lanterne, chez une vieille marchande nommée madame Très-Propre*, dont
nous sommes les pratiques assidues.--C'est inouï la consommation que
nous en faisons, de ces lanternes en papier, dont les peintures
représentent invariablement des papillons de nuit ou des
chauves-souris.--Au plafond de la boutique, il y en a des quantités
énormes qui pendent par grappes, et la vieille, nous voyant venir, monte
sur une table pour les attraper.--Le gris ou le rouge sont nos couleurs
habituelles; madame Très-Propre sait cela et néglige les lanternes
vertes ou bleues. Mais il est toujours très difficile d'en décrocher
une,--à cause des bâtonnets par où on les tient, des ficelles par où on
les attache, qui s'enchevêtrent ensemble. Par des gestes outrés, madame
Très Propre exprime combien elle est désolée d'abuser ainsi de nos
honorables moments: oh! si cela ne dépendait que d'elle-même!... mais
voilà, ces choses emmêlées n'ont aucune considération pour la dignité
des personnes. Avec mille singeries, elle croit même devoir leur faire
des menaces et leur montrer le poing, à ces ficelles indébrouillables
qui ont l'outrecuidance de nous causer du retard.--C'est bien, nous
connaissons ce manège par coeur. Si cela l'impatiente, cette vieille
dame, nous aussi. Chrysanthème, qui s'endort, est prise d'une série de
petits bâillements de chat, qu'elle ne se donne même pas la peine de
dissimuler avec sa main et qui n'en finissent plus. Elle fait une moue
très longue à l'idée de cette côte si raide qu'il va falloir cette nuit
remonter sous une pluie battante.
*_En japonais O Séï-San._
Je suis comme elle, cela m'ennuie bien. Et dans quel but, mon Dieu,
grimper chaque soir jusqu'à ce faubourg, quand rien ne m'attire dans ce
logis de là-haut?...
L'ondée redouble; comment allons-nous faire?... Dehors passent des djins
rapides, criant gare, éclaboussant les piétons, projetant, en traînées
dans l'averse, les feux de leurs lanternes multicolores. Passent des
mousmés et des vieilles dames, troussées, crottées, rieuses tout de même
sous leurs parapluies de papier, échangeant des révérences et faisant
claquer sur les pierres leurs socques de bois; la rue est pleine d'un
tapotement de sabots et d'un grésillement de pluie.
Passe aussi, par bonheur, 415, notre cousin pauvre, qui s'arrête voyant
notre détresse, et promet de nous tirer d'affaire: le temps d'aller
déposer sur le quai un Anglais qu'il roule, et il reviendra à notre
secours, avec tout ce qui est nécessaire à notre triste situation.
Enfin voici notre lanterne décrochée, allumée, payée. En face, il y a
une autre boutique à laquelle nous nous arrêtons aussi chaque soir;
c'est chez madame L'Heure*, la marchande de gaufres; nous faisons
toujours provision chez elle pour nous soutenir pendant la route.--Très
sémillante cette pâtissière, et en frais de coquetterie avec nous; elle
forme vignette de paravent derrière ses piles de gâteaux agrémentées de
petits bouquets. Abritons-nous sous son toit pour attendre,--et, à cause
des gouttières qui tombent dru, plaquons-nous le plus possible contre
son étalage de bonbons blancs ou roses, arrangés très artistement sur
des branches de cyprès fines et fraîches.
*_En japonais: Tôki-San._
Pauvre 415, quelle providence pour nous!--Il reparaît déjà, cet
excellent cousin, toujours souriant, toujours courant, tandis que l'eau
ruisselle sur ses belles jambes nues, et il nous apporte deux
parapluies, empruntés à un marchand de porcelaine qui est aussi notre
parent éloigné. Yves, comme moi, jamais de sa vie n'avait voulu se
servir de ce genre d'objet, mais il accepte ceux-ci parce qu'ils sont
drôles: en papier naturellement, à plissures cirées et gommées, avec
l'inévitable vol de cigognes semé en guirlande tout autour.
Chrysanthème, bâillant de plus en plus à sa manière chatte et devenue
câline pour se faire traîner, essaie de prendre mon bras:
--Mousmé, pour ce soir, si tu demandais plutôt ce service à Yves-San; je
suis sûr que cela nous arrangerait tous les trois.
La voilà donc, elle toute petite, pendue à ce très grand, et ils
grimpent. J'ouvre la marche, portant la lanterne qui nous éclaire, et
dont j'abrite la flamme de mon mieux sous mon extravagant parapluie.
De chaque côté du chemin, on entend comme un torrent qui roule: l'eau de
tout cet orage dégringolant de la montagne. La route nous paraît longue
cette nuit, difficile, glissante; les séries de marches, interminables.
Des jardins, des maisons, échafaudés les uns par-dessus les autres; des
terrains vagues, des arbres qui, dans l'obscurité, se secouent sur nos
têtes.
On dirait que Nagasaki monte en même temps que nous,--mais là-bas, très
loin, dans une sorte de buée qui semble lumineuse sous le noir du ciel;
il sort de cette ville un bruit confus de voix, de roulements, de gongs,
de rires.
Cette pluie d'été n'a pas rafraîchi l'air encore. A cause de la chaleur
orageuse qu'il fait, les maisonnettes de ce faubourg sont restées
ouvertes, comme des hangars, et nous voyons ce qui s'y passe. Des lampes
toujours allumées devant les Bouddhas familiers et les autels
d'ancêtres;--mais tous les bons Nippons déjà couchés. Sous les
traditionnels tendelets de gaze bleu-vert, on les aperçoit, étendus par
rangées, par familles; ils dorment, chassent des moustiques ou
s'éventent: des Nippons, des Nipponnes, et des bébés nippons aussi, à
côté de leurs parents; chacun, jeune ou vieux, ayant sa robe de nuit en
indienne bleu foncé et son petit chevalet en bois pour reposer sa nuque.
Il y a de rares maisons où l'on s'amuse encore: de loin en loin,
par-dessus les jardins sombres, un son de guitare nous vient: quelque
danse incompréhensiblement rythmée dont la gaîté est triste.
Voici certain puits entouré de bambous, auprès duquel nous avons
l'habitude de faire halte nocturne pour laisser respirer Chrysanthème.
Yves me prie de diriger sur lui la lueur rouge de ma lanterne pour le
bien reconnaître: c'est qu'il marque pour nous la moitié de la route.
Et enfin, enfin, voici notre logis!--Porte close; obscurité et silence
profonds. Tous nos panneaux ont été fermés par les soins de M. Sucre et
de madame Prune; la pluie ruisselle sur le bois de nos vieux murs noirs.
Avec un temps pareil, il n'est pas possible de laisser Yves redescendre
encore, pour aller rôder le long de la mer, en quête d'un sampan de
louage. Non, il ne retournera pas à bord ce soir; nous allons le faire
coucher chez nous. Sa petite chambre a été prévue, du reste, dans les
conditions de notre bail, et nous allons la lui fabriquer tout de
suite,--bien qu'il refuse, par discrétion. Entrons, déchaussons-nous,
secouons-nous bien comme des chats sur lesquels une averse est tombée,
et montons dans notre appartement.
Devant le Bouddha, les petites lampes brûlent; au milieu de la chambre,
la gaze bleu-nuit est tendue. En arrivant, la première impression est
bonne: il est gentil, le logis, ce soir; il a un vrai mystère, à cause
de ce silence et de cette heure tardive. Et puis, par un temps pareil,
il fait toujours bon rentrer chez soi....
Allons, vite, faisons la chambre d'Yves. Chrysanthème, très en train à
l'idée que son grand ami va coucher près d'elle, y met toutes ses
forces; d'ailleurs il s'agit simplement de pousser dans leurs glissières
trois ou quatre panneaux de papier, qui formeront tout de suite une
chambre à part, un compartiment dans la grande boîte où nous
logeons.--Je les avais crus complètement blancs, ces panneaux: eh bien,
non! il y a sur chacun d'eux un groupe de deux cigognes,--peintes en
grisaille dans ces poses inévitables que l'art japonais a consacrées:
l'une qui porte la tête altière et lève une jambe avec noblesse, l'autre
qui se gratte. Oh! ces cigognes... ce qu'elles vous impatientent, au
bout d'un mois de Japon!...
Voilà donc Yves couché et dormant sous notre toit. Le sommeil lui est
venu ce soir plus vite qu'à moi-même: c'est que j'ai cru remarquer des
regards très longs, de Chrysanthème à lui, de lui à Chrysanthème.
Je lui laisse entre les mains cette petite comme un jouet, et une
crainte me vient à présent d'avoir jeté un certain trouble dans sa tête.
De cette Japonaise, je me soucie comme de rien. Mais Yves... ce serait
mal de sa part, et cela porterait une atteinte grave à ma confiance en
lui....
On entend la pluie tomber sur notre vieux toit; les cigales se taisent;
des senteurs de terre mouillée nous arrivent des jardins et de la
montagne. Je m'ennuie désespérément dans ce gîte ce soir; le bruit de la
petite pipe m'irrite plus que de coutume et, quand Chrysanthème
s'accroupit devant sa boîte à fumer, je lui trouve un air _peuple_ dans
le plus mauvais sens du mot.
Je la prendrais en haine, ma mousmé, si elle entraînait mon pauvre Yves
à une mauvaise action que je ne lui pardonnerais peut-être plus....
XXX
12 août.
Les époux Y*** et Sikou-San ont divorcé hier.--Le ménage Charles N*** et
Campanule marche assez mal. Ils ont eu des difficultés avec ces petits
bonshommes en complet de coutil gris, fureteurs, pressurants,
insupportables, qui sont les agents de la police; on les a fait chasser
de leur maison, en intimidant leur propriétaire (sous l'amabilité
obséquieuse de ce peuple, il y a un vieux fond de haine contre nous qui
venons d'Europe); les voilà donc obligés d'accepter l'hospitalité de
leur belle-mère, situation bien pénible.--Et puis Charles N*** se croit
trompé. Il n'y a pas d'illusion à se faire du reste: ces partis, que
nous a procurés M. Kangourou, sont des _demi-jeunes filles_, si l'on
peut dire, des petites personnes ayant déjà eu dans leur vie un léger
roman, ou même deux. Alors, il est bien naturel de se méfier un peu....
Le ménage Z*** et Touki-San va cahin-caha, avec des disputes.
Le mien conserve plus de dignité, non moins d'ennui. L'idée de divorcer
m'est bien venue; mais je ne vois guère de raison valable pour faire cet
affront à Chrysanthème, et puis une chose surtout m'a arrêté: j'ai eu
des difficultés, moi aussi, avec les autorités civiles.
Avant-hier, M. Sucre très ému, madame Prune en pâmoison, mademoiselle
Oyouki tout en larmes sont montés chez moi comme un ouragan. Les agents
de la police nipponne étaient venus leur faire de grosses menaces, pour
loger ainsi, en dehors de la concession européenne, un Français
morganatiquement marié à une Japonaise,--et la terreur les prenait
d'être poursuivis; humblement avec mille formes affables, ils me
priaient de partir.
Le lendemain donc, accompagné de l'_ami d'une invraisemblable hauteur_
qui s'exprime mieux que moi, je me suis rendu au bureau de l'état civil,
dans le but d'y faire une scène affreuse.
Dans la langue de ce peuple poli, les injures manquent complètement;
quand on est très en colère, il faut se contenter d'employer le
_tutoiement d'infériorité_ et la _conjugaison familière_ qui est à
l'usage des gens de rien. Assis sur la table des mariages, au milieu de
tous les petits fonctionnaires ahuris, je débute en ces termes.
--Pour que tu me laisses en paix dans le faubourg que j'habite, quel
pourboire faut-il t'offrir, réunion de petits êtres plus vils que les
portefaix des rues?
Grand scandale muet, consternation silencieuse, révérences estomaquées.
--Certainement, disent-ils enfin, on laissera en paix mon honorable
personne; on ne demande pas mieux, même Seulement, pour me soumettre aux
lois du pays, j'aurais dû venir ici déclarer mon nom et celui de la
jeune personne que... avec laquelle....
--Oh! c'est trop fort, par exemple! Mais je suis venu exprès, troupe
méprisable, il n'y a pas trois semaines!
Alors je prends moi-même le registre de l'état civil: en feuilletant, je
retrouve la page, ma signature et, à côté, le petit grimoire qu'a
dessiné Chrysanthème:
--Tiens, assemblée d'imbéciles, regarde!
Survient un très haut chef--petit vieux grotesque en redingote
noire--qui de son bureau écoutait la scène:
--Qu'est-ce qu'il y a? que se passe-t-il? quelle avanie a-t-on faite aux
officiers français?
Je conte plus poliment mon cas à ce personnage qui se confond en
promesses et en excuses. Tous les petits agents se prosternent à quatre
pattes, rentrent sous terre, et nous sortons, dignes et froids, sans
rendre les saluts.
M. Sucre et madame Prune peuvent être tranquilles, on ne les inquiétera
plus.
XXXI
23 août.
Le séjour de la _Triomphante_ dans le bassin, l'éloignement où nous
sommes de la ville, me servent de prétexte depuis deux ou trois jours
pour ne plus aller à Diou-djen-dji voir Chrysanthème.
On s'ennuie pourtant beaucoup, dans ce bassin. Dès l'aube, une légion de
petits ouvriers japonais nous envahissent, apportant leur dîner dans des
paniers et des gourdes, comme les ouvriers de nos arsenaux français;
mais ayant quelque chose de besogneux et de minable, de fureteur et
d'empressé qui fait songer à des rats. Ils se faufilent d'abord sans
bruit, s'insinuent, et bientôt on en trouve partout, sous la quille, à
fond de cale, dans les trous, qui scient, tapotent, réparent.
Il fait une chaleur intense, dans ce lieu surplombé par des rochers et
des fouillis de verdure.
Au grand soleil de deux heures, c'est une invasion plus étrange et plus
jolie qui nous arrive: celle des scarabées et des papillons.
Des papillons extravagants, comme sur les éventails. Il y en a de tout
noirs, qui se jettent contre nous par étourderie, si légers qu'on dirait
de grandes ailes tremblotantes, attachées ensemble, sans corps.
Yves les regarde, étonné:
--Oh! dit-il en prenant son air enfant, j'en ai vu un si grand tout à
l'heure, un si grand... qu'il m'a épouvanté; j'ai cru que c'était... une
chauve-souris qui avait affaire à moi.
Un timonier, qui en a attrapé un très singulier, l'emporte,
précieusement, pour le mettre à sécher dans son livre de signaux, comme
on fait pour les fleurs.
Un autre matelot qui passe, portant son maigre rôti au four dans une
gamelle, le regarde d'un oeil drôle:
--Tu ferais pas mal de me le donner, tiens.... Je le ferais cuire!
XXXII
24 août.
Cinq jours bientôt que j'ai abandonné ma maison nette et Chrysanthème.
Depuis hier, grand vent et pluie torrentielle. (Un typhon qui va passer
ou qui passe.) Nous avons fait branle-bas au milieu de la nuit pour
_caler les mâts de hune, amener les basses vergues_, prendre toutes les
dispositions de gros temps. Les papillons ne viennent plus, mais tout
s'agite et se tord au-dessus de nos têtes; sur les parois des montagnes
surplombantes, les arbres se froissent, les herbes se couchent, ont un
air de souffrir; des rafales terribles les tourmentent avec des bruits
sifflants; il nous tombe, en pluie, des branches, des feuilles de
bambou, de la terre.
Et, en ce pays de gentilles petites choses, cette tempête détonne; il
semble que son effort soit exagéré et sa musique trop grande.
Vers le soir, les grosses nuées sombres roulent si vite que les averses
sont courtes, tout de suite égouttées, tout de suite finies.--Alors je
tente d'aller me promener dans la montagne au-dessus de nous, parmi les
verdures mouillées:--il y a des petits sentiers qui y mènent, entre des
buissons de camélias et de bambous.
...Pour laisser passer une ondée, je me réfugie dans la cour d'un très
vieux temple, qui est à mi-côte, abandonné au milieu d'un bois d'arbres
séculaires aux ramures gigantesques; on y monte par des escaliers de
granit, en passant sous de très étranges portiques, aussi rongés que les
Grandes Pierres des Celtes. Les arbres ont envahi aussi cette cour; la
lumière y est voilée, verdâtre; il y tombe une pluie torrentielle, mêlée
de feuilles et de mousses arrachées. Des vieux monstres en granit, de
tournures inconnues, sont assis dans les coins et font des grimaces
d'une férocité souriante; leurs figures expriment des mystères sans nom,
qui font frissonner, au milieu de cette musique gémissante du vent, sous
cette obscurité des nuages et des branches.
Ils ne devaient pas ressembler aux Japonais d'aujourd'hui, les hommes
qui ont conçu tous ces temples d'autrefois, qui en ont construit
partout, qui en ont rempli ce pays jusque dans ses derniers recoins
solitaires.
Une heure plus tard, au crépuscule de cette journée de typhon, toujours
dans cette même montagne, le hasard me conduit sous des arbres
ressemblant à des chênes; ils sont tordus toujours par ce vent, et les
touffes d'herbes sous leurs pieds ondulent, couchées, rebroussées en
tous sens.... Là, je retrouve très nettement tout d'un coup ma première
impression de grand vent dans les bois--dans les bois de la Limoise, en
Saintonge, il y a quelque vingt-huit ans, à l'un des mois de mars de ma
petite enfance.
Il soufflait sur l'autre face du monde, ce premier coup de vent que mes
yeux ont vu dans la campagne,--et les années rapides ont passé sur ce
souvenir--et depuis, le plus beau temps de ma vie s'est consumé....
J'y reviens beaucoup trop souvent à mon enfance; j'en rabâche en vérité.
Mais il me semble que je n'ai eu des impressions, des sensations qu'en
ce temps-là; les moindres choses que je voyais ou que j'entendais
avaient alors des dessous d'une profondeur insondable et infinie;
c'étaient comme des images réveillées, des rappels d'existences
antérieures; ou bien c'étaient comme des pressentiments d'existences à
venir, d'incarnations futures dans des pays de rêve; et puis des
attentes de merveilles de toute sorte--que le monde et la vie me
réservaient sans doute pour plus tard--pour quand je grandirais. Eh
bien, j'ai grandi et n'ai rien trouvé sur ma route, de toutes ces choses
vaguement entrevues; au contraire, tout s'est rétréci et obscurci peu à
peu autour de moi; les ressouvenirs se sont effacés, les horizons d'en
avant se sont lentement refermés et remplis de ténèbres grises. Il sera
bientôt l'heure de m'en retourner dans l'éternelle poussière, et je m'en
irai sans avoir compris le pourquoi mystérieux de tous ces mirages de
mon enfance; j'emporterai avec moi le regret de je ne sais quelles
patries jamais retrouvées, de je ne sais quels êtres désirés ardemment
et jamais embrassés....
XXXIII
M. Sucre, avec mille grâces, du bout de son fin pinceau trempé dans
l'encre de Chine, a tracé sur une jolie feuille de papier de riz deux
cigognes charmantes et me les a offertes de la manière la plus aimable,
comme un souvenir de lui. Elles sont là, dans ma chambre de bord, et,
dès que je les regarde, je crois revoir M. Sucre, les traçant à main
levée avec une si élégante aisance.
Le godet dans lequel M. Sucre délaie son encre est en lui-même un vrai
bijou. Taillé dans un bloc de jade, il représente un petit lac avec un
rebord fouillé en manière de rocailles. Et sur ce rebord, il y a une
petite maman crapaud, également en jade, qui s'avance comme pour se
baigner dans le petit lac où M. Sucre entretient quelques gouttelettes
d'un liquide bien noir. Et cette maman crapaud a quatre petits enfants
crapauds également en jade, l'un perché sur sa tête, les trois autres
folâtrant sous son ventre.
M. Sucre a peint beaucoup de cigognes dans le courant de sa vie, et il
excelle vraiment à représenter des groupes, des duos, si l'on peut
s'exprimer ainsi, de ce genre d'oiseau. Peu de Japonais ont le don
d'interpréter ce sujet d'une manière aussi rapide et aussi galante:
d'abord les deux becs, puis les quatre pattes; ensuite les dos, les
plumes, crac, crac, crac,--une douzaine de coups de son habile pinceau,
tenu d'une main très joliment posée,--et ça y est, et d'un réussi
toujours!
M. Kangourou raconte, sans y trouver à redire d'ailleurs, qu'autrefois
ce talent a rendu de grands services à M. Sucre. C'est que madame Prune,
paraît il... mon Dieu, comment dire cela... et qui s'en douterait à
présent, en voyant une vieille dame si dévote, si bien posée, ayant des
sourcils rasés si correctement...--enfin madame Prune, paraît-il,
recevait autrefois beaucoup de messieurs,--des messieurs qui venaient
toujours isolément,--et cela donnait à penser.... Or, quand madame Prune
était occupée avec une visite, si un nouvel arrivant se présentait, son
ingénieux mari, pour le faire attendre, le captiver dans l'antichambre,
le retenir, s'offrait aussitôt à lui peindre quelques cigognes, dans des
attitudes variées....
Voilà comment, à Nagasaki, tous les messieurs japonais d'un certain âge
possèdent dans leurs collections deux ou trois de ces petits tableaux de
genre, qu'ils doivent au talent si fin et si personnel de M. Sucre.
XXXIV
Dimanche 25 août.
Vers six heures du soir, pendant mon quart, la _Triomphante_ quitte sa
prison creusée entre les montagnes, sort du bassin. Grand tapage de
manoeuvre, puis nous mouillons sur rade, à notre ancienne place, au pied
des collines de Diou-djen-dji. Le temps est redevenu calme, sans un
nuage; il a cette limpidité particulière aux ciels que les typhons ont
balayés, transparence excessive, permettant de distinguer dans les
lointains d'infimes détails qu'on n'avait encore jamais vus, comme si le
grand souffle terrible avait emporté jusqu'aux plus légères brumes
errantes, ne laissant partout qu'un vide profond et clair. Et, après ces
pluies, les couleurs vertes des bois, des montagnes, sont devenues d'une
splendeur printanière, se sont rafraîchies--comme s'avivent d'un éclat
mouillé les tons d'une peinture fraîchement lavée. Les sampans et les
jonques, qui depuis trois jours s'étaient tenus blottis, s'en vont vers
le large; la baie est couverte de leurs voiles blanches; on dirait la
migration, l'essor d'une peuplade d'oiseaux de mer.
A huit heures, à la nuit, la manoeuvre étant terminée, je m'embarque
avec Yves dans un sampan; c'est lui qui m'entraîne cette fois et veut me
ramener dans mon logis.
A terre, une bonne odeur de foin mouillé. Un clair de lune admirable,
dans les chemins de la montagne. Nous montons tout droit à
Diou-djen-dji, retrouver Chrysanthème, que j'ai presque un remords, sans
qu'il y paraisse, d'avoir abandonnée si longtemps.
En regardant en l'air, je reconnais de loin ma maisonnette, là-haut
perchée. Elle est tout ouverte, très éclairée, et on y joue de la
guitare. Voici même que j'aperçois la tête d'or de mon Bouddha, entre
les petits feux brillants de ses deux veilleuses suspendues. Puis
Chrysanthème apparaît aussi, sous la véranda, en silhouette très
nipponne, avec ses belles coques de cheveux et ses longues manches
retombantes, accoudée comme pour nous attendre.
Quand j'entre, elle vient m'embrasser, d'une manière un peu hésitante,
mais gentille, tandis que Oyouki, plus expansive, m'enlace à pleins
bras.
Et je le revois sans déplaisir, ce logis japonais dont j'avais presque
oublié l'existence, que je m'étonne de retrouver encore mien.
Chrysanthème a mis dans nos vases de belles fleurs nouvelles; comme pour
une fête, elle a élargi sa coiffure, pris sa plus belle robe, allumé nos
lampes. Ayant vu, de son balcon, sortir la _Triomphante_, elle espérait
bien que nous allions enfin revenir et, ses préparatifs terminés, pour
occuper ses heures d'attente, elle étudiait un duo de guitare avec
Oyouki. Pas de questions ni de reproches. Au contraire!
--Nous avons bien compris, dit-elle; par un temps si affreux,
entreprendre une traversée si longue, en sampan sur la rade....
Elle sourit comme une petite fille qui est contente, et vraiment il
faudrait être difficile pour ne pas convenir qu'elle est mignonne ce
soir.
Allons, j'annonce que nous descendrons sans plus tarder faire une grande
promenade dans Nagasaki; nous emmènerons Oyouki-San, deux cousines de
Chrysanthème qui se trouvent là, et d'autres petites voisines encore si
cela leur fait plaisir; nous achèterons les jouets les plus drôles; nous
mangerons toute espèce de gâteaux, nous nous amuserons beaucoup. Comme
nous arrivons bien, disent-elles en sautant de joie; comme nous arrivons
à point! Justement il y a pèlerinage de nuit au grand temple de la
_Tortue Sauteuse!_ Toute la ville y sera; tous les camarades mariés
viennent de partir, toute la bande X*, Y*, Z*, Touki-San, Campanule et
Jonquille, avec l'_ami d'une invraisemblable hauteur_. Et elles deux,
pauvre Chrysanthème, pauvre Oyouki-San, le coeur très gros, restaient au
logis, parce que nous n'étions pas là et parce que madame Prune, après
son dîner, avait été prise de pâmoisons et de vapeurs....