Sur la jolie ombrelle rouge et bleue, de grandes lettres blanches

formaient cette inscription, qui est en usage pour les mousmés et qu'on

m'a appris à connaître: _Nuages, arrêtez-vous, pour la regarder passer_.

Et il en valait la peine, en effet, de s'arrêter pour cette précieuse

petite personne, d'une japonerie si idéale.

Cependant, il n'eût pas fallu s'arrêter trop longtemps et se laisser

prendre; c'eût été encore un leurre. Poupée comme les autres évidemment,

poupée d'étagère et rien de plus. En la regardant, je me disais même que

Chrysanthème, apparaissant à cette même place, avec cette robe, cet

éclairage et ce nimbe de soleil, eût produit un effet aussi charmant.

Car elle est gentille, Chrysanthème, ce n'est plus contestable.... Hier

au soir, je me rappelle, je l'ai admirée. C'était la nuit; nous

revenions, avec l'escorte des petits ménages pareils au nôtre, de la

tournée habituelle dans les maisons de thé et les bazars. Tandis que les

autres mousmés marchaient en se donnant la main, parées de pompons

d'argent tout neufs qu'elles venaient de se faire offrir, et s'amusant

avec des jouets, elle, soi-disant fatiguée, suivait à demi étendue dans

une voiture de djin. Nous avions mis à ses côtés de gros bouquets en

gerbes, destinés à remplir aujourd'hui nos vases,--des iris tardifs et

des lotus à longue tige, les derniers de la saison, qui déjà sentaient

l'automne.--Et c'était joli, cette Japonaise dans son petit char,

nonchalante, au milieu de ces fleurs d'eau, éclairée en couleurs

changeantes, au hasard des lanternes qui nous croisaient. La veille de

mon arrivée au Japon, si on me l'eût montrée en me disant: «Ta mousmé

sera celle qui passe», j'en aurais été charmé sans aucun doute.--Dans la

réalité, non, cependant, je ne le suis pas: ce n'est que Chrysanthème,

toujours elle, rien qu'elle, la petite créature pour rire, mièvre de

formes et de pensées, que l'agence Kangourou m'a fournie....

XLIII

Dans notre logis, l'eau pour boire, pour préparer le thé et faire les

petites ablutions courantes, se tient dans des cuves de porcelaine

blanche--ornées de peintures représentant des poissons bleus qu'un

courant rapide entraîne au milieu d'algues affolées. Et ces cuves

résident, pour plus de fraîcheur, en plein vent, sur le toit de madame

Prune, à un point qu'il est facile d'atteindre, en allongeant le bras,

du haut de notre balcon saillant.--Une vraie aubaine pour les chats

altérés du voisinage; pendant les belles nuits d'été, ce coin de toit,

où sont nos cuves peinturlurées, devient pour eux un lieu de rendez-vous

charmant, au clair de lune, après les entreprises galantes ou les

longues rêveries solitaires au faîte des murs.

J'avais cru devoir en avertir Yves la première fois qu'il voulut boire

de cette eau-là.

--Oh! répondit-il, étonné, des chats vous dites! est-ce que c'est sale,

ça?

Sur ce point, nous sommes d'accord avec lui, Chrysanthème et moi; nous

trouvons que les chats ne sont pas des bêtes à babines malpropres, et il

nous est indifférent de boire après eux.

Pour Yves, Chrysanthème non plus, «ça n'est pas sale», et il boit

volontiers dans sa petite tasse après elle, la classant, sous le rapport

des babines, dans la catégorie des chats.

Eh bien! ces cuves en porcelaine sont un des grands soucis quotidiens de

notre ménage: jamais d'eau là-dedans, le soir, quand nous rentrons de la

promenade, après cette montée qui nous a donné soif et après ces gaufres

de madame L'Heure que nous avons mangées en manière de passe-temps tout

le long de la route. Impossible d'obtenir que madame Prune ou

mademoiselle Oyouki, ou leur jeune servante mademoiselle Dédé*, aient la

prévoyance de remplir cela pendant qu'il fait jour.--Et, quand nous

rentrons tard, ces trois dames sont endormies: nous voilà obligés de

vaquer à ce soin nous-mêmes.

*_Dédé-San signifie en français: «mademoiselle Jeune fille»; c'est un

nom très répandu._

Donc, il faut rouvrir toutes les portes fermées, se rechausser et

descendre dans le jardin puiser de l'eau.

Et, comme Chrysanthème mourrait de peur toute seule dans ces arbres, au

milieu de l'obscurité et des musiques d'insectes, je me vois forcé

d'aller au puits avec elle.

Pour cette entreprise, nous avons besoin de lumière; cherchons donc dans

la collection de ces lanternes achetées chez madame Très-Propre, qui

s'entassent de nuit en nuit au fond d'une de nos petites armoires en

papier: pas une dont la bougie ne soit consumée,--je m'y attendais!

Allons, il s'agit de prendre résolument la première venue et de planter

une bougie neuve sur la pointe de fer qui se dresse au

fond:--Chrysanthème y met toute sa force;--la bougie se fend, éclate; la

mousmé se pique les doigts, fait la moue et pleurniche.... Scène

inévitable de tous les soirs, qui retarde d'un bon quart d'heure notre

coucher sous le tendelet de gaze bleu sombre, tandis que les cigales du

toit nous font là-haut leur plus moqueuse musique....

Et tout cela, qui m'amuserait avec une autre,--avec une autre que

j'aimerais,--avec elle, m'impatiente bien....

XLIV

11 septembre.

Huit jours viennent de passer, assez paisibles, durant lesquels je n'ai

rien écrit. Je crois que peu à peu je me fais à mon intérieur japonais,

aux étrangetés de la langue, des costumes, des visages. Depuis trois

semaines, les lettres d'Europe, égarées je ne sais où, n'arrivent

plus, et cela contribue, comme toujours, à jeter un léger voile d'oubli

sur les choses passées.

Donc, chaque soir, je monte au logis fidèlement, tantôt par les belles

nuits pleines d'étoiles, tantôt sous les ondées d'orage. Et chaque

matin, quand la prière chantée de madame Prune prend son vol dans l'air

sonore, je m'éveille et je redescends vers la mer, par ces sentiers où

l'herbe est pleine de rosée fraîche.

La recherche des _bibelots_ est, je crois, la plus grande distraction de

ce pays japonais. Dans les petites boutiques des antiquaires, on

s'assied sur des nattes pour prendre une tasse de thé avec les

marchands; puis on fouille soi-même dans des armoires, dans des coffres,

où sont entassées des vieilleries bien extravagantes. Les marchés, très

discutés, durent souvent plusieurs jours et se traitent en riant, comme

de gentilles petites farces que l'on voudrait se jouer les uns aux

autres....

J'abuse vraiment de l'adjectif _petit_, je m'en aperçois bien; mais

comment faire?--En décrivant les choses de ce pays-ci, on est tenté de

l'employer dix fois par ligne. Petit, mièvre, mignard,--le Japon

physique et moral tient tout entier dans ces trois mots-là....

Et ce que j'achète s'amoncelle là-haut, dans ma maisonnette de bois et

de papier;--elle était bien plus japonaise pourtant, dans sa nudité

première, telle que M. Sucre et madame Prune l'avaient conçue. Il y a

maintenant plusieurs lampes, de forme religieuse, qui descendent du

plafond; beaucoup d'escabeaux et beaucoup de vases; des dieux et des

déesses autant que dans une pagode.

Il y a même un petit autel shintoïste, devant lequel madame Prune n'a pu

se tenir de tomber en prières et de chanter, avec son tremblement de

vieille chèvre:

«Lavez-moi très blanchement de mes péchés, ô Ama-Térace-Omi-Kami, comme

on lave des choses impures dans la rivière de Kamo...»

Pauvre Ama-Térace-Omi-Kami, laver les impuretés de madame Prune! Quelle

besogne longue et ingrate!!

Chrysanthème, qui est bouddhiste, prie quelquefois le soir avant de se

coucher, tandis que le sommeil l'accable; elle prie en claquant des

mains devant la plus grande de nos idoles dorées. Mais son sourire, qui

revient après, semble une moquerie d'enfant à l'adresse du Bouddha, dès

que la prière est finie. Je sais aussi qu'elle vénère ses _Ottokés_ (les

Esprits de ses ancêtres), dont l'autel assez somptueux est chez madame

Renoncule sa mère. Elle leur demande des bénédictions, la fortune, la

sagesse....

Qui pourrait démêler quelles sont ses idées sur les dieux et sur la

mort? A-t-elle une âme? Pense-t-elle en avoir une?... Sa religion est un

ténébreux chaos de théogonies vieilles comme le monde, conservées par

respect pour les choses très anciennes, et d'idées plus récentes sur le

bienheureux néant final, apportées de l'Inde à l'époque de notre moyen

âge par de saints missionnaires chinois. Les bonzes eux-mêmes s'y

perdent,--et alors, que peut devenir tout cela, greffé d'enfantillage et

de légèreté d'oiseau, dans la tête d'une mousmé qui s'endort?...

Deux choses insignifiantes m'ont quelque peu attaché à elle (il est bien

difficile que le lien ne se resserre pas, à la longue).--Ceci d'abord:

Madame Prune, un jour, était allée nous chercher une relique de sa

galante jeunesse, un peigne en écaille blonde d'une transparence rare;

un de ces peignes qu'il est de bon ton de poser au sommet des coques de

cheveux, à peine enfoncé, les dents toutes dehors, comme en équilibre.

L'ayant retiré d'une jolie boîte en laque, elle l'élevait, du bout des

doigts, à la hauteur de ses yeux, en clignant, afin de regarder le ciel

au travers--le beau ciel d'été--comme on fait pour vérifier l'eau des

pierres précieuses.

--Voilà, me disait-elle, la pièce de prix que tu devrais offrir à ta

femme.

Et ma mousmé, très captivée, admirait combien la substance de ce peigne

était limpide, combien la forme en était gracieuse.

Ce qui me plaisait le plus, à moi, c'était la boîte en laque. Sur le

couvercle, une étonnante peinture, or sur or, représentait une vue,

prise de très près, à la surface d'un champ de riz, par un jour de grand

vent: un fouillis d'épis et d'herbages couchés et tordus par quelque

rafale terrible; çà et là, entre les tiges tourmentées, on apercevait la

terre boueuse de la rizière; il y avait même des petites flaques

d'eau--qui étaient des parties de laque transparente dans lesquelles

d'infimes parcelles d'or semblaient flotter comme des fétus dans un

liquide trouble; deux ou trois insectes, qu'il eût fallu un microscope

pour bien voir, se cramponnaient à des roseaux, avec des airs

d'épouvante,--et le tableau tout entier n'était pas grand comme une main

de femme.

Quant au peigne de madame Prune, en lui-même il ne me disait rien, je

l'avoue, et je faisais la sourde oreille, le trouvant bien insignifiant

et bien cher. Alors Chrysanthème, tristement, répondit:

--Non, merci, je n'en veux pas; remportez-le, chère Madame....

Et en même temps elle poussa un gros soupir, assez réussi, qui

signifiait:

--Il ne m'aime déjà pas tant que cela.... Inutile de le tourmenter.

Tout de suite, j'ai fait l'emplette désirée.

Plus tard, quand Chrysanthème sera devenue une vieille guenon comme

madame Prune, avec des dents noires et de la dévotion, son tour arrivera

de brocanter la chose--à quelque belle d'une génération à venir....

...Une autre fois, j'avais pris mal de tête, au soleil, et j'étais

étendu par terre, reposant sur mon oreiller en peau de couleuvre. Les

yeux troublés, je voyais tourner, comme en une ronde, la véranda

ouverte, le grand ciel lumineux du soir où planaient des cerfs-volants

étranges, et il me semblait que je vibrais douloureusement à ce bruit

cadencé des cigales qui remplissait l'air.

Elle, accroupie près de moi, essayait de me guérir par un procédé

japonais, en m'appuyant de toutes ses forces ses petits pouces sur les

tempes et en les faisant tourner, comme pour les y enfoncer par un

mouvement de vrille. Elle était devenue toute rouge à ce travail

fatigant qui me causait un réel bien-être, quelque chose comme une

griserie douce d'opium.

Ensuite, inquiète, pensant que j'allais peut-être avoir la fièvre, elle

voulut me faire manger, roulée en boulette entre ses doigts, une

efficace prière, écrite sur papier de riz, qu'elle conservait

précieusement dans la doublure d'une de ses manches....

Eh bien, j'ai avalé cette prière sans rire, pour ne pas la blesser, pour

ne pas ébranler sa petite croyance drôle....

XLV

Nous sommes allés aujourd'hui chez le photographe en renom, Yves, ma

mousmé et moi, afin de poser en groupe.

Nous enverrons cela en France.--Yves sourit déjà en songeant à

l'étonnement de sa femme quand elle apercevra ce minois de Chrysanthème

entre nous deux, et il se demande ce qu'il pourra bien lui conter en

matière d'explication:

--Mon Dieu, je dirai que c'est une de vos connaissances, voilà tout!

Au Japon, il y a des photographes dans le genre des nôtres; seulement ce

sont des Japonais, habitant des maisons japonaises. Celui qui aura

l'honneur aujourd'hui, opère au fond de la banlieue, dans ce quartier

antique de grands arbres et de pagodes sombres où j'avais rencontré

l'autre jour une mousmé si jolie. Son enseigne se lit en plusieurs

langues, plaquée sur un mur, au bord de ce petit torrent qui descend de

la verte montagne traversé par des ponts courbes en granit séculaire et

bordé de bambous légers ou de lauriers-roses en fleurs.

Cela étonne et cela déroute, un photographe niché là, dans tout ce Japon

d'autrefois.

Précisément on fait queue à sa porte aujourd'hui; nous tombons mal. Il y

a toute une file de chars à djin qui stationnent, attendant des clients

qu'ils ont amenés et qui passeront avant nous. Les coureurs, nus et

tatoués, peignés correctement en bandeaux et en chignon, font la

causette, fument des petites pipes, ou rafraîchissent dans l'eau du

torrent leurs jambes musculeuses.

La cour d'entrée est une irréprochable japonerie, avec des lanternes et

des arbres nains. Mais l'atelier où l'on pose pourrait être aussi bien à

Paris ou à Pontoise: mêmes chaises en «vieux chêne», mêmes poufs

défraîchis, colonnes en plâtre et rochers en carton.

Les personnes que l'on _opère_ en ce moment sont deux dames de qualité

(la mère et la fille, cela se devine), qui posent ensemble, en

carte-album, avec des accessoires Louis XV. Les premières grandes dames

de ce pays que j'aie vues de si près, un groupe bien étrange: longues

figures de la classe noble, atones, anémiques, bleuâtres à force de

poudre de riz, avec la bouche peinte en forme de coeur, au carmin pur.

Du reste, une distinction incontestable, qui s'impose même à nous,

malgré la différence profonde des races et des notions acquises.

Elles toisent Chrysanthème avec un assez visible dédain, bien que sa

toilette soit aussi comme il faut que les leurs. Et moi, je ne puis me

rassasier de regarder ces deux créatures; elles me captivent comme des

choses jamais vues et incompréhensibles. Leurs corps frêles, posés avec

une grâce exotique, sont noyés dans des étoffes rigides et des ceintures

bouffantes dont les bouts retombent comme des ailes fatiguées. Elles me

font penser, je ne sais pourquoi, à de grands insectes rares; sur leurs

vêtements, des dessins extraordinaires ont quelque chose de la bigarrure

sombre des papillons nocturnes. Surtout, il y a le mystère de leurs tout

petits yeux, tirés, bridés, retroussés, pouvant à peine s'ouvrir; le

mystère de leur expression qui semble indiquer des pensées intérieures

d'une saugrenuité vague et froide, un monde d'idées absolument fermé

pour nous.--Et je songe, en les dévisageant: comme nous sommes loin de

ce peuple japonais, comme nous sommes de race dissemblable!...

Il faut laisser passer ensuite plusieurs matelots anglais arrivés avant

nous, bien pomponnés dans leurs vêtements de toile blanche, bien frais,

bien gras, bien roses comme des bonshommes en sucre, qui posent avec des

airs niais sur des fûts de colonnes.

Notre tour vient enfin; Chrysanthème s'arrange avec lenteur, d'une

manière très cherchée, tournant le plus possible les pointes de ses

pieds en dedans, à la façon élégante.

Et, sur le cliché qu'on nous montre, nous avons l'air d'une petite

famille bien ridicule, alignée devant un photographe de foire.

XLVI

13 septembre.

Yves est libre ce soir trois heures plus tôt que moi,--ce qui arrive de

temps en temps, d'après la façon dont notre service de _quarts_ est

organisé. Ces jours-là, il descend à terre le premier et s'en va

m'attendre à Diou-djen-dji.

Avec une longue-vue, je l'observe du bord, grimpant dans les sentiers

verts de la montagne: il marche d'un pas très alerte, courant presque;

comme il paraît pressé d'aller retrouver cette petite Chrysanthème!

Vers neuf heures, quand j'arrive, je le vois assis par terre, au milieu

de mon appartement, le torse nu (ce qui est ici une tenue d'intérieur

suffisamment correcte, j'en conviens). Et, autour de lui, Chrysanthème,

Oyouki, mademoiselle Dédé la servante, s'empressant à lui essuyer le

dos--avec des petites serviettes bleues peinturlurées de cigognes et de

sujets drolatiques....

--Ah! mon Dieu, qu'est-ce qu'il a bien pu faire pour avoir si chaud,

pour s'être mis dans un état pareil?

Il me raconte que, près de chez nous,--un peu plus haut dans la

montagne,--il a découvert un tir au sabre et qu'il y a livré assaut

jusqu'à nuit close--contre des Japonais qui tiraient à deux mains, en

bondissant comme des chats, suivant l'usage de leur pays. Avec son

escrime française, il les a battus à plate couture. Alors on lui a fait

de grands saluts, de grands honneurs,--et apporté une quantité de bonnes

petites choses très froides à boire. Tout cela réuni l'a fait transpirer

beaucoup....

--Ah! très bien. Mais je ne m'expliquais pas....

Il est ravi de sa soirée; il ira tous les jours s'amuser à les battre;

il pense même faire des élèves.

Une fois l'assèchement de son dos terminé, les voilà tous ensemble, les

trois mousmés et lui jouant au «pigeon vole» nippon.--En vérité, je ne

pouvais rien souhaiter de plus innocent, de mieux sous tous les

rapports.

Charles N*** et madame Jonquille, sa femme, nous arrivent inopinément

vers dix heures. (Ils s'égaraient dans nos parages, sous les bosquets

noirs, et sont montés, voyant de la lumière chez nous.)

Leur intention est d'aller finir leur soirée à la maison de thé des

Crapauds, et ils veulent nous entraîner avec eux pour prendre des

sorbets là-bas.--C'est au moins à une heure d'ici, cette maison de thé,

de l'autre côté de la ville, à mi-montagne, dans les jardins de la

grande pagode d'Osueva; mais ils tiennent à leur idée quand même,

prétendant que, par cette nuit pure et ce clair de lune, on doit avoir,

de la terrasse du temple, une vue très jolie.

--Très jolie, je ne dis pas; mais nous allions nous coucher, nous....

Enfin, soit, partons, suivons-les.

Nous louons cinq djins et cinq chars, en bas, dans la grand-rue, devant

chez madame Très-Propre, qui nous choisit, pour cette expédition

tardive, des lanternes énormes et toutes rondes, de gros ballons rouges

ornés de méduses, d'algues et de requins verts.

Il est près de onze heures quand nous nous mettons en route. Dans les

quartiers du centre, les bons Nippons ferment déjà leurs petites

échoppes, éteignent leurs lampes, tirent leurs panneaux de bois,

poussent leurs châssis de papier.

Et plus loin, dans les antiques rues de la banlieue, tout est clos

depuis longtemps; nos chars roulent dans la nuit très noire. Nous crions

à nos djins: _Ayakou! ayakou!_ (Vite! vite!) et ils courent à toutes

jambes, en poussant de petits hurlements, comme des bêtes joyeuses,

emballées par gaîté. Dans l'obscurité, nous allons un train de tempête,

à la file indienne tous les cinq, cahotés furieusement sur les vieilles

dalles disjointes, que nos ballons rouges éclairent mal en s'agitant

toujours à l'extrémité de leurs tiges en bambou. De temps à autre,

quelques Nippons, coiffés de nuit en mouchoir bleu, ouvrent une fenêtre

pour regarder quels sont ces écervelés qui se promènent si vite et si

tard, en faisant tout ce bruit. Ou bien, une lueur, que nous jetons en

passant, nous montre le rire atroce d'une des grosses bêtes en pierre

assises aux portes des pagodes....

Enfin nous arrivons au pied de ce temple d'Osueva et, laissant nos djins

avec nos petits chars, nous commençons à monter les escaliers de géants,

complètement déserts cette nuit.

Chrysanthème, qui fait toujours un peu la petite fille fatiguée,

l'enfant gâtée et triste, monte avec lenteur, entre Yves et moi,

s'appuyant sur nos bras.

Jonquille, au contraire, grimpe en sautillant comme un oiseau et compte

pour s'amuser les marches interminables:

--_Hitôts'! F'tâts'! Mits'! Yôts'!_ (un! deux! trois! quatre!) dit-elle

en s'élevant par une série de petits bonds légers.

--_Itsôûts'! Moûts! Nanâts'! Yâts'! Kokonôts'!_ (cinq! six! sept! huit!

neuf!...)

Et elle appuie bien fort sur les accents circonflexes, comme pour rendre

ces nombres encore plus drôles.

Sur son beau chignon noir brille un petit plumet d'argent; sa silhouette

est fine, gracieuse et d'une extrême étrangeté; dans la nuit où nous

sommes, on ne voit pas que sa figure est presque laide et sans yeux.

Vraiment, on dirait des petites fées, Chrysanthème Jonquille, ce soir;

les moindres Japonaises, à certains moments, prennent de ces airs-là, à

force de bizarrerie élégante et d'ingénieux arrangement.

L'escalier de granit, vide, immense, uniformément gris sous le ciel

nocturne, paraît fuir en hauteur devant nous,--et en profondeur

par-derrière, quand on se retourne,--en profondeur, en dégringolade

vertigineuse. Sur les degrés de cette pente s'allongent, s'allongent

démesurées, les ombres noires des portiques religieux par lesquels il

nous faut passer; et ces ombres, qui semblent se casser au ressaut de

chaque marche, ont sur toute leur étendue des plissures régulières

d'éventail. Les portiques se dressent isolément, s'étagent les uns

au-dessus des autres;--leurs formes étonnantes sont à la fois d'une

simplicité extrême et d'une recherche rare; ils se dessinent avec une

netteté dure et, cependant, ils ont ce vague de vision que prennent les

objets très grands à la lueur lunaire. Leurs achitraves courbes se

relèvent, aux extrémités, en deux cornes inquiétantes, tendues vers la

voûte lointaine et bleuâtre où scintillent les étoiles; ils ont l'air de

vouloir communiquer aux dieux, par ces pointes, les choses que leur base

profonde entend dans la terre d'alentour remplie de sépulcres et de

morts.

Nous sommes un tout petit groupe, nous, perdu maintenant au milieu de

cette montée colossale; nous cheminons, éclairés moitié par la lune pâle

qui est en haut, moitié par les lanternes rouges qui sont dans nos mains

et qui se balancent toujours au bout de leurs longues tiges.

Il se fait un grand silence dans ces abords du temple; même les bruits

d'insectes se taisent à mesure que nous nous élevons. Une sorte de

recueillement, de demi-crainte religieuse nous gagne peu à peu, en même

temps qu'une plus grande fraîcheur se répand dans l'air et nous saisit.

En haut, dans la cour sacrée, où résident le cheval de jade et les

tourelles de porcelaine, nous nous sentons intimidés en entrant. Il y

fait plus sombre, à cause des murs. Et notre arrivée semble déranger je

ne sais quel conciliabule mystique tenu entre les Esprits de l'air et

les symboles visibles qui sont là, chimères et monstres, éclairés aux

reflets bleus de la lune.

Nous tournons à gauche, et nous pénétrons dans les jardins en terrasse,

pour nous rendre à cette maison de thé des Crapauds qui est notre but

cette nuit: nous la trouvons fermée,--je m'y attendais,--fermée et

noire, à une heure pareille!... A la porte, nous tambourinons tous

ensemble; nous appelons par leurs noms, avec les intonations les plus

câlines, toutes les mousmés de service que nous connaissons bien,

mesdemoiselles Transparente, Étoile, Rosée-matinale et

Marguerite-reine.--Personne.--Adieu les sorbets aux parfums et les

haricots à la grêle!...

Devant la maisonnette du tir à l'arc, nos mousmés font un saut de côté,

très effrayées, annonçant qu'il y a un cadavre par terre.--En effet,

quelqu'un est là étendu. Nous examinons timidement la situation à la

lueur de nos ballons rouges--tenus à toute longueur de tige par peur de

ce mort: c'est simplement le vieux gardien du tir, celui qui, le jour du

14 juillet, choisissait de si belles flèches pour Chrysanthème, et il

dort, ce bonhomme, le chignon un peu défait, mais d'un bon sommeil qu'il

serait cruel de troubler.

Allons au bord de la terrasse, contempler la rade sous nos pieds, et

puis nous rentrerons chez nous.

La rade, cette nuit, est une grande déchirure, sombre et sinistre, où

les rayons de la lune ne descendent pas; une crevasse béante, qui semble

ouverte jusqu'aux entrailles de la terre et au fond de laquelle

brillent, tout petits, comme une réunion de vers luisants dans une

fosse, les feux des navires.

XLVII

Madame Chrysanthème(#18358) · 第 8 / 11 段