un des plus jolis de la langue nipponne; il semble qu'il y ait, dans ce
mot, de la _moue_ (de la petite moue gentille et drôle comme elles en
font) et surtout de la _frimousse_ (de la frimousse chiffonnée comme est
la leur). Je l'emploierai souvent, n'en connaissant aucun en français
qui le vaille.
Un Watteau japonais a dû tracer le plan de cette _Donko-Tchaya_, qui est
d'une paysannerie un peu cherchée, mais charmante. Elle est à l'ombre,
sous la retombée d'une voûte de grands arbres très feuillus; tout à
côté, dans un lac en miniature, résident quelques crapauds auxquels elle
a emprunté son nom attrayant.--Crapauds heureux qui se promènent et
chantent sur les mousses les plus fines, au milieu des lots artificiels
les plus mignons ornés de gardénias en fleur. De temps à autre, l'un
d'eux nous fait part d'une réflexion qui lui vient: «Couac», avec une
voix de basse-taille beaucoup plus creuse que celle de nos crapauds
français.
Sous la tente de cette maison de thé, on est comme à un balcon avancé de
la montagne, surplombant de très haut la ville grisâtre et ses faubourgs
enfouis dans la verdure. Autour, au-dessus et au-dessous de nous,
partout accrochés, partout suspendus, des bouquets d'arbres, des bois
d'une grande fraîcheur, ayant les feuillages délicats et un peu
uniformes des régions tempérées. Puis nous apercevons, sous nos pieds,
la rade profonde, en raccourci et en biais, rétrécie en une effroyable
déchirure sombre au milieu de l'amas des grandes montagnes vertes; et au
fond, très bas, sur une eau qui semble noire et dormante, apparaissent,
bien petits et comme écrasés, les navires de guerre, les paquebots et
les jonques, pavoisés aujourd'hui à toutes leurs pointes. Sur le vert
foncé, qui est la nuance dominante des choses, se détachent éclatants
ces milliers de chiffons d'étamine qui sont des emblèmes de
nations,--tous dehors, tous déployés en l'honneur de la France
lointaine.
Le plus répandu dans cet ensemble multicolore est celui qui est blanc à
boule rouge: il représente cet _Empire du Soleil Levant_ où nous sommes.
A part trois ou quatre mousmés là-bas, qui s'exercent à tirer de l'arc,
il n'y a guère que nous aujourd'hui dans ce jardin, et la montagne
alentour est silencieuse.
Chrysanthème, ayant achevé sa cigarette et sa tasse de thé, désire se
refaire la main, elle aussi, à cet exercice de l'arc, encore en honneur
parmi les jeunes femmes.--Alors un vieux bonhomme, qui est le gardien du
tir, lui choisit ses meilleures flèches, emplumées de blanc et de
rouge,--et la voilà visant, très sérieuse. Le but est un cercle, tracé
au milieu d'un tableau où sont peintes en grisaille des chimères
effrayantes dans des nuages.
Elle est adroite, Chrysanthème, c'est certain, et nous l'admirons, comme
elle l'avait souhaité.
Yves, habile d'ordinaire à tous les jeux d'adresse, veut essayer à son
tour et réussit mal. C'est amusant alors de la voir, avec mille
mignardises et sourires, arranger, du bout de ses petits doigts à elle,
ces larges mains du matelot, les poser comme il convient sur l'arc et
sur la corde, pour lui enseigner la bonne manière.... Jamais ils ne
m'avaient paru si bien ensemble, Yves et ma poupée; ils le sont
tellement même, que je m'inquiéterais, si j'étais moins sûr de mon brave
frère, et si d'ailleurs cela ne m'était absolument égal.
Dans la tranquillité de ce jardin, dans le silence tiède de ces
montagnes, un grand bruit venu d'en bas nous fait tressaillir tout à
coup; un son unique, puissant, terrible, qui se prolonge en vibrations
de métal d'une longueur infinie.... Et cela recommence, encore plus
effroyable: _Boum!_ apporté par une bouffée de la brise qui se lève.
--_Nippon Kané!_ nous explique Chrysanthème.
Et elle reprend ses flèches, empennelées de vives couleurs. _Nippon
Kané_ (l'airain japonais), l'airain japonais qui résonne!--C'est la
cloche monstrueuse d'une bonzerie, située dans un faubourg au-dessous de
nous.--Eh bien! il est puissant, «l'airain japonais»! Après qu'il a fini
de tinter, quand on ne l'entend plus, il semble qu'il en reste un
frémissement dans les verdures suspendues, un tremblement interminable
dans l'air.
Je suis forcé de reconnaître que Chrysanthème est gentille, lançant ses
flèches, la taille cambrée en arrière pour mieux bander son arc; les
manches pagodes relevées jusqu'aux épaules, laissant nus les bras
gracieux qui ont le poli de l'ambre et qui en rappellent un peu la
couleur. On entend filer chaque flèche avec un bruissement d'aile
d'oiseau;--ensuite, un petit coup sec, et le but est touché, toujours....
La nuit venue et Chrysanthème remontée à Diou djen-dji, nous traversons,
Yves et moi, la _concession_ européenne, pour rentrer à bord et
reprendre la garde jusqu'à demain. Dans ce quartier cosmopolite exhalant
une odeur d'absinthe, tout est pavoisé et on tire des pétards en
l'honneur de la France. Des files de djins passent, traînant, de toute
la vitesse de leurs jambes nues, nos matelots de la _Triomphante_ qui
jouent de l'éventail et qui poussent des cris. On entend notre pauvre
«Marseillaise» partout; des marins anglais la chantent durement du
gosier, sur un mouvement traînant et funèbre comme leur «God Save». Dans
tous les bars américains, les pianos mécaniques la jouent aussi pour
attirer nos hommes, avec des variations et des ritournelles odieuses....
Ah! un dernier souvenir drôle, qui me revient de cette soirée-là. En
rentrant, nous nous étions fourvoyés tous deux dans une rue habitée par
une multitude de dames pas comme il faut. Je vois encore le grand Yves,
luttant contre une bande de toutes petites mousmés, hétaïres de douze ou
quinze ans, qui, comme taille, lui venaient à la ceinture, et le
tiraient par ses manches, voulant le mener à mal. En se dégageant de
leurs mains, il disait «Oh! par exemple!» au comble de l'étonnement et
de l'indignation, les voyant si jeunes, si menues, si bébés, et déjà si
effrontées.
XII
18 juillet.
Ils sont quatre à présent, quatre officiers de mon bord, mariés comme
moi et habitant, un peu moins haut, dans le même faubourg. C'est même
une aventure très commune. Cela s'est fait sans dangers, sans
difficultés, sans mystères, par l'entremise du même Kangourou.
Et naturellement nous recevons toutes ces dames.
D'abord, il y a madame Campanule, notre voisine qui rit toujours, mariée
au petit Charles N***. Puis madame Jonquille, qui rit encore plus que
Campanule et ressemble à un jeune oiseau; la plus mignonne de la bande,
celle-ci, mariée à X***, un blond septentrional qui l'adore: c'est le
couple amoureux et inséparable; les seuls qui vont pleurer peut-être
quand l'heure du départ viendra. Puis encore Sikou-San, avec le docteur
Y***. Et enfin l'aspirant Z***, avec la petite, la minuscule madame
Touki-San; haute comme une demi-botte, celle-ci; treize ans au plus, et
déjà femme, importante, pétulante, commère. Dans mon enfance, on me
menait quelquefois au théâtre des _Animaux savants_; il y avait là une
certaine madame de Pompadour, un grand premier rôle, qui était une
guenon empanachée et que je vois encore. Cette Touki-San me la rappelle.
Le soir, tout ce monde vient généralement nous chercher, pour une grande
promenade aux lanternes qui se fait maintenant en cortège. Ma femme, à
moi, plus sérieuse, plus triste, plus distinguée peut-être, appartenant,
je crois, à une classe un peu meilleure, s'essaie à jouer à la maîtresse
de maison quand ces amis arrivent. Et c'est comique de voir entrer tous
ces couples mal assortis, unis pour un, jour; les dames avec leurs
révérences articulées, tombant à quatre pattes, en trois temps, devant
Chrysanthème, la reine de céans.
On se met en route quand la bande est au complet; on s'en va, bras
dessus bras dessous, à la queue leu leu, portant toujours, au bout de
bâtonnets en bambou, des petites lanternes blanches ou rouges;--et c'est
gentil, paraît-il....
Il faut descendre par cette espèce de rue, ou plutôt de chemin en
dégringolade de chèvre, qui mène dans le vieux Nagasaki japonais,--avec
la perspective, hélas! qu'il faudra remonter tout cela cette nuit;
remonter toutes les marches, toutes les pentes où l'on glisse, toutes
les pierres où l'on trébuche, avant de rentrer chez soi, de se coucher
et de dormir.--On descend dans l'obscurité, sous des branches, sous des
feuillages, entre des jardins noirs, entre de vieilles maisonnettes
jetant peu de lumière sur la route; les lanternes ne sont pas de trop,
quand la lune est absente ou voilée.
Enfin on arrive en bas, et là brusquement, sans transition, on débouche
en plein Nagasaki, dans une rue longue et illuminée, encombrée de monde,
où passent à toutes jambes des djins qui crient, où brillent et
tremblent au vent des milliers de lanternes en papier. C'est le bruit et
le mouvement, tout à coup, après la paix de notre faubourg silencieux.
Ici, pour le décorum, il faut se séparer de nos femmes. Elles se
prennent par la main toutes les cinq, comme des petites filles à la
promenade. Et nous suivons par-derrière, avec des airs détachés. Ainsi
vues de dos, elles sont très mignonnes, les poupées, avec leurs chignons
si bien faits, leurs épingles d'écaille si coquettement mises. Elles
traînent, en faisant un vilain bruit de sabots, leurs hautes chaussures
de bois, et s'efforcent de marcher les bouts de pied tournés en dedans,
ce qui est une chose de mode et d'élégance. A toute minute on entend
leurs éclats de rire.
Oui, vues de dos, elles sont mignonnes; elles ont, comme toutes les
Japonaises, des petites nuques délicieuses. Et surtout elles sont
drôles, ainsi rangées en bataillon. En parlant d'elles, nous disons:
«Nos petits chiens savants», et le fait est qu'il y a beaucoup de cela
dans leur manière.
Il est pareil d'un bout à l'autre, ce grand Nagasaki où brûlent tant de
quinquets à pétrole, où papillotent tant de lanternes de couleur, où
passent tant de djins dératés. Toujours les mêmes rues étroites, bordées
des mêmes maisonnettes basses, en papier et en bois. Toujours les mêmes
boutiques, sans le moindre vitrage, ouvertes au vent; aussi simples,
aussi élémentaires quelle que soit la chose qui s'y fabrique ou s'y
brocante, qu'il s'agisse d'étaler de fines laques d'or, des potiches
merveilleuses, ou bien des vieilles marmites, des poissons secs, des
guenilles. Et tous les vendeurs, assis par terre, au milieu de leurs
bibelots précieux ou grossiers, jambes nues jusqu'à la ceinture,
montrant à peu près ce que l'on cache chez nous, mais se couvrant le
torse, pudiquement. Et toute sorte de petits métiers impayables exercés
à la vue du public, à l'aide de procédés primitifs, par des artisans à
l'air bonhomme.
Oh! les étalages étranges dans ces rues et les fantaisies surprenantes
dans ces bazars!
Jamais de chevaux, par la ville, jamais de voitures; rien que des gens à
pied, ou des gens traînés dans les petits chars comiques des
hommes-coureurs. Quelques Européens par-ci par-là, échappés des bateaux
de la rade;--quelques Japonais (encore peu nombreux heureusement)
s'essayant à porter jaquette; d'autres, se contentant d'ajouter à la
robe nationale un chapeau melon d'où s'échappent les longues mèches de
leurs cheveux plats. Partout de l'empressement, des affaires, des
marchandages, des bibelots,--des rires....
Dans les bazars, nos mousmés font chaque soir beaucoup d'achats; comme
aux enfants gâtés, tout leur fait envie, les jouets, les épingles, les
ceintures, les fleurs.--Et puis, l'une à l'autre, elles se présentent
des cadeaux, gentiment, avec des sourires de petites filles. Campanule,
par exemple, choisit pour Chrysanthème une lanterne ingénieusement
imaginée, dans laquelle des ombres chinoises, mises en mouvement par un
mécanisme invisible, dansent une ronde perpétuelle autour de la flamme.
Chrysanthème, en échange, donne à Campanule un éventail magique dont les
peintures représentent à volonté des papillons voltigeant sur des fleurs
de cerisier, ou des monstres d'outre-tombe se poursuivant parmi des
nuages noirs. Touki offre à Sikou un masque en carton représentant la
figure bouffie de Daï-Cok, dieu de la richesse; Sikou riposte par une
longue trompette de cristal, au moyen de laquelle on arrive à produire
une sorte de gloussement de dindon, tout à fait extraordinaire. Toujours
du bizarre à outrance, du saugrenu macabre; partout des choses à
surprise qui semblent être les conceptions incompréhensibles de
cervelles tournées à l'envers des nôtres....
Dans les maisons de thé en renom, où nous finissons nos soirées, les
petites servantes à présent nous saluent à l'arrivée avec un air de
connaissance respectueuse, comme une des bandes menant à Nagasaki la
grande vie. Là, ce sont des causeries à bâtons rompus dont le sens
souvent échappe, des quiproquos sans fin à mots étranges--dans des
jardinets éclairés aux lanternes, auprès de bassins à poissons rouges où
il y a des petits ponts, des petits îlots et des petites tours en ruine.
On nous sert du thé, des bonbons blancs ou roses au poivre, dont le goût
ne rappelle rien de connu, des boissons étranges à la neige et à la
glace, ayant goût de parfums ou de fleurs.
Pour raconter fidèlement ces soirées-là, il faudrait un langage plus
maniéré que le nôtre; il faudrait aussi un signe graphique inventé
exprès, que l'on mettrait au hasard parmi les mots, et qui indiquerait
au lecteur le moment de pousser un éclat de rire,--un peu forcé, mais
cependant frais et gracieux....
Et, la soirée finie, il s'agit de s'en retourner là-haut....
Oh! cette rue, ce chemin, qu'il faut remonter chaque nuit, sous le ciel
étoilé ou lourd d'orage, en traînant par la main sa mousmé qui s'endort,
pour aller regagner, à mi-montagne, sa maison juchée et son lit de
nattes....
XIII
Le plus fin de nous tous a été Louis de S.... Jadis ayant pratiqué le
Japon et s'y étant marié, il se contente aujourd'hui d'être l'ami de nos
femmes; il en est le _Komodachi taksan takaï, l'ami très haut_ (comme
elles disent à cause de sa taille, qui est excessive et manque un peu
d'ampleur). Parlant japonais mieux que nous, il est leur confident
intime; il trouble ou raccommode à volonté nos ménages et se divertit
beaucoup à nos dépens.
Cet _ami très haut_ de nos femmes a tout l'amusement que peuvent donner
ces petites créatures, sans aucun des soucis de la vie domestique. Avec
mon frère Yves et la petite Oyouki (fille de madame Prune, ma
propriétaire), il complète cet assemblage disparate que nous sommes.
XIV
M. Sucre et madame Prune*, mon propriétaire et sa femme, deux
impayables, échappés de paravent, habitent au-dessous de nous, au
rez-de-chaussée. Bien vieux l'un et l'autre pour avoir cette fille de
quinze ans, Oyouki, l'amie inséparable de Chrysanthème.
*_En japonais: Sato-San et Oumé-San._
Confits tous deux en dévotion shintoïste; toujours à genoux devant leur
autel familial; toujours occupés à dire aux Esprits leurs longues
oraisons, en claquant des mains de temps en temps pour rappeler autour
d'eux ces essences inattentives qui flottent dans les airs.--A leurs
moments perdus, cultivent, dans des petits pots de faïence peinturlurée,
des arbustes nains, des fleurs invraisemblables qui le soir sentent très
bon.
M. Sucre, silencieux, peu visiteur, desséché comme une momie dans sa
robe de coton bleu. Écrivant beaucoup (ses mémoires, je pense) avec un
pinceau tenu du bout des doigts, sur de longues bandes de papier de riz
légèrement teintées de grisâtre.
Madame Prune, empressée, obséquieuse, rapace, les sourcils
rigoureusement rasés, les dents soigneusement laquées de noir, ainsi
qu'il convient à une dame comme il faut. A toute heure, apparaissant à
quatre pattes à l'entrée de notre logis, pour nous offrir quelque
service.
Oyouki, faisant chez nous, dix fois par jour, des entrées intempestives
(quand on dort, quand on s'habille), arrivant comme une bouffée de
jeunesse mignarde et de gaîté drôle, comme un vivant éclat de rire.
Toute ronde de taille, toute ronde de figure. Moitié bébé, moitié jeune
fille. Et de si bonne amitié, à propos d'un rien vous embrassant à
pleine bouche, avec ses grosses lèvres ballantes qui mouillent un peu,
mais qui sont bien fraîches, bien rouges....
XV
Dans notre logis toute la nuit ouvert, les lampes qui brûlent devant le
Bouddha doré nous procurent la compagnie de toutes les bêtes des jardins
d'alentour. Les phalènes, les moustiques, les cigales et d'autres
insectes extraordinaires dont je ne sais pas les noms,--tout ce monde
est chez nous.
Et c'est drôle, quand se présente quelque sauterelle imprévue, quelque
scarabée sans gêne et sans excuse, courant sur nos nattes blanches, de
voir de quelle manière Chrysanthème les signale à mon indignation,--en
me les montrant du doigt, sans dire autre chose que: «Hou!» la tête
baissée, avec une moue particulière et un regard scandalisé. Il y a un
éventail exprès, qui sert à les pousser dehors.
XVI
Ici, je suis forcé de reconnaître que, pour qui lit mon histoire, elle
doit traîner beaucoup....
A défaut d'intrigue et de choses tragiques, je voudrais au moins savoir
y mettre un peu de la bonne odeur des jardins qui m'entourent, un peu de
la chaleur douce de ce soleil, un peu de l'ombre de ces jolis arbres. A
défaut d'amour, y mettre quelque chose de la tranquillité reposante de
ce faubourg lointain. Y mettre aussi le son de la guitare de
Chrysanthème, auquel je commence à trouver quelque charme, faute de
mieux, dans le silence de ces belles soirées d'été....
Tout ce temps de pleine lune de juillet qui vient de passer a été
lumineux, calme, splendide. Oh! les belles nuits claires, les belles
lueurs roses sous cette lune merveilleuse, les belles ombres bleues,
dans les fouillis épais de ces arbres.... Et, du haut de notre véranda,
comme cette ville était jolie à regarder dormir!...
Mon Dieu, cette petite Chrysanthème, je ne la déteste pas, en
somme.--D'ailleurs, quand il n'y a, de part ou d'autre, ni dégoût
physique ni haine, l'habitude finit par créer une espèce de lien malgré
tout....
XVII
Toujours ce bruit de cigales, strident, immense, éternel, qui sort nuit
et jour de ces campagnes japonaises. Il est partout et sans cesse, à
n'importe quelle heure brûlante de la journée, à n'importe quelle heure
fraîche de la nuit. Au milieu de la rade, dès notre arrivée, nous
l'avions entendu qui nous venait à la fois des deux rives, des deux
murailles de vertes montagnes. Il est obsédant, infatigable; il est
comme la manifestation, le bruit même de la vie spéciale à cette région
de la terre. Il est la voix de l'été dans ces îles; il est un chant de
fête inconscient, toujours égal à lui-même, et ayant constamment l'air
de s'enfler, de s'élever, dans une plus grande exaltation du bonheur de
vivre.
Il est, pour moi, le bruit caractéristique de ce pays,--avec le cri de
cette espèce de gerfaut qui, lui aussi, avait salué notre entrée au
Japon. Au-dessus des vallées et des baies profondes, ces oiseaux
planent, en poussant de temps à autre leurs trois: «Han! han! han!» d'un
timbre triste, comme au comble de l'étonnement pénible, de la
douleur.--Et les montagnes répètent leur cri.
XVIII
Ils sont devenus si amis que cela m'amuse, Yves, Chrysanthème et la
petite Oyouki; je crois même que, dans mon ménage, leur intimité est ce
qui m'amuse le plus. C'est qu'ils font un contraste d'où résultent des
situations imprévues et des choses impayables. Lui, apportant sa
désinvolture de matelot et son accent de Bretagne dans cette frêle
maisonnette de papier, à côté de ces mousmés aux manières précieuses;
grand garçon large, à voix brève et grave, entre deux toutes petites à
voix d'oiseau qui le mènent à leur gré, le font manger avec des
baguettes; lui apprennent le «pigeon vole» japonais,--et le
trichent,--et se disputent,--et se pâment de rire.
Il est certain qu'ils se plaisent beaucoup, Chrysanthème et lui. Mais
j'ai confiance toujours, et je ne me figure pas que cette petite épousée
de hasard puisse jamais amener un trouble un peu sérieux entre ce
«frère» et moi.
XIX
Ma famille japonaise, très nombreuse et se produisant beaucoup;--un
grand élément de distraction pour les officiers du bord qui me visitent
là-haut, surtout pour le _komadachi taksan takaï (l'ami d'une extrême
hauteur)_.
Une belle-mère charmante, tout à fait femme du monde; des petites
belles-soeurs, des petites cousines, et des tantes jeunes encore.
J'ai même, au second degré, un cousin pauvre qui est djin.--On hésitait
à m'en faire l'aveu, de ce dernier; mais voici que, pendant la
présentation, nous avons échangé un sourire de connaissance: c'était
415!
Sur ce pauvre 415, mes amis, à bord, font des gorges chaudes,--un
surtout qui moins que personne aurait le droit de parler, le petit
Charles N***, dont la belle-mère a été quelque chose comme concierge, ou
peu s'en faut, à la porte d'une pagode.
Moi, qui fais grand cas de l'agilité et de la force, j'apprécie au
contraire ce parent-là.
Ses jambes, du reste, sont les meilleures de Nagasaki, et, chaque fois
que j'ai quelque course pressée à faire, je prie madame Prune d'envoyer
en bas, à la station des djins, retenir mon cousin.
XX
J'arrivais à Diou-djen-dji à l'improviste, aujourd'hui, par un midi
brûlant. Au pied de notre escalier traînaient les socques de bois de
Chrysanthème et ses sandales de cuir verni.
Chez nous, en haut, tout était ouvert, avec des stores en bambou
abaissés du côté du soleil; à travers leur tissu clair entraient l'air
chaud et la lumière d'or. Cette fois, c'étaient des lotus que
Chrysanthème avait mis dans nos vases de bronze, et mes yeux tombèrent,
dès l'entrée, sur ces grands calices roses.
Elle dormait, elle, étendue par terre, suivant l'habitude de son sommeil
de sieste.
...Quelle forme à part ils ont toujours, ces bouquets arrangés par
Chrysanthème: quelque chose de difficile à définir, une sveltesse
japonaise, une grâce apprêtée que nous ne saurions pas leur donner.
...Elle dormait à plat ventre sur les nattes, sa haute coiffure et ses
épingles d'écaille faisant une saillie sur l'ensemble de son corps
couché. La petite traîne de sa tunique prolongeait en queue sa personne
délicate. Ses bras étaient étendus en croix, ses manches déployées comme
des ailes--et sa longue guitare gisait à son côté.
Elle avait un air de fée morte. Ou bien encore elle ressemblait à
quelque grande libellule bleue qui se serait abattue là et qu'on y
aurait clouée.
Madame Prune, qui était montée derrière moi, toujours empressée,
officieuse, manifesta par gestes des sentiments indignés, en voyant
cette réception insouciante de Chrysanthème à son seigneur et
maître,--et s'avança pour la réveiller.
--Gardez-vous-en bien, bonne madame Prune! Si vous saviez comme elle me
plaît mieux ainsi!
J'avais laissé mes chaussures en bas, suivant l'usage, à côté des petits
socques et des petites sandales; et j'entrai sur la pointe du pied, tout
doucement, pour aller m'asseoir sous la véranda.
Quel dommage que cette petite Chrysanthème ne puisse pas toujours
dormir: elle est très décorative, présentée de cette manière,--et puis,
au moins, elle ne m'ennuie pas.--Peut-être, qui sait? si j'avais le
moyen de mieux comprendre ce qui se passe dans sa tête et dans son
coeur.... Mais, c'est curieux, depuis que j'habite avec elle, au lieu de
pousser plus loin l'étude de cette langue japonaise, je l'ai négligée,
tant j'ai senti l'impossibilité de m'y intéresser jamais....
Assis sous ma véranda, je regardai à mes pieds les temples et les
cimetières, et les bois, et les vertes montagnes, tout Nagasaki baigné
de soleil. Les cigales faisaient leur bruit le plus strident, qui
tremblait comme une fièvre de l'air. Tout cela était calme, lumineux et
chaud....
Eh bien, pourtant, pas assez, à mon gré! Qu'y a-t-il donc de changé sur
terre? Les midis brûlants d'été, ceux que je retrouve dans mes souvenirs
lointains, avaient-encore plus d'éclat, encore plus de soleil; le Baal
autrefois me semblait plus puissant, et plus terrible. On dirait que
tout ceci n'est qu'une copie pâle de ce que j'ai connu dans mes
premières années, une copie à laquelle quelque chose manque. Et
tristement je me demande à moi-même: la splendeur des étés, est-ce que
vraiment ce n'est que cela,--_n'était-ce_ que cela? ou bien y a-t-il une
erreur de mes yeux et, avec le temps, verrai-je ces choses pâlir
encore?...