Là-haut, même féerie, mêmes masques, même musique. Comme avant-hier,

nous nous asseyons sous un tendelet quelconque pour boire des petits

sorbets drôles, parfumés aux fleurs. Mais nous sommes seuls ce soir, et

l'absence de cette bande de mousmés, aux minois familiers, qui étaient

comme un trait d'union entre ce peuple en fête et nous-mêmes, nous

sépare, nous isole davantage de toute cette débauche d'étrangetés au

milieu de laquelle nous nous sentons comme perdus. Il y a toujours

là-bas l'immense décor bleuâtre: Nagasaki éclairé par la lune, avec la

nappe argentée des eaux qui semble une vision vaporeuse suspendue dans

le vide. Et derrière nous, le grand temple ouvert où les bonzes

officient au bruit des grelots sacrés et des claquebois,--pareils à de

petites marionnettes, vus d'où nous sommes,--les uns accroupis en rang

comme de tranquilles momies, les autres exécutant des marches rythmées

devant ce fond tout en or où se tiennent les dieux. Nous ne rions pas,

ce soir, et nous parlons peu, plus frappés que la première nuit; nous

regardons seulement, cherchant à comprendre....

Tout à coup, Yves se retournant, dit:

--Frère!... votre mousmé!!...

En effet, elle est là derrière lui, Chrysanthème, presque par terre,

cachée entre les pattes d'une grosse bête en granit moitié tigre, moitié

chien, contre laquelle s'appuie notre tente fragile.

--Comme un petit chat, elle m'a tiré avec ses ongles, par mon bas de

pantalon, dit Yves très saisi,--oh! mais tout à fait comme un petit

chat!

Elle se tient courbée, prosternée en révérence très humble; elle sourit

timidement dans la crainte d'être mal reçue, et la tête de mon petit

beau-frère Bambou se dresse, souriante aussi, au-dessus de la sienne.

Elle l'a apporté avec elle, à califourchon sur ses reins, ce petit

_mousko_*, toujours impayable, lui, avec sa tonsure, sa longue robe et

les grosses coques de sa ceinture de soie. Et ils nous regardent tous

deux, inquiets de savoir comment nous allons prendre leur équipée.

*_Mousko signifie petit garçon. C'est le masculin de mousmé. On dit même

en général mousko-san (monsieur le mousko), par excessive politesse._

Mon Dieu, je n'ai nulle envie de leur faire mauvais accueil; au

contraire, leur apparition m'amuse. Je trouve même très gentil de la

part de Chrysanthème cette façon d'être revenue et cette idée d'avoir

apporté Bambou-San à la fête, bien que ce soit assez _peuple_, à vrai

dire, de se l'être attaché sur le dos, comme font les pauvresses

nipponnes pour leurs petits....

Allons, qu'elle s'asseye entre Yves et moi; qu'on lui serve de ces

haricots à la grêle qu'elle aime tant. Puis, prenons sur nos genoux le

beau petit _mousko_ et qu'il mange, à sa discrétion, des bonbons et du

sucre.

La soirée finie, quand il s'agit de redescendre, de nous en aller,

Chrysanthème replace son petit Bambou à cheval sur son dos et se met en

marche, toute fléchie en avant sous ce poids, toute courbée, traînant

péniblement ses socques de Cendrillon sur les marches de granit et les

dalles.... Oui, bien _peuple_, en effet, cette allure, mais dans

l'acception la meilleure de ce mot _peuple_; rien là-dedans qui me

déplaise; je trouve même que Chrysanthème, dans son affection pour

Bambou-San, est simple et attachante.

On ne peut d'ailleurs refuser cela aux Japonais: l'amour des petits

enfants, et un talent pour les amuser, les faire rire, leur inventer des

joujoux comiques, les rendre joyeux au début de la vie; une vraie

spécialité aussi pour les coiffer, les attifer, tirer de leur personne

l'aspect le plus divertissant possible. C'est la seule chose que j'aime

dans ce pays: les bébés et la manière dont on sait les comprendre....

En route, nous rencontrons les amis mariés de la _Triomphante_ qui

plaisantent à mes dépens, très surpris de me voir avec ce _mousko_,

demandant:

--C'est déjà votre fils?

Dans la ville en bas, nous faisons mine de dire adieu à Chrysanthème, au

tournant de la rue qui conduit chez sa mère. Elle sourit, indécise, se

dit guérie et demande à retourner là-haut dans notre maison.--Cela

n'entrait pas dans mes projets, je l'avoue.... Cependant, j'aurais

mauvaise grâce à refuser. Soit! Allons reporter le _mousko_ à sa maman,

puis nous commencerons, à la lueur de quelque nouvelle lanterne achetée

chez madame Très-Propre, l'ascension pénible.

Mais voici bien une autre aventure: ce petit Bambou, lui aussi, qui

prétend venir! Absolument, il veut que nous l'emmenions avec nous. Cela

n'a pas le sens commun, par exemple, c'est tout à fait inadmissible!...

Pourtant... il ne faudrait pas le faire pleurer, un soir de fête, ce

mousko.... Voyons, nous allons envoyer prévenir madame Renoncule, pour

qu'elle ne s'inquiète pas de lui, et, comme il n'y aura plus personne

tout à l'heure dans les sentiers de Diou-djen-dji pour se moquer de

nous, à tour de rôle nous le porterons sur notre dos, Yves et moi, tant

que durera la grimpade noire....

Et moi qui ne voulais pas ce soir remonter cette route en traînant une

mousmé par la main, voici que, pour surcroît, je porte un mousko sur mon

dos.... Quelle ironique destinée!

Chez nous, comme je l'avais prévu, tout est clos, verrouillé; on ne nous

attend pas, et il faut faire tapage à la porte. Chrysanthème se met de

toute sa force à héler.

--_Ho! Oumé-San..an..an..an!_ (En français: Ohé! madame

Pru..u..u..u..ne!)

Je ne connaissais pas ces intonations-là à sa petite voix; son appel

traînant, dans la sonorité obscure de minuit, a un accent si étranger,

si inattendu, si bizarre, qu'il me donne une impression de lointain et

extrême exil....

Enfin madame Prune apparaît pour nous ouvrir, mal éveillée, très émue,

coiffée de nuit dans un opulent turban en coton sur le fond bleu duquel

folâtrent quelques cigognes blanches. Tenant du bout des doigts, avec

une grâce épeurée, la longue tige de sa lanterne à fleurs, elle nous

dévisage l'un après l'autre pour vérifier nos identités--et elle n'en

revient pas, pauvre dame, de ce mousko que je rapporte....

XXXVII

D'abord c'était la guitare de Chrysanthème que j'écoutais volontiers; à

présent, c'est son chant que je commence à aimer aussi.

Rien de la manière théâtrale ni de la grosse voix contrefaite des

virtuoses; au contraire, ses notes, toujours très hautes, sont douces,

frêles et plaintives.

Souvent elle enseigne à Oyouki quelque lente et vague romance qu'elle a

composée ou qui lui revient en tête. Alors elles m'étonnent toutes deux,

cherchant sur leurs guitares accordées des accompagnements en parties et

se reprenant chaque fois qu'un son n'est pas rigoureusement juste à leur

oreille, sans s'embrouiller jamais dans ces harmonies dissonantes,

étranges, toujours tristes.

Moi, le plus souvent, tandis que se fait leur musique, j'écris, sous la

véranda, devant le panorama superbe. J'écris par terre, assis sur une

natte et m'appuyant sur un petit pupitre japonais orné de sauterelles en

relief; mon encre est chinoise; mon encrier, pareil à celui de mon

propriétaire, est en jade avec des crapauds mignons et des crapoussins

sculptés sur le rebord. Et j'écris mes mémoires, en somme,--tout à fait

comme en bas M. Sucre!... Par moments je me figure que je lui ressemble,

et cela m'est bien désagréable....

Mes mémoires... qui ne se composent que de détails saugrenus; de

minutieuses notations de couleurs, de formes, de senteurs, de bruits.

Il est vrai, tout un imbroglio de roman semble poindre à mon horizon

monotone; toute une intrigue paraît vouloir se nouer au milieu de ce

petit monde de mousmés et de cigales: Chrysanthème amoureuse d'Yves;

Yves de Chrysanthème; Oyouki, de moi; moi, de personne.... Il y aurait

même là matière à un gros drame fratricide, si nous étions dans un autre

pays que celui-ci; mais nous sommes au Japon et, vu l'influence de ce

milieu qui atténue, rapetisse, drolatise, il n'en résultera rien du

tout.

XXXVIII

Il y a, dans ce Nagasaki, un instant de la journée qui est comique entre

tous: c'est le soir, vers cinq ou six heures. A ce moment-là, les gens

sont tout nus, les enfants, les jeunes, les vieux, les vieilles, chacun

assis dans une jarre, prenant son bain. Cela se passe n'importe où, sans

le moindre voile, dans les jardins, dans les cours, dans les boutiques,

voire même sur les portes, pour plus de facilité à causer entre voisins

d'un côté de la rue à l'autre. On reçoit dans cette situation; sans

hésiter on sort de sa cuve, tenant à la main sa petite serviette

invariablement bleue, pour faire asseoir le visiteur qui se présente et

lui donner la réplique enjouée.

Cependant elles ne gagnent pas, les mousmés (ni les vieilles dames), à

se produire dans cette tenue. Une Japonaise, dépourvue de sa longue robe

et de sa large ceinture aux coques apprêtées, n'est plus qu'un être

minuscule et jaune, aux jambes torses, à la gorge grêle et piriforme;

n'a plus rien de son petit charme artificiel, qui s'en est allé

complètement avec le costume.

Il y a une heure à la fois joyeuse et mélancolique: c'est un peu plus

tard au crépuscule, quand le ciel semble un grand voile jaune dans

lequel montent les découpures des montagnes et des hautes pagodes.

C'est l'heure où, en bas, dans le dédale des petites rues grisâtres,

les lampes sacrées commencent à briller, au fond des maisons

toujours ouvertes, devant les autels d'ancêtres et les Bouddhas

familiers,--tandis qu'au-dehors tout s'obscurcit, et que les mille

dentelures des vieux toits se dessinent en festons noirs sur ce ciel

d'or clair. A ce moment-là passe sur ce Japon rieur une impression de

sombre, d'étrange, d'antique, de sauvage, de je ne sais quoi

d'indicible, qui est triste. Et la gaîté, alors, la seule gaîté qui

reste, c'est cette peuplade d'enfants, de petits mouskos et de petites

mousmés, qui se répand comme un flot dans les rues pleines d'ombre,

sortant des ateliers et des écoles. Sur la nuance foncée de toutes ces

constructions de bois, paraissent plus éclatantes les petites robes

bleues ou rouges, drôlement bigarrées, drôlement troussées, et les beaux

noeuds des ceintures, et les fleurs, les pompons d'argent ou d'or piqués

dans ces chignons de bébés.

Elles se poursuivent et s'amusent, en agitant leurs grandes manches

pagodes, les toutes petites mousmés de dix ans, de cinq ans, ou même de

moins encore, ayant déjà de hautes coiffures et d'imposantes coques de

cheveux comme les dames. Oh! les amours de poupées impayables qui, à

cette heure crépusculaire, gambadent, en robes très longues, soufflant

dans des trompettes de cristal ou courant à toutes jambes pour lancer

des cerfs-volants inouïs.... Tout ce petit monde nippon, baroque par

naissance et appelé à le devenir encore plus en prenant des années,

débute dans la vie par des amusements singuliers et des cris bizarres;

ses jouets sont un peu macabres et feraient peur aux enfants d'un autre

pays; ses cerfs-volants ont de gros yeux louches et des tournures de

vampires....

Et chaque soir, dans les petites rues sombres, déborde cette gaîté

fraîche, enfantine, mais fantasque à l'excès.--On n'imagine pas tout ce

qu'il y a en l'air, parfois, d'incroyables choses qui voltigent au

vent....

XXXIX

Toujours des vêtements de couleur sombre, cette petite Chrysanthème, ce

qui est ici un signe de distinction réelle. Tandis que ses amies,

Oyouki-San, madame Touki et les autres, portent volontiers des étoffes

bariolées, se plantent dans le chignon des pompons éclatants, elle

s'habille de bleu-marine ou de gris neutre, s'attache à la taille de

larges ceintures noires brochées de nuances discrètes, et ne met jamais

rien dans ses cheveux que des épingles d'écaille blonde. Si elle était

de race noble, elle porterait au milieu du dos un petit cercle blanc

brodé sur sa robe, apposé comme une estampille, avec, au milieu, un

dessin quelconque,--une feuille d'arbre en général: et ce seraient là

ses _armes_. Vraiment il ne lui manque que ce petit blason dorsal pour

avoir la tenue d'une femme très comme il faut.

(Au Japon, les belles robes claires, nuancées en nuages, brodées de

chimères d'argent ou d'or, sont réservées pour les grandes dames dans

leur intérieur, en certaines occasions d'apparat;--ou alors pour le

théâtre, pour les danseuses, pour les filles.)

Comme toutes les Japonaises, Chrysanthème serre une quantité de choses

dans l'intérieur de ses longues manches, où des poches sont dissimulées.

Elle y met des lettres, des notes quelconques écrites sur des feuilles

fines en pâte de riz, des prières-amulettes rédigées par des bonzes, et

surtout une grande quantité de carrés en papier soyeux qu'elle emploie

aux usages les plus imprévus: essuyer une tasse à thé, tenir la tige

mouillée d'une fleur, ou moucher son petit nez drôle quand l'occasion

s'en présente. (Après l'opération, elle froisse tout de suite le morceau

qui a servi, le roule en boulette et le jette par la fenêtre avec

horreur...)

Les personnes les plus huppées se mouchent de cette manière au Japon.

XL

2 septembre.

Le hasard nous a procure une amitié singulière et rare, celle des chefs

bonzes de ce temple de la _Tortue Sauteuse_ où l'on célébrait, le mois

dernier, un si étonnant pèlerinage.

Les abords de ce lieu sont aussi solitaires à présent qu'ils étaient

peuplés les soirs de cette fête; et, en plein jour, on est surpris de la

vétusté morte de toutes ces choses religieuses qui, la nuit, avaient

semblé vivre. Personne dans ces escaliers de granit usés par le temps;

personne sous ces grands portiques somptueux dont la poussière a terni

les couleurs et les ors. Pour arriver, il faut franchir plusieurs cours

désertes étagées sur le flanc de la montagne, plusieurs portes

solennelles, et des marches et des marches, en s'élevant toujours

au-dessus de la ville et des bruits humains, dans une région sacrée

remplie d'innombrables tombeaux. Sur toutes les dalles, sur toutes les

murailles, du lichen et des pariétaires; la teinte grise des choses très

vieilles, répandue partout comme une couche de cendre.

Dans un premier temple latéral, trône un Bouddha géant assis dans son

lotus,--idole dorée de quinze à vingt mètres de haut, montée sur un

énorme socle de bronze.

Enfin le dernier portique se dresse, avec les deux colosses

traditionnels, gardiens du saint parvis, qui se tiennent debout, l'un à

droite, l'autre à gauche, enfermés comme des bêtes fauves, chacun dans

une cage grillée de fer. Ils ont l'attitude furieuse, le poing levé pour

frapper, la figure ricanante et atroce. Leurs corps sont criblés de

boulettes en papier mâché, qu'on leur a lancées à travers les barreaux

et qui se sont collées sur leurs membres monstrueux comme une lèpre

blanche, une manière qu'ont les fidèles de leur faire parvenir, pour les

apaiser, des prières écrites sur feuillets délicats par des bonzes

pieux. On passe entre ces épouvantails et on pénètre dans la dernière

cour. L'habitation de nos amis est à main droite, la grande salle de la

pagode est en face.

Dans cette cour dallée, des lampadaires de bronze, hauts comme des

tourelles. Des cycas séculaires, aux fraîches touffes de plumes vertes,

dont les tiges multiples sont disposées avec une symétrie lourde, comme

des branches de massifs candélabres. Le temple, entièrement ouvert sur

tout sa façade, est profond, obscur, avec des lointains d'ors atténués

qui fuient en s'assombrissant. Dans la partie la plus reculée se

tiennent les idoles assises, dont on aperçoit vaguement, du dehors, les

poses recueillies et les mains jointes; en avant sont les autels,

chargés de merveilleux vases de métal, d'où s'élancent des gerbes

sveltes de lotus d'argent ou d'or. On sent dès l'entrée l'odeur suave

des baguettes de parfum que les prêtres brûlent constamment devant les

dieux.

Chez nos amis les bonzes,--à main droite en arrivant,--il est toujours

compliqué de se faire introduire.

Un monstre de la famille des poissons, mais ayant des griffes et des

cornes, est suspendu au-dessus de leur porte par des chaînes de fer; au

moindre souffle de brise, il se balance en grinçant. On passe dessous;

on entre dans une première salle haute, immense, à peine éclairée, où

brillent, dans les coins, des idoles dorées, des cloches, des choses

religieuses incompréhensibles.

Des espèces de petits clercs, d'enfants de choeur, s'avancent peu

accueillants, pour demander ce que l'on veut.

--_Matsou-San!! Donata-San!!_ répètent-ils, très étonnés, quand on leur

a expliqué auprès de qui l'on veut être introduit. Oh! non, il n'y a pas

moyen de les voir: ils reposent,--ou bien, ils sont en contemplation.

_Orimas! Orimas!_ disent-ils, en joignant les mains et en esquissant des

génuflexions pour mieux se faire comprendre. (Ils sont en prières! en

profondes prières!)

On insiste, on parle plus fort; on se déchausse comme des gens bien

résolus à entrer quand même.

A la fin ils arrivent, Matsou-San et Donata-San, de là-bas, des

profondeurs tranquilles de la bonzerie. Ils sont vêtus de gaze noire, et

leur tête est rasée. Souriants, aimables, se confondant en excuses, ils

vous tendent la main et on les suit, pieds nus comme eux, jusqu'au fond

de leur mystérieuse résidence, à travers des séries d'appartements vides

tapissés de nattes d'une incomparable blancheur. Les salles qui se

succèdent ne sont séparées les unes des autres que par des stores en

bambou d'une finesse exquise, relevés au moyen de glands et de torsades

en soie rouge.

Toute la construction intérieure est du même bois couleur beurre frais,

menuisé avec une extrême précision, sans le moindre ornement, sans la

moindre sculpture; tout semble neuf et vierge, comme n'ayant jamais subi

aucun contact de main humaine. De loin en loin, dans cette nudité

voulue, un petit escabeau précieux, incrusté merveilleusement, supporte

un vieux magot de bronze ou un vase de fleurs; aux murs pendent quelques

esquisses de maître jetées vaguement à l'encre de Chine, sur des bandes

de papier gris très correctement coupées, mais qu'aucune baguette

n'encadre; rien de plus; pas de sièges, pas de coussins, pas de meubles.

C'est le comble de la simplicité cherchée, de l'élégance faite avec du

néant, de la propreté immaculée et invraisemblable.

Et tandis qu'on est là, cheminant à la suite de ces bonzes, dans ces

enfilades de salles désertes, on se dit qu'il y a beaucoup trop de

bibelots chez nous en France; on prend en grippe soudaine la profusion,

l'encombrement.

L'endroit où s'arrête cette promenade silencieuse de gens déchaussés,

l'endroit où l'on s'assied, bien au frais dans la pénombre, est une

véranda intérieure ouvrant sur un site artificiel: on dirait le fond

d'un puits; c'est un jardinet grand comme un trou d'oubliette, surplombé

de partout par l'écrasante montagne, ne recevant d'en haut qu'une

demi-clarté de rêve. Et cela joue quand même le grand ravin sauvage; on

y voit des cavernes, des rochers abrupts, un torrent, une cascade et des

îles. Les arbres, rendus nains par ce procédé japonais que nous ne

connaissons pas, ont de toutes petites feuilles à leurs branches

noueuses et caduques. Une teinte générale de vieillesse verdâtre

harmonise cet ensemble, qui est assurément centenaire.

Des familles de poissons rouges circulent là dans l'eau fraîche, et des

petites tortues (_sauteuses_ probablement) dorment sur les lots de

granit qui sont d'une nuance pareille à leur carapace grise.

Il y a même des libellules bleues qui se risquent à descendre, on ne

sait d'où, et se posent avec de légers tremblements d'ailes sur les

nénuphars en miniature.

Nos amis bonzes, malgré une certaine onction ecclésiastique, rient

volontiers, d'un rire très bon enfant: dodus, joufflus, tondus, ils ne

s'effarouchent de rien et aiment assez nos liqueurs françaises.

Nous causons de choses et d'autres. Au bruit tranquille de leur petite

cascade, je risque devant eux des phrases d'un japonais érudit, j'essaie

des temps de verbe à effet: des _désidératifs_, des _concessifs_, des

_hypothétiques en ba_. Tout en devisant, ils expédient les affaires de

l'église, des ordres d'offices, cachetés de sceaux compliqués, pour des

pagodes inférieures situées alentour; ou bien des petites prières

curatives, tracées au pinceau, pour être mangées en boulettes par des

malades éloignés. De leurs mains blanches et potelées, ils jouent de

l'éventail comme des femmes, et, quand nous avons goûté à différents

breuvages indigènes aux essences de fleurs, ils font apporter pour finir

un flacon de _Bénédictine_ ou de _Chartreuse_; ils apprécient ces

liqueurs, composées par des collègues d'Occident.

A bord, quand ils viennent nous rendre nos visites, ils ne dédaignent

pas d'assujettir leurs grosses lunettes rondes sur leurs petits nez

plats, pour regarder les dessins profanes de nos journaux illustrés, _la

Vie Parisienne_ par exemple. Avec une certaine complaisance même, ils

laissent traîner leurs doigts sur les images quand elles représentent

des dames.

Ils ont, dans leur grand temple, des cérémonies religieuses très belles,

et nous y sommes maintenant conviés. Au bruit du gong, ils font devant

les idoles des entrées rituelles, à vingt ou trente officiants en

costume de gala, avec des génuflexions, des battements de mains, des

allées et venues savantes qui semblent les figures d'un quadrille

mystique....

Eh bien! le sanctuaire a beau être sombre, immense; les idoles,

superbes... dans ce Japon, les choses n'arrivent jamais qu'à un semblant

de grandeur. Une mesquinerie irrémédiable, une envie de rire est au fond

de tout.

Et puis, il y a l'auditoire qui nuit au recueillement et où nous

retrouvons des connaissances ma belle-mère quelquefois, ou une

cousine,--ou la marchande de porcelaine qui hier nous a vendu un vase.

Petites mousmés très mignonnes, vieilles dames très singesques, entrant

avec leur boîte à fumer, leur parasol couvert de peinturlures, leurs

petits cris, leurs révérences; caquetant, se complimentant, sautillant,

ayant toutes les peines du monde à tenir leur sérieux.

XLI

3 septembre.

Chrysanthème est venue aujourd'hui pour la première fois me voir à bord,

chaperonnée par madame Prune et suivie de ma plus jeune belle-soeur,

mademoiselle La Neige. Ces dames avaient l'air très posé, très comme il

faut.

Dans ma chambre, il y a un grand Bouddha sur son trône, et devant lui un

plateau de laque où mon matelot fidèle rassemble les menues pièces

d'argent qu'il trouve errantes dans mes habits. Madame Prune, qui a

l'esprit tourné au mysticisme, s'est crue là devant un autel véritable;

le plus gravement du monde, elle a adressé au dieu une courte prière;

puis, tirant son porte-monnaie (qui était, suivant l'usage, derrière son

dos, attaché à sa ceinture bouffante avec sa blague et sa petite pipe),

elle a déposé dans le plateau une pieuse offrande, en faisant la

révérence.

Maintien très digne durant toute la visite. Mais au moment du départ,

Chrysanthème, qui ne voulait pas s'en aller sans avoir vu Yves, l'a

demandé avec une persistance déguisée très particulière. Et Yves, que

j'ai fait venir, s'est montré bien doux pour elle,--tellement que j'en

ai conçu cette fois un peu de sérieux ennui; je me suis demandé si ce

dénouement assez pitoyable, vaguement redouté jusqu'ici, n'allait pas

bientôt se produire....

XLII

4 septembre.

J'ai rencontré aujourd'hui, dans un vieux quartier mort, une mousmé tout

à fait exquise, délicieusement costumée, fraîche sur le fond sombre des

ruines.

C'était tout au bout de Nagasaki, dans la partie très ancienne de la

ville. Il y a dans cette région des arbres centenaires, des vieux

temples de Bouddha, ou d'Amiddah, ou de Benten, ou de Kwanon, à hautes

toitures pompeuses; des monstres de granit assis dans des cours pleines

de silence où l'herbe pousse entre les dalles. Ce quartier désert est

traversé par un torrent étroit au lit profond, sur lequel sont jetés des

petits ponts courbes aux balustres de granit rongés par le lichen.

Toutes les choses qui sont là s'arrangent et grimacent bizarrement comme

dans les plus antiques peintures nipponnes.

Je passais à l'heure brûlante de midi, et je ne voyais personne,--si ce

n'est dans les bonzeries, par des fenêtres ouvertes, quelques rares

prêtres, gardiens de sanctuaires ou de tombeaux, faisant la sieste sous

leurs tendelets en gaze bleu-nuit.

Tout à coup, cette petite mousmé m'apparut, un peu au-dessus de moi, au

sommet de la courbure, sur un de ces ponts tapissés de mousses grises;

en pleine lumière, en plein soleil, se détachant à la manière des fées

éblouissantes sur un fond de vieux temples noirs et d'ombres. Elle

retenait sa robe d'une main et la faisant plaquer au bas de ses jambes,

pour se donner l'air plus svelte. Autour de sa petite tête étrange, son

ombrelle ronde à mille plissures, éclairée par transparence, faisait une

grande auréole bleue et rouge bordée de noir; et un laurier rose chargé

de fleurs, poussé entre les pierres de ce pont, s'étalait à côté d'elle,

baigné lui aussi de soleil. Derrière cette jeune fille et ce laurier

fleuri, tout était repoussoir obscur.

Madame Chrysanthème(#18358) · 第 7 / 11 段