paraît derrière elle, dans son complet de drap gris. Nouveaux saluts. La
voilà à quatre pattes, elle aussi, devant ma propriétaire, devant mes
voisines. Yves, le grand Yves, qui n'épouse pas, lui, fait derrière moi
une figure pincée, comique, étouffant mal son rire,--tandis que pour me
donner le temps de rassembler mes idées j'offre le thé, les petites
tasses, les petits pots, les braises....
Cependant mon air déçu n'a pas échappé aux visiteuses. M. Kangourou
m'interroge anxieux:
--Comment me plaît-elle?
Et je réponds à voix basse mais résolument:
--Non!... celle-là, je n'en veux pas.... Jamais!
Je crois qu'on a presque compris autour de moi, à la ronde. La
consternation se peint sur les figures, les chignons s'allongent, les
pipes s'éteignent. Et me voilà faisant des reproches à ce Kangourou:
«Pourquoi aussi me l'avoir amenée en grande pompe, devant les amies, les
voisins, les voisines, au lieu de me l'avoir montrée par hasard,
discrètement, comme j'avais souhaité? Quel affront cela va être à
présent, pour ces personnes si polies!»
Les vieilles dames (la maman sans doute et des tantes) prêtent
l'oreille, et M. Kangourou leur traduit, en atténuant, les choses
navrantes que je dis. Elles me font presque de la peine: c'est que, pour
des femmes qui en somme viennent vendre une enfant, elles ont un air que
je n'attendais pas; je n'ose pas dire un air d'_honnêteté_ (c'est un mot
de chez nous qui, au Japon n'a pas de sens), mais un air d'inconscience,
de grande bonhomie; elles accomplissent un acte qui sans doute est admis
dans leur monde, et vraiment tout cela ressemble, encore plus que je ne
l'aurais cru, à un vrai mariage.
--Mais qu'est-ce que je lui reproche, à cette petite? demande M.
Kangourou, consterné lui-même.
J'essaie de présenter la chose d'une manière flatteuse:
--Elle est bien jeune, dis-je,--et puis trop blanche; elle est comme nos
femmes françaises, et moi j'en désirais une jaune pour changer.--Mais
c'est la peinture qu'on lui a mise, monsieur. En dessous, je vous
assure qu'elle est jaune....
Yves se penche à mon oreille:
--Là-bas, dans ce coin, frère, dit-il, contre le dernier panneau,
avez-vous remarqué celle qui est assise?
Ma foi non, je ne l'avais pas remarquée, dans mon trouble; tournée à
contre-jour, vêtue de sombre, dans la pose négligée de quelqu'un qui
s'efface. Le fait est qu'elle paraît beaucoup mieux, celle-ci. Des yeux
à longs cils, un peu bridés, mais qui seraient trouvés bien dans tous
les pays du monde: presque une expression, presque une pensée. Une
teinte de cuivre sur des joues rondes; le nez droit; la bouche
légèrement charnue, mais bien modelée, avec des coins très jolis. Moins
jeune que mademoiselle Jasmin; dix-huit ans peut-être, déjà plus femme.
Elle fait une moue d'ennui, de dédain aussi un peu, comme regrettant
d'être venue à un spectacle qui languit, qui n'est guère amusant.
--Monsieur Kangourou, quelle est cette petite personne, en bleu foncé,
là-bas?
--Là-bas, monsieur?--C'est une personne appelée mademoiselle
Chrysanthème. Elle a suivi les autres qui sont là; elle est venue pour
voir.... Elle vous plaît? dit-il brusquement, flairant une autre solution
pour son affaire manquée.
Alors, oubliant toute sa politesse, tout son cérémonial, toute sa
japonerie, il la prend par la main, la force de se lever, de venir en
face du jour mourant, de se faire voir. Et elle, qui a suivi nos yeux,
qui commence è deviner de quoi il retourne, baisse la tête, confuse,
avec une moue plus accentuée mais plus gentille aussi; essaie de
reculer, moitié maussade, moitié souriante.
--Ça ne fait rien, continue M. Kangourou: cela pourra aussi bien
s'arranger pour celle-ci: elle n'est pas mariée, monsieur!!...
Elle n'est pas mariée!--Alors pourquoi donc ne me l'avait-il pas
proposée tout de suite, cet imbécile, au lieu de l'autre... qui me fait
une pitié extrême à la fin, pauvre petite, avec sa robe gris tendre, son
piquet de fleurs et sa mine qui s'attriste, ses yeux qui grimacent comme
pour un gros chagrin.
--Cela pourra s'arranger, monsieur! répète encore Kangourou, qui a un
air tout à fait entremetteur de bas étage, tout à fait mauvais drôle à
présent.
Seulement nous serons de trop, dit-il, Yves et moi, pendant les
négociations. Et, tandis que mademoiselle Chrysanthème garde les yeux
baissés qui conviennent, tandis que les familles, sur les figures
desquelles se sont peints tous les degrés de l'étonnement, toutes les
phases de l'attente, restent assises en cercle sur mes nattes blanches,
il nous renvoie, nous deux, sous la véranda--et nous regardons, dans les
profondeurs au-dessous de nous, un Nagasaki vaporeux, un Nagasaki
bleuâtre où l'obscurité vient....
De grands discours en japonais, des répliques sans fin. M. Kangourou,
qui n'est blanchisseur et mauvais genre qu'en français, a retrouvé pour
parlementer les longues formules de son pays. De temps en temps, je
m'impatiente; je demande à ce bonhomme, que je prends de moins en moins
au sérieux.
--Voyons, dites-nous vite, Kangourou; est-ce que cela se démêle, est-ce
que cela va finir?
--Tout à l'heure, Missieu, tout à l'heure.
Et il reprend son air d'économiste traitant des questions sociales.
Allons, il faut subir les lenteurs de ce peuple. Et, pendant que
l'obscurité tombe comme un voile sur la ville japonaise, j'ai le loisir
de songer, assez mélancoliquement, à ce marché qui se conclut derrière
moi.
La nuit est venue, la nuit close; il a fallu allumer les lampes.
Il est dix heures quand tout est réglé, fini, quand M. Kangourou vient
me dire:
--C'est entendu, Missieu! ses parents vous la donnent pour vingt
piastres par mois,--au même prix que mademoiselle Jasmin....
Alors l'ennui me prend pour tout de bon de m'être décidé si vite, de
m'être lié, même passagèrement, à cette petite créature, et d'habiter
avec elle cette case isolée....
Nous rentrons; elle est au milieu du cercle, assise; on lui a mis un
piquet de fleurs dans les cheveux. Vraiment son regard a une expression,
elle a presque un air de penser, celle-ci....
Yves s'étonne de son maintien modeste, de ses petites mines timides de
jeune fille que l'on marie; il n'imaginait rien de pareil pour un tel
mariage; moi non plus, je l'avoue.
--Oh! mais, c'est qu'elle est très gentille, dit-il, très gentille,
frère, vous pouvez me croire!
Ces gens, ces moeurs, cette scène, le confondent; il n'en revient pas,
de tout cela: «Oh! par exemple!...»--et l'idée d'en écrire une longue
lettre à sa femme, à Toulven, le divertit beaucoup.
Nous nous donnons la main, Chrysanthème et moi. Yves aussi s'avance pour
toucher sa petite patte fine;--du reste, si je l'épouse, il en est bien
cause;--je ne l'aurais pas remarquée sans lui qui m'a affirmé qu'elle
était jolie. Qui sait comment cela va tourner, ce ménage? Est-ce une
femme ou une poupée?... Dans quelques jours, je le découvrirai
peut-être....
Les familles, ayant allumé au bout de bâtons légers leurs lanternes
multicolores, se disposent à se retirer, avec force compliments,
politesses, courbettes, révérences. Quand il s'agit de prendre
l'escalier, elles font à qui ne passera pas, et, à un moment donné, tout
le monde se retrouve à quatre pattes, immobilisé, murmurant à demi-voix
des choses polies....
--Faut _pousser dessus?_ dit Yves en riant (une locution et un procédé
qui s'emploient en marine lorsqu'il y a engorgement quelque part).
Enfin cela s'écoule, cela descend, avec un dernier bourdonnement de
civilités, de phrases aimables qui s'achèvent d'une marche à l'autre, à
voix décroissante. Et nous restons seuls, lui et moi, dans l'étrange
logis vide, où traînent encore sur les nattes les petites tasses à thé,
les impayables petites pipes, les plateaux en miniature.
--Regardons-les s'en aller! dit Yves en se penchant dehors.
A la porte du jardin, mêmes saluts, mêmes révérences, puis les deux
bandes de femmes se séparent; leurs lanternes de papier peinturluré, qui
s'éloignent, tremblotent et se balancent à l'extrémité des bâtons
flexibles--qu'elles tiennent du bout des doigts, comme on tiendrait une
canne à pêche pour prendre à l'hameçon dans l'obscurité des oiseaux
nocturnes. Le cortège infortuné de mademoiselle Jasmin remonte vers la
montagne, tandis que celui de mademoiselle Chrysanthème descend par une
vieille petite rue, moitié escalier, moitié sentier de chèvre, qui mène
à la ville.
Puis nous sortons, nous aussi. La nuit est fraîche, silencieuse,
exquise; l'éternelle musique des cigales remplit l'air. On voit encore
les lanternes rouges de ma nouvelle famille qui s'en vont là-bas dans le
lointain, qui descendent toujours, qui se perdent dans ce gouffre béant
au fond duquel est Nagasaki.
Nous descendons nous-mêmes, mais sur un versant opposé, par des sentiers
rapides qui conduisent à la mer.
Et, quand je suis rentré à bord, quand cette scène de là-haut me
réapparaît en esprit, il me semble m'être fiancé pour rire, chez des
marionnettes....
V
10 juillet 1885.
C'est un fait accompli depuis trois jours.
En bas, au milieu d'un de ces quartiers nouveaux, d'aspect cosmopolite,
dans une laide bâtisse prétentieuse qui est une espèce de bureau d'état
civil, la chose a été signée et contresignée, en lettres étonnantes, sur
un registre, en présence d'une réunion de petits êtres ridicules qui
étaient jadis des _Samouraï_ en robe de soie,--et qui sont des
_policemen_ aujourd'hui, portant veston étriqué et casquette à la russe.
Cela s'est passé à la grande chaleur du milieu du jour. Chrysanthème et
sa mère étaient arrivées de leur côté; moi du mien. Nous avions l'air
d'être venus là pour sceller quelque pacte honteux, et les deux femmes
tremblaient devant ces vilains petits personnages qui, à leurs yeux,
représentaient la loi.
Au milieu du grimoire officiel, on m'a fait écrire en français mes nom,
prénoms et qualités. Et puis on m'a remis un papier de riz très
extraordinaire, qui était la permission à moi accordée par les autorités
civiles de l'île de Kiu-Siu, d'habiter dans une maison située au
faubourg de Diou-djen-dji, avec une personne appelée Chrysanthème;
permission valable, sous la protection de la police, pendant toute la
durée de mon séjour au Japon.
Le soir, par exemple, dans notre quartier là-haut, c'est redevenu très
gentil, notre petit mariage: un cortège aux lanternes, un thé de gala,
un peu de musique.... Il était nécessaire, en vérité.
Et maintenant, nous sommes presque de vieux mariés; entre nous, les
habitudes se créent tout doucement.
Chrysanthème entretient les fleurs dans nos vases de bronze, s'habille
avec une certaine recherche, porte des chaussettes à orteil séparé, et
joue tout le jour d'une sorte de guitare à long manche qui rend des sons
tristes....
VI
Chez nous, cela ressemble à une image japonaise: rien que des petits
paravents; des petits tabourets bizarres supportant des vases avec des
bouquets,--et, au fond de l'appartement, dans un retiro qui fait autel,
un grand Bouddha doré trônant dans un lotus.
La maison est bien telle que je l'avais entrevue dans mes projets de
Japon, avant l'arrivée, durant les nuits de quart: haut perchée, dans un
faubourg paisible, au milieu des jardins verts;--elle est toute en
panneaux de papier, et se démonte, quand on veut, comme un jouet
d'enfant.--Des familles de cigales chantent nuit et jour sur notre vieux
toit sonore. On a, de notre véranda, une vue à vol d'oiseau très
vertigineuse, sur Nagasaki, ses rues, ses jonques et ses grands temples;
à certaines heures tout cela s'éclaire à nos pieds comme un décor de
féerie.
VII
Cette petite Chrysanthème... comme silhouette, tout le monde a vu cela
partout. Quiconque a regardé une de ces peintures sur porcelaine ou sur
soie, qui encombrent nos bazars à présent, sait par coeur cette jolie
coiffure apprêtée, cette taille toujours penchée en avant pour esquisser
quelque nouvelle révérence gracieuse, cette ceinture nouée derrière en
un pouf énorme, ces manches larges et retombantes, cette robe collant un
peu au bas des jambes avec petite traîne en biais formant queue de
lézard.
Mais sa figure, non, tout le monde ne l'a pas vue; c'est quelque chose
d'assez à part.
D'ailleurs, ce type de femme que les Japonais peignent de préférence sur
leurs potiches est presque exceptionnel dans leur pays. On ne trouve
guère que dans la classe noble ces personnes à grand visage pâle peint
en rose tendre, ayant un long cou bête et un air de cigogne. Ce type
distingué (qu'avait mademoiselle Jasmin, je le reconnais) est rare,
surtout à Nagasaki.
Dans la bourgeoisie et dans le peuple, on est d'une laideur plus gaie,
qui va jusqu'à la gentillesse souvent. Toujours les mêmes yeux trop
petits, pouvant à peine s'ouvrir, mais des figures plus rondes, plus
brunes, plus vives; chez les femmes, un certain vague dans les traits,
quelque chose de l'enfance qui persiste jusqu'à la fin de la vie.
Et si rieuses, si joyeuses, toutes ces petites poupées nipponnes!--D'une
joie un peu voulue, il est vrai, un peu étudiée et sonnant faux
quelquefois; mais tout de même on s'y laisse prendre.
Chrysanthème est à part, parce qu'elle est triste. Qu'est-ce qui peut
bien se passer dans cette petite tête? Ce que je sais de son langage
m'est encore insuffisant pour le découvrir. D'ailleurs, il y a cent à
parier qu'il ne s'y passe rien du tout.--Et quand même, cela me serait
si égal!...
Je l'ai prise pour me distraire, et j'aimerais mieux lui voir une de ces
insignifiantes petites figures sans souci comme en ont les autres.
VIII
Quand vient la nuit, nous allumons deux lampes suspendues, d'une forme
religieuse, qui brûlent jusqu'au matin devant notre idole dorée.
Nous dormons par terre, sur un mince matelas de coton que l'on déploie
et que l'on étend chaque soir par-dessus nos nattes blanches. L'oreiller
de Chrysanthème est un petit chevalet d'acajou emboîtant bien la nuque,
de façon à ne pas déranger la volumineuse coiffure qui ne doit jamais
être défaite, les jolis cheveux noirs que je ne verrai sans doute jamais
dénoués. Le mien, de mode chinoise, est une sorte de petit tambour carré
que recouvre une peau de serpent.
Nous dormons sous un vélum de gaze d'un bleu vert très sombre, d'une
couleur de nuit, tendu sur des rubans d'un jaune orange. (Ce sont des
nuances consacrées, et tous les ménages comme il faut, à Nagasaki, ont
un vélum pareil.) Il nous enveloppe comme une tente; les moustiques et
les phalènes viennent danser autour.
* * * * *
Tout cela est presque joli à dire; écrit, tout cela fait presque
bien.--En réalité, pourtant, non; il y manque je ne sais quoi, et c'est
assez pitoyable.
Dans d'autres pays de la terre, en Océanie dans l'île délicieuse, à
Stamboul dans les vieux quartiers morts, il me semblait que les mots ne
disaient jamais autant que j'aurais voulu dire, je me débattais contre
mon impuissance à rendre dans une langue humaine le charme pénétrant des
choses.
Ici, au contraire, les mots, justes cependant, sont trop grands, trop
vibrants toujours; les mots embellissent. Je me fais l'effet de jouer
pour moi-même quelque comédie bien piètre, bien banale, et, quand
j'essaie de prendre au sérieux mon ménage, je vois se dresser en
dérision devant moi la figure de M. Kangourou, agent matrimonial, à qui
je dois mon bonheur.
IX
12 juillet.
Yves se rend chez nous chaque fois qu'il est libre,--à cinq heures le
soir, après le travail du bord.
Il est notre seul visiteur européen; à part quelques échanges de
politesses et de tasses de thé avec des voisins ou des voisines, nous
vivons très retirés. A la nuit seulement, par les petites rues à pic,
nous descendons à Nagasaki, portant des lanternes au bout de bâtonnets,
pour aller nous distraire dans les théâtres, les «maisons de thé» ou les
bazars.
Yves s'amuse de ma femme comme d'un joujou et continue de m'assurer
qu'elle est charmante.
Moi, je la trouve exaspérante autant que les cigales de mon toit. Et
quand je suis seul dans ce logis, à côté de cette petite personne
pinçant les cordes de sa guitare à long manche, en face de ce
merveilleux panorama de pagodes et de montagnes,--je me sens triste à
pleurer....
X
13 juillet.
Cette nuit, pendant que nous étions couchés sous ce toit japonais de
Diou-djen-dji,--sous ce vieux toit de bois mince, desséché par cent
années de soleil, qui vibre au moindre bruit comme la peau tendue d'un
tamtam--au-dessus de nos têtes une vraie Chasse-Galery, dans le silence
de deux heures du matin, passa en galopant:
--_Nidzoumi!_ (les souris!), dit Chrysanthème.
Et, brusquement, ce mot m'en rappela un autre, d'une langue bien
différente et parlée bien loin d'ici «Setchan!...» mot entendu jadis
ailleurs, mot dit comme cela tout près de moi par une voix de jeune
femme, dans des circonstances pareilles, à un instant de frayeur
nocturne.--«Setchan!...» Une de nos premières nuits passées à Stamboul,
sous le toit mystérieux d'Eyoub, quand tout était danger autour de nous,
un bruit sur les marches de l'escalier noir nous avait fait trembler, et
elle aussi, la chère petite Turque, m'avait dit dans sa langue aimée:
«Setchan!» (les souris!)....
Oh! alors, un grand frisson, à ce souvenir, me secoua tout entier: ce
fut comme si je me réveillais en sursaut d'un sommeil de dix années;--je
regardai avec une espèce de haine cette poupée étendue près de moi, me
demandant ce que je faisais là sur cette couche, et je me levai pris
d'écoeurement et de remords, pour sortir de ce tendelet de gaze bleue....
J'allai jusque sous la véranda... et je m'arrêtai, regardant les
profondeurs de la nuit étoilée. Nagasaki dormait au-dessous de moi, d'un
sommeil qui semblait tiède et léger, avec mille bruissements d'insectes
au clair de lune, dans des enchantements de lumière rose. Puis, tournant
la tête, je vis derrière moi l'idole dorée devant laquelle veillaient
nos lampes; l'idole de l'impassible sourire bouddhique, et sa présence
semblait jeter dans l'air de cette chambre je ne sais quoi d'inconnu et
d'incompréhensible; à aucune époque de ma vie passée, je n'avais encore
dormi sous le regard de ce dieu-là....
Au milieu de ce calme et de ce silence du milieu de la nuit, je cherchai
à ressaisir encore mes impressions poignantes de Stamboul.--Hélas! non,
elles ne revenaient plus, dans ce milieu trop lointain et trop
étrange.... A travers la gaze bleue transparaissait la Japonaise, étendue
avec une grâce bizarre dans sa robe de nuit d'une couleur sombre, la
nuque reposant sur son chevalet de bois et les cheveux arrangés en
grandes coques lustrées. Ses bras ambrés, délicats et jolis, sortaient
jusqu'à l'épaule de ses manches larges.
«Qu'est-ce donc que ces souris des toits avaient pu me faire», se disait
Chrysanthème. Naturellement elle ne comprenait pas. Avec une câlinerie
de petit chat, elle coula vers moi ses yeux bridés, me demandant
pourquoi je ne venais pas dormir,--et je retournai me coucher auprès
d'elle.
XI
14 juillet.
Jour de la fête nationale de France. Sur rade de Nagasaki, grand pavois
en notre honneur et salves d'artillerie.
Hélas! je songe beaucoup, toute la journée, à ce 14 juillet de l'an
dernier, passé dans un si grand calme, au fond de ma vieille maison
familiale, la porte fermée aux importuns, tandis que la foule en gaîté
hurlait dehors; j'étais resté jusqu'au soir assis à l'ombre d'une
treille et d'un chèvrefeuille, sur un banc où jadis, pendant les étés de
mon enfance, je m'installais avec mes cahiers, en prenant un air de
faire mes devoirs.--Oh! ce temps où je _faisais mes devoirs_... avais-je
assez la tête ailleurs,--aux voyages, aux pays lointains, aux forêts
tropicales devinées en rêve.... A cette époque, aux environs de ce banc
de jardin, dans certains creux des pierres du mur, de vilaines bêtes
d'araignées noires habitaient, toujours au guet, le nez à leur fenêtre,
prêtes à sauter sur les moucherons étourdis ou le mille-pattes en
promenade. Et un de mes amusements était de prendre un brin d'herbe, ou
la queue d'une cerise, pour chatouiller tout doucement, tout doucement,
ces araignées dans leur trou; elles sortaient alors brusquement, très
mystifiées, croyant avoir affaire à quelque proie,--tandis que je
retirais ma main avec horreur.... Eh bien, le 14 juillet de l'année
dernière, m'étant rappelé ce temps à jamais envolé des thèmes et des
versions, et ce jeu d'autrefois, j'avais parfaitement retrouvé les mêmes
araignées (ou du moins les filles des anciennes) postées dans les mêmes
trous. Et, en les regardant, en regardant des brins d'herbe, des
lichens, il m'était revenu mille souvenirs des premiers étés de ma vie,
souvenirs qui avaient dormi pendant des années contre ce vieux mur,
l'abri des branches de lierre.... Quand tout ce qui est nous change et
passe, c'est un surprenant mystère que cette constance de la nature à
reproduire toujours de la même façon ses plus infimes détails: les mêmes
variétés particulières de mousses reverdissent pendant des siècles
précisément aux mêmes places, et les mêmes petits insectes font chaque
été, aux mêmes endroits, les mêmes choses....
Je reconnais que cet épisode d'enfance et d'araignées arrive drôlement
au milieu de l'histoire de Chrysanthème. Mais l'interruption saugrenue
est absolument dans le goût de ce pays-ci; elle se pratique en tout,
dans la causerie, dans la musique, même dans la peinture; un paysagiste,
par exemple, ayant achevé un tableau de montagnes et de rochers,
n'hésitera jamais à tracer au beau milieu du ciel un cercle, ou un
losange, un encadrement quelconque, dans lequel il représentera
n'importe quoi d'incohérent et d'inattendu: un bonze jouant de
l'éventail, ou une dame prenant une tasse de thé. Rien n'est plus
japonais que de faire ainsi des digressions sans le moindre à propos.
D'ailleurs, si je me suis remis en mémoire tout cela, c'était pour me
mieux marquer à moi-même la différence entre ce 14 juillet de l'an
dernier, si tranquille, au milieu de choses familières connues depuis
mon entrée au monde,--et celui-ci, plus agité, au milieu de choses
étranges.
Aujourd'hui donc, au soleil ardent de deux heures, trois djins rapides
nous entraînent à toutes jambes, Yves, Chrysanthème et moi, à la file
indienne, chacun dans un petit char sautillant,--nous entraînent jusqu'à
l'autre bout de Nagasaki, et là nous déposent au pied d'un escalier de
géants qui monte tout droit dans la montagne.
C'est l'escalier du grand temple d'Osueva; il est en granit, il est
large comme pour donner accès à tout un corps d'armée; il est imposant
et simple comme une chose de Babylone ou de Ninive, il contraste
absolument avec les mièvreries d'alentour.
Nous grimpons, nous grimpons,--Chrysanthème nonchalante, faisant la
fatiguée sous son ombrelle de papier où des papillons roses sont peints
sur un fond noir. En nous élevant toujours, nous passons sous d'énormes
portiques religieux, en granit également, d'une forme rude et primitive.
En vérité ces escaliers et ces portiques des temples sont les seules
choses un peu grandioses que ce peuple ait imaginées; elles étonnent, on
ne les dirait pas japonaises.
Nous grimpons encore. A cette heure chaude, du haut en bas de ces
immenses marches grises, il n'y a que nous trois; sur tout ce granit, il
n'y a que les papillons roses de l'ombrelle de Chrysanthème qui jettent
une couleur un peu gaie, un peu éclatante.
Nous traversons la première cour du temple, dans laquelle sont deux
tourelles de porcelaine blanche, des lanternes de bronze et un grand
cheval de jade. Puis, sans nous arrêter au sanctuaire, nous tournons à
main gauche, pour entrer dans un jardin ombreux, qui forme terrasse à
mi-montagne et au fond duquel se trouve la _Donko-Tchaya_,--en français:
la _maison de thé des Crapauds_.
C'est là que nous conduisait Chrysanthème. Nous prenons place à une
table, sous une tente de toile noire ornée de grandes lettres blanches
(aspect funéraire),--et deux _mousmés_ très rieuses s'empressent à nous
servir.