Là, avant de commencer l'ascension, il s'agit d'abord d'acheter une

lanterne, chez une vieille marchande nommée madame Très-Propre*, dont

nous sommes les pratiques assidues.--C'est inouï la consommation que

nous en faisons, de ces lanternes en papier, dont les peintures

représentent invariablement des papillons de nuit ou des

chauves-souris.--Au plafond de la boutique, il y en a des quantités

énormes qui pendent par grappes, et la vieille, nous voyant venir, monte

sur une table pour les attraper.--Le gris ou le rouge sont nos couleurs

habituelles; madame Très-Propre sait cela et néglige les lanternes

vertes ou bleues. Mais il est toujours très difficile d'en décrocher

une,--à cause des bâtonnets par où on les tient, des ficelles par où on

les attache, qui s'enchevêtrent ensemble. Par des gestes outrés, madame

Très Propre exprime combien elle est désolée d'abuser ainsi de nos

honorables moments: oh! si cela ne dépendait que d'elle-même!... mais

voilà, ces choses emmêlées n'ont aucune considération pour la dignité

des personnes. Avec mille singeries, elle croit même devoir leur faire

des menaces et leur montrer le poing, à ces ficelles indébrouillables

qui ont l'outrecuidance de nous causer du retard.--C'est bien, nous

connaissons ce manège par coeur. Si cela l'impatiente, cette vieille

dame, nous aussi. Chrysanthème, qui s'endort, est prise d'une série de

petits bâillements de chat, qu'elle ne se donne même pas la peine de

dissimuler avec sa main et qui n'en finissent plus. Elle fait une moue

très longue à l'idée de cette côte si raide qu'il va falloir cette nuit

remonter sous une pluie battante.

*_En japonais O Séï-San._

Je suis comme elle, cela m'ennuie bien. Et dans quel but, mon Dieu,

grimper chaque soir jusqu'à ce faubourg, quand rien ne m'attire dans ce

logis de là-haut?...

L'ondée redouble; comment allons-nous faire?... Dehors passent des djins

rapides, criant gare, éclaboussant les piétons, projetant, en traînées

dans l'averse, les feux de leurs lanternes multicolores. Passent des

mousmés et des vieilles dames, troussées, crottées, rieuses tout de même

sous leurs parapluies de papier, échangeant des révérences et faisant

claquer sur les pierres leurs socques de bois; la rue est pleine d'un

tapotement de sabots et d'un grésillement de pluie.

Passe aussi, par bonheur, 415, notre cousin pauvre, qui s'arrête voyant

notre détresse, et promet de nous tirer d'affaire: le temps d'aller

déposer sur le quai un Anglais qu'il roule, et il reviendra à notre

secours, avec tout ce qui est nécessaire à notre triste situation.

Enfin voici notre lanterne décrochée, allumée, payée. En face, il y a

une autre boutique à laquelle nous nous arrêtons aussi chaque soir;

c'est chez madame L'Heure*, la marchande de gaufres; nous faisons

toujours provision chez elle pour nous soutenir pendant la route.--Très

sémillante cette pâtissière, et en frais de coquetterie avec nous; elle

forme vignette de paravent derrière ses piles de gâteaux agrémentées de

petits bouquets. Abritons-nous sous son toit pour attendre,--et, à cause

des gouttières qui tombent dru, plaquons-nous le plus possible contre

son étalage de bonbons blancs ou roses, arrangés très artistement sur

des branches de cyprès fines et fraîches.

*_En japonais: Tôki-San._

Pauvre 415, quelle providence pour nous!--Il reparaît déjà, cet

excellent cousin, toujours souriant, toujours courant, tandis que l'eau

ruisselle sur ses belles jambes nues, et il nous apporte deux

parapluies, empruntés à un marchand de porcelaine qui est aussi notre

parent éloigné. Yves, comme moi, jamais de sa vie n'avait voulu se

servir de ce genre d'objet, mais il accepte ceux-ci parce qu'ils sont

drôles: en papier naturellement, à plissures cirées et gommées, avec

l'inévitable vol de cigognes semé en guirlande tout autour.

Chrysanthème, bâillant de plus en plus à sa manière chatte et devenue

câline pour se faire traîner, essaie de prendre mon bras:

--Mousmé, pour ce soir, si tu demandais plutôt ce service à Yves-San; je

suis sûr que cela nous arrangerait tous les trois.

La voilà donc, elle toute petite, pendue à ce très grand, et ils

grimpent. J'ouvre la marche, portant la lanterne qui nous éclaire, et

dont j'abrite la flamme de mon mieux sous mon extravagant parapluie.

De chaque côté du chemin, on entend comme un torrent qui roule: l'eau de

tout cet orage dégringolant de la montagne. La route nous paraît longue

cette nuit, difficile, glissante; les séries de marches, interminables.

Des jardins, des maisons, échafaudés les uns par-dessus les autres; des

terrains vagues, des arbres qui, dans l'obscurité, se secouent sur nos

têtes.

On dirait que Nagasaki monte en même temps que nous,--mais là-bas, très

loin, dans une sorte de buée qui semble lumineuse sous le noir du ciel;

il sort de cette ville un bruit confus de voix, de roulements, de gongs,

de rires.

Cette pluie d'été n'a pas rafraîchi l'air encore. A cause de la chaleur

orageuse qu'il fait, les maisonnettes de ce faubourg sont restées

ouvertes, comme des hangars, et nous voyons ce qui s'y passe. Des lampes

toujours allumées devant les Bouddhas familiers et les autels

d'ancêtres;--mais tous les bons Nippons déjà couchés. Sous les

traditionnels tendelets de gaze bleu-vert, on les aperçoit, étendus par

rangées, par familles; ils dorment, chassent des moustiques ou

s'éventent: des Nippons, des Nipponnes, et des bébés nippons aussi, à

côté de leurs parents; chacun, jeune ou vieux, ayant sa robe de nuit en

indienne bleu foncé et son petit chevalet en bois pour reposer sa nuque.

Il y a de rares maisons où l'on s'amuse encore: de loin en loin,

par-dessus les jardins sombres, un son de guitare nous vient: quelque

danse incompréhensiblement rythmée dont la gaîté est triste.

Voici certain puits entouré de bambous, auprès duquel nous avons

l'habitude de faire halte nocturne pour laisser respirer Chrysanthème.

Yves me prie de diriger sur lui la lueur rouge de ma lanterne pour le

bien reconnaître: c'est qu'il marque pour nous la moitié de la route.

Et enfin, enfin, voici notre logis!--Porte close; obscurité et silence

profonds. Tous nos panneaux ont été fermés par les soins de M. Sucre et

de madame Prune; la pluie ruisselle sur le bois de nos vieux murs noirs.

Avec un temps pareil, il n'est pas possible de laisser Yves redescendre

encore, pour aller rôder le long de la mer, en quête d'un sampan de

louage. Non, il ne retournera pas à bord ce soir; nous allons le faire

coucher chez nous. Sa petite chambre a été prévue, du reste, dans les

conditions de notre bail, et nous allons la lui fabriquer tout de

suite,--bien qu'il refuse, par discrétion. Entrons, déchaussons-nous,

secouons-nous bien comme des chats sur lesquels une averse est tombée,

et montons dans notre appartement.

Devant le Bouddha, les petites lampes brûlent; au milieu de la chambre,

la gaze bleu-nuit est tendue. En arrivant, la première impression est

bonne: il est gentil, le logis, ce soir; il a un vrai mystère, à cause

de ce silence et de cette heure tardive. Et puis, par un temps pareil,

il fait toujours bon rentrer chez soi....

Allons, vite, faisons la chambre d'Yves. Chrysanthème, très en train à

l'idée que son grand ami va coucher près d'elle, y met toutes ses

forces; d'ailleurs il s'agit simplement de pousser dans leurs glissières

trois ou quatre panneaux de papier, qui formeront tout de suite une

chambre à part, un compartiment dans la grande boîte où nous

logeons.--Je les avais crus complètement blancs, ces panneaux: eh bien,

non! il y a sur chacun d'eux un groupe de deux cigognes,--peintes en

grisaille dans ces poses inévitables que l'art japonais a consacrées:

l'une qui porte la tête altière et lève une jambe avec noblesse, l'autre

qui se gratte. Oh! ces cigognes... ce qu'elles vous impatientent, au

bout d'un mois de Japon!...

Voilà donc Yves couché et dormant sous notre toit. Le sommeil lui est

venu ce soir plus vite qu'à moi-même: c'est que j'ai cru remarquer des

regards très longs, de Chrysanthème à lui, de lui à Chrysanthème.

Je lui laisse entre les mains cette petite comme un jouet, et une

crainte me vient à présent d'avoir jeté un certain trouble dans sa tête.

De cette Japonaise, je me soucie comme de rien. Mais Yves... ce serait

mal de sa part, et cela porterait une atteinte grave à ma confiance en

lui....

On entend la pluie tomber sur notre vieux toit; les cigales se taisent;

des senteurs de terre mouillée nous arrivent des jardins et de la

montagne. Je m'ennuie désespérément dans ce gîte ce soir; le bruit de la

petite pipe m'irrite plus que de coutume et, quand Chrysanthème

s'accroupit devant sa boîte à fumer, je lui trouve un air _peuple_ dans

le plus mauvais sens du mot.

Je la prendrais en haine, ma mousmé, si elle entraînait mon pauvre Yves

à une mauvaise action que je ne lui pardonnerais peut-être plus....

XXX

12 août.

Les époux Y*** et Sikou-San ont divorcé hier.--Le ménage Charles N*** et

Campanule marche assez mal. Ils ont eu des difficultés avec ces petits

bonshommes en complet de coutil gris, fureteurs, pressurants,

insupportables, qui sont les agents de la police; on les a fait chasser

de leur maison, en intimidant leur propriétaire (sous l'amabilité

obséquieuse de ce peuple, il y a un vieux fond de haine contre nous qui

venons d'Europe); les voilà donc obligés d'accepter l'hospitalité de

leur belle-mère, situation bien pénible.--Et puis Charles N*** se croit

trompé. Il n'y a pas d'illusion à se faire du reste: ces partis, que

nous a procurés M. Kangourou, sont des _demi-jeunes filles_, si l'on

peut dire, des petites personnes ayant déjà eu dans leur vie un léger

roman, ou même deux. Alors, il est bien naturel de se méfier un peu....

Le ménage Z*** et Touki-San va cahin-caha, avec des disputes.

Le mien conserve plus de dignité, non moins d'ennui. L'idée de divorcer

m'est bien venue; mais je ne vois guère de raison valable pour faire cet

affront à Chrysanthème, et puis une chose surtout m'a arrêté: j'ai eu

des difficultés, moi aussi, avec les autorités civiles.

Avant-hier, M. Sucre très ému, madame Prune en pâmoison, mademoiselle

Oyouki tout en larmes sont montés chez moi comme un ouragan. Les agents

de la police nipponne étaient venus leur faire de grosses menaces, pour

loger ainsi, en dehors de la concession européenne, un Français

morganatiquement marié à une Japonaise,--et la terreur les prenait

d'être poursuivis; humblement avec mille formes affables, ils me

priaient de partir.

Le lendemain donc, accompagné de l'_ami d'une invraisemblable hauteur_

qui s'exprime mieux que moi, je me suis rendu au bureau de l'état civil,

dans le but d'y faire une scène affreuse.

Dans la langue de ce peuple poli, les injures manquent complètement;

quand on est très en colère, il faut se contenter d'employer le

_tutoiement d'infériorité_ et la _conjugaison familière_ qui est à

l'usage des gens de rien. Assis sur la table des mariages, au milieu de

tous les petits fonctionnaires ahuris, je débute en ces termes.

--Pour que tu me laisses en paix dans le faubourg que j'habite, quel

pourboire faut-il t'offrir, réunion de petits êtres plus vils que les

portefaix des rues?

Grand scandale muet, consternation silencieuse, révérences estomaquées.

--Certainement, disent-ils enfin, on laissera en paix mon honorable

personne; on ne demande pas mieux, même Seulement, pour me soumettre aux

lois du pays, j'aurais dû venir ici déclarer mon nom et celui de la

jeune personne que... avec laquelle....

--Oh! c'est trop fort, par exemple! Mais je suis venu exprès, troupe

méprisable, il n'y a pas trois semaines!

Alors je prends moi-même le registre de l'état civil: en feuilletant, je

retrouve la page, ma signature et, à côté, le petit grimoire qu'a

dessiné Chrysanthème:

--Tiens, assemblée d'imbéciles, regarde!

Survient un très haut chef--petit vieux grotesque en redingote

noire--qui de son bureau écoutait la scène:

--Qu'est-ce qu'il y a? que se passe-t-il? quelle avanie a-t-on faite aux

officiers français?

Je conte plus poliment mon cas à ce personnage qui se confond en

promesses et en excuses. Tous les petits agents se prosternent à quatre

pattes, rentrent sous terre, et nous sortons, dignes et froids, sans

rendre les saluts.

M. Sucre et madame Prune peuvent être tranquilles, on ne les inquiétera

plus.

XXXI

23 août.

Le séjour de la _Triomphante_ dans le bassin, l'éloignement où nous

sommes de la ville, me servent de prétexte depuis deux ou trois jours

pour ne plus aller à Diou-djen-dji voir Chrysanthème.

On s'ennuie pourtant beaucoup, dans ce bassin. Dès l'aube, une légion de

petits ouvriers japonais nous envahissent, apportant leur dîner dans des

paniers et des gourdes, comme les ouvriers de nos arsenaux français;

mais ayant quelque chose de besogneux et de minable, de fureteur et

d'empressé qui fait songer à des rats. Ils se faufilent d'abord sans

bruit, s'insinuent, et bientôt on en trouve partout, sous la quille, à

fond de cale, dans les trous, qui scient, tapotent, réparent.

Il fait une chaleur intense, dans ce lieu surplombé par des rochers et

des fouillis de verdure.

Au grand soleil de deux heures, c'est une invasion plus étrange et plus

jolie qui nous arrive: celle des scarabées et des papillons.

Des papillons extravagants, comme sur les éventails. Il y en a de tout

noirs, qui se jettent contre nous par étourderie, si légers qu'on dirait

de grandes ailes tremblotantes, attachées ensemble, sans corps.

Yves les regarde, étonné:

--Oh! dit-il en prenant son air enfant, j'en ai vu un si grand tout à

l'heure, un si grand... qu'il m'a épouvanté; j'ai cru que c'était... une

chauve-souris qui avait affaire à moi.

Un timonier, qui en a attrapé un très singulier, l'emporte,

précieusement, pour le mettre à sécher dans son livre de signaux, comme

on fait pour les fleurs.

Un autre matelot qui passe, portant son maigre rôti au four dans une

gamelle, le regarde d'un oeil drôle:

--Tu ferais pas mal de me le donner, tiens.... Je le ferais cuire!

XXXII

24 août.

Cinq jours bientôt que j'ai abandonné ma maison nette et Chrysanthème.

Depuis hier, grand vent et pluie torrentielle. (Un typhon qui va passer

ou qui passe.) Nous avons fait branle-bas au milieu de la nuit pour

_caler les mâts de hune, amener les basses vergues_, prendre toutes les

dispositions de gros temps. Les papillons ne viennent plus, mais tout

s'agite et se tord au-dessus de nos têtes; sur les parois des montagnes

surplombantes, les arbres se froissent, les herbes se couchent, ont un

air de souffrir; des rafales terribles les tourmentent avec des bruits

sifflants; il nous tombe, en pluie, des branches, des feuilles de

bambou, de la terre.

Et, en ce pays de gentilles petites choses, cette tempête détonne; il

semble que son effort soit exagéré et sa musique trop grande.

Vers le soir, les grosses nuées sombres roulent si vite que les averses

sont courtes, tout de suite égouttées, tout de suite finies.--Alors je

tente d'aller me promener dans la montagne au-dessus de nous, parmi les

verdures mouillées:--il y a des petits sentiers qui y mènent, entre des

buissons de camélias et de bambous.

...Pour laisser passer une ondée, je me réfugie dans la cour d'un très

vieux temple, qui est à mi-côte, abandonné au milieu d'un bois d'arbres

séculaires aux ramures gigantesques; on y monte par des escaliers de

granit, en passant sous de très étranges portiques, aussi rongés que les

Grandes Pierres des Celtes. Les arbres ont envahi aussi cette cour; la

lumière y est voilée, verdâtre; il y tombe une pluie torrentielle, mêlée

de feuilles et de mousses arrachées. Des vieux monstres en granit, de

tournures inconnues, sont assis dans les coins et font des grimaces

d'une férocité souriante; leurs figures expriment des mystères sans nom,

qui font frissonner, au milieu de cette musique gémissante du vent, sous

cette obscurité des nuages et des branches.

Ils ne devaient pas ressembler aux Japonais d'aujourd'hui, les hommes

qui ont conçu tous ces temples d'autrefois, qui en ont construit

partout, qui en ont rempli ce pays jusque dans ses derniers recoins

solitaires.

Une heure plus tard, au crépuscule de cette journée de typhon, toujours

dans cette même montagne, le hasard me conduit sous des arbres

ressemblant à des chênes; ils sont tordus toujours par ce vent, et les

touffes d'herbes sous leurs pieds ondulent, couchées, rebroussées en

tous sens.... Là, je retrouve très nettement tout d'un coup ma première

impression de grand vent dans les bois--dans les bois de la Limoise, en

Saintonge, il y a quelque vingt-huit ans, à l'un des mois de mars de ma

petite enfance.

Il soufflait sur l'autre face du monde, ce premier coup de vent que mes

yeux ont vu dans la campagne,--et les années rapides ont passé sur ce

souvenir--et depuis, le plus beau temps de ma vie s'est consumé....

J'y reviens beaucoup trop souvent à mon enfance; j'en rabâche en vérité.

Mais il me semble que je n'ai eu des impressions, des sensations qu'en

ce temps-là; les moindres choses que je voyais ou que j'entendais

avaient alors des dessous d'une profondeur insondable et infinie;

c'étaient comme des images réveillées, des rappels d'existences

antérieures; ou bien c'étaient comme des pressentiments d'existences à

venir, d'incarnations futures dans des pays de rêve; et puis des

attentes de merveilles de toute sorte--que le monde et la vie me

réservaient sans doute pour plus tard--pour quand je grandirais. Eh

bien, j'ai grandi et n'ai rien trouvé sur ma route, de toutes ces choses

vaguement entrevues; au contraire, tout s'est rétréci et obscurci peu à

peu autour de moi; les ressouvenirs se sont effacés, les horizons d'en

avant se sont lentement refermés et remplis de ténèbres grises. Il sera

bientôt l'heure de m'en retourner dans l'éternelle poussière, et je m'en

irai sans avoir compris le pourquoi mystérieux de tous ces mirages de

mon enfance; j'emporterai avec moi le regret de je ne sais quelles

patries jamais retrouvées, de je ne sais quels êtres désirés ardemment

et jamais embrassés....

XXXIII

M. Sucre, avec mille grâces, du bout de son fin pinceau trempé dans

l'encre de Chine, a tracé sur une jolie feuille de papier de riz deux

cigognes charmantes et me les a offertes de la manière la plus aimable,

comme un souvenir de lui. Elles sont là, dans ma chambre de bord, et,

dès que je les regarde, je crois revoir M. Sucre, les traçant à main

levée avec une si élégante aisance.

Le godet dans lequel M. Sucre délaie son encre est en lui-même un vrai

bijou. Taillé dans un bloc de jade, il représente un petit lac avec un

rebord fouillé en manière de rocailles. Et sur ce rebord, il y a une

petite maman crapaud, également en jade, qui s'avance comme pour se

baigner dans le petit lac où M. Sucre entretient quelques gouttelettes

d'un liquide bien noir. Et cette maman crapaud a quatre petits enfants

crapauds également en jade, l'un perché sur sa tête, les trois autres

folâtrant sous son ventre.

M. Sucre a peint beaucoup de cigognes dans le courant de sa vie, et il

excelle vraiment à représenter des groupes, des duos, si l'on peut

s'exprimer ainsi, de ce genre d'oiseau. Peu de Japonais ont le don

d'interpréter ce sujet d'une manière aussi rapide et aussi galante:

d'abord les deux becs, puis les quatre pattes; ensuite les dos, les

plumes, crac, crac, crac,--une douzaine de coups de son habile pinceau,

tenu d'une main très joliment posée,--et ça y est, et d'un réussi

toujours!

M. Kangourou raconte, sans y trouver à redire d'ailleurs, qu'autrefois

ce talent a rendu de grands services à M. Sucre. C'est que madame Prune,

paraît il... mon Dieu, comment dire cela... et qui s'en douterait à

présent, en voyant une vieille dame si dévote, si bien posée, ayant des

sourcils rasés si correctement...--enfin madame Prune, paraît-il,

recevait autrefois beaucoup de messieurs,--des messieurs qui venaient

toujours isolément,--et cela donnait à penser.... Or, quand madame Prune

était occupée avec une visite, si un nouvel arrivant se présentait, son

ingénieux mari, pour le faire attendre, le captiver dans l'antichambre,

le retenir, s'offrait aussitôt à lui peindre quelques cigognes, dans des

attitudes variées....

Voilà comment, à Nagasaki, tous les messieurs japonais d'un certain âge

possèdent dans leurs collections deux ou trois de ces petits tableaux de

genre, qu'ils doivent au talent si fin et si personnel de M. Sucre.

XXXIV

Dimanche 25 août.

Vers six heures du soir, pendant mon quart, la _Triomphante_ quitte sa

prison creusée entre les montagnes, sort du bassin. Grand tapage de

manoeuvre, puis nous mouillons sur rade, à notre ancienne place, au pied

des collines de Diou-djen-dji. Le temps est redevenu calme, sans un

nuage; il a cette limpidité particulière aux ciels que les typhons ont

balayés, transparence excessive, permettant de distinguer dans les

lointains d'infimes détails qu'on n'avait encore jamais vus, comme si le

grand souffle terrible avait emporté jusqu'aux plus légères brumes

errantes, ne laissant partout qu'un vide profond et clair. Et, après ces

pluies, les couleurs vertes des bois, des montagnes, sont devenues d'une

splendeur printanière, se sont rafraîchies--comme s'avivent d'un éclat

mouillé les tons d'une peinture fraîchement lavée. Les sampans et les

jonques, qui depuis trois jours s'étaient tenus blottis, s'en vont vers

le large; la baie est couverte de leurs voiles blanches; on dirait la

migration, l'essor d'une peuplade d'oiseaux de mer.

A huit heures, à la nuit, la manoeuvre étant terminée, je m'embarque

avec Yves dans un sampan; c'est lui qui m'entraîne cette fois et veut me

ramener dans mon logis.

A terre, une bonne odeur de foin mouillé. Un clair de lune admirable,

dans les chemins de la montagne. Nous montons tout droit à

Diou-djen-dji, retrouver Chrysanthème, que j'ai presque un remords, sans

qu'il y paraisse, d'avoir abandonnée si longtemps.

En regardant en l'air, je reconnais de loin ma maisonnette, là-haut

perchée. Elle est tout ouverte, très éclairée, et on y joue de la

guitare. Voici même que j'aperçois la tête d'or de mon Bouddha, entre

les petits feux brillants de ses deux veilleuses suspendues. Puis

Chrysanthème apparaît aussi, sous la véranda, en silhouette très

nipponne, avec ses belles coques de cheveux et ses longues manches

retombantes, accoudée comme pour nous attendre.

Quand j'entre, elle vient m'embrasser, d'une manière un peu hésitante,

mais gentille, tandis que Oyouki, plus expansive, m'enlace à pleins

bras.

Et je le revois sans déplaisir, ce logis japonais dont j'avais presque

oublié l'existence, que je m'étonne de retrouver encore mien.

Chrysanthème a mis dans nos vases de belles fleurs nouvelles; comme pour

une fête, elle a élargi sa coiffure, pris sa plus belle robe, allumé nos

lampes. Ayant vu, de son balcon, sortir la _Triomphante_, elle espérait

bien que nous allions enfin revenir et, ses préparatifs terminés, pour

occuper ses heures d'attente, elle étudiait un duo de guitare avec

Oyouki. Pas de questions ni de reproches. Au contraire!

--Nous avons bien compris, dit-elle; par un temps si affreux,

entreprendre une traversée si longue, en sampan sur la rade....

Elle sourit comme une petite fille qui est contente, et vraiment il

faudrait être difficile pour ne pas convenir qu'elle est mignonne ce

soir.

Allons, j'annonce que nous descendrons sans plus tarder faire une grande

promenade dans Nagasaki; nous emmènerons Oyouki-San, deux cousines de

Chrysanthème qui se trouvent là, et d'autres petites voisines encore si

cela leur fait plaisir; nous achèterons les jouets les plus drôles; nous

mangerons toute espèce de gâteaux, nous nous amuserons beaucoup. Comme

nous arrivons bien, disent-elles en sautant de joie; comme nous arrivons

à point! Justement il y a pèlerinage de nuit au grand temple de la

_Tortue Sauteuse!_ Toute la ville y sera; tous les camarades mariés

viennent de partir, toute la bande X*, Y*, Z*, Touki-San, Campanule et

Jonquille, avec l'_ami d'une invraisemblable hauteur_. Et elles deux,

pauvre Chrysanthème, pauvre Oyouki-San, le coeur très gros, restaient au

logis, parce que nous n'étions pas là et parce que madame Prune, après

son dîner, avait été prise de pâmoisons et de vapeurs....

Madame Chrysanthème(#18358) · 第 5 / 11 段