Vite, la toilette des mousmés. Chrysanthème est déjà prête. Oyouki

change de robe à la hâte, s'habille de gris souris, me prie d'arranger

le noeud bouffant de sa belle ceinture--, qui est en satin noir doublé

de jaune orange--, et plante, bien haut dans ses cheveux, un pompon

d'argent. Nous allumons nos lanternes au bout de bâtonnets; M. Sucre

remercie pour sa fille, remercie à n'en plus finir, nous reconduit,

tombe à quatre pattes sur sa porte--, et nous nous éloignons assez

gaiement, dans la nuit transparente et douce.

En effet la ville, en bas, est dans une animation de grande fête. Les

rues sont pleines de monde; la foule passe,--comme un flot rieur,

capricieux, lent, inégal,--mais s'écoule tout entière dans la même

direction, vers un but unique. Il en sort un bourdonnement immense mais

cependant léger, où dominent le rire et les formules polies que l'on

échange à voix basse. Des lanternes et des lanternes.... De ma vie, je

n'en avais tant vu, ni de si bariolées, ni de si compliquées, de si

extraordinaires.

Nous suivons, comme en dérive dans ce flot humain, comme entraînés par

lui. Il y a des bandes de femmes de tous les âges, en toilette parée;

surtout des mousmés innombrables ayant dans les cheveux des piquets de

fleurs ou, à la manière d'Oyouki, des pompons d'argent: petits minois

chiffonnés, petits yeux bridés de chat naissant, joues rondelettes et

pâlottes ballant un peu aux abords des lèvres entrouvertes. Gentilles

quand même, ces petites Nipponnes, à force d'enfantillage et de sourire.

Du côté des hommes, beaucoup de chapeaux _melon_, ajoutés pour plus de

pompe à la longue robe nationale et complétant bien ces laideurs gaies

de singes savants. Ils tiennent à la main des branches, des arbustes

entiers quelquefois, d'où pendent, mêlées au feuillage, les plus

bizarres de toutes les lanternes, ayant des formes de diablotins ou

d'oiseaux.

A mesure que nous avançons dans la direction de ce temple, les rues

deviennent plus encombrées, plus bruyantes. Il y a maintenant, tout le

long des maisons, des étalages sans fin sur des tréteaux: des bonbons de

toute couleur, des jouets, des branches fleuries, des bouquets, des

masques. Des masques surtout; en voici de pleines caisses, de pleines

charrettes; le plus répandu est celui qui représente le museau blême et

rusé, contracté en rictus de mort, les grandes oreilles droites et les

dents pointues du renard blanc consacré au dieu du riz. Il y a d'autres

figures symboliques de dieux ou de monstres, toutes livides,

grimaçantes, convulsionnées, ayant de vrais cheveux et de vrais poils.

Des gens quelconques, des enfants même, achètent ces épouvantails et se

les attachent sur la figure. On vend aussi toute sorte d'instruments de

musique; beaucoup de ces trompettes en cristal dont le son est si

étrange, mais d'énormes, ce soir: deux mètres de long pour le moins; le

bruit qu'elles font ne ressemble plus à rien de connu; on croirait

entendre au milieu de la foule des dindons gigantesques, gloussant pour

faire peur.

Dans les amusements religieux de ce peuple, il ne nous est pas possible,

à nous, de pénétrer les _dessous_ pleins de mystère que les choses

peuvent avoir; nous ne pouvons pas dire où finit la plaisanterie et où

la frayeur mystique commence. Ces usages, ces symboles, ces figures,

tout ce que la tradition et l'atavisme ont entassé dans les cervelles

japonaises, provient d'origines profondément ténébreuses pour nous; même

les plus vieux livres ne nous l'expliqueront jamais que d'une manière

superficielle et impuissante,--_parce que nous ne sommes pas les pareils

de ces gens-là_. Nous passons sans bien comprendre au milieu de leur

gaîté et de leur rire, qui sont au rebours des nôtres....

Chrysanthème avec Yves, Oyouki avec moi, Fraise et Zinnia, nos cousines,

marchant devant nous sous notre surveillance, nous continuons de suivre

la foule, nous tenant la main deux par deux de peur de nous perdre.

Tout le long des rues qui mènent à ce temple, les gens riches ont exposé

dans leur maison des séries de vases et de bouquets. La forme _hangar_,

qu'ont toutes les habitations de ce pays, leur espèce de devanture

foraine et d'estrade, sont très favorables à ces exhibitions de choses

délicates: on a laissé tout ouvert et l'on a tendu, à l'intérieur, des

voiles qui masquent les profondeurs du logis; en avant de ces draperies

généralement blanches et un peu en retrait de la foule qui passe, on a

correctement aligné les objets exposés, que mettent en pleine lumière

des lampes suspendues.--Presque pas de fleurs dans ces bouquets; des

feuillages seulement, les uns frêles et rares, introuvables,--les autres

choisis comme à dessein parmi les plus communs, mais arrangés avec un

art qui en fait quelque chose de nouveau et de distingué: de vulgaires

feuilles de salade, de grands choux montés, prenant des poses

artificielles exquises, dans des urnes merveilleuses. Tous les vases

sont en bronze, mais le dessin en est varié à l'infini, avec la

fantaisie la plus changeante; on en voit de compliqués et de tourmentés;

d'autres, en plus grand nombre, qui sont sveltes et simples,--mais d'une

simplicité si cherchée que, pour nos yeux, c'est comme une révélation

d'inconnu, comme un renversement de toutes les notions acquises sur la

forme....

A un tournant de rue, nous faisons la plus heureuse des rencontres: nos

camarades mariés de la _Triomphante_, et les Jonquille, et les

Touki-San, et les Campanule!--Saluts, révérences entre mousmés;

manifestations réciproques de la joie de se revoir; puis, formant une

bande compacte et entraînés par la foule qui augmente encore, nous

continuons de nous acheminer vers le temple.

Les rues suivent une pente ascendante (car les temples sont toujours sur

des hauteurs) et, à mesure que nous montons, à la féerie des lanternes

et des costumes s'en ajoute une autre, qui est lointaine, bleuâtre,

vaporeuse: tout Nagasaki, avec ses pagodes, ses montagnes, ses eaux

tranquilles pleines de rayons de lune, s'élevant en même temps que nous

dans l'air. Lentement, pas à pas si l'on peut dire, cela surgit

alentour, enveloppant d'un grand décor diaphane tous ces premiers plans

où papillotent des lumières rouges et des banderoles de toutes couleurs.

Nous approchons sans doute, car voici les énormes granits religieux, les

escaliers, les portiques, les monstres. Il nous faut gravir maintenant

des séries de marches, portés presque par le flot des fidèles qui monte

avec nous.

La cour du temple,--nous sommes arrivés.

C'est le dernier et le plus étonnant tableau de la féerie de ce

soir,--tableau lumineux et profond, qui a des lointains fantastiques

éclairés par la lune et au-dessus duquel des arbres gigantesques, les

cryptomérias sacrés, étendent comme un dôme leurs branches noires.

Nous voilà assis tous, avec nos mousmés, sous le tendelet enguirlandé de

fleurs d'une des nombreuses petites maisons de thé que l'on a

improvisées dans cette cour. Nous sommes sur une terrasse, en haut des

grands escaliers par où la foule continue d'affluer; nous sommes aux

pieds d'un portique qui se dresse tout d'une pièce dans le ciel de la

nuit avec une massive rigidité de colosse; aux pieds aussi d'un monstre

qui abaisse vers nous le regard de ses gros yeux de pierre, sa grimace

méchante et son rire.

Ce portique et ce monstre sont les deux grandes choses écrasantes du

premier plan, dans le décor invraisemblable de cette fête; ils se

découpent avec une hardiesse un peu vertigineuse sur tout ce bleu vague

et cendré là-bas, qui est le lointain, l'air, le vide; derrière eux,

Nagasaki se déroule, à vol d'oiseau, très faiblement dessiné dans de

l'obscurité transparente avec des myriades de petits feux de couleurs;

puis les montagnes esquissent sur le ciel plein d'étoiles leurs

dentelures exagérées:--bleuâtre sur bleuâtre, diaphane sur diaphane. Et

un coin de la rade apparaît aussi, très haut, très indécis, très pâle,

ayant l'air d'un lac monté dans les nuages, les eaux ne se devinant qu'à

un reflet de lumière lunaire qui les fait resplendir comme une nappe

argentée.

Autour de nous gloussent toujours les longues trompettes de cristal.

Comme les ombres de fantasmagorie, passent et repassent des groupes de

gens polis et frivoles; des bandes enfantines de ces mousmés à petits

yeux, dont le sourire est d'une insignifiance si fraîche et dont les

beaux chignons luisent, piqués de fleurs en argent. Et des hommes très

laids promènent sans cesse, au bout de branches, leurs lanternes en

forme d'oiseaux, de dieux, d'insectes.

Derrière nous, le temple, tout illuminé, tout ouvert; les bonzes assis

en théories immobiles, dans le sanctuaire étincelant d'or qu'habitent

les divinités, les chimères et les symboles. La foule, avec son

bourdonnement monotone de rires et de prières, se presse autour, lançant

à pleine main ses offrandes; avec un bruit continuel, le métal monnayé

roule à terre, dans l'enceinte réservée aux prêtres où les nattes

blanches disparaissent complètement sous les pièces de toutes les

grandeurs, amoncelées comme après un déluge d'argent et de bronze.

Nous sommes là, nous, très dépaysés dans cette fête, regardant, riant

puisqu'il faut rire; disant des choses obscures et niaises, dans une

langue insuffisamment apprise, que ce soir, troublés par je ne sais

quoi, nous n'entendons même plus. Il fait très chaud sous notre

tendelet, qu'agite pourtant une brise de nuit; nous absorbons, dans des

tasses, de petits sorbets drôles ressemblant à du givre parfumé, ou bien

ayant un goût de fleurs dans de la neige. Nos mousmés se sont fait

servir, à pleins bols, des haricots au sucre mêlés à de la grêle,--à de

vrais grêlons comme on en ramasserait après une giboulée de mars.

Glou!... glou!... glou!... font lentement les trompettes de cristal,

avec une sonorité qui semble puissante, mais cependant pénible et comme

étouffée dans de l'eau. Partout tintent des crécelles, bruissent

durement des claquebois. Nous avons l'impression d'être enlevés nous

aussi dans l'immense élan de cette gaîté incompréhensible, à laquelle se

mêle, dans une proportion que nous ne savons même pas apprécier, quelque

chose de mystique, je ne sais quoi de puéril et de macabre en même

temps. Une sorte d'horreur religieuse est répandue par ces idoles, que

nous devinons derrière nous dans le temple, par ces prières confusément

entendues;--surtout par ces têtes de renard blanc, en bois laqué,

cachant, de temps à autre, les visages humains qui passent,--par tous

ces affreux masques blêmes....

Dans les jardins et les dépendances de ce temple se sont installés

d'inimaginables saltimbanques dont les banderoles noires, bariolées de

lettres blanches, au bout de hampes gigantesques, flottent au vent comme

des ornements de catafalque. Nous nous y rendons en troupe, quand nos

mousmés ont achevé leurs dévotions et jeté leurs offrandes.

Dans une baraque de cette foire un homme est seul en scène, étendu à

plat dos sur une table. De son ventre surgissent des marionnettes de

grandeur presque humaine avec d'horribles masques louches; elles

parlent, gesticulent--, puis s'effondrent comme des loques vides;

remontent de nouveau d'une poussée brusque, comme mues par un ressort,

changent de costume, changent de figure, se démènent dans une frénésie

continuelle. A un moment donné, il en paraît jusqu'à trois, quatre à la

fois: ce sont les quatre membres de l'homme couché, ses deux jambes en

l'air et ses deux bras, habillés chacun d'une robe, coiffés d'une

perruque et surmontés d'un masque. Des scènes, des batailles à grands

coups de sabre se passent entre ces fantômes.

Il y a surtout une marionnette de vieille femme qui fait peur; chaque

fois qu'elle reparaît avec sa tête plate au rire de cadavre, les lampes

se baissent; la musique à l'orchestre devient une sorte de gémissement

de flûtes très sinistre, avec un trémolo de claquebois qui fait songer à

des os entrechoqués.--Évidemment elle joue dans la pièce un très vilain

rôle, cette personne; elle doit être une vieille goule malfaisante et

affamée. Ce qu'elle a de plus effrayant, c'est son ombre, toujours

projetée avec une netteté voulue sur un écran blanc; par un procédé qui

ne s'explique pas, cette ombre, qui suit tous ses mouvements comme une

ombre véritable, est celle d'un loup.--A un moment donné, la vieille se

retourne, présente de côté son nez camus pour accepter un bol de riz

qu'on lui offre; alors, sur l'écran, on voit le profil du loup

s'allonger, avec ses deux oreilles droites, son museau, ses babines, ses

dents, sa langue qui sort. L'orchestre, en sourdine, grince, gémit,

tremblote--puis éclate en cris funèbres comme un concert de hiboux;

c'est qu'à présent la vieille mange, et l'ombre du loup mange aussi,

remue ses mâchoires, grignote une autre ombre... très reconnaissable: un

bras de petit enfant.

Nous allons voir ensuite la _grande salamandre_ du Japon,--une bête rare

en ce pays et inconnue ailleurs sur la terre, grosse masse froide, lente

et endormie, qui semble un _essai_ antédiluvien, resté par oubli dans

les eaux intérieures de ces archipels.

Après, l'éléphant savant, dont nos mousmés ont peur; puis les

équilibristes, la ménagerie....

Il est une heure du matin quand nous sommes de retour chez nous, à

Diou-djen-dji.

D'abord, nous couchons Yves dans sa petite chambre en papier, qu'il a

déjà habitée une nuit. Puis nous nous couchons nous-mêmes, après les

préparatifs de rigueur, la petite pipe fumée, et le _pan! pan! pan!

pan!_ sur le rebord de la boîte.

Mais voici qu'en dormant Yves se démène, se trémousse, envoie des coups

de pied dans la cloison, fait un tapage affreux.

Qu'est-ce qu'il peut bien avoir!... Moi, j'imagine qu'il rêve de la

vieille femme à ombre de loup.--L'étonnement se peint sur la figure de

Chrysanthème, qui s'est dressée sur son coude pour écouter....

Tout à coup, un trait de lumière; elle a compris ce qui le tourmente:

--_Ka!_ (Les moustiques!) dit-elle.

Et, pour mieux me faire saisir de quelle bête elle veut parler, elle me

pince au bras, très fort, du bout de ses petits ongles pointus, tout en

imitant, avec un jeu de figure impayable, la grimace de quelqu'un qui se

sentirait piqué....

--Oh! mais, je trouve cette mimique excessive et inutile,

Chrysanthème!--Je connaissais le mot _Ka_, j'avais parfaitement compris,

je t'assure....

C'est fait si drôlement et si vite, avec une moue si réussie, que je

n'ai, dans le fond, nulle idée de me fâcher,--cependant j'en porterai

demain une marque bleue, c'est bien certain.

Voyons, il faut nous lever pour prêter secours à Yves, qui ne peut pas

continuer à tambouriner de cette manière. Allons regarder, avec une

lanterne, ce qu'il a, ce qui lui arrive.

Ce sont bien les moustiques en effet. Ils volent en nuage autour de lui,

tous ceux de la maison et tous ceux des jardins, assemblés et

bourdonnants. Chrysanthème indignée en brûle plusieurs à la flamme de sa

lanterne, m'en montre d'autres: «Hou!» partout posés, sur le papier

blanc du mur.

Lui dort toujours, après la fatigue de la journée, mais d'un sommeil

agité, cela se comprend. Et Chrysanthème le secoue, pour l'emmener

auprès de nous, sous notre moustiquaire bleue.

Il se laisse faire, après quelques cérémonies, se lève, comme un grand

enfant mal éveillé, pour nous suivre,--et moi je ne trouve rien à

redire, en somme, à ce couchage à trois: c'est si peu un lit, ce que

nous partagerons là, et nous y dormirons tout habillés, comme toujours,

suivant l'usage nippon. En voyage, en chemin de fer, est-ce que les

dames les plus recommandables ne s'étendent pas ainsi, sans penser à

mal, auprès de messieurs quelconques?

Seulement j'ai placé le petit chevalet à nuque de Chrysanthème au centre

de la tente de gaze, entre nos deux oreillers à nous, pour observer,

pour voir.

Elle alors, très digne, sans rien dire, comme rectifiant une erreur

d'étiquette que j'aurais commise par mégarde, l'enlève et met à la place

mon tambour en peau de couleuvre: je serai donc au milieu les séparant.

C'est plus correct, en effet. Oh! c'est décidément très bien--, et

Chrysanthème est une personne de beaucoup de tenue....

...En rentrant à bord le lendemain matin, au clair soleil de sept

heures, nous cheminons dans les sentiers pleins de rosée, avec une bande

de petites mousmés de six ou huit ans, absolument comiques, qui se

rendent à l'école.

Les cigales, cela va sans dire, font autour de nous leur joli bruit

sonore. La montagne sent bon. Fraîcheur de l'air, fraîcheur de la

lumière, fraîcheur enfantine de ces petites filles en longues robes et

en beaux chignons apprêtés. Fraîcheur de ces fleurs et de ces herbes sur

lesquelles nous marchons et qui sont semées de gouttelettes d'eau....

Comme c'est éternellement joli, même au Japon, les matins de la campagne

et les matins de la vie humaine....

D'ailleurs je reconnais le charme des petits enfants japonais; il y en a

d'adorables.--Mais, ce charme qu'ils ont, comment passe-t-il si vite

pour devenir la grimace vieillotte, la laideur souriante, l'air

singe?...

XXXV

Le jardinet de madame Renoncule, ma belle-mère, est un des sites les

plus mélancoliques, sans contredit, qu'il m'ait été donné de rencontrer

dans mes courses par le monde.

Oh! les heures lentes, les heures énervantes et grises, passées à dire

des choses fades, confuses, en mangeant, dans de tout petits pots, des

confitures poivrées, sous la véranda qui reçoit de ce jardinet une

lumière affaiblie! En pleine ville, encaissé entre des murs, ce parc de

quatre mètres carrés, avec des petits lacs, des petites montagnes, des

petits rochers; et une teinte de vétusté verdâtre, une moisissure barbue

recouvrant tout cela qui jamais n'a vu le soleil.

Cependant un incontestable sentiment de la nature a présidé à cette

réduction microscopique d'un site sauvage. Les rochers sont bien posés.

Les cèdres nains, pas plus hauts que des choux, étendent sur les vallées

leurs branches noueuses avec des attitudes de géants fatigués par les

siècles,--et leur air _grand arbre_ déroute la vue, fausse la

perspective. Du fond sombre de l'appartement, quand on aperçoit, dans un

certain recul, ce paysage relativement éclairé, on en vient presque à se

demander s'il est factice ou si, plutôt, on n'est pas soi-même le jouet

de quelque illusion maladive, si ce n'est pas de la vraie campagne

aperçue avec des yeux dérangés, plus au point,--ou bien regardée par le

mauvais bout d'une lorgnette.

Pour qui a quelques notions de japonerie, l'intérieur de ma belle-mère

révèle à lui seul une personne raffinée: nudité complète; à peine deux

ou trois petits paravents posés çà et là,--une théière, un vase où

trempent des lotus; rien de plus. Des boiseries sans aucune peinture ni

vernis, mais ajourées avec une capricieuse mignardise, très finement

menuisées, et dont on entretient la blancheur de sapin neuf par de

fréquents lavages au savon. Les piliers de bois qui soutiennent la

charpente sont variés avec la plus spirituelle fantaisie: les uns ont

des formes géométriques d'une précision parfaite; les autres se tordent

artificiellement comme de vieux troncs d'arbres enlacés de lianes. Il y

a partout des petites cachettes, des petites niches, des petits

placards, dissimulés de la manière la plus ingénieuse et la plus

inattendue sous l'uniformité immaculée des panneaux de papier blanc.

Je souris en moi-même au souvenir de certains salons dits _japonais_

encombrés de bibelots et tendus de grossières broderies d'or sur satin

d'exportation, que j'ai vus chez les belles Parisiennes. Je leur

conseille, à ces personnes, de venir regarder comment sont ici les

maisons des gens de goût,--de venir visiter les solitudes blanches des

palais de Yeddo.--En France, on a des objets d'art pour en jouir; ici,

pour les enfermer, bien étiquetés, dans une sorte d'appartement

mystérieux, souterrain, grillé en fer, qu'on appelle _godoun_. En de

rares occasions seulement, pour faire honneur à quelque visiteur de

distinction, on ouvre ce lieu impénétrable.--Une propreté minutieuse,

excessive; des nattes blanches, du bois blanc; une simplicité apparente

extrême dans l'ensemble, et une incroyable préciosité dans les détails

infiniment petits: telle est la manière japonaise de comprendre le luxe

intérieur.

Ma belle-mère me paraît vraiment une femme fort bien. N'étaient les

sentiments spleeniques insurmontables que son jardinet m'inspire, je la

visiterais souvent. Rien de commun avec les mamans de Jonquille, de

Campanule, de Touki; infiniment mieux que tout cela; et puis, des restes

de charmes; d'assez belles allures.--Son passé m'intrigue et cependant,

vu ma qualité de gendre, la bienséance m'empêche de pousser trop loin

mes questions.

D'aucuns prétendent que c'est une ancienne guécha jadis renommée à

Yeddo, puis déchue de la faveur du public élégant, pour avoir eu

l'étourderie de devenir mère. Cela expliquerait bien le talent de sa

fille sur la guitare elle lui aurait inculqué elle-même le doigté et la

manière du Conservatoire.

Depuis Chrysanthème (l'aînée et la première cause de cette déchéance),

ma belle-mère, nature expansive bien que distinguée, est retombée sept

fois encore dans la même erreur: deux petites belles-soeurs cadettes,

mademoiselle La Neige* et mademoiselle La Lune**; cinq petits

beaux-frères puînés, Cerisier, Pigeon, Liseron, Or et Bambou.

*_En japonais: Oyouki-San (comme la fille de madame Prune)._

**_En japonais: Tsouki-San._

Quatre ans, ce petit Bambou; un bébé jaune, tout rond avec de beaux yeux

brillants; câlin et joyeux, endormi tout de suite dès qu'il a fini de

rire. De toute ma famille nipponne, c'est ce Bambou que j'aime le

plus....

XXXVI

Mardi 27 août.

Nous avons passé la journée à errer dans des quartiers poussiéreux et

sombres, cherchant des choses antiques chez des bric-à-brac, Yves,

Chrysanthème, Oyouki et moi, traînés par quatre djins accélérés.

Vers le coucher du soleil, Chrysanthème, qui m'en nuie davantage depuis

ce matin et qui s'en est sans doute aperçue, fait une moue très longue,

se dit malade et demande la permission d'aller, pour ce soir, coucher

chez madame Renoncule, sa mère.

J'accorde cela de tout mon coeur; qu'elle s'en aille, cette mousmé!

Oyouki préviendra ses parents, qui fermeront notre chambre; nous

passerons la soirée à courir à notre fantaisie, Yves et moi, sans

traîner aucune mousmé à nos trousses, et, après, nous rentrerons nous

coucher chez nous, sur la _Triomphante_, sans avoir la peine de grimper

là-haut.

Nous essayons d'abord d'aller dîner tous deux dans quelque maison de thé

élégante.--Impossible, il n'y a de place nulle part; tous les

appartements de papier, tous les compartiments à trucs et à glissières,

tous les recoins de jardinets, sont remplis de Japonais et de Japonaises

mangeant d'incroyables petites choses; beaucoup de jeunes dandies en

partie fine; de la musique en cabinet particulier, des danseuses.

C'est qu'aujourd'hui est le troisième et dernier jour de ce grand

pèlerinage au temple de la _Tortue Sauteuse_ dont nous avons vu le début

avant-hier,--et alors tout Nagasaki s'amuse.

A la maison de thé des _Papillons Indescriptibles_, qui est aussi

bondée, mais où nous sommes avantageusement connus, on imagine de jeter

un plancher volant par-dessus le petit lac, par-dessus le bassin à

poissons rouges, et c'est là qu'on nous sert, dans la fraîcheur agréable

du jet d'eau qui continue de bruire sous nos pieds.

Après dîner, nous suivons les fidèles et nous remontons au temple.

Madame Chrysanthème(#18358) · 第 6 / 11 段