_Mousmé_ est un mot qui signifie jeune fille ou très jeune femme. C'est

un des plus jolis de la langue nipponne; il semble qu'il y ait, dans ce

mot, de la _moue_ (de la petite moue gentille et drôle comme elles en

font) et surtout de la _frimousse_ (de la frimousse chiffonnée comme est

la leur). Je l'emploierai souvent, n'en connaissant aucun en français

qui le vaille.

Un Watteau japonais a dû tracer le plan de cette _Donko-Tchaya_, qui est

d'une paysannerie un peu cherchée, mais charmante. Elle est à l'ombre,

sous la retombée d'une voûte de grands arbres très feuillus; tout à

côté, dans un lac en miniature, résident quelques crapauds auxquels elle

a emprunté son nom attrayant.--Crapauds heureux qui se promènent et

chantent sur les mousses les plus fines, au milieu des lots artificiels

les plus mignons ornés de gardénias en fleur. De temps à autre, l'un

d'eux nous fait part d'une réflexion qui lui vient: «Couac», avec une

voix de basse-taille beaucoup plus creuse que celle de nos crapauds

français.

Sous la tente de cette maison de thé, on est comme à un balcon avancé de

la montagne, surplombant de très haut la ville grisâtre et ses faubourgs

enfouis dans la verdure. Autour, au-dessus et au-dessous de nous,

partout accrochés, partout suspendus, des bouquets d'arbres, des bois

d'une grande fraîcheur, ayant les feuillages délicats et un peu

uniformes des régions tempérées. Puis nous apercevons, sous nos pieds,

la rade profonde, en raccourci et en biais, rétrécie en une effroyable

déchirure sombre au milieu de l'amas des grandes montagnes vertes; et au

fond, très bas, sur une eau qui semble noire et dormante, apparaissent,

bien petits et comme écrasés, les navires de guerre, les paquebots et

les jonques, pavoisés aujourd'hui à toutes leurs pointes. Sur le vert

foncé, qui est la nuance dominante des choses, se détachent éclatants

ces milliers de chiffons d'étamine qui sont des emblèmes de

nations,--tous dehors, tous déployés en l'honneur de la France

lointaine.

Le plus répandu dans cet ensemble multicolore est celui qui est blanc à

boule rouge: il représente cet _Empire du Soleil Levant_ où nous sommes.

A part trois ou quatre mousmés là-bas, qui s'exercent à tirer de l'arc,

il n'y a guère que nous aujourd'hui dans ce jardin, et la montagne

alentour est silencieuse.

Chrysanthème, ayant achevé sa cigarette et sa tasse de thé, désire se

refaire la main, elle aussi, à cet exercice de l'arc, encore en honneur

parmi les jeunes femmes.--Alors un vieux bonhomme, qui est le gardien du

tir, lui choisit ses meilleures flèches, emplumées de blanc et de

rouge,--et la voilà visant, très sérieuse. Le but est un cercle, tracé

au milieu d'un tableau où sont peintes en grisaille des chimères

effrayantes dans des nuages.

Elle est adroite, Chrysanthème, c'est certain, et nous l'admirons, comme

elle l'avait souhaité.

Yves, habile d'ordinaire à tous les jeux d'adresse, veut essayer à son

tour et réussit mal. C'est amusant alors de la voir, avec mille

mignardises et sourires, arranger, du bout de ses petits doigts à elle,

ces larges mains du matelot, les poser comme il convient sur l'arc et

sur la corde, pour lui enseigner la bonne manière.... Jamais ils ne

m'avaient paru si bien ensemble, Yves et ma poupée; ils le sont

tellement même, que je m'inquiéterais, si j'étais moins sûr de mon brave

frère, et si d'ailleurs cela ne m'était absolument égal.

Dans la tranquillité de ce jardin, dans le silence tiède de ces

montagnes, un grand bruit venu d'en bas nous fait tressaillir tout à

coup; un son unique, puissant, terrible, qui se prolonge en vibrations

de métal d'une longueur infinie.... Et cela recommence, encore plus

effroyable: _Boum!_ apporté par une bouffée de la brise qui se lève.

--_Nippon Kané!_ nous explique Chrysanthème.

Et elle reprend ses flèches, empennelées de vives couleurs. _Nippon

Kané_ (l'airain japonais), l'airain japonais qui résonne!--C'est la

cloche monstrueuse d'une bonzerie, située dans un faubourg au-dessous de

nous.--Eh bien! il est puissant, «l'airain japonais»! Après qu'il a fini

de tinter, quand on ne l'entend plus, il semble qu'il en reste un

frémissement dans les verdures suspendues, un tremblement interminable

dans l'air.

Je suis forcé de reconnaître que Chrysanthème est gentille, lançant ses

flèches, la taille cambrée en arrière pour mieux bander son arc; les

manches pagodes relevées jusqu'aux épaules, laissant nus les bras

gracieux qui ont le poli de l'ambre et qui en rappellent un peu la

couleur. On entend filer chaque flèche avec un bruissement d'aile

d'oiseau;--ensuite, un petit coup sec, et le but est touché, toujours....

La nuit venue et Chrysanthème remontée à Diou djen-dji, nous traversons,

Yves et moi, la _concession_ européenne, pour rentrer à bord et

reprendre la garde jusqu'à demain. Dans ce quartier cosmopolite exhalant

une odeur d'absinthe, tout est pavoisé et on tire des pétards en

l'honneur de la France. Des files de djins passent, traînant, de toute

la vitesse de leurs jambes nues, nos matelots de la _Triomphante_ qui

jouent de l'éventail et qui poussent des cris. On entend notre pauvre

«Marseillaise» partout; des marins anglais la chantent durement du

gosier, sur un mouvement traînant et funèbre comme leur «God Save». Dans

tous les bars américains, les pianos mécaniques la jouent aussi pour

attirer nos hommes, avec des variations et des ritournelles odieuses....

Ah! un dernier souvenir drôle, qui me revient de cette soirée-là. En

rentrant, nous nous étions fourvoyés tous deux dans une rue habitée par

une multitude de dames pas comme il faut. Je vois encore le grand Yves,

luttant contre une bande de toutes petites mousmés, hétaïres de douze ou

quinze ans, qui, comme taille, lui venaient à la ceinture, et le

tiraient par ses manches, voulant le mener à mal. En se dégageant de

leurs mains, il disait «Oh! par exemple!» au comble de l'étonnement et

de l'indignation, les voyant si jeunes, si menues, si bébés, et déjà si

effrontées.

XII

18 juillet.

Ils sont quatre à présent, quatre officiers de mon bord, mariés comme

moi et habitant, un peu moins haut, dans le même faubourg. C'est même

une aventure très commune. Cela s'est fait sans dangers, sans

difficultés, sans mystères, par l'entremise du même Kangourou.

Et naturellement nous recevons toutes ces dames.

D'abord, il y a madame Campanule, notre voisine qui rit toujours, mariée

au petit Charles N***. Puis madame Jonquille, qui rit encore plus que

Campanule et ressemble à un jeune oiseau; la plus mignonne de la bande,

celle-ci, mariée à X***, un blond septentrional qui l'adore: c'est le

couple amoureux et inséparable; les seuls qui vont pleurer peut-être

quand l'heure du départ viendra. Puis encore Sikou-San, avec le docteur

Y***. Et enfin l'aspirant Z***, avec la petite, la minuscule madame

Touki-San; haute comme une demi-botte, celle-ci; treize ans au plus, et

déjà femme, importante, pétulante, commère. Dans mon enfance, on me

menait quelquefois au théâtre des _Animaux savants_; il y avait là une

certaine madame de Pompadour, un grand premier rôle, qui était une

guenon empanachée et que je vois encore. Cette Touki-San me la rappelle.

Le soir, tout ce monde vient généralement nous chercher, pour une grande

promenade aux lanternes qui se fait maintenant en cortège. Ma femme, à

moi, plus sérieuse, plus triste, plus distinguée peut-être, appartenant,

je crois, à une classe un peu meilleure, s'essaie à jouer à la maîtresse

de maison quand ces amis arrivent. Et c'est comique de voir entrer tous

ces couples mal assortis, unis pour un, jour; les dames avec leurs

révérences articulées, tombant à quatre pattes, en trois temps, devant

Chrysanthème, la reine de céans.

On se met en route quand la bande est au complet; on s'en va, bras

dessus bras dessous, à la queue leu leu, portant toujours, au bout de

bâtonnets en bambou, des petites lanternes blanches ou rouges;--et c'est

gentil, paraît-il....

Il faut descendre par cette espèce de rue, ou plutôt de chemin en

dégringolade de chèvre, qui mène dans le vieux Nagasaki japonais,--avec

la perspective, hélas! qu'il faudra remonter tout cela cette nuit;

remonter toutes les marches, toutes les pentes où l'on glisse, toutes

les pierres où l'on trébuche, avant de rentrer chez soi, de se coucher

et de dormir.--On descend dans l'obscurité, sous des branches, sous des

feuillages, entre des jardins noirs, entre de vieilles maisonnettes

jetant peu de lumière sur la route; les lanternes ne sont pas de trop,

quand la lune est absente ou voilée.

Enfin on arrive en bas, et là brusquement, sans transition, on débouche

en plein Nagasaki, dans une rue longue et illuminée, encombrée de monde,

où passent à toutes jambes des djins qui crient, où brillent et

tremblent au vent des milliers de lanternes en papier. C'est le bruit et

le mouvement, tout à coup, après la paix de notre faubourg silencieux.

Ici, pour le décorum, il faut se séparer de nos femmes. Elles se

prennent par la main toutes les cinq, comme des petites filles à la

promenade. Et nous suivons par-derrière, avec des airs détachés. Ainsi

vues de dos, elles sont très mignonnes, les poupées, avec leurs chignons

si bien faits, leurs épingles d'écaille si coquettement mises. Elles

traînent, en faisant un vilain bruit de sabots, leurs hautes chaussures

de bois, et s'efforcent de marcher les bouts de pied tournés en dedans,

ce qui est une chose de mode et d'élégance. A toute minute on entend

leurs éclats de rire.

Oui, vues de dos, elles sont mignonnes; elles ont, comme toutes les

Japonaises, des petites nuques délicieuses. Et surtout elles sont

drôles, ainsi rangées en bataillon. En parlant d'elles, nous disons:

«Nos petits chiens savants», et le fait est qu'il y a beaucoup de cela

dans leur manière.

Il est pareil d'un bout à l'autre, ce grand Nagasaki où brûlent tant de

quinquets à pétrole, où papillotent tant de lanternes de couleur, où

passent tant de djins dératés. Toujours les mêmes rues étroites, bordées

des mêmes maisonnettes basses, en papier et en bois. Toujours les mêmes

boutiques, sans le moindre vitrage, ouvertes au vent; aussi simples,

aussi élémentaires quelle que soit la chose qui s'y fabrique ou s'y

brocante, qu'il s'agisse d'étaler de fines laques d'or, des potiches

merveilleuses, ou bien des vieilles marmites, des poissons secs, des

guenilles. Et tous les vendeurs, assis par terre, au milieu de leurs

bibelots précieux ou grossiers, jambes nues jusqu'à la ceinture,

montrant à peu près ce que l'on cache chez nous, mais se couvrant le

torse, pudiquement. Et toute sorte de petits métiers impayables exercés

à la vue du public, à l'aide de procédés primitifs, par des artisans à

l'air bonhomme.

Oh! les étalages étranges dans ces rues et les fantaisies surprenantes

dans ces bazars!

Jamais de chevaux, par la ville, jamais de voitures; rien que des gens à

pied, ou des gens traînés dans les petits chars comiques des

hommes-coureurs. Quelques Européens par-ci par-là, échappés des bateaux

de la rade;--quelques Japonais (encore peu nombreux heureusement)

s'essayant à porter jaquette; d'autres, se contentant d'ajouter à la

robe nationale un chapeau melon d'où s'échappent les longues mèches de

leurs cheveux plats. Partout de l'empressement, des affaires, des

marchandages, des bibelots,--des rires....

Dans les bazars, nos mousmés font chaque soir beaucoup d'achats; comme

aux enfants gâtés, tout leur fait envie, les jouets, les épingles, les

ceintures, les fleurs.--Et puis, l'une à l'autre, elles se présentent

des cadeaux, gentiment, avec des sourires de petites filles. Campanule,

par exemple, choisit pour Chrysanthème une lanterne ingénieusement

imaginée, dans laquelle des ombres chinoises, mises en mouvement par un

mécanisme invisible, dansent une ronde perpétuelle autour de la flamme.

Chrysanthème, en échange, donne à Campanule un éventail magique dont les

peintures représentent à volonté des papillons voltigeant sur des fleurs

de cerisier, ou des monstres d'outre-tombe se poursuivant parmi des

nuages noirs. Touki offre à Sikou un masque en carton représentant la

figure bouffie de Daï-Cok, dieu de la richesse; Sikou riposte par une

longue trompette de cristal, au moyen de laquelle on arrive à produire

une sorte de gloussement de dindon, tout à fait extraordinaire. Toujours

du bizarre à outrance, du saugrenu macabre; partout des choses à

surprise qui semblent être les conceptions incompréhensibles de

cervelles tournées à l'envers des nôtres....

Dans les maisons de thé en renom, où nous finissons nos soirées, les

petites servantes à présent nous saluent à l'arrivée avec un air de

connaissance respectueuse, comme une des bandes menant à Nagasaki la

grande vie. Là, ce sont des causeries à bâtons rompus dont le sens

souvent échappe, des quiproquos sans fin à mots étranges--dans des

jardinets éclairés aux lanternes, auprès de bassins à poissons rouges où

il y a des petits ponts, des petits îlots et des petites tours en ruine.

On nous sert du thé, des bonbons blancs ou roses au poivre, dont le goût

ne rappelle rien de connu, des boissons étranges à la neige et à la

glace, ayant goût de parfums ou de fleurs.

Pour raconter fidèlement ces soirées-là, il faudrait un langage plus

maniéré que le nôtre; il faudrait aussi un signe graphique inventé

exprès, que l'on mettrait au hasard parmi les mots, et qui indiquerait

au lecteur le moment de pousser un éclat de rire,--un peu forcé, mais

cependant frais et gracieux....

Et, la soirée finie, il s'agit de s'en retourner là-haut....

Oh! cette rue, ce chemin, qu'il faut remonter chaque nuit, sous le ciel

étoilé ou lourd d'orage, en traînant par la main sa mousmé qui s'endort,

pour aller regagner, à mi-montagne, sa maison juchée et son lit de

nattes....

XIII

Le plus fin de nous tous a été Louis de S.... Jadis ayant pratiqué le

Japon et s'y étant marié, il se contente aujourd'hui d'être l'ami de nos

femmes; il en est le _Komodachi taksan takaï, l'ami très haut_ (comme

elles disent à cause de sa taille, qui est excessive et manque un peu

d'ampleur). Parlant japonais mieux que nous, il est leur confident

intime; il trouble ou raccommode à volonté nos ménages et se divertit

beaucoup à nos dépens.

Cet _ami très haut_ de nos femmes a tout l'amusement que peuvent donner

ces petites créatures, sans aucun des soucis de la vie domestique. Avec

mon frère Yves et la petite Oyouki (fille de madame Prune, ma

propriétaire), il complète cet assemblage disparate que nous sommes.

XIV

M. Sucre et madame Prune*, mon propriétaire et sa femme, deux

impayables, échappés de paravent, habitent au-dessous de nous, au

rez-de-chaussée. Bien vieux l'un et l'autre pour avoir cette fille de

quinze ans, Oyouki, l'amie inséparable de Chrysanthème.

*_En japonais: Sato-San et Oumé-San._

Confits tous deux en dévotion shintoïste; toujours à genoux devant leur

autel familial; toujours occupés à dire aux Esprits leurs longues

oraisons, en claquant des mains de temps en temps pour rappeler autour

d'eux ces essences inattentives qui flottent dans les airs.--A leurs

moments perdus, cultivent, dans des petits pots de faïence peinturlurée,

des arbustes nains, des fleurs invraisemblables qui le soir sentent très

bon.

M. Sucre, silencieux, peu visiteur, desséché comme une momie dans sa

robe de coton bleu. Écrivant beaucoup (ses mémoires, je pense) avec un

pinceau tenu du bout des doigts, sur de longues bandes de papier de riz

légèrement teintées de grisâtre.

Madame Prune, empressée, obséquieuse, rapace, les sourcils

rigoureusement rasés, les dents soigneusement laquées de noir, ainsi

qu'il convient à une dame comme il faut. A toute heure, apparaissant à

quatre pattes à l'entrée de notre logis, pour nous offrir quelque

service.

Oyouki, faisant chez nous, dix fois par jour, des entrées intempestives

(quand on dort, quand on s'habille), arrivant comme une bouffée de

jeunesse mignarde et de gaîté drôle, comme un vivant éclat de rire.

Toute ronde de taille, toute ronde de figure. Moitié bébé, moitié jeune

fille. Et de si bonne amitié, à propos d'un rien vous embrassant à

pleine bouche, avec ses grosses lèvres ballantes qui mouillent un peu,

mais qui sont bien fraîches, bien rouges....

XV

Dans notre logis toute la nuit ouvert, les lampes qui brûlent devant le

Bouddha doré nous procurent la compagnie de toutes les bêtes des jardins

d'alentour. Les phalènes, les moustiques, les cigales et d'autres

insectes extraordinaires dont je ne sais pas les noms,--tout ce monde

est chez nous.

Et c'est drôle, quand se présente quelque sauterelle imprévue, quelque

scarabée sans gêne et sans excuse, courant sur nos nattes blanches, de

voir de quelle manière Chrysanthème les signale à mon indignation,--en

me les montrant du doigt, sans dire autre chose que: «Hou!» la tête

baissée, avec une moue particulière et un regard scandalisé. Il y a un

éventail exprès, qui sert à les pousser dehors.

XVI

Ici, je suis forcé de reconnaître que, pour qui lit mon histoire, elle

doit traîner beaucoup....

A défaut d'intrigue et de choses tragiques, je voudrais au moins savoir

y mettre un peu de la bonne odeur des jardins qui m'entourent, un peu de

la chaleur douce de ce soleil, un peu de l'ombre de ces jolis arbres. A

défaut d'amour, y mettre quelque chose de la tranquillité reposante de

ce faubourg lointain. Y mettre aussi le son de la guitare de

Chrysanthème, auquel je commence à trouver quelque charme, faute de

mieux, dans le silence de ces belles soirées d'été....

Tout ce temps de pleine lune de juillet qui vient de passer a été

lumineux, calme, splendide. Oh! les belles nuits claires, les belles

lueurs roses sous cette lune merveilleuse, les belles ombres bleues,

dans les fouillis épais de ces arbres.... Et, du haut de notre véranda,

comme cette ville était jolie à regarder dormir!...

Mon Dieu, cette petite Chrysanthème, je ne la déteste pas, en

somme.--D'ailleurs, quand il n'y a, de part ou d'autre, ni dégoût

physique ni haine, l'habitude finit par créer une espèce de lien malgré

tout....

XVII

Toujours ce bruit de cigales, strident, immense, éternel, qui sort nuit

et jour de ces campagnes japonaises. Il est partout et sans cesse, à

n'importe quelle heure brûlante de la journée, à n'importe quelle heure

fraîche de la nuit. Au milieu de la rade, dès notre arrivée, nous

l'avions entendu qui nous venait à la fois des deux rives, des deux

murailles de vertes montagnes. Il est obsédant, infatigable; il est

comme la manifestation, le bruit même de la vie spéciale à cette région

de la terre. Il est la voix de l'été dans ces îles; il est un chant de

fête inconscient, toujours égal à lui-même, et ayant constamment l'air

de s'enfler, de s'élever, dans une plus grande exaltation du bonheur de

vivre.

Il est, pour moi, le bruit caractéristique de ce pays,--avec le cri de

cette espèce de gerfaut qui, lui aussi, avait salué notre entrée au

Japon. Au-dessus des vallées et des baies profondes, ces oiseaux

planent, en poussant de temps à autre leurs trois: «Han! han! han!» d'un

timbre triste, comme au comble de l'étonnement pénible, de la

douleur.--Et les montagnes répètent leur cri.

XVIII

Ils sont devenus si amis que cela m'amuse, Yves, Chrysanthème et la

petite Oyouki; je crois même que, dans mon ménage, leur intimité est ce

qui m'amuse le plus. C'est qu'ils font un contraste d'où résultent des

situations imprévues et des choses impayables. Lui, apportant sa

désinvolture de matelot et son accent de Bretagne dans cette frêle

maisonnette de papier, à côté de ces mousmés aux manières précieuses;

grand garçon large, à voix brève et grave, entre deux toutes petites à

voix d'oiseau qui le mènent à leur gré, le font manger avec des

baguettes; lui apprennent le «pigeon vole» japonais,--et le

trichent,--et se disputent,--et se pâment de rire.

Il est certain qu'ils se plaisent beaucoup, Chrysanthème et lui. Mais

j'ai confiance toujours, et je ne me figure pas que cette petite épousée

de hasard puisse jamais amener un trouble un peu sérieux entre ce

«frère» et moi.

XIX

Ma famille japonaise, très nombreuse et se produisant beaucoup;--un

grand élément de distraction pour les officiers du bord qui me visitent

là-haut, surtout pour le _komadachi taksan takaï (l'ami d'une extrême

hauteur)_.

Une belle-mère charmante, tout à fait femme du monde; des petites

belles-soeurs, des petites cousines, et des tantes jeunes encore.

J'ai même, au second degré, un cousin pauvre qui est djin.--On hésitait

à m'en faire l'aveu, de ce dernier; mais voici que, pendant la

présentation, nous avons échangé un sourire de connaissance: c'était

415!

Sur ce pauvre 415, mes amis, à bord, font des gorges chaudes,--un

surtout qui moins que personne aurait le droit de parler, le petit

Charles N***, dont la belle-mère a été quelque chose comme concierge, ou

peu s'en faut, à la porte d'une pagode.

Moi, qui fais grand cas de l'agilité et de la force, j'apprécie au

contraire ce parent-là.

Ses jambes, du reste, sont les meilleures de Nagasaki, et, chaque fois

que j'ai quelque course pressée à faire, je prie madame Prune d'envoyer

en bas, à la station des djins, retenir mon cousin.

XX

J'arrivais à Diou-djen-dji à l'improviste, aujourd'hui, par un midi

brûlant. Au pied de notre escalier traînaient les socques de bois de

Chrysanthème et ses sandales de cuir verni.

Chez nous, en haut, tout était ouvert, avec des stores en bambou

abaissés du côté du soleil; à travers leur tissu clair entraient l'air

chaud et la lumière d'or. Cette fois, c'étaient des lotus que

Chrysanthème avait mis dans nos vases de bronze, et mes yeux tombèrent,

dès l'entrée, sur ces grands calices roses.

Elle dormait, elle, étendue par terre, suivant l'habitude de son sommeil

de sieste.

...Quelle forme à part ils ont toujours, ces bouquets arrangés par

Chrysanthème: quelque chose de difficile à définir, une sveltesse

japonaise, une grâce apprêtée que nous ne saurions pas leur donner.

...Elle dormait à plat ventre sur les nattes, sa haute coiffure et ses

épingles d'écaille faisant une saillie sur l'ensemble de son corps

couché. La petite traîne de sa tunique prolongeait en queue sa personne

délicate. Ses bras étaient étendus en croix, ses manches déployées comme

des ailes--et sa longue guitare gisait à son côté.

Elle avait un air de fée morte. Ou bien encore elle ressemblait à

quelque grande libellule bleue qui se serait abattue là et qu'on y

aurait clouée.

Madame Prune, qui était montée derrière moi, toujours empressée,

officieuse, manifesta par gestes des sentiments indignés, en voyant

cette réception insouciante de Chrysanthème à son seigneur et

maître,--et s'avança pour la réveiller.

--Gardez-vous-en bien, bonne madame Prune! Si vous saviez comme elle me

plaît mieux ainsi!

J'avais laissé mes chaussures en bas, suivant l'usage, à côté des petits

socques et des petites sandales; et j'entrai sur la pointe du pied, tout

doucement, pour aller m'asseoir sous la véranda.

Quel dommage que cette petite Chrysanthème ne puisse pas toujours

dormir: elle est très décorative, présentée de cette manière,--et puis,

au moins, elle ne m'ennuie pas.--Peut-être, qui sait? si j'avais le

moyen de mieux comprendre ce qui se passe dans sa tête et dans son

coeur.... Mais, c'est curieux, depuis que j'habite avec elle, au lieu de

pousser plus loin l'étude de cette langue japonaise, je l'ai négligée,

tant j'ai senti l'impossibilité de m'y intéresser jamais....

Assis sous ma véranda, je regardai à mes pieds les temples et les

cimetières, et les bois, et les vertes montagnes, tout Nagasaki baigné

de soleil. Les cigales faisaient leur bruit le plus strident, qui

tremblait comme une fièvre de l'air. Tout cela était calme, lumineux et

chaud....

Eh bien, pourtant, pas assez, à mon gré! Qu'y a-t-il donc de changé sur

terre? Les midis brûlants d'été, ceux que je retrouve dans mes souvenirs

lointains, avaient-encore plus d'éclat, encore plus de soleil; le Baal

autrefois me semblait plus puissant, et plus terrible. On dirait que

tout ceci n'est qu'une copie pâle de ce que j'ai connu dans mes

premières années, une copie à laquelle quelque chose manque. Et

tristement je me demande à moi-même: la splendeur des étés, est-ce que

vraiment ce n'est que cela,--_n'était-ce_ que cela? ou bien y a-t-il une

erreur de mes yeux et, avec le temps, verrai-je ces choses pâlir

encore?...

Madame Chrysanthème(#18358) · 第 3 / 11 段