.
...Nos invitations étant faites, nous donnerons ce soir notre thé quand
même. Un thé d'adieu, alors, pour lequel nous déploierons le plus de
pompe possible. Cela rentre dans ma manière, du reste, de clore mes
existences exotiques par une fête; dans des pays divers, j'ai déjà fait
ainsi.
Nous aurons nos habituées, plus ma belle-mère, mes parentes, et enfin
toutes les mousmés du quartier. Mais, par un raffinement de japonerie,
nous n'admettrons cette fois aucun ami européen,--pas même celui _d'une
inconcevable hauteur_.--Yves seulement, et encore on le dissimulera dans
un coin, derrière des fleurs et des objets d'art.
Au dernier crépuscule, aux premières étoiles, ces dames arrivent, avec
des révérences adorables. Et bientôt notre maisonnette est pleine de
petites femmes accroupies, dont les yeux bridés sourient vaguement; on
voit luire comme de l'ébène poli tous les beaux chignons aux coques
soignées; les corps frêles se perdent dans les plis des vêtements trop
larges, qui bâillent tous, comme prêts à tomber, sur les petits dos
fuyants, et découvrent des nuques exquises.
Chrysanthème un peu mélancolique, ma belle-mère Renoncule avec mille
grâces, s'empressent au milieu de ces groupes, où les pipes en miniature
s'allument. On entend bientôt un murmure de rires discrets, qui
n'expriment rien, mais qui ont un timbre exotique très gentil, et puis
commence un _pan! pan! pan!_ d'ensemble, sec et rapide, contre les
rebords finement laqués des boîtes à fumer. A la ronde, sur des plateaux
dont les formes sont spirituellement variées, circulent des fruits
confits aux épices. Ensuite paraissent des tasses en porcelaine
transparente, grandes comme des moitiés d'oeuf, et l'on offre aux dames
quelques gouttes d'un thé sans sucre, contenu dans des bouillottes de
poupée;--ou bien un doigt de _saki_ (alcool de riz qu'il est d'usage de
servir chaud, dans d'élégantes burettes à long col de héron).
Différentes mousmés exécutent, à tour de rôle, des improvisations sur le
_chamécen_. D'autres chantent, en des modes suraigus, avec un
sautillement continuel, comme des cigales en délire.
Madame Prune, ne pouvant plus faire mystère des sentiments trop
longtemps refoulés qui l'agitent, m'entoure de tendres soins et me prie
d'accepter quantité de gracieux souvenirs: une image, un petit vase, une
petite déesse de la Lune en porcelaine de Satsouma, un irrésistible
magot d'ivoire;--je la suis en frémissant dans des recoins obscurs, où
elle m'attire pour me faire en tête à tête ces cadeaux....
Vers neuf heures arrivent, avec un froufrou soyeux, les trois guéchas en
vogue de Nagasaki, mesdemoiselles Pureté, Orange et Printemps, que j'ai
louées quatre piastres par tête,--un prix excessif en ce pays.
Ces trois guéchas sont bien les mêmes petites créatures que j'avais
entendues chanter, le jour pluvieux de mon arrivée, à travers les
cloisons frêles du _Jardin des Fleurs_. Mais comme je me suis beaucoup
japonisé depuis cette époque, elles me semblent aujourd'hui très
diminuées, bien moins étranges, plus du tout mystérieuses. Je les traite
un peu en baladines à mes ordres, et l'idée qui m'était venue d'épouser
l'une d'elles me fait hausser les épaules à présent,--comme jadis à M.
Kangourou.
La chaleur excessive causée par les mousmés qui respirent et par les
lampes qui brûlent, développe le parfum des lotus; il remplit l'air
devenu très lourd, et on sent aussi l'huile de camélias que les dames
mettent à profusion pour faire luire leur chevelure.
Mademoiselle Orange, la guécha enfant, la toute petite et la toute
mignonne, dont le rebord des lèvres est doré au pinceau, exécute des pas
délicieux, avec des perruques et de faux visages très extraordinaires en
bois ou en carton. Elle a des masques de vieille dame noble qui sont des
objets de prix, signés par des artistes connus. Elle a de longues robes
somptueuses, taillées à la mode ancienne; les traînes en sont garnies
par le bas d'un bourrelet rigide, afin de donner aux mouvements du
costume ce je ne sais quoi d'apprêté et de pas naturel qui convient.
Maintenant des souffles de brise tiède passent d'une véranda à l'autre,
à travers le logis, agitant la flamme des lampes. Ils effeuillent les
lotus, épuisés de chaleur artificielle, qui tombent en morceaux, de tous
les vases, et sèment sur les invitées leur pollen, leurs larges pétales
roses pareils à des cassons de globes d'opale....
La pièce à effet réservée pour la fin est un trio de _chamécen_, long et
monotone, que les guéchas exécutent en _pizzicato_ rapide, sur les
cordes les plus hautes, pincées très court. On dirait la quintessence
même,--puis la paraphrase, l'exaspération, si l'on peut dire,--de cet
éternel chant d'insectes qui sort des arbres, des plantes, des vieux
toits, des vieux murs, de tout, et qui est la base même des bruits
japonais....
Dix heures et demie. Le programme est rempli et la réception terminée.
Un dernier _pan! pan! pan!_ général et les petites pipes rentrent dans
leurs étuis guillochés, se rattachent aux ceintures; les mousmés
s'agitent pour partir.
On allume, au bout de bâtonnets, une quantité de lanternes rouges,
grises ou bleues, et, après des révérences sans fin, les invitées se
dispersent dans l'obscurité des sentiers et des arbres.
Nous descendons nous-mêmes en ville, Yves, Chrysanthème, Oyouki et moi,
pour reconduire ma belle-mère, mes belles-soeurs et ma jeune tante,
madame Nénuphar.
C'est que nous désirons aussi faire une dernière promenade ensemble dans
les lieux de plaisir qui nous sont familiers, boire des sorbets à la
maison de thé des _Papillons Indescriptibles_, acheter encore une
lanterne chez madame Très-Propre, et manger quelques gaufres d'adieu
chez madame L'Heure.
Je cherche à m'impressionner, à m'émotionner sur ce départ, et j'y
réussis mal. A ce Japon, comme aux petits bonshommes et bonnes femmes
qui l'habitent, il manque décidément je ne sais quoi d'essentiel: on
s'en amuse en passant, mais on ne s'y attache pas.
Au retour, quand je suis là, avec Yves et ces deux mousmés, remontant
une fois encore ce chemin de Diou-djen-dji que je ne reverrai sans doute
jamais, un peu de mélancolie se glisse peut-être dans cette dernière
promenade.
Mais c'est la mélancolie inséparable des choses qui vont finir sans
retour possible.
D'ailleurs, il y a cet été calme et splendide qui finit lui aussi pour
nous,--puisque demain nous courrons au-devant de l'automne, dans le nord
chinois. Et je commence à les compter, hélas, les étés de jeunesse que
je puis espérer encore; je me sens devenir plus sombre, chaque fois que
l'un d'eux s'enfuit, s'en va retrouver les autres, les disparus, dans
l'abîme noir et sans fond où s'entassent les choses passées....
A minuit, nous sommes rentrés au logis, et mon déménagement commence,
tandis que, à bord, l'_ami d'une légendaire hauteur_ a la bonté de faire
le quart à ma place.
Un déménagement nocturne, rapide, furtif,--«à la manière des _dorobo_»
(des voleurs), fait observer Yves qui a pris, au frottement des mousmés,
quelques teinture de langue nipponne.
Messieurs les emballeurs, sur ma prière, ont envoyé dans la soirée
plusieurs petites caisses ravissantes, à compartiments, à doubles fonds,
et plusieurs sacs en papier (en indéchirable papier japonais) qui se
ferment d'eux-mêmes et s'attachent au moyen de liens, également en
papier, disposés à l'avance d'une manière ingénieuse; tout ce qu'il y a
de plus spirituel et de plus commode dans le genre: pour les petites
choses pratiques ce peuple est sans rival.
C'est plaisir que d'emballer là-dedans; et tout le monde s'y met, Yves,
Chrysanthème, madame Prune, sa fille et M. Sucre. A la lueur des lampes
de la réception qui brûlent encore, chacun travaille à empaqueter,
rouler, ficeler,--très vite, car il est déjà tard.
Oyouki, bien qu'elle ait le coeur gros, ne peut s'empêcher de mêler à sa
besogne quelques éclats de son rire enfantin.
Madame Prune, éplorée, renonce à se contenir: pauvre dame, je regrette
vraiment beaucoup....
Chrysanthème est distraite et silencieuse....
Mais quel effrayant bagage! Dix-huit caisses ou paquets, de bouddhas, de
chimères, de vases,--sans compter les derniers lotus que j'emporte
aussi, liés en gerbe rose.
Tout cela s'entasse dans des voitures de djins, louées depuis le coucher
du soleil, qui attendent à la porte, les coureurs endormis sur l'herbe.
Nuit étoilée, exquise.--Nous nous mettons en route aux lanternes, suivis
des trois dames contristées qui nous reconduisent; par des pentes
extrêmes, dangereuses dans cette obscurité, nous descendons vers la
mer....
Les djins contretiennent de toutes leurs forces, en raidissant leurs
jambes musculeuses: ces petites voitures chargées descendraient bien
toutes seules, beau coup trop vite, si on les laissait faire, et se
lanceraient dans le vide avec mes bibelots les plus précieux.
Chrysanthème marche à côté de moi et m'exprime, d'une manière douce et
gentille, son regret que l'_ami si fabuleusement haut_ n'ait pas offert
de me remplacer pour le service jusqu'au matin, ce qui m'aurait permis
de passer cette dernière nuit sous notre toit:
--Écoute, dit-elle, reviens demain dans le jour, avant l'appareillage,
me dire adieu; je ne retournerai chez ma mère que le soir; tu me
trouveras encore là-haut.
Et je le lui promets.
Elles s'arrêtent à certain tournant d'où l'on découvre à vol d'oiseau
toute la rade: les eaux noires, endormies, reflétant d'innombrables feux
lointains; et les navires--petites choses immobiles qui ont forme de
poisson, vues d'où nous sommes, et qui semblent dormir aussi,--petites
choses qui servent à _aller ailleurs_, à aller très loin et à oublier.
Elles vont rebrousser chemin, ces trois dames, car la nuit est déjà
avancée, et plus bas, les quartiers cosmopolites des quais ne sont pas
sûrs, à cette heure indue.
Le moment est donc venu pour Yves--qui, lui, ne remettra plus les pieds
à terre,--de faire ses grands adieux aux mousmés ses amies.
Or, je suis très curieux de cette séparation d'Yves et de Chrysanthème;
j'écoute de toutes mes oreilles, je regarde de tous mes yeux:--cela se
passe de la manière la plus simple et la plus tranquille; rien de ce
déchirement qui sera inévitable entre madame Prune et moi; chez ma
mousmé, je remarque même un détachement, une désinvolture qui me
confondent; vraiment, je ne comprends plus.
Et je songe en moi-même, tout en continuant de descendre vers la mer:
«Ce semblant de tristesse chez elle, ce n'était donc pas pour Yves....
Pour qui, alors?...» Puis cette petite phrase me repasse en tête:
«Reviens demain avant l'appareillage me dire adieu; je ne retournerai
chez ma mère que le soir; tu me trouveras encore là-haut...»
Ce Japon est bien délicieux, cette nuit, bien frais, bien suave, et
cette Chrysanthème était très mignonne tout à l'heure, me reconduisant
en silence dans ce chemin....
Il est deux heures environ quand nous arrivons à la _Triomphante_, dans
un sampan de louage que j'ai rempli de mes caisses, à couler bas. L'_ami
très haut_ me remet le service que je dois garder jusqu'à quatre heures,
et les matelots de quart, mal éveillés, font la chaîne, dans
l'obscurité, pour monter à bord tout ce fragile bagage....
LII
18 septembre.
J'avais mis dans mes projets de dormir tard ce matin, pour rattraper mon
sommeil perdu de la nuit.
Mais voici que, dès huit heures, trois personnages de mine singulière,
conduits par M. Kangourou, se présentent à la porte de ma cabine avec
force révérences. Ils portent de longues robes chamarrées de dessins
sombres; ils ont les grands cheveux, les fronts hauts, les visages
anémiques des personnes adonnées trop exclusivement aux beaux-arts, et,
sur leurs chignons, des chapeaux _canotiers_ d'un galbe anglais sont
posés de côté, d'une manière fort galante. Sous leurs bras, ils tiennent
des cartons chargés d'esquisses; dans leurs mains, des boîtes
d'aquarelle, des crayons, et, liés en faisceau, de fins stylets dont on
voit briller les pointes aiguës.
Du premier coup d'oeil, même dans l'effarement de mon réveil, j'embrasse
l'ensemble de leurs personnes et je devine à quels hôtes j'ai affaire:
--Entrez, dis-je, messieurs les tatoueurs!
Ce sont les spécialistes les plus en renom de Nagasaki; je les avais
mandés depuis deux jours, ne sachant pas partir et, puisqu'ils sont
venus, je les recevrai.
A la suite de mes fréquentations avec des êtres primitifs, en Océanie et
ailleurs, j'ai pris le goût déplorable des tatouages; aussi ai-je désiré
emporter comme curiosité, comme bibelot, un spécimen du travail des
tatoueurs japonais, qui ont une finesse de touche sans égale.
Dans leurs albums, étalés sur ma table, je fais mon choix. Il y a là des
dessins bien étranges appropriés aux différentes parties de l'individu
humain: des emblèmes pour bras et pour jambes, des branches de roses
pour épaule, et de grosses figures grimaçantes pour milieu de dos. Il y
a même,--afin de satisfaire au goût de quelques clients, matelots des
marines étrangères,--des trophées d'armes, des pavillons d'Amérique et
de France entrelacés, un _God Save_ au milieu d'étoiles,--et des femmes
de Grévin calquées dans le _Journal amusant_!
Mes préférences sont pour une chimère bleue et rose fort singulière,
longue de deux doigts environ, qui sera d'un joli effet sur ma poitrine,
du côté opposé au coeur.
Une heure et demie d'agacement et de souffrance. É tendu sur ma
couchette, livré aux mains de ces personnages, je me raidis pour subir
leurs milliers d'imperceptibles piqûres. Quand par hasard un peu de sang
coule, embrouillant le dessin dans du rouge, l'un des artistes se
précipite pour l'étancher avec ses lèvres,--et je ne proteste pas,
sachant que c'est la manière japonaise, la manière usitée par les
médecins pour les plaies des hommes ou des bêtes.