...Derrière moi, une petite musique triste, triste à faire

frissonner,--et grêle, grêle autant que le chant des cigales,--commença

de se faire en sourdine, puis s'éleva, gémissante, comme la plainte

mièvre de quelque âme japonaise en peine et en angoisse dans l'air

silencieux de midi: Chrysanthème et sa guitare, qui s'éveillaient

ensemble....

Et il me plut que cette idée lui fût venue, de me faire de la musique,

me voyant là, au lieu de s'empresser à me dire bonjour. (A aucun moment

je ne me suis imposé la contrainte d'avoir l'air un peu épris d'elle;

mais nos rapports deviennent froids de plus en plus, surtout quand nous

sommes seuls.)--Aujourd'hui pourtant je me retournai pour lui sourire

et, de la main, je lui fis signe: «Allons, joue encore. Cela m'amuse

d'écouter ta petite improvisation étrange.»--C'est singulier que la

musique de ce peuple rieur puisse être si plaintive. Mais, décidément,

celle que fait Chrysanthème mérite d'être entendue.... Où donc a-t-elle

pris cela? Quels indicibles rêves, à jamais mystérieux pour moi, passent

dans sa cervelle jaune, quand elle joue ou chante de cette manière?...

...Tout à coup: Pan, pan, pan! on frappe trois fois, d'un doigt sec,

sur une marche de notre escalier et, dans l'ouverture de notre porte,

apparaît un imbécile en complet de drap gris qui nous fait la révérence.

--Entrez, entrez, monsieur Kangourou!--Oh! comme vous arrivez à point,

au moment où j'allais presque me monter l'imagination pour des choses

japonaises!...

C'était une petite note de blanchissage, que M. Kangourou désirait nous

présenter respectueusement, avec un plongeon du haut du corps, une pose

correcte des mains sur les genoux, et un long sifflement de couleuvre.

XXI

En continuant de suivre le chemin qui monte et passe devant chez nous,

on trouve une dizaine de vieilles maisonnettes encore, quelques murs de

jardins,--puis, plus rien que la montagne solitaire, les petits sentiers

qui s'en vont vers les cimes à travers les plantations de thé, les

buissons de camélias, les broussailles et les roches. Et ces montagnes

tout autour de Nagasaki sont pleines de cimetières; depuis des siècles

et des siècles, on monte là des morts.

Mais ces sépultures japonaises n'ont pas de tristesse, pas d'horreur; il

semble que, chez ce peuple enfantin et léger, la mort même ne se prenne

pas sérieusement. Les tombes sont des Bouddhas de granit, assis dans des

lotus, ou des bornes funéraires avec des inscriptions d'or; elles se

tiennent groupées dans de petits enclos au milieu des bois, ou sur des

terrasses naturelles agréablement situées; on y arrive généralement par

de longs escaliers de pierre tapissés de mousse, en passant de temps en

temps sous quelqu'un de ces portiques sacrés dont la forme, toujours la

même, est rude et simple, et qui sont une réduction de ceux des temples.

Au-dessus de chez nous, les tombes de la montagne sont si antiques

qu'elles n'effraient pas, même la nuit. C'est une région de cimetières

abandonnés. Les morts qu'on avait cachés là-dessous se sont fondus dans

la terre. Ces milliers de petites bornes grises, ces multitudes de vieux

petits bouddhas rongés par le lichen, semblent ne plus être que

l'attestation de séries d'existences antérieures aux nôtres et tout à

fait perdues dans le recul mystérieux des temps.

XXII

Les repas de Chrysanthème sont une invraisemblable chose.

Cela commence le matin, au réveil, par deux petits pruneaux verts des

haies, confits dans du vinaigre et roulés dans de la poudre de sucre.

Une tasse de thé complète ce déjeuner presque traditionnel au Japon, le

même que l'on mange en bas chez madame Prune, le même que l'on sert aux

voyageurs dans les hôtelleries.

Cela se continue dans le courant du jour par deux dînettes très

drôlement ordonnées. De chez madame Prune, où ces choses se cuisinent,

on les lui monte sur un plateau de laque rouge, dans de microscopiques

tasses à couvercle: un hachis de moineau, une crevette farcie, une algue

en sauce, un bonbon salé, un piment sucré.... A tout cela, Chrysanthème

goûte du bord des lèvres, à l'aide de ses petites baguettes, en relevant

le bout de ses doigts avec une grâce affectée. A chaque mets elle fait

une grimace,--en laisse les trois quarts et s'essuie les ongles après,

avec horreur.

Ces menus varient beaucoup, suivant l'inspiration de madame Prune. Mais

ce qui ne change jamais, ni chez nous ni ailleurs, ni au sud de l'empire

ni au nord, c'est le dessert et la façon de le manger: après tant de

petits plats pour rire, on apporte une cuve en bois cerclée de cuivre,

une cuve énorme, comme pour Gargantua, et contenant jusqu'au bord du riz

cuit à l'eau pure; Chrysanthème en remplit un très grand bol

(quelquefois deux, quelquefois trois), en salit la blancheur neigeuse

avec une sauce noire, au poisson, qui est contenue dans une fine burette

bleue;--brasse ces choses ensemble;--porte le bol à ses lèvres et

enfourne tout ce riz, en le poussant avec ses deux baguettes jusqu'au

fond de son gosier.

Ensuite on ramasse les petites tasses et les petits couvercles, les

dernières miettes tombées sur ces nattes si blanches dont rien ne doit

ternir jamais l'irréprochable netteté. La dînette est terminée.

XXIII

2 août.

En bas, dans la ville, à un carrefour, une chanteuse des rues s'était

installée; on s'assemblait pour l'entendre, et nous nous étions arrêtés

comme les autres, nous trois qui passions, Yves, Chrysanthème et moi.

Toute jeune, un peu grasse, assez jolie, elle raclait sa guitare et

chantait, en roulant les yeux d'une manière féroce comme un virtuose

exécutant des difficultés. Elle baissait la tête, se rentrait le menton

dans le cou pour tirer des notes plus creuses du fin fond de son corps;

elle arrivait à se faire une grosse voix rauque, une voix de vieux

crapaud, une voix de ventriloque sortie je ne sais d'où (ce qui est la

grande manière théâtrale, le dernier mot de l'art pour interprétation

des morceaux tragiques).

Yves lui jeta un regard indigné:

--Oh! par exemple! dit-il,--mais c'est la voix d'une... (dans son

étonnement, les mots lui manquaient)--c'est la voix d'un... d'un

monstre!...

Et il me regarda, presque épouvanté par cette petite, anxieux de savoir

ce que j'en pensais.

D'ailleurs il était de mauvaise humeur aujourd'hui, mon pauvre Yves,

parce que je l'avais obligé à sortir coiffé de certain chapeau de

paille, à bords très relevés, qui ne lui plaît pas.

--Il te va très bien, Yves, je t'assure.

--Oui? Vous le dites, vous.... Il ressemble à un _nid de pie_, moi je

trouve!

Comme diversion à cette chanteuse et à ce chapeau, voici maintenant un

cortège, qui nous arrive du bout de la rue là-bas, quelque chose comme

un enterrement. Des bonzes marchent en tête, vêtus de robes en gaze

noire,--un air de prêtres catholiques; le principal personnage du

défilé, le mort, vient par-derrière, assis dans une sorte de petit

palanquin fermé, tout à fait gentil. Suivent une bande de mousmés,

cachant leur figure rieuse sous un semblant de voile et portant, dans

des vases de forme sacrée, les lotus artificiels à pétales d'argent qui

sont de rigueur pour les funérailles; puis de belles dames marchent

après, minaudières, étouffant des envies de rire, sous des parasols où

sont peints en couleurs gaies des papillons et des cigognes....

Les voici tout près de nous, il faut nous ranger pour leur faire

place.--Et Chrysanthème tout à coup prend un air de circonstance; Yves

se découvre, ôte son _nid de pie_....

C'est pourtant vrai, que c'est la mort qui passe! Moi qui oubliais...

cela en avait si peu l'air....

Le cortège va grimper bien haut, bien haut, au-dessus de Nagasaki, dans

la verte montagne toute peuplée de tombes. Là, on déposera dans la terre

cet infortuné bonhomme, son palanquin par-dessus lui, et ses vases, et

ses fleurs en papier argenté. Enfin!... au moins il sera dans un lieu

agréable, ce pauvre mort, et jouira d'une vue charmante....

On s'en reviendra, moitié riant, moitié pleurnichant.

Demain, on n'y pensera plus.

XXIV

4 août.

La _Triomphante_, qui était sur rade, presque au pied des collines où ma

maison est perchée, entre aujourd'hui au bassin, pour réparer ses flancs

éraillés pendant le long blocus de Formose.

Et me voici fort loin de chez moi, à présent; obligé de traverser en

canot toute la baie pour aller retrouver Chrysanthème, car ce bassin est

situé sur la rive opposée à Diou-djen-dji. Il est creusé dans une petite

vallée, étroite et profonde; toute sorte de verdures se penchent

au-dessus, des bambous, des camélias, des arbres quelconques; notre

mâture, nos vergues, vues du pont, ont l'air d'être accrochées dans les

branches.

Cette situation d'un navire qui ne flotte plus donne à l'équipage la

facilité de sortir clandestinement à n'importe quelle heure de la nuit,

et nos matelots ont lié des relations avec toutes les petites filles des

villages qui sont suspendus dans la montagne au-dessus de nous.

Ce séjour, cette liberté trop grande m'inquiètent pour mon pauvre

Yves,--auquel ce pays de plaisir tourne un peu la tête.

D'ailleurs, de plus en plus, je le crois amoureux de Chrysanthème.

C'est grand dommage vraiment que ce sentiment-là ne me soit pas venu

plutôt à moi, puisque j'ai tant fait que de l'épouser....

XXV

Je continue, malgré la distance plus grande, d'aller chaque jour à

Diou-djen-dji. La nuit tombée, quand les quatre ménages amis du mien

sont venus nous rejoindre, Yves aussi, et l'_ami d'une surprenante

hauteur_, nous redescendons en bande vers la ville, dégringolant aux

lanternes par les escaliers et les rampes du vieux faubourg.

Toujours pareille, cette promenade nocturne, avec des amusements

semblables, mêmes stations devant les étalages baroques, mêmes boissons

sucrées servies dans les mêmes jardinets. Mais notre bande est souvent

très augmentée; d'abord, nous emmenons Oyouki, que ses parents nous

confient; puis deux cousines de ma femme qui sont fort mignonnes, et

enfin des amies, des petites invitées de dix ou douze ans quelquefois,

fillettes de notre quartier envers lesquelles nos mousmés ont désiré se

montrer polies.

Oh! l'étonnante petite compagnie que nous traînons à notre suite, dans

les maisons de thé, le soir! Les impayables minois, les piquets de

fleurs drôlement plantés sur des têtes enfantines et comiques!--On

dirait d'un vrai pensionnat de mousmés en récréation de nuit sous notre

surveillance.

Yves nous raccompagne lorsqu'il s'agit ensuite de remonter chez

nous,--Chrysanthème poussant de gros soupirs d'enfant fatigué,

s'arrêtant à chaque marche, s'appuyant à nos bras.

Quand nous sommes en haut, il nous dit adieu, touche la main de

Chrysanthème, puis redescend encore une fois, par le versant qui mène

aux quais, aux navires, et traverse la rade dans un sampan pour regagner

la _Triomphante_.

Nous, à l'aide d'une sorte d'anneau à secret, nous ouvrons la porte de

notre jardin, où les pots de fleurs de madame Prune, alignés dans

l'obscurité, répandent leur bonne odeur suave du soir. Nous traversons

ce jardin, au clair de lune ou des étoiles, et nous montons chez nous.

S'il est très tard,--ce qui arrive quelquefois,--nous trouvons en

rentrant tous nos panneaux de bois tirés et fermés par les soins de M.

Sucre (précaution contre les voleurs), notre appartement clos comme une

vraie chambre européenne.

Il y a, dans cette maison ainsi calfeutrée, une étrange odeur mêlée à

celle du musc et des lotus; une intime odeur de Japon, de race jaune,

qui est montée du sol ou qui est sortie des boiseries antiques;--presque

une fétidité de fauve. Le tendelet de gaze bleu-nuit, disposé pour notre

coucher, descend du plafond avec un air de vélum mystérieux. Le Bouddha

doré sourit toujours devant ses veilleuses qui brûlent; quelque phalène

habituée du logis, qui dormait dans le jour collée à notre plafond,

tournoie maintenant sous le nez du dieu, autour des deux petites flammes

grêles. Et sur le mur, plaquée, les pattes en étoile, sommeille quelque

grosse araignée des jardins,--qu'il ne faut pas tuer parce que c'est le

soir.--«Hou!» fait Chrysanthème, indignée, en me la désignant du bout de

son doigt.--Vite, l'éventail consacré aux bêtes, pour la chasser

dehors....

Autour de nous règne un silence qui serre presque le coeur, après tous

ces tapages joyeux de la ville et tous ces rires de mousmés qui viennent

de finir;--un silence de campagne, un silence de village endormi.

XXVI

Le bruit de ces innombrables panneaux de bois que l'on tire et que l'on

ferme, au commencement de chaque nuit, dans toutes les maisons

japonaises, est une des choses de ce pays qui me resteront dans la

mémoire. De chez les voisins, par-dessus les jardinets verts, ces bruits

nous arrivent les uns après les autres, par séries, plus ou moins

étouffés, plus ou moins lointains.

Juste au-dessous de nous, ceux de madame Prune roulent très mal,

grincent, font tapage dans leurs rainures usées.

Les nôtres sont bruyants aussi, car la vieille case est sonore, et il

faut en faire courir au moins vingt sur de longues glissières, pour

clore complètement l'espèce de halle ouverte que nous habitons. En

général, c'est Chrysanthème qui se charge de ce soin de ménagère,

peinant beaucoup, se pinçant les doigts souvent, et très malhabile avec

ses mains trop petites qui n'ont jamais travaillé de leur vie.

Après, vient sa toilette de nuit. Avec une certaine grâce, elle laisse

tomber la robe du jour pour en mettre une plus simple, en toile bleue,

qui a les mêmes manches pagodes, la même forme, moins la traîne, et

qu'elle s'attache aux reins par une ceinture en mousseline de couleur

assortie.

La haute coiffure reste intacte, cela va sans dire, sauf les épingles,

qui sont dépiquées et couchent près de nous dans une boîte en laque.

Il y a la petite pipe d'argent, ensuite, qu'il faut fumer avant de

s'endormir: c'est une des choses qui m'impatientent, mais qui doivent

être subies.

Chrysanthème, comme une gipsy, s'accroupit devant certaine boîte carrée,

en bois rouge, qui contient un petit pot à tabac, un petit fourneau de

porcelaine avec des charbons toujours allumés,--et enfin un petit vase

en bambou pour déposer la cendre et cracher la salive. (En bas, la boîte

à fumer de madame Prune, et ailleurs, les boîtes à fumer de tous les

Japonais et de toutes les Japonaises, sont semblables, contiennent les

mêmes choses disposées de la même façon,--et partout, au milieu des

appartements pauvres ou riches, traînent par terre.)

Le mot «pipe» est bien trivial et surtout bien gros pour désigner ce

mince tube d'argent, tout droit, au bout duquel, dans un récipient

microscopique, on met une seule pincée de tabac blond, haché plus menu

que des fils de soie.

Deux bouffées, trois au plus; cela dure à peine quelques secondes, et la

pipe est finie.--Ensuite, _pan, pan, pan, pan_, on frappe le tuyau très

fort contre le rebord de la boîte à fumer, pour faire tomber cette

cendre qui ne veut jamais sortir;--et ce tapotage, qui s'entend partout,

dans chaque maison, à n'importe quelle heure de la nuit ou du jour,

drôle et rapide comme un grattement de singe, est au Japon un des bruits

caractéristiques de la vie humaine....

--_Anata, nomimasé!_ (Toi aussi, fume!) dit Chrysanthème.

Ayant rempli de nouveau la petite pipe agaçante, elle présente à mes

lèvres, avec une révérence, le tube d'argent,--et je n'ose pas refuser,

par courtoisie; mais c'est âcre, détestable....

Maintenant, avant de m'étendre sous la moustiquaire bleu sombre, je vais

rouvrir deux des panneaux du logis, l'un du côté du sentier désert,

l'autre sur les jardins en terrasse, afin que l'air de la nuit puisse

passer sur nous, au risque de nous amener d'autres hannetons attardés ou

d'autres phalènes étourdies.

Notre maison, tout en bois vieux et mince, vibre la nuit comme un grand

violon sec; les bruissements les plus légers y grandissent, s'y

défigurent, y deviennent inquiétants. Sous la véranda, deux petites

harpes éoliennes, suspendues, font au moindre souffle leur tintement de

lames de verre, semblable au murmure harmonieux d'un ruisseau; dehors,

jusque dans les derniers lointains, les cigales continuent leur grande

musique éternelle, et, au-dessus de nous, sur le toit noir, on entend,

comme un galop de sorcière, passer la bataille à mort des chats, des

rats et des hiboux....

...Plus tard, aux dernières heures de la nuit, Chrysanthème ira fermer

sournoisement ces panneaux que j'ai rouverts,--quand soufflera certain

vent plus frais qui monte jusqu'à nous, de la mer et de la rade

profonde, avec l'extrême matin.

Auparavant elle se sera bien levée trois fois au moins, pour fumer:

ayant bâillé à la manière des chattes, s'étant étirée, ayant contourné

dans tous les sens ses petits bras d'ambre et ses toutes petites mains

gracieuses, elle se redresse résolument, pousse des plaintes de réveil

très enfantines et assez mignonnes; puis sort de la tente de gaze,

remplit sa petite pipe et aspire deux ou trois bouffées de la chose âcre

et déplaisante.

Ensuite: _pan, pan, pan, pan_, contre la boîte, pour secouer la cendre.

Dans la sonorité nocturne, cela fait un bruit terrible--qui réveille

madame Prune, c'était fatal. Et voilà madame Prune prise d'une envie de

fumer, elle aussi, absolument suggestionnée;--alors, à ce bruit d'en

haut, répond d'en bas un autre: _pan, pan, pan, pan_, tout à fait

pareil, exaspérant et inévitable comme un écho.

XXVII

Plus joyeuses sont les musiques du matin: les coqs qui chantent; les

panneaux de bois qui s'ouvrent dans le voisinage; ou le cri bizarre de

quelque petit marchand de fruits, parcourant dès l'aube notre haut

faubourg. Et les cigales ayant l'air de chanter plus fort, à cette fête

de la lumière revenue.

Surtout, il y a la longue prière de madame Prune qui, d'en bas, nous

arrive à travers le plancher, monotone comme une chanson de somnambule,

régulière et berçante comme un bruit de fontaine. Cela dure trois quarts

d'heure pour le moins; sur des notes hautes, rapides, nasillardes, cela

se psalmodie abondamment; de temps à autre, quand les esprits lassés

n'écoutent plus, cela s'accompagne de battements de mains très secs--ou

bien des sons grêles de certain claquebois qui se compose de deux

disques en racine de mandragore; c'est un jet ininterrompu de prière;

c'est intarissable et cela chevrote sans cesse comme le bêlement d'une

vieille bique en délire....

«_Après s'être lavé les mains et les pieds, disent les saints livres, on

invoquera le grand Dieu Ama-Térace-Omi-Kami, qui est le roi de puissance

de l'empire Japonais; on invoquera les mânes de tous les défunts

empereurs qui dérivent de lui; les mânes ensuite de tous ses ancêtres

personnels, jusqu'aux générations les plus reculées; les Esprits de

l'air et de la mer; les Esprits des lieux secrets et immondes; les

Esprits sépulcraux du pays des racines, etc., etc._»

«Je vous estime et vous implore, chante madame Prune, ô

Ama-Térace-Omi-Kami, roi de puissance. Protégez sans cesse votre peuple

qui est prêt à se sacrifier à la patrie. Accordez-moi de devenir très

sainte comme vous êtes et faites-moi la grâce de chasser de mon esprit

les idées obscures. Je suis lâche et pécheresse: expulsez mes lâchetés

et mes péchés comme le vent du nord emporte la poussière dans la mer.

Lavez-moi blanchement de mes souillures, comme on lave des saletés dans

la rivière de Kamo.--Faites-moi la grâce de devenir la plus riche femme

du monde.--Je crois en votre lumière qui se répandra sur la terre et

l'éclaircira incessamment, pour mon bonheur. Faites-moi la grâce de

conserver la santé de ma famille,--et surtout la mienne, à moi, qui, ô

Ama-Térace-Omi-Kami, n'estime et n'adore que vous-même, etc., etc.»

Ensuite, viennent tous les empereurs, tous les Esprits et la liste

interminable des ancêtres.

De son fausset tremblant de vieille femme, madame Prune chante tout

cela, vite à perdre haleine, sans en rien omettre.

Et c'est bien étrange à entendre; à la fin, on ne dirait plus un chant

humain; c'est comme une série de formules magiques qui s'échapperaient,

se dévideraient d'un rouleau inépuisable, pour prendre leur vol dans

l'air. Par son étrangeté même et par sa persistance d'incantation, cela

arrive à produire, dans ma tête encore endormie, une sorte d'impression

religieuse.

Et chaque jour je m'éveille au bruit de cette litanie shintoïste qui

vibre au-dessous de moi dans la sonorité exquise des matins

d'été,--tandis que nos veilleuses s'éteignent devant le Bouddha

souriant, tandis que l'éternel soleil, à peine levé, envoie déjà, par

les petits trous de nos panneaux de bois, des rayons qui traversent

notre logis obscur, notre tendelet de gaze bleu-nuit, comme de longues

flèches d'or.

C'est à ce moment qu'il faut se lever; descendre quatre à quatre jusqu'à

la mer, par des sentiers d'herbes pleins de rosée,--et regagner mon

navire.

Hélas! Autrefois c'était le chant du muezzin qui me réveillait, les

matins sombres d'hiver, là-bas dans le grand Stamboul enseveli....

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XXVIII

Chrysanthème a apporté peu de bagage avec elle, sachant bien que notre

mariage ne durera pas.

Elle a placé ses robes et ses belles ceintures dans des petites niches

fermées qui se dissimulent contre une des murailles de notre appartement

(la muraille du nord, la seule des quatre qui ne soit pas démontable).

Les portes de ces niches sont des panneaux de papier blanc; les

étagères, les compartiments intérieurs, en bois finement menuisé, sont

disposés d'une manière trop cherchée, trop ingénieuse, qui éveille des

craintes de doubles fonds, de trucs pour jouer des farces. On dépose là

les objets sans confiance, avec le vague sentiment que ces armoires

pourraient bien, d'elles-mêmes, vous les escamoter.

Parmi les affaires de Chrysanthème, ce qui m'amuse à regarder, c'est la

boîte consacrée aux lettres et aux souvenirs: elle est en fer-blanc, de

fabrication anglaise, et porte sur son couvercle l'image coloriée d'une

usine des environs de Londres.--Naturellement c'est comme chose d'art

exotique, comme _bibelot_, que Chrysanthème la préfère à d'autres

mignonnes boîtes, en laque ou en marqueterie, qu'elle possède.

--On y trouve tout ce qu'il faut pour la correspondance d'une mousmé: de

l'encre de Chine; un pinceau; du papier de couleur grise, très mince,

taillé en longues bandes étroites; de bizarres enveloppes, où l'on

introduit ce papier (après l'avoir replié sur lui-même une trentaine de

fois), et qui sont ornées de paysages, de poissons, de crabes ou

d'oiseaux.

Sur des lettres anciennes, qui sont là, à elle adressées, je sais

reconnaître les deux caractères qui signifient son nom: «Kikou-San»

(Chrysanthème madame). Et quand je l'interroge, elle me répond en

japonais, avec un air de femme sérieuse:

--Mon cher, ce sont des lettres de mes amies.

Oh! ces amies de Chrysanthème, quels minois elles ont! Il y a leurs

portraits, dans cette même boîte; leurs photographies, collées sur des

_cartes de visite_ qui portent au dos le nom d'Uyeno, le bon faiseur de

Nagasaki: des petites personnes qui étaient faites pour figurer

gentiment dans des paysages d'éventail et qui se sont efforcées d'avoir

un bon maintien quand on leur a pris la nuque dans l'appuie-tête en leur

disant: «Ne bougeons plus.»

Cela m'amuserait bien de lire ces lettres d'amies,--et surtout les

réponses que leur fait ma mousmé....

XXIX

10 août.

Ce soir, grande pluie; nuit épaisse et noire. Vers dix heures, revenant

d'une de ces maisons de thé à la mode que nous fréquentons beaucoup,

nous arrivons, Yves, Chrysanthème et moi, à certain angle familier de la

grand'rue, à certain tournant où il faut quitter les lumières et le

bruit de la ville pour s'engager dans les escaliers noirs, les sentiers

à pic qui montent chez nous, à Diou-djen-dji.

Madame Chrysanthème(#18358) · 第 4 / 11 段