Elle s'avance souriante, d'un air contenu de triomphe, et M. Kangourou

paraît derrière elle, dans son complet de drap gris. Nouveaux saluts. La

voilà à quatre pattes, elle aussi, devant ma propriétaire, devant mes

voisines. Yves, le grand Yves, qui n'épouse pas, lui, fait derrière moi

une figure pincée, comique, étouffant mal son rire,--tandis que pour me

donner le temps de rassembler mes idées j'offre le thé, les petites

tasses, les petits pots, les braises....

Cependant mon air déçu n'a pas échappé aux visiteuses. M. Kangourou

m'interroge anxieux:

--Comment me plaît-elle?

Et je réponds à voix basse mais résolument:

--Non!... celle-là, je n'en veux pas.... Jamais!

Je crois qu'on a presque compris autour de moi, à la ronde. La

consternation se peint sur les figures, les chignons s'allongent, les

pipes s'éteignent. Et me voilà faisant des reproches à ce Kangourou:

«Pourquoi aussi me l'avoir amenée en grande pompe, devant les amies, les

voisins, les voisines, au lieu de me l'avoir montrée par hasard,

discrètement, comme j'avais souhaité? Quel affront cela va être à

présent, pour ces personnes si polies!»

Les vieilles dames (la maman sans doute et des tantes) prêtent

l'oreille, et M. Kangourou leur traduit, en atténuant, les choses

navrantes que je dis. Elles me font presque de la peine: c'est que, pour

des femmes qui en somme viennent vendre une enfant, elles ont un air que

je n'attendais pas; je n'ose pas dire un air d'_honnêteté_ (c'est un mot

de chez nous qui, au Japon n'a pas de sens), mais un air d'inconscience,

de grande bonhomie; elles accomplissent un acte qui sans doute est admis

dans leur monde, et vraiment tout cela ressemble, encore plus que je ne

l'aurais cru, à un vrai mariage.

--Mais qu'est-ce que je lui reproche, à cette petite? demande M.

Kangourou, consterné lui-même.

J'essaie de présenter la chose d'une manière flatteuse:

--Elle est bien jeune, dis-je,--et puis trop blanche; elle est comme nos

femmes françaises, et moi j'en désirais une jaune pour changer.--Mais

c'est la peinture qu'on lui a mise, monsieur. En dessous, je vous

assure qu'elle est jaune....

Yves se penche à mon oreille:

--Là-bas, dans ce coin, frère, dit-il, contre le dernier panneau,

avez-vous remarqué celle qui est assise?

Ma foi non, je ne l'avais pas remarquée, dans mon trouble; tournée à

contre-jour, vêtue de sombre, dans la pose négligée de quelqu'un qui

s'efface. Le fait est qu'elle paraît beaucoup mieux, celle-ci. Des yeux

à longs cils, un peu bridés, mais qui seraient trouvés bien dans tous

les pays du monde: presque une expression, presque une pensée. Une

teinte de cuivre sur des joues rondes; le nez droit; la bouche

légèrement charnue, mais bien modelée, avec des coins très jolis. Moins

jeune que mademoiselle Jasmin; dix-huit ans peut-être, déjà plus femme.

Elle fait une moue d'ennui, de dédain aussi un peu, comme regrettant

d'être venue à un spectacle qui languit, qui n'est guère amusant.

--Monsieur Kangourou, quelle est cette petite personne, en bleu foncé,

là-bas?

--Là-bas, monsieur?--C'est une personne appelée mademoiselle

Chrysanthème. Elle a suivi les autres qui sont là; elle est venue pour

voir.... Elle vous plaît? dit-il brusquement, flairant une autre solution

pour son affaire manquée.

Alors, oubliant toute sa politesse, tout son cérémonial, toute sa

japonerie, il la prend par la main, la force de se lever, de venir en

face du jour mourant, de se faire voir. Et elle, qui a suivi nos yeux,

qui commence è deviner de quoi il retourne, baisse la tête, confuse,

avec une moue plus accentuée mais plus gentille aussi; essaie de

reculer, moitié maussade, moitié souriante.

--Ça ne fait rien, continue M. Kangourou: cela pourra aussi bien

s'arranger pour celle-ci: elle n'est pas mariée, monsieur!!...

Elle n'est pas mariée!--Alors pourquoi donc ne me l'avait-il pas

proposée tout de suite, cet imbécile, au lieu de l'autre... qui me fait

une pitié extrême à la fin, pauvre petite, avec sa robe gris tendre, son

piquet de fleurs et sa mine qui s'attriste, ses yeux qui grimacent comme

pour un gros chagrin.

--Cela pourra s'arranger, monsieur! répète encore Kangourou, qui a un

air tout à fait entremetteur de bas étage, tout à fait mauvais drôle à

présent.

Seulement nous serons de trop, dit-il, Yves et moi, pendant les

négociations. Et, tandis que mademoiselle Chrysanthème garde les yeux

baissés qui conviennent, tandis que les familles, sur les figures

desquelles se sont peints tous les degrés de l'étonnement, toutes les

phases de l'attente, restent assises en cercle sur mes nattes blanches,

il nous renvoie, nous deux, sous la véranda--et nous regardons, dans les

profondeurs au-dessous de nous, un Nagasaki vaporeux, un Nagasaki

bleuâtre où l'obscurité vient....

De grands discours en japonais, des répliques sans fin. M. Kangourou,

qui n'est blanchisseur et mauvais genre qu'en français, a retrouvé pour

parlementer les longues formules de son pays. De temps en temps, je

m'impatiente; je demande à ce bonhomme, que je prends de moins en moins

au sérieux.

--Voyons, dites-nous vite, Kangourou; est-ce que cela se démêle, est-ce

que cela va finir?

--Tout à l'heure, Missieu, tout à l'heure.

Et il reprend son air d'économiste traitant des questions sociales.

Allons, il faut subir les lenteurs de ce peuple. Et, pendant que

l'obscurité tombe comme un voile sur la ville japonaise, j'ai le loisir

de songer, assez mélancoliquement, à ce marché qui se conclut derrière

moi.

La nuit est venue, la nuit close; il a fallu allumer les lampes.

Il est dix heures quand tout est réglé, fini, quand M. Kangourou vient

me dire:

--C'est entendu, Missieu! ses parents vous la donnent pour vingt

piastres par mois,--au même prix que mademoiselle Jasmin....

Alors l'ennui me prend pour tout de bon de m'être décidé si vite, de

m'être lié, même passagèrement, à cette petite créature, et d'habiter

avec elle cette case isolée....

Nous rentrons; elle est au milieu du cercle, assise; on lui a mis un

piquet de fleurs dans les cheveux. Vraiment son regard a une expression,

elle a presque un air de penser, celle-ci....

Yves s'étonne de son maintien modeste, de ses petites mines timides de

jeune fille que l'on marie; il n'imaginait rien de pareil pour un tel

mariage; moi non plus, je l'avoue.

--Oh! mais, c'est qu'elle est très gentille, dit-il, très gentille,

frère, vous pouvez me croire!

Ces gens, ces moeurs, cette scène, le confondent; il n'en revient pas,

de tout cela: «Oh! par exemple!...»--et l'idée d'en écrire une longue

lettre à sa femme, à Toulven, le divertit beaucoup.

Nous nous donnons la main, Chrysanthème et moi. Yves aussi s'avance pour

toucher sa petite patte fine;--du reste, si je l'épouse, il en est bien

cause;--je ne l'aurais pas remarquée sans lui qui m'a affirmé qu'elle

était jolie. Qui sait comment cela va tourner, ce ménage? Est-ce une

femme ou une poupée?... Dans quelques jours, je le découvrirai

peut-être....

Les familles, ayant allumé au bout de bâtons légers leurs lanternes

multicolores, se disposent à se retirer, avec force compliments,

politesses, courbettes, révérences. Quand il s'agit de prendre

l'escalier, elles font à qui ne passera pas, et, à un moment donné, tout

le monde se retrouve à quatre pattes, immobilisé, murmurant à demi-voix

des choses polies....

--Faut _pousser dessus?_ dit Yves en riant (une locution et un procédé

qui s'emploient en marine lorsqu'il y a engorgement quelque part).

Enfin cela s'écoule, cela descend, avec un dernier bourdonnement de

civilités, de phrases aimables qui s'achèvent d'une marche à l'autre, à

voix décroissante. Et nous restons seuls, lui et moi, dans l'étrange

logis vide, où traînent encore sur les nattes les petites tasses à thé,

les impayables petites pipes, les plateaux en miniature.

--Regardons-les s'en aller! dit Yves en se penchant dehors.

A la porte du jardin, mêmes saluts, mêmes révérences, puis les deux

bandes de femmes se séparent; leurs lanternes de papier peinturluré, qui

s'éloignent, tremblotent et se balancent à l'extrémité des bâtons

flexibles--qu'elles tiennent du bout des doigts, comme on tiendrait une

canne à pêche pour prendre à l'hameçon dans l'obscurité des oiseaux

nocturnes. Le cortège infortuné de mademoiselle Jasmin remonte vers la

montagne, tandis que celui de mademoiselle Chrysanthème descend par une

vieille petite rue, moitié escalier, moitié sentier de chèvre, qui mène

à la ville.

Puis nous sortons, nous aussi. La nuit est fraîche, silencieuse,

exquise; l'éternelle musique des cigales remplit l'air. On voit encore

les lanternes rouges de ma nouvelle famille qui s'en vont là-bas dans le

lointain, qui descendent toujours, qui se perdent dans ce gouffre béant

au fond duquel est Nagasaki.

Nous descendons nous-mêmes, mais sur un versant opposé, par des sentiers

rapides qui conduisent à la mer.

Et, quand je suis rentré à bord, quand cette scène de là-haut me

réapparaît en esprit, il me semble m'être fiancé pour rire, chez des

marionnettes....

V

10 juillet 1885.

C'est un fait accompli depuis trois jours.

En bas, au milieu d'un de ces quartiers nouveaux, d'aspect cosmopolite,

dans une laide bâtisse prétentieuse qui est une espèce de bureau d'état

civil, la chose a été signée et contresignée, en lettres étonnantes, sur

un registre, en présence d'une réunion de petits êtres ridicules qui

étaient jadis des _Samouraï_ en robe de soie,--et qui sont des

_policemen_ aujourd'hui, portant veston étriqué et casquette à la russe.

Cela s'est passé à la grande chaleur du milieu du jour. Chrysanthème et

sa mère étaient arrivées de leur côté; moi du mien. Nous avions l'air

d'être venus là pour sceller quelque pacte honteux, et les deux femmes

tremblaient devant ces vilains petits personnages qui, à leurs yeux,

représentaient la loi.

Au milieu du grimoire officiel, on m'a fait écrire en français mes nom,

prénoms et qualités. Et puis on m'a remis un papier de riz très

extraordinaire, qui était la permission à moi accordée par les autorités

civiles de l'île de Kiu-Siu, d'habiter dans une maison située au

faubourg de Diou-djen-dji, avec une personne appelée Chrysanthème;

permission valable, sous la protection de la police, pendant toute la

durée de mon séjour au Japon.

Le soir, par exemple, dans notre quartier là-haut, c'est redevenu très

gentil, notre petit mariage: un cortège aux lanternes, un thé de gala,

un peu de musique.... Il était nécessaire, en vérité.

Et maintenant, nous sommes presque de vieux mariés; entre nous, les

habitudes se créent tout doucement.

Chrysanthème entretient les fleurs dans nos vases de bronze, s'habille

avec une certaine recherche, porte des chaussettes à orteil séparé, et

joue tout le jour d'une sorte de guitare à long manche qui rend des sons

tristes....

VI

Chez nous, cela ressemble à une image japonaise: rien que des petits

paravents; des petits tabourets bizarres supportant des vases avec des

bouquets,--et, au fond de l'appartement, dans un retiro qui fait autel,

un grand Bouddha doré trônant dans un lotus.

La maison est bien telle que je l'avais entrevue dans mes projets de

Japon, avant l'arrivée, durant les nuits de quart: haut perchée, dans un

faubourg paisible, au milieu des jardins verts;--elle est toute en

panneaux de papier, et se démonte, quand on veut, comme un jouet

d'enfant.--Des familles de cigales chantent nuit et jour sur notre vieux

toit sonore. On a, de notre véranda, une vue à vol d'oiseau très

vertigineuse, sur Nagasaki, ses rues, ses jonques et ses grands temples;

à certaines heures tout cela s'éclaire à nos pieds comme un décor de

féerie.

VII

Cette petite Chrysanthème... comme silhouette, tout le monde a vu cela

partout. Quiconque a regardé une de ces peintures sur porcelaine ou sur

soie, qui encombrent nos bazars à présent, sait par coeur cette jolie

coiffure apprêtée, cette taille toujours penchée en avant pour esquisser

quelque nouvelle révérence gracieuse, cette ceinture nouée derrière en

un pouf énorme, ces manches larges et retombantes, cette robe collant un

peu au bas des jambes avec petite traîne en biais formant queue de

lézard.

Mais sa figure, non, tout le monde ne l'a pas vue; c'est quelque chose

d'assez à part.

D'ailleurs, ce type de femme que les Japonais peignent de préférence sur

leurs potiches est presque exceptionnel dans leur pays. On ne trouve

guère que dans la classe noble ces personnes à grand visage pâle peint

en rose tendre, ayant un long cou bête et un air de cigogne. Ce type

distingué (qu'avait mademoiselle Jasmin, je le reconnais) est rare,

surtout à Nagasaki.

Dans la bourgeoisie et dans le peuple, on est d'une laideur plus gaie,

qui va jusqu'à la gentillesse souvent. Toujours les mêmes yeux trop

petits, pouvant à peine s'ouvrir, mais des figures plus rondes, plus

brunes, plus vives; chez les femmes, un certain vague dans les traits,

quelque chose de l'enfance qui persiste jusqu'à la fin de la vie.

Et si rieuses, si joyeuses, toutes ces petites poupées nipponnes!--D'une

joie un peu voulue, il est vrai, un peu étudiée et sonnant faux

quelquefois; mais tout de même on s'y laisse prendre.

Chrysanthème est à part, parce qu'elle est triste. Qu'est-ce qui peut

bien se passer dans cette petite tête? Ce que je sais de son langage

m'est encore insuffisant pour le découvrir. D'ailleurs, il y a cent à

parier qu'il ne s'y passe rien du tout.--Et quand même, cela me serait

si égal!...

Je l'ai prise pour me distraire, et j'aimerais mieux lui voir une de ces

insignifiantes petites figures sans souci comme en ont les autres.

VIII

Quand vient la nuit, nous allumons deux lampes suspendues, d'une forme

religieuse, qui brûlent jusqu'au matin devant notre idole dorée.

Nous dormons par terre, sur un mince matelas de coton que l'on déploie

et que l'on étend chaque soir par-dessus nos nattes blanches. L'oreiller

de Chrysanthème est un petit chevalet d'acajou emboîtant bien la nuque,

de façon à ne pas déranger la volumineuse coiffure qui ne doit jamais

être défaite, les jolis cheveux noirs que je ne verrai sans doute jamais

dénoués. Le mien, de mode chinoise, est une sorte de petit tambour carré

que recouvre une peau de serpent.

Nous dormons sous un vélum de gaze d'un bleu vert très sombre, d'une

couleur de nuit, tendu sur des rubans d'un jaune orange. (Ce sont des

nuances consacrées, et tous les ménages comme il faut, à Nagasaki, ont

un vélum pareil.) Il nous enveloppe comme une tente; les moustiques et

les phalènes viennent danser autour.

* * * * *

Tout cela est presque joli à dire; écrit, tout cela fait presque

bien.--En réalité, pourtant, non; il y manque je ne sais quoi, et c'est

assez pitoyable.

Dans d'autres pays de la terre, en Océanie dans l'île délicieuse, à

Stamboul dans les vieux quartiers morts, il me semblait que les mots ne

disaient jamais autant que j'aurais voulu dire, je me débattais contre

mon impuissance à rendre dans une langue humaine le charme pénétrant des

choses.

Ici, au contraire, les mots, justes cependant, sont trop grands, trop

vibrants toujours; les mots embellissent. Je me fais l'effet de jouer

pour moi-même quelque comédie bien piètre, bien banale, et, quand

j'essaie de prendre au sérieux mon ménage, je vois se dresser en

dérision devant moi la figure de M. Kangourou, agent matrimonial, à qui

je dois mon bonheur.

IX

12 juillet.

Yves se rend chez nous chaque fois qu'il est libre,--à cinq heures le

soir, après le travail du bord.

Il est notre seul visiteur européen; à part quelques échanges de

politesses et de tasses de thé avec des voisins ou des voisines, nous

vivons très retirés. A la nuit seulement, par les petites rues à pic,

nous descendons à Nagasaki, portant des lanternes au bout de bâtonnets,

pour aller nous distraire dans les théâtres, les «maisons de thé» ou les

bazars.

Yves s'amuse de ma femme comme d'un joujou et continue de m'assurer

qu'elle est charmante.

Moi, je la trouve exaspérante autant que les cigales de mon toit. Et

quand je suis seul dans ce logis, à côté de cette petite personne

pinçant les cordes de sa guitare à long manche, en face de ce

merveilleux panorama de pagodes et de montagnes,--je me sens triste à

pleurer....

X

13 juillet.

Cette nuit, pendant que nous étions couchés sous ce toit japonais de

Diou-djen-dji,--sous ce vieux toit de bois mince, desséché par cent

années de soleil, qui vibre au moindre bruit comme la peau tendue d'un

tamtam--au-dessus de nos têtes une vraie Chasse-Galery, dans le silence

de deux heures du matin, passa en galopant:

--_Nidzoumi!_ (les souris!), dit Chrysanthème.

Et, brusquement, ce mot m'en rappela un autre, d'une langue bien

différente et parlée bien loin d'ici «Setchan!...» mot entendu jadis

ailleurs, mot dit comme cela tout près de moi par une voix de jeune

femme, dans des circonstances pareilles, à un instant de frayeur

nocturne.--«Setchan!...» Une de nos premières nuits passées à Stamboul,

sous le toit mystérieux d'Eyoub, quand tout était danger autour de nous,

un bruit sur les marches de l'escalier noir nous avait fait trembler, et

elle aussi, la chère petite Turque, m'avait dit dans sa langue aimée:

«Setchan!» (les souris!)....

Oh! alors, un grand frisson, à ce souvenir, me secoua tout entier: ce

fut comme si je me réveillais en sursaut d'un sommeil de dix années;--je

regardai avec une espèce de haine cette poupée étendue près de moi, me

demandant ce que je faisais là sur cette couche, et je me levai pris

d'écoeurement et de remords, pour sortir de ce tendelet de gaze bleue....

J'allai jusque sous la véranda... et je m'arrêtai, regardant les

profondeurs de la nuit étoilée. Nagasaki dormait au-dessous de moi, d'un

sommeil qui semblait tiède et léger, avec mille bruissements d'insectes

au clair de lune, dans des enchantements de lumière rose. Puis, tournant

la tête, je vis derrière moi l'idole dorée devant laquelle veillaient

nos lampes; l'idole de l'impassible sourire bouddhique, et sa présence

semblait jeter dans l'air de cette chambre je ne sais quoi d'inconnu et

d'incompréhensible; à aucune époque de ma vie passée, je n'avais encore

dormi sous le regard de ce dieu-là....

Au milieu de ce calme et de ce silence du milieu de la nuit, je cherchai

à ressaisir encore mes impressions poignantes de Stamboul.--Hélas! non,

elles ne revenaient plus, dans ce milieu trop lointain et trop

étrange.... A travers la gaze bleue transparaissait la Japonaise, étendue

avec une grâce bizarre dans sa robe de nuit d'une couleur sombre, la

nuque reposant sur son chevalet de bois et les cheveux arrangés en

grandes coques lustrées. Ses bras ambrés, délicats et jolis, sortaient

jusqu'à l'épaule de ses manches larges.

«Qu'est-ce donc que ces souris des toits avaient pu me faire», se disait

Chrysanthème. Naturellement elle ne comprenait pas. Avec une câlinerie

de petit chat, elle coula vers moi ses yeux bridés, me demandant

pourquoi je ne venais pas dormir,--et je retournai me coucher auprès

d'elle.

XI

14 juillet.

Jour de la fête nationale de France. Sur rade de Nagasaki, grand pavois

en notre honneur et salves d'artillerie.

Hélas! je songe beaucoup, toute la journée, à ce 14 juillet de l'an

dernier, passé dans un si grand calme, au fond de ma vieille maison

familiale, la porte fermée aux importuns, tandis que la foule en gaîté

hurlait dehors; j'étais resté jusqu'au soir assis à l'ombre d'une

treille et d'un chèvrefeuille, sur un banc où jadis, pendant les étés de

mon enfance, je m'installais avec mes cahiers, en prenant un air de

faire mes devoirs.--Oh! ce temps où je _faisais mes devoirs_... avais-je

assez la tête ailleurs,--aux voyages, aux pays lointains, aux forêts

tropicales devinées en rêve.... A cette époque, aux environs de ce banc

de jardin, dans certains creux des pierres du mur, de vilaines bêtes

d'araignées noires habitaient, toujours au guet, le nez à leur fenêtre,

prêtes à sauter sur les moucherons étourdis ou le mille-pattes en

promenade. Et un de mes amusements était de prendre un brin d'herbe, ou

la queue d'une cerise, pour chatouiller tout doucement, tout doucement,

ces araignées dans leur trou; elles sortaient alors brusquement, très

mystifiées, croyant avoir affaire à quelque proie,--tandis que je

retirais ma main avec horreur.... Eh bien, le 14 juillet de l'année

dernière, m'étant rappelé ce temps à jamais envolé des thèmes et des

versions, et ce jeu d'autrefois, j'avais parfaitement retrouvé les mêmes

araignées (ou du moins les filles des anciennes) postées dans les mêmes

trous. Et, en les regardant, en regardant des brins d'herbe, des

lichens, il m'était revenu mille souvenirs des premiers étés de ma vie,

souvenirs qui avaient dormi pendant des années contre ce vieux mur,

l'abri des branches de lierre.... Quand tout ce qui est nous change et

passe, c'est un surprenant mystère que cette constance de la nature à

reproduire toujours de la même façon ses plus infimes détails: les mêmes

variétés particulières de mousses reverdissent pendant des siècles

précisément aux mêmes places, et les mêmes petits insectes font chaque

été, aux mêmes endroits, les mêmes choses....

Je reconnais que cet épisode d'enfance et d'araignées arrive drôlement

au milieu de l'histoire de Chrysanthème. Mais l'interruption saugrenue

est absolument dans le goût de ce pays-ci; elle se pratique en tout,

dans la causerie, dans la musique, même dans la peinture; un paysagiste,

par exemple, ayant achevé un tableau de montagnes et de rochers,

n'hésitera jamais à tracer au beau milieu du ciel un cercle, ou un

losange, un encadrement quelconque, dans lequel il représentera

n'importe quoi d'incohérent et d'inattendu: un bonze jouant de

l'éventail, ou une dame prenant une tasse de thé. Rien n'est plus

japonais que de faire ainsi des digressions sans le moindre à propos.

D'ailleurs, si je me suis remis en mémoire tout cela, c'était pour me

mieux marquer à moi-même la différence entre ce 14 juillet de l'an

dernier, si tranquille, au milieu de choses familières connues depuis

mon entrée au monde,--et celui-ci, plus agité, au milieu de choses

étranges.

Aujourd'hui donc, au soleil ardent de deux heures, trois djins rapides

nous entraînent à toutes jambes, Yves, Chrysanthème et moi, à la file

indienne, chacun dans un petit char sautillant,--nous entraînent jusqu'à

l'autre bout de Nagasaki, et là nous déposent au pied d'un escalier de

géants qui monte tout droit dans la montagne.

C'est l'escalier du grand temple d'Osueva; il est en granit, il est

large comme pour donner accès à tout un corps d'armée; il est imposant

et simple comme une chose de Babylone ou de Ninive, il contraste

absolument avec les mièvreries d'alentour.

Nous grimpons, nous grimpons,--Chrysanthème nonchalante, faisant la

fatiguée sous son ombrelle de papier où des papillons roses sont peints

sur un fond noir. En nous élevant toujours, nous passons sous d'énormes

portiques religieux, en granit également, d'une forme rude et primitive.

En vérité ces escaliers et ces portiques des temples sont les seules

choses un peu grandioses que ce peuple ait imaginées; elles étonnent, on

ne les dirait pas japonaises.

Nous grimpons encore. A cette heure chaude, du haut en bas de ces

immenses marches grises, il n'y a que nous trois; sur tout ce granit, il

n'y a que les papillons roses de l'ombrelle de Chrysanthème qui jettent

une couleur un peu gaie, un peu éclatante.

Nous traversons la première cour du temple, dans laquelle sont deux

tourelles de porcelaine blanche, des lanternes de bronze et un grand

cheval de jade. Puis, sans nous arrêter au sanctuaire, nous tournons à

main gauche, pour entrer dans un jardin ombreux, qui forme terrasse à

mi-montagne et au fond duquel se trouve la _Donko-Tchaya_,--en français:

la _maison de thé des Crapauds_.

C'est là que nous conduisait Chrysanthème. Nous prenons place à une

table, sous une tente de toile noire ornée de grandes lettres blanches

(aspect funéraire),--et deux _mousmés_ très rieuses s'empressent à nous

servir.

Madame Chrysanthème(#18358) · 第 2 / 11 段