Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
Pierre Loti
MADAME CHRYSANTHÈME
(1887)
Table des matières
A MADAME LA DUCHESSE DE RICHELIEU.
AVANT-PROPOS.
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
VII.
VIII.
IX.
X.
XI.
XII.
XIII.
XIV.
XV.
XVI.
XVII.
XVIII.
XIX.
XX.
XXI.
XXII.
XXIII.
XXIV.
XXV.
XXVI.
XXVII.
XXVIII.
XXIX.
XXX.
XXXI.
XXXII.
XXXIII.
XXXIV.
XXXV.
XXXVI.
XXXVII.
XXXVIII.
XXXIX.
XL.
XLI.
XLII.
XLIII.
XLIV.
XLV.
XLVI.
XLVII.
XLVIII.
XLIX.
L.
LI.
LII.
LIII.
LIV.
LV.
LVI.
OEuvres de Pierre Loti
A MADAME LA DUCHESSE DE RICHELIEU
_Madame la duchesse,_
_Veuillez agréer ce livre comme un hommage de très respectueuse amitié._
_J'hésitais à vous l'offrir, parce que la donnée n'en est pas bien
correcte; mais j'ai veillé à ce que l'expression ne fût jamais de
mauvais aloi, et j'espère y être parvenu._
_C'est le journal d'un été de ma vie, auquel je n'ai rien changé pas
même les dates, je trouve que, quand on arrange les choses, on les
dérange toujours beaucoup. Bien que le rôle le plus long soit en
apparence à madame Chrysanthème, il est bien certain que les trois
principaux personnages sont_ Moi, _le_ Japon _et l'_ Effet _que ce pays
m'a produit._
_Vous rappelez-vous une photographie--assez comique, j'en
conviens--représentant le grand Yves, une Japonaise et moi, alignés sur
une même carte d'après les indications d'un artiste de Nagasaki?--Vous
avez souri quand je vous ai affirmé que cette petite personne, entre
nous deux, si soigneusement peignée, avait été_ une de mes voisines.
_Veuillez recevoir mon livre avec ce même sourire indulgent, sans y
chercher aucune portée morale dangereuse ou bonne,--comme vous recevriez
une potiche drôle, un magot d'ivoire, un bibelot saugrenu quelconque,
rapporté pour vous de cette étonnante patrie de toutes les
saugrenuités..._
_Avec un grand respect, madame la duchesse,
votre affectionné,_ Pierre Loti.
AVANT-PROPOS
En mer, aux environs de deux heures du matin, par une nuit calme, sous
un ciel plein d'étoiles.
Yves se tenait sur la passerelle auprès de moi, et nous causions du
pays, absolument nouveau pour nous deux, où nous conduisaient cette fois
les hasards de notre destinée. C'était le lendemain que nous devions
atterrir; cette attente nous amusait et nous formions mille projets.
--Moi, disais-je, aussitôt arrivé, je me marie....
--Ah! fit Yves, de son air détaché, en homme que rien ne surprend plus.
--Oui... avec une petite femme à peau jaune, à cheveux noirs, à yeux de
chat.--Je la choisirai jolie.
--Elle ne sera pas plus haute qu'une poupée.--Tu auras ta chambre chez
nous.--Ça se passera dans une maison de papier, bien à l'ombre, au
milieu des jardins verts.--Je veux que tout soit fleuri alentour; nous
habiterons au milieu des fleurs, et chaque matin on remplira notre logis
de bouquets, de bouquets comme jamais tu n'en as vu....
Yves semblait maintenant prendre intérêt à ces projets de ménage. Il
m'eût d'ailleurs écouté avec autant de confiance, si je lui avais
manifesté l'intention de prononcer des voeux temporaires chez des moines
de ce pays, ou bien d'épouser quelque reine des îles et de m'enfermer
avec elle, au milieu d'un lac enchanté, dans une maison de jade.
Mais c'était réellement bien arrêté dans ma tête, ce plan d'existence
que je lui exposais là. Par ennui, mon Dieu, par solitude, j'en étais
venu peu à peu à imaginer et à désirer ce mariage.--Et puis surtout,
vivre un peu _à terre_, en un recoin ombreux, parmi les arbres et les
fleurs, comme cela était tentant, après ces mois de notre existence que
nous venions de perdre aux Pescadores (qui sont des îles chaudes et
sinistres, sans verdure, sans bois, sans ruisseaux, ayant l'odeur de la
Chine et de la mort).
Nous avions fait beaucoup de chemin en latitude, depuis que notre navire
était sorti de cette fournaise chinoise, et les constellations de notre
ciel avaient rapidement changé: la Croix du Sud disparue avec les autres
étoiles australes, la Grande-Ourse était remontée vers le zénith et se
tenait maintenant presque aussi haut que dans le ciel de France. Déjà
l'air plus frais qu'on respirait cette nuit-là nous reposait, nous
vivifiait délicieusement,--nous rappelait nos nuits de quart
d'autrefois, l'été, sur les côtes bretonnes....
Et pourtant, à quelle distance nous en étions, de ces côtes familières,
à quelle distance effroyable!...
I
Au petit jour naissant, nous aperçûmes le Japon. Juste à l'heure prévue,
il apparut, encore lointain, en un point précis de cette mer qui,
pendant tant de jours, avait été l'étendue vide.
Ce ne fut d'abord qu'une série de petits sommets roses (l'archipel
avancé des Fukaï au soleil levant). Mais derrière, tout le long de
l'horizon, on vit bientôt comme une lourdeur en l'air, comme un voile
pesant sur les eaux: c'était cela, le vrai Japon, et peu à peu, dans
cette sorte de grande nuée confuse, se découpèrent des silhouettes tout
à fait opaques qui étaient les montagnes de Nagasaki.
Nous avions vent debout, une brise fraîche qui augmentait toujours,
comme si ce pays eût soufflé de toutes ses forces contre nous pour nous
éloigner de lui.
--La mer, les cordages, le navire, étaient agités et bruissants.
II
Vers trois heures du soir, toutes ces choses lointaines s'étaient
rapprochées, rapprochées jusqu'à nous surplomber de leurs masses
rocheuses ou de leurs fouillis de verdure.
Et nous entrions maintenant dans une espèce de couloir ombreux, entre
deux rangées de très hautes montagnes, qui se succédaient avec une
bizarrerie symétrique--comme les «portants» d'un décor tout en
profondeur, extrêmement beau, mais pas assez naturel.--On eût dit que ce
Japon s'ouvrait devant nous, en une déchirure enchantée, pour nous
laisser pénétrer dans son coeur même.
Au bout de cette baie longue et étrange, il devait y avoir Nagasaki
qu'on ne voyait pas encore. Tout était admirablement vert. La grande
brise du large, brusquement tombée, avait fait place au calme; l'air,
devenu très chaud, se remplissait de parfums de fleur. Et, dans cette
vallée, il se faisait une étonnante musique de cigales; elles se
répondaient d'une rive à l'autre; toutes ces montagnes résonnaient de
leurs bruissements innombrables; tout ce pays rendait comme une
incessante vibration de cristal. Nous frôlions au passage des peuplades
de grandes jonques, qui glissaient tout doucement, poussées par des
brises imperceptibles; sur l'eau à peine froissée, on ne les entendait
pas marcher; leurs voiles blanches, tendues sur des vergues
horizontales, retombaient mollement, drapées à mille plis comme des
stores; leurs poupes compliquées se relevaient en château, comme celles
des nefs du moyen âge. Au milieu du vert intense de ces murailles de
montagnes, elles avaient une blancheur neigeuse.
Quel pays de verdure et d'ombre, ce Japon, quel Eden inattendu!...
Dehors, en pleine mer, il devait faire encore grand jour; mais ici, dans
l'encaissement de cette vallée, on avait déjà une impression de soir;
au-dessous des sommets très éclairés, les bases, toutes les parties plus
touffues avoisinant les eaux, étaient dans une pénombre de crépuscule.
Ces jonques qui passaient, si blanches sur le fond sombre des
feuillages, étaient manoeuvrées sans bruit, merveilleusement, par de
petits hommes jaunes, tout nus avec de longs cheveux peignés en bandeaux
de femme.--A mesure qu'on s'enfonçait dans le couloir vert, les senteurs
devenaient plus pénétrantes et le tintement monotone des cigales
s'enflait comme un crescendo d'orchestre. En haut, dans la découpure
lumineuse du ciel entre les montagnes, planaient des espèces de gerfauts
qui faisaient: «Han! Han! Han!» avec un son profond de voix humaine;
leurs cris détonnaient là tristement, prolongés par l'écho.
Toute cette nature exubérante et fraîche portait en elle-même une
étrangeté japonaise; cela résidait dans je ne sais quoi de bizarre
qu'avaient les cimes des montagnes et, si l'on peut dire, dans
l'invraisemblance de certaines choses trop jolies. Des arbres
s'arrangeaient en bouquets, avec la même grâce précieuse que sur les
plateaux de laque. De grands rochers surgissaient tout debout, dans des
poses exagérées, à côté de mamelons aux formes douces, couverts de
pelouses tendres: des éléments disparates de paysage se trouvaient
rapprochés, comme dans les sites artificiels.
...Et, en regardant bien, on apercevait çà et là, le plus souvent bâtie
en porte-à-faux au-dessus d'un abîme, quelque vieille petite pagode
mystérieuse, à demi cachée dans le fouillis des arbres suspendus cela
surtout jetait dès l'abord, aux nouveaux arrivants comme nous, la note
lointaine et donnait le sentiment que, dans cette contrée, les Esprits,
les Dieux des bois, les symboles antiques chargés de veiller sur les
campagnes, étaient inconnus et incompréhensibles....
Quand Nagasaki parut, ce fut une déception pour nos yeux: au pied des
vertes montagnes surplombantes, c'était une ville tout à fait
quelconque. En avant, un pêle-mêle de navires portant tous les pavillons
du monde, des paquebots comme ailleurs, des fumées noires et, sur les
quais, des usines; en fait de choses banales déjà vues partout, rien n'y
manquait.
Il viendra un temps où la terre sera bien ennuyeuse à habiter, quand on
l'aura rendue pareille d'un bout à l'autre, et qu'on ne pourra même plus
essayer de voyager pour se distraire un peu....
Nous fîmes, vers six heures, un mouillage très bruyant, au milieu d'un
tas de navires qui étaient là, et tout aussitôt nous fûmes envahis.
Envahis par un Japon mercantile, empressé, comique, qui nous arrivait à
pleine barque, à pleine jonque, comme une marée montante: des bonshommes
et des bonnes femmes entrant en longue file ininterrompue, sans cris,
sans contestations, sans bruit, chacun avec une révérence si souriante
qu'on n'osait pas se fâcher et qu'à la fin, par effet réflexe, on
souriait soi-même, on saluait aussi. Sur leur dos ils apportaient tous
des petits paniers, des petites caisses, des récipients de toutes les
formes, inventés de la manière la plus ingénieuse pour s'emboîter, pour
se contenir les uns les autres et puis se multiplier ensuite jusqu'à
l'encombrement, jusqu'à l'infini; il en sortait des choses inattendues,
inimaginables; des paravents, des souliers, du savon, des lanternes; des
boutons de manchettes, des cigales en vie chantant dans des petites
cages; de la bijouterie, et des souris blanches apprivoisées sachant
faire tourner des petits moulins en carton; des photographies obscènes;
des soupes et des ragoûts, dans des écuelles, tout chauds, tout prêts à
être servis par portions à l'équipage;--et des porcelaines, des légions
de potiches, de théières, de tasses, de petits pots et d'assiette. En un
tour de main, tout cela, déballé, étalé par terre avec une prestesse
prodigieuse et un certain art d'arrangement; chaque vendeur accroupi à
la singe, les mains touchant les pieds, derrière son bibelot--et
toujours souriant, toujours cassé en deux par les plus gracieuses
révérences. Et le pont du navire, sous ces amas de choses multicolores,
ressemblant tout à coup à un immense bazar. Et les matelots, très
amusés, très en gaieté, piétinant dans les tas, prenant le menton des
marchandes, achetant de tout, semant à plaisir leurs piastres
blanches....
Mais, mon Dieu, que tout ce monde était laid, mesquin, grotesque! Étant
donnés mes projets de mariage, j'en devenais très rêveur, très
désenchanté....
Nous étions de service, Yves et moi, jusqu'au lendemain matin, et, après
les premières agitations qui, à bord, suivent toujours les
mouillages--(embarcations à mettre à la mer; échelles, tangons à
_pousser dehors_)--nous n'avions plus rien à faire qu'à regarder. Et
nous nous disions: Où sommes-nous vraiment?--Aux États-Unis?--Dans une
colonie anglaise d'Australie,--ou à la Nouvelle-Zélande??...
Des consulats, des douanes, des manufactures; un dock où trône une
frégate russe; toute une _concession_ européenne avec des villas sur les
hauteurs, et, sur les quais, des bars américains à l'usage des matelots.
Là-bas, il est vrai, là-bas, derrière et plus loin que ces choses
communes, tout au fond de l'immense vallée verte, des milliers et des
milliers de maisonnettes noirâtres, un fouillis d'un aspect un peu
étrange d'où émergent çà et là de plus hautes toitures peintes en rouge
sombre: probablement le vrai, le vieux Nagasaki japonais qui subsiste
encore.... Et dans ces quartiers, qui sait, minaudant derrière quelque
paravent de papier, la petite femme à yeux de chat... que peut-être...
avant deux ou trois jours (n'ayant pas de temps à perdre) j'aurai
épousée!!... C'est égal, je ne la vois plus bien, cette petite personne;
les marchandes de souris blanches qui sont ici m'ont gâté son image;
j'ai peur à présent qu'elle ne leur ressemble....
A la nuit tombante, le pont de notre navire se vida comme par
enchantement; ayant en un tour de main refermé leurs boîtes, replié
leurs paravents à coulisses, leurs éventails à ressorts; ayant fait à
chacun de nous la révérence très humble, les petits bonshommes et les
petites bonnes femmes s'en allèrent.
Et à mesure que la nuit descendait, confondant les choses dans de
l'obscurité bleuâtre, ce Japon où nous étions redevenait peu à peu, peu
à peu, un pays d'enchantements et de féerie. Les grandes montagnes,
toutes noires à présent, se dédoublaient par la base dans l'eau immobile
qui nous portait, se reflétaient avec leurs découpures renversées,
donnant l'illusion de précipices effroyables au-dessus desquels nous
aurions été suspendus;--et les étoiles, renversées aussi, faisaient dans
le fond du gouffre imaginaire comme un semis de petites taches de
phosphore.
Puis tout ce Nagasaki s'illuminait à profusion, se couvrait de lanternes
à l'infini; le moindre faubourg s'éclairait, le moindre village; la plus
infime cabane, qui était juchée là-haut dans les arbres et que, dans le
jour, on n'avait même pas vue, jetait sa petite lueur de ver luisant.
Bientôt il y en eut, des lumières, il y en eut partout; de tous les
côtés de la baie, du haut en bas des montagnes, des myriades de feux
brillaient dans le noir, donnant l'impression d'une capitale immense,
étagée autour de nous en un vertigineux amphithéâtre. Et en dessous,
tant l'eau était tranquille, une autre ville, aussi illuminée,
descendait au fond de l'abîme. La nuit était tiède, pure, délicieuse;
l'air rempli d'une odeur de fleurs que les montagnes nous envoyaient.
Des sons de guitares, venant des «maisons de thé» ou des mauvais lieux
nocturnes, semblaient, dans l'éloignement, être des musiques suaves. Et
ce chant des cigales,--qui est au Japon un des bruits éternels de la
vie, auquel nous ne devions plus prendre garde quelques jours plus tard
tant il est ici le fond même de tous les bruits terrestres,--on
l'entendait, sonore, incessant, doucement monotone comme la chute d'une
cascade de cristal....
III
Il pleuvait par torrents le lendemain; une de ces pluies d'abat, sans
trêve, sans merci, aveuglante, inondant tout; une pluie drue à ne pas se
voir d'un bout du navire à l'autre. On eût dit que les nuages du monde
entier s'étaient réunis dans la baie de Nagasaki, avaient pris
rendez-vous dans ce grand entonnoir de verdure pour y ruisseler à leur
aise. Et il pleuvait, pleuvait; il faisait presque nuit, tant cela
tombait épais. A travers un voile d'eau émiettée, on apercevait encore
la base des montagnes; mais quant aux cimes, elles étaient perdues dans
les grosses masses sombres qui pesaient sur nous. On voyait des lambeaux
de nuages, qui avaient l'air de se détacher de la voûte obscure, qui
traînaient là-haut sur les arbres comme de grandes loques grises,--et
qui toujours fondaient en eau, en eau torrentielle. Il y avait du vent
aussi; on l'entendait hurler dans les ravins avec une voix profonde.--Et
toute la surface de la baie, piquée de pluie, tourmentée par des
tourbillons qui arrivaient de partout, clapotait, gémissait, se démenait
dans une agitation extrême.
Un vilain temps pour mettre pied à terre une première fois.... Comment
aller chercher épouse, sous ce déluge, dans un pays inconnu!...
Tant pis! Je fais toilette et je dis à Yves,--qui sourit à mon idée de
promenade quand même:
--Fais-moi accoster un «sampan», frère, je te prie.
Yves alors, d'un geste de bras dans le vent et la pluie, appelle une
espèce de petit sarcophage en bois blanc, qui sautillait près de nous
sur la mer, mené à la godille par deux enfants jaunes tout nus sous
l'averse.--La chose s'approche; je m'élance dessus; puis, par une petite
trappe en forme de ratière que m'ouvre l'un des godilleurs, je me glisse
et m'étends tout de mon long sur une natte--dans ce que l'on appelle la
«cabine» d'un sampan.
J'ai juste la place de mon corps couché, dans ce cercueil flottant--qui
est d'ailleurs d'une propreté minutieuse, d'une blancheur de sapin neuf.
Je suis bien abrité de la pluie, qui tambourine sur mon couvercle, et me
voilà en route pour la ville, naviguant à plat ventre dans cette boîte;
bercé par une lame, secoué méchamment par une autre, à moitié retourné
quelquefois--et, dans l'entrebâillement de ma ratière, apercevant de
bas en haut les deux petits personnages à qui j'ai confié mon sort:
enfants de huit ou dix ans tout au plus, ayant des minois de ouistiti,
mais déjà musclés comme de vrais hommes en miniature, déjà adroits comme
de vieux habitués de la mer.
...Ils poussent les hauts cris: c'est que sans doute nous abordons!--En
effet, par ma trappe, que je viens d'ouvrir en grand, je vois les dalles
grises du quai, là tout près. Alors j'émerge de mon sarcophage, me
disposant à mettre le pied, pour la première fois de ma vie, sur le sol
japonais.
Tout ruisselle de plus en plus et la pluie fouette dans les yeux,
irritante, insupportable.
A peine suis-je à terre, qu'une dizaine d'êtres étranges, difficiles à
définir dès l'abord à travers l'ondée aveuglante--espèces de hérissons
humains traînant chacun quelque chose de grand et de noir--bondissent
sur moi, crient, m'entourent, me barrent le passage. L'un d'eux a ouvert
sur ma tête un immense parapluie, à nervures très rapprochées, sur
lequel des cigognes sont peintes en transparent,--et les voici qui me
sourient tous, la figure engageante, avec un air d'attendre.
On m'avait prévenu: ce sont simplement des _djins_ qui se disputent
l'honneur de ma préférence; cependant je suis saisi de cette attaque
brusque, de cet accueil du Japon pour une première visite. (Des _djins_
ou des _djin-richisans_, cela veut dire des hommes-coureurs traînant de
petits chars et voiturant des particuliers pour de l'argent; se louant à
l'heure ou à la course, comme chez nous les fiacres.)
Leurs jambes sont nues jusqu'en haut,--aujourd'hui très mouillées,--et
leur tête se cache sous un grand chapeau de forme abat-jour. Ils portent
un manteau waterproof en paillasson, tous les bouts de paille en dehors,
hérissés à la porc-épic; on les dirait habillés avec le toit d'une
chaumière.--ils continuent de sourire, attendant mon choix.
N'ayant l'honneur d'en connaître aucun, j'opte à la légère pour le djin
au parapluie et je monte dans sa petite voiture, dont il rabat sur moi
la capote, bien bas, bien bas. Sur mes jambes il étend un tablier ciré,
me le remonte jusqu'aux yeux, puis s'avance et me dit en japonais
quelque chose qui doit signifier ceci: «Où faut-il vous conduire,
mon bourgeois?» A quoi je réponds dans la même langue: «Au
_Jardin-des-Fleurs_, mon ami!»
J'ai répondu cela en trois mots appris par coeur, un peu à la manière
perroquet, étonné que cela pût avoir un sens, étonné d'être compris,--et
nous partons, lui courant ventre à terre; moi traîné par lui,
tressautant sur la route dans son char léger, enveloppé de toiles
cirées, enfermé comme dans une boîte;--toujours arrosés tous deux,
faisant jaillir l'eau et la boue du sol détrempé.
«Au _Jardin-des-Fleurs_», ai-je dit comme un habitué, surpris moi-même
de m'entendre. C'est que je suis moins naïf en japonerie qu'on ne
pourrait le croire. Des amis qui reviennent de cet empire m'ont fait la
leçon, et je sais beaucoup de choses: ce _Jardin-des-Fleurs_ est une
_maison de thé_, un lieu de rendez-vous élégant. Une fois là, je
demanderai un certain Kangourou-San, qui est à la fois interprète,
blanchisseur et agent discret pour croisements de races. Et ce soir
peut-être, si mes affaires marchent à souhait, je serai présenté à la
jeune fille que le sort mystérieux me destine.... Cette pensée me tient
l'esprit en éveil pendant la course haletante que nous faisons, mon djin
et moi, l'un roulant l'autre, sous l'averse inexorable....
Oh! le singulier Japon entrevu ce jour-là, par l'entrebâillement de ces
toiles cirées, par-dessous la capote ruisselante de ma petite voiture!
Un Japon maussade, crotté, à demi noyé. Tout cela, maisons, bêtes ou
gens, que je ne connaissais encore qu'en images; tout cela que j'avais
vu peint sur les fonds bien bleus ou bien roses des écrans et des
potiches, m'apparaissant dans la réalité sous un ciel noir, en
parapluie, en sabots, piteux et troussé.
Par instants l'ondée tombe si fort que je ferme tout bien juste; je
m'engourdis dans le bruit et les secousses, oubliant tout à fait dans
quel pays je suis.--Cette capote de voiture a des trous qui me font
couler des petits ruisseaux dans le dos.--Ensuite, me rappelant que je
voyage en plein Nagasaki et pour la première fois de ma vie, je jette un
regard curieux dehors, au risque de recevoir une douche: nous trottons
dans quelque petite rue triste et noirâtre (il y en a comme ça un
dédale, des milliers); des cascades dégringolent des toits sur les pavés
luisants; la pluie fait dans l'air des hachures grises qui embrouillent
les choses.--Parfois nous croisons une dame, empêtrée dans sa robe, mal
assurée sur ses hautes chaussures de bois, personnage de paravent qui se
trousse sous un parapluie de papier peinturluré. Ou bien nous passons
devant une entrée de pagode, et alors quelque vieux monstre de granit,
assis le derrière dans l'eau, me fait la grimace, féroce.
Mais comme c'est grand, ce Nagasaki! Voilà près d'une heure que nous
courons à toutes jambes et cela ne paraît pas finir. Et c'est en plaine;
on ne soupçonnait pas cela, de la rade, qu'il y eût une plaine si
étendue dans ce fond de vallée.
Par exemple, il me serait impossible de dire où je suis, dans quelle
direction nous avons couru; je m'abandonne à mon djin et au hasard.
Et quel homme-vapeur, mon djin! J'étais habitué aux coureurs chinois,
mais ce n'était rien de pareil. Quand j'écarte mes toiles cirées pour
regarder quelque chose, c'est toujours lui, cela va sans dire, que
j'aperçois au premier plan; ses deux jambes nues, fauves, musclées,
détalant l'une devant l'autre, éclaboussant tout, et son dos de
hérisson, courbé sous la pluie.--Les gens qui voient passer ce petit
char, si arrosé, se doutent-ils qu'il renferme un prétendant en quête
d'une épouse?...
Enfin mon équipage s'arrête, et mon djin, souriant, avec des précautions
pour ne pas me faire couler de nouvelles rivières dans le cou, abaisse
la capote de ma voiture; il y a une accalmie dans le déluge, il ne pleut
plus.--Je n'avais pas encore vu son visage; il est assez joli, par
exception; c'est un jeune homme d'une trentaine d'années, à l'air vif et
vigoureux, au regard ouvert.... Et qui m'eût dit que, peu de jours plus
tard, ce même djin.... Mais non, je ne veux pas ébruiter cela encore; ce
serait risquer de jeter sur Chrysanthème une déconsidération anticipée
et injuste....
Donc, nous venons de nous arrêter. C'est à la base même d'une grande
montagne surplombante; nous avons dû dépasser la ville, probablement, et
nous sommes dans la banlieue, à la campagne. Il faut mettre pied à
terre, paraît-il, et grimper à présent par un sentier étroit presque à
pic. Autour de nous, il y a des maisonnettes de faubourg, des clôtures
de jardin, des palissades en bambou très élevées masquant la vue. La
verte montagne nous écrase de toute sa hauteur, et des nuées basses,
lourdes, obscures, se tiennent au-dessus de nos têtes comme un couvercle
oppressant qui achèverait de nous enfermer dans ce recoin inconnu où
nous sommes; vraiment il semble que cette absence de lointains, de
perspectives, dispose mieux à remarquer tous les détails de très petit
bout de Japon intime, boueux et mouillé, que nous avons sous les
yeux.--La terre de ce pays est bien rouge.--Les herbes, les fleurettes
qui bordent le chemin me sont étrangères;--pourtant, dans la palissade,
il y a des liserons comme les nôtres, et je reconnais dans les jardins
des marguerites-reines, des zinias, d'autres fleurs de France. L'air a
une odeur compliquée; aux senteurs des plantes et de la terre s'ajoute
autre chose, qui vient des demeures humaines sans doute: on dirait un
mélange de poisson sec et d'encens. Personne ne passe; des habitants,
des intérieurs, de la vie, rien ne se montre, et je pourrais aussi bien
me croire n'importe où.
Mon djin a remisé sous un arbre sa petite voiture, et nous montons
ensemble dans ce chemin raide, sur ce sol rouge où nos pieds glissent.
--Nous allons bien au _Jardin-des-Fleurs?_ dis-je, inquiet de savoir si
j'ai été compris.
--Oui, oui, fait le djin, c'est là-haut et c'est tout près.
Le chemin tourne, devient encaissé et sombre. D'un côté, la paroi de la
montagne, toute tapissée de fougères mouillées; de l'autre, une grande
maison de bois, presque sans ouvertures et d'un mauvais aspect: c'est là
que mon djin s'arrête.
Comment, cette maison sinistre, le _Jardin-des-Fleurs?_--Il prétend que
oui, l'air très sûr de son fait. Nous frappons à une grosse porte qui
aussitôt glisse dans ses rainures et s'ouvre.--Alors deux petites bonnes
femmes apparaissent, drôlettes, presque vieillottes; mais ayant conservé
des prétentions, cela se voit tout de suite; tenues de potiche très
correctes, mains et pieds d'enfant.
A peine m'ont-elles vu, qu'elles tombent à quatre pattes, le nez contre
le plancher. Ah! mon Dieu, qu'est-ce qui leur arrive?--Rien du tout,
c'est simplement le salut de grande cérémonie qui se fait ainsi; je n'en
avais point l'habitude encore. Les voilà relevées, s'empressant à me
déchausser (on n'entre jamais avec ses souliers dans une maison
nipponne), à essuyer le bas de mon pantalon, à toucher si mes épaules ne
sont pas trempées.
Ce qui frappe dès l'abord, dans ces intérieurs japonais, c'est la
propreté minutieuse, et la nudité blanche, glaciale.
Sur des nattes irréprochables, sans un pli, sans un dessin, sans une
souillure, on me fait monter au premier étage, dans une grande pièce où
il n'y a rien, absolument rien. Les murs en papier sont composés de
châssis à coulisse, pouvant rentrer les uns dans les autres, au besoin
disparaître,--et tout un côté de l'appartement s'ouvre en véranda sur la
campagne verte, sur le ciel gris. Comme siège, on m'apporte un carreau
de velours noir, et me voilà assis très bas au milieu de cette pièce
vide où il fait presque froid,--les deux petites bonnes femmes (qui sont
les servantes de la maison et les miennes très humbles) attendant mes
ordres dans des postures de soumission profonde.
C'est incroyable que cela signifie quelque chose, ces mots baroques, ces
phrases que j'ai apprises là-bas, pendant notre exil aux Pescadores, à
coups de lexique et de grammaire, mais sans conviction aucune.--Il
paraît bien que si, pourtant; on me comprend tout de suite.
Je veux d'abord parler à ce monsieur Kangourou, qui est _interprète,
blanchisseur et agent discret pour grands mariages_.--C'est parfait; on
le connaît, on va sur l'heure me l'aller quérir, et l'aînée des
servantes prépare dans ce but ses socques de bois, son parapluie de
papier.
Ensuite, je veux qu'on m'apporte une collation bien servie, composée de
choses japonaises raffinées.--De mieux en mieux; on se précipite aux
cuisines pour commander cela.
Enfin je veux qu'on serve du thé et du riz à mon djin qui m'attend en
bas;--je veux, je veux beaucoup de choses, mesdames les poupées, je vous
les dirai à mesure, posément, quand j'aurai eu le temps de rassembler
mes mots.... Mais, plus je vous regarde, plus je m'inquiète de ce que va
être ma fiancée de demain.--Presque mignonnes, je vous l'accorde, vous
l'êtes,--à force de drôlerie, de mains délicates, de pieds en miniature;
mais laides, en somme, et puis ridiculement petites, un air bibelot
d'étagère, un air ouistiti, un air je ne sais quoi....
...Je commence à comprendre que je suis arrivé dans cette maison à un
moment mal choisi. Il s'y passe quelque chose qui ne me regarde pas, et
je gêne.
Dès l'abord, j'aurais pu deviner cela, malgré la politesse excessive de
l'accueil--car je me rappelle à présent, pendant qu'on me déchaussait en
bas, j'ai entendu des chuchotements au-dessus de ma tête, puis un bruit
de panneaux que l'on faisait courir très vite dans leurs glissières;
évidemment c'était pour me cacher ce que je ne devais pas voir; on
improvisait pour moi l'appartement où je suis,--comme, dans les
ménageries, on fait un compartiment séparé à certaines bêtes pendant la
représentation.
Maintenant on m'a laissé seul, tandis que mes ordres s'exécutent, et je
tends l'oreille, accroupi comme un Bouddha sur mon coussin de velours
noir, au milieu de la blancheur de ces nattes et de ces murs.
Derrière les cloisons de papier, des voix fatiguées, qui semblent
nombreuses, parlent tout bas. Puis un son de guitare et un chant de
femme s'élèvent, plaintifs, assez doux, dans la sonorité de cette maison
nue, dans la mélancolie de ce temps de pluie.
Par la véranda toute grande ouverte, ce que l'on voit est bien joli, je
le reconnais; cela ressemble à un paysage enchanté. Des montagnes
admirablement boisées, montant haut dans le ciel toujours sombre, y
cachant les pointes de leurs cimes, et, perché dans les nuages, un
temple. L'air a cette transparence absolue, les lointains cette netteté
qui suivent les grandes averses; mais une voûte épaisse, encore chargée
d'eau, reste tendue au-dessus de tout, et, sur les feuillages des bois
suspendus, il y a comme de gros flocons de ouate grise qui se tiennent
immobiles. Au premier plan, en avant et en bas de toutes ces choses
presque fantastiques, est un jardin en miniature--où deux beaux chats
blancs se promènent, s'amusent à se poursuivre dans les allées d'un
labyrinthe lilliputien, en secouant leurs pattes parce que le sable est
plein d'eau. Le jardin est maniéré au possible: aucune fleur, mais des
petits rochers, des petits lacs, des arbres nains taillés avec un goût
bizarre; tout cela, pas naturel, mais si ingénieusement composé, si
vert, avec des mousses si fraîches!...
Un grand silence au dehors, dans ces campagnes mouillées que je domine;
un calme absolu, jusque là-bas dans les fonds du décor immense. Mais la
voix de femme, derrière le mur de papier, chante toujours avec une
extrême douceur triste; la guitare qui l'accompagne a des notes graves,
un peu lugubres....
Tiens!... cela s'accélère à présent,--et on dirait même que l'on danse!
Tant pis! Je vais essayer de regarder entre les châssis légers,--par une
fente que j'aperçois là-bas.
Oh! le spectacle singulier: évidemment de jeunes élégants de Nagasaki en
train de faire la grande fête clandestine! Dans un appartement aussi nu
que le mien, ils sont là une douzaine assis en rond par terre; longues
robes en coton bleu à manches pagodes, longs cheveux gras et plats
surmontés d'un chapeau européen de forme _melon_; figures niaises,
jaunes, épuisées, exsangues. A terre, une quantité de petits réchauds,
de petites pipes, de petits plateaux de laque, de petites théières, de
petites tasses;--tous les accessoires et tous les restes d'une orgie
japonaise ressemblant à une dînette d'enfants. Et, au milieu du cercle
de ces dandies, trois femmes très parées, autant dire trois visions
étranges: robes de couleurs pâles et sans nom, brodées de chimères d'or;
grands chignons arrangés avec un art inconnu, piqués d'épingles et de
fleurs. Deux sont assises et me tournent le dos: l'une tenant la
guitare; l'autre, celle qui chante de cette voix si douce;--elles sont
exquises de pose, de costume, de cheveux, de nuque, de tout, ainsi vues
furtivement par derrière, et je tremble qu'un mouvement ne me montre
leur visage qui sans doute me désenchantera. La troisième est debout et
danse devant cet aréopage d'imbéciles, devant ces chapeaux melon et ces
cheveux plats.... Oh! quelle épouvante quand elle se retourne! Elle porte
sur la figure le masque horrible, contracté, blême, d'un spectre ou d'un
vampire.... Le masque se détache et tombe.... Elle est un amour de petite
fée, pouvant bien avoir douze ou quinze ans, svelte, déjà coquette, déjà
femme,--vêtue d'une longue robe de crépon bleu nuit, ombré, avec une
broderie représentant des chauves-souris grises, des chauves-souris
noires, des chauves-souris d'or....
Des pas dans l'escalier, des pieds de femme, légers, déchaussés,
froissant les nattes blanches.... Sans doute le premier service de mon
lunch que l'on m'apporte.--Vite je retombe immobile, fixe, sur mon
coussin de velours noir.
Elles sont trois maintenant, trois servantes qui arrivent à la file,
avec des sourires et des révérences. L'une me présente le réchaud et la
théière; l'autre, des fruits confits dans de délicieuses petites
assiettes; l'autre encore, des choses indéfinissables sur des bijoux de
petits plateaux. Et elles s'accroupissent devant moi par terre, déposant
à mes pieds toute cette dînette.
A ce moment, j'ai une impression de Japon assez charmante; je me sens
entré en plein dans ce petit monde imaginé, artificiel, que je
connaissais déjà par les peintures des laques et des porcelaines. C'est
si bien cela! Ces trois petites femmes assises, gracieuses, mignardes,
avec leurs yeux bridés, leurs beaux chignons en coques larges, lisses et
comme vernis;--et ce petit service par terre;--et ce paysage entrevu par
la véranda, cette pagode perchée dans les nuages;--et cette préciosité
qui est partout, même dans les choses. C'est si bien cela aussi, cette
voix mélancolique de femme, qui continue de se faire entendre derrière
la cloison de papier; c'est ainsi évidemment qu'elles devaient chanter,
ces musiciennes que j'avais vues jadis peintes en couleurs bizarres sur
papier de riz et fermant à demi leurs petits yeux vagues, au milieu de
fleurs trop grandes. Je l'avais deviné, ce Japon-là, bien longtemps
avant d'y venir. Peut-être pourtant, dans la réalité, me semble-t-il
diminué, plus mièvre encore, et plus triste aussi,--sans doute à cause
de ce suaire de nuages noirs, à cause de cette pluie....
En attendant M. Kangourou (qui va arriver, paraît-il, qui s'habille),
faisons la dînette.
Dans un bol des plus mignons, orné de cigognes envolées, il y a un
potage invraisemblable, aux algues. Ailleurs, des petits poissons secs
au sucre, des crabes au sucre, des haricots au sucre, des fruits au
vinaigre et au poivre. Tout cela atroce, mais surtout imprévu,
inimaginable. Elles me font manger, les petites femmes, riant beaucoup,
de ce rire perpétuel, agaçant, qui est le rire japonais,--manger à leur
manière, avec de gentilles baguettes et un doigté plein de grâce. Je
m'habitue à leurs figures. L'ensemble de tout cela est raffiné,--d'un
raffinement très à côté du nôtre par exemple, que je ne puis guère bien
comprendre à première vue, mais qui à la longue finira peut-être par me
plaire.
...Entre tout à coup, comme un papillon de nuit réveillé par le plein
jour, comme une phalène rare et surprenante, la danseuse d'à côté,
l'enfant qui portait le masque sinistre. C'est pour me voir sans doute.
Elle roule des yeux de chatte craintive; puis, apprivoisée tout de
suite, vient s'appuyer contre moi, avec une câlinerie de bébé qui sonne
adorablement faux. Elle est mignonne, fine, élégante; elle sent bon.
Drôlement peinte, blanche comme du plâtre, avec un petit rond rose bien
régulier au milieu de chaque joue; la bouche carminée et un peu de
dorure soulignant la lèvre inférieure. Comme on n'a pas pu blanchir la
nuque, à cause des cheveux follets qui sont nombreux, on a, par amour de
la correctitude, arrêté là le plâtrage blanc en une ligne droite que
l'on dirait coupée au couteau; il en résulte, derrière son cou, un carré
de peau naturelle, qui est très jaune....
Un son impérieux de guitare derrière la cloison, un appel évidemment!
Crac, elle se sauve, la petite fée, s'en va retrouver les imbéciles d'à
côté.
Si j'épousais celle-ci, sans chercher plus loin? Je la respecterais
comme un enfant à moi confié; je la prendrais pour ce qu'elle est, pour
un jouet bizarre et charmant. Quel amusant petit ménage cela me ferait!
Vraiment, tant qu'à épouser un bibelot, j'aurais peine à trouver
mieux....
Entrée de M. Kangourou. Complet en drap gris, de la _Belle-Jardinière_
ou du _Pont-Neuf_, chapeau melon, gants de filoselle blancs. Figure à la
fois rusée et niaise; presque pas de nez, presque pas d'yeux. Révérence
à la japonaise: plongeon brusque, les mains posées à plat sur les
genoux, le torse faisant angle droit avec les jambes comme si le
bonhomme se cassait; petit sifflement de reptile (que l'on produit en
aspirant la salive entre les dents et qui est le dernier mot de la
politesse obséquieuse dans cet empire).
--Vous parlez français, monsieur Kangourou?
--Vi! Missieu!
Nouvelle révérence.
Il m'en fait pour chaque mot que je dis, comme s'il était un pantin à
manivelle; quand il est assis devant moi par terre, cela se borne à un
plongeon de la tête,--accompagné toujours du même bruit sifflant de
salive.
--Une tasse de thé, monsieur Kangourou?
Nouveau salut et geste très précieux des mains, comme pour dire:
«J'oserais à peine; c'est trop de condescendance de votre part.... Enfin,
pour vous obéir...»
Il a deviné, aux premiers mots, ce que j'attends de lui:
--Sans doute, répond-il, nous allons nous occuper de cela; dans une
huitaine de jours précisément une famille de Simonosaki, où il y a deux
filles charmantes, doit arriver....
--Comment, dans une huitaine de jours! Vous me connaissez mal, monsieur
Kangourou! Non, non, ce sera tout de suite, demain ou pas du tout.
Encore une révérence sifflante, et Kangourou-San, gagné par mon
agitation, se met à passer en revue fiévreusement toutes les jeunes
personnes disponibles à Nagasaki:
--Voyons,--il y avait bien mademoiselle Oeillet.... Oh! quel dommage que
je n'aie pas parlé deux jours plus tôt! Si jolie, si habile à jouer de
la guitare.... C'est un irréparable malheur: elle a été prise avant-hier
par un officier russe....
»Ah! mademoiselle Abricot!--Cela ferait-il mon affaire, cette demoiselle
Abricot? C'est la fille d'un riche marchand de porcelaines du bazar de
Décima; une personne d'un grand mérite, mais elle coûterait fort cher:
ses parents, qui en font beaucoup de cas, ne la céderaient pas à moins
de cent yen* par mois. Elle est très instruite, sait couramment
l'écriture commerciale et possède, au bout des doigts, plus de deux
mille caractères d'écriture savante. Dans un concours de poésie, elle
est arrivée première avec un morceau composé _à la louange des petites
fleurs blanches des haies vues à la rosée du matin_. Seulement elle
n'est pas très jolie de visage; un de ses yeux est moins grand que
l'autre--et un trou lui est resté dans une joue, d'un mal qu'elle avait
eu étant enfant....
*_Un yen vaut 5 francs._
--Oh! non, alors, de grâce, pas elle. Cherchons parmi les jeunes
personnes moins distinguées, mais n'ayant pas de cicatrice. Et celles
qui sont là, à côté, en belles robes brodées d'or? Par exemple, la
danseuse au masque de spectre, monsieur Kangourou?? ou encore celle qui
chante d'une voix si douce et dont la nuque est si jolie???
Il ne comprend pas bien d'abord de qui il s'agit; puis, quand il a
compris, secouant la tête, presque moqueur, il dit:
--Non, Missieu, non! Ce sont des _Guéchas_*, Missieu,--des _Guéchas!_
*_Guéchas, chanteuses et danseuses de profession formées au
Conservatoire de Yeddo._
--Eh bien, mais, pourquoi donc pas des _Guéchas?_ qu'est-ce que cela
peut me faire, à moi, qu'elles soient des _Guéchas?_--Plus tard, quand
je serai mieux au courant des choses japonaises, peut-être
apprécierai-je moi-même l'énormité de ma demande: on dirait vraiment que
j'ai parlé d'épouser le diable....
Mais voici M. Kangourou qui se rappelle tout à coup une certaine
mademoiselle Jasmin.--Mon Dieu, comment donc n'y avait-il pas songé tout
de suite; mais c'est absolument ce qu'il me faut; il va dès demain, dès
ce soir, faire des ouvertures aux parents de cette jeune personne, qui
demeurent fort loin d'ici sur la colline d'en face dans le faubourg de
Diou-djen-dji. C'est une demoiselle très jolie, d'une quinzaine
d'années. On l'aurait probablement à dix-huit ou vingt piastres par
mois, à la condition de lui offrir quelques robes de bon goût et de la
loger dans une maison agréable et bien située,--ce qu'un galant homme
comme moi ne peut manquer de faire.
Va pour mademoiselle Jasmin,--et séparons-nous, l'heure presse. M.
Kangourou viendra demain à mon bord me communiquer le résultat de ses
premières démarches et se concerter avec moi pour l'entrevue. De
rétribution, il n'en acceptera aucune pour le moment, mais je lui
donnerai mon linge à blanchir et je lui procurerai la clientèle de mes
camarades de la _Triomphante_.
C'est entendu.
Saluts profonds,--on me rechausse à la porte.
Mon djin, profitant de cet interprète que la chance lui a mis sous la
main, se recommande à moi pour l'avenir: sa station est justement sur le
quai; son numéro est 415, écrit en chiffres français sur la lanterne de
sa voiture (à bord, nous avons 415 Le Goêlec, fusilier, servant de
gauche à l'une de mes pièces; c'est bon, je retiendrai cela); son tarif
est douze sous la course et dix sous l'heure, pour les habitués.--A
merveille, il aura ma pratique, c'est promis.--Allons-nous-en. Les
servantes, qui m'ont reconduit, tombent à quatre pattes pour le salut
final et restent prosternées sur le seuil--tant que je suis en vue dans
le sentier sombre où les fougères achèvent de s'égoutter sur ma tête....
IV
Trois jours ont passé. C'est à la tombée de la nuit, dans un appartement
qui depuis la veille est le mien.--Nous nous promenons, Yves et moi, au
premier étage, sur les nattes blanches, arpentant cette grande pièce
vide dont le plancher sec et léger craque sous nos pas--un peu agacés
l'un et l'autre par une attente qui se prolonge. Yves, qui a plus
d'entrain dans son impatience, de temps en temps regarde au-dehors. Moi,
tout à coup, je me sens froid au coeur, à l'idée que j'ai choisi et que
je vais habiter cette maison perdue dans un faubourg d'une ville si
étrangère, perchée haut dans la montagne, presque avoisinant les bois.
Quelle idée m'a pris, de m'installer dans tout cet inconnu qui sent
l'isolement et la tristesse?... L'attente m'énerve et je m'amuse à
examiner les petits détails du logis. Les boiseries du plafond sont
compliquées et ingénieuses. Sur les châssis de papier blanc qui forment
les murailles, il y a un semis de petites, de microscopiques tortues
bleues, à plumes....
--Ils sont en retard, dit Yves, qui regarde encore dans la rue.
Pour en retard, oui, ils le sont, d'une bonne heure déjà, et la nuit
arrive, et le canot qui devait nous ramener à bord pour dîner va partir.
Il faudra souper ce soir à la japonaise, qui sait où. Les gens de ce
pays-ci n'ont aucune conscience de l'heure, du prix du temps.
Et je continue d'inspecter les menus détails drôles de ma
maison.--Tiens! au lieu de poignées, comme nous en aurions mis, nous,
pour tirer ces châssis mobiles, ils ont placé des petits trous ovales
ayant la forme d'un bout de doigt, destinés évidemment à introduire le
pouce.--Et ces petits trous ont une garniture de bronze,--et, regardé de
près, ce bronze est curieusement ouvragé: ici, c'est une dame qui
s'évente; ailleurs, dans le trou voisin, est représentée une branche de
cerisier en fleurs. Quelle bizarrerie dans le goût de ce peuple!
S'appliquer à une oeuvre en miniature, la cacher au fond d'un trou à
mettre le pouce qui semble n'être qu'une tache au milieu d'un grand
châssis blanc; accumuler tant de patient travail dans des accessoires
imperceptibles,--et tout cela pour arriver à produire un effet
d'ensemble nul, un effet de nudité complète....
Yves regarde encore, comme soeur Anne. Du côté où il se penche, ma
véranda donne sur une rue, plutôt sur un chemin bordé de maisons qui
monte, monte, et se perd presque tout de suite dans les verdures de la
montagne, dans les champs de thé, les broussailles, les cimetières. Moi,
ça m'agace pour tout de bon, cette attente, et je regarde du côté
opposé; mon autre façade, en véranda aussi, s'ouvre sur un jardin
d'abord, puis sur un panorama merveilleux de bois et de montagnes, avec
tout le vieux Nagasaki japonais tassé en fourmilière noirâtre à deux
cents mètres sous mes pieds. Ce soir, par un crépuscule terne, un
crépuscule de juillet pourtant,--ces choses sont tristes. Il y a de gros
nuages qui roulent de la pluie; en l'air, des averses voyagent. Non, je
ne me trouve pas du tout chez moi, dans ce gîte étrange; j'y éprouve des
impressions de dépaysement extrême et de solitude; rien que la
perspective d'y passer la nuit me serre le coeur....
--Ah! pour le coup, frère, dit Yves, je crois,--je crois fort... que la
voilà!!!
Je regarde par-dessus son épaule et j'aperçois--vue de dos--une petite
poupée en toilette, que l'on achève d'attifer dans la rue solitaire: un
dernier coup d'oeil maternel aux coques énormes de la ceinture, aux plis
de la taille. Sa robe est en soie gris perle, son _obi_ en satin mauve;
un piquet de fleurs d'argent tremble dans ses cheveux noirs; un dernier
rayon mélancolique du couchant l'éclaire; cinq ou six personnes
l'accompagnent.... Oui, évidemment c'est elle, mademoiselle Jasmin... ma
fiancée qu'on m'amène!!...
Je me précipite au rez-de-chaussée, qu'habitent la vieille madame Prune,
ma propriétaire, et son vieux mari;--ils sont en prières devant l'autel
de leurs ancêtres.
--Les voilà, madame Prune, dis-je en japonais, les voilà! Vite le thé,
le réchaud, les braises, les petites pipes pour les dames, les petits
pots en bambou pour cracher leur salive! Montez avec empressement tous
les accessoires de ma réception!
J'entends le portail qui s'ouvre, je remonte. Des socques de bois se
déposent à terre; l'escalier crie sous des pieds déchaussés.... Nous nous
regardons, Yves et moi, avec une envie de rire....
Entre une vieille dame,--deux vieilles dames,--trois vieilles dames,
émergeant l'une après l'autre avec des révérences à ressorts que nous
rendons tant bien que mal, ayant conscience de notre infériorité dans le
genre. Puis des personnes d'un âge intermédiaire,--puis des jeunes tout
à fait, une douzaine au moins, les amies, les voisines, tout le
quartier. Et tout ce monde, en entrant chez moi, se confond en
politesses réciproques: et je te salue--et tu me salues,--et je te
ressalue, et tu me le rends--et je te ressalue encore, et je ne te le
rendrai jamais selon ton mérite,--et moi je me cogne le front par terre,
et toi tu piques du nez sur le plancher; les voilà toutes à quatre
pattes les unes devant les autres; c'est à qui ne passera pas, à qui ne
s'assoira pas, et des compliments infinis se marmottent à voix basse, la
figure contre le parquet.
Elles s'asseyent pourtant, en un cercle cérémonieux et souriant à la
fois, nous deux restant debout les yeux fixés sur l'escalier. Et enfin
émerge à son tour le petit piquet de fleurs d'argent, le chignon
d'ébène, la robe gris perle et la ceinture mauve... de mademoiselle
Jasmin ma fiancée!!...
Ah! mon Dieu, mais je la connaissais déjà! Bien avant de venir au Japon,
je l'avais vue, sur tous les éventails, au fond de toutes les tasses à
thé--avec son air bébête, son minois bouffi,--ses petits yeux percés à
la vrille au-dessus de ces deux solitudes, blanches et roses jusqu'à la
plus extrême invraisemblance, qui sont ses joues.
Elle est jeune, c'est tout ce que je lui accorde; elle l'est tellement
même que je me ferais presque un scrupule de la prendre. L'envie de rire
me quitte tout à fait et je me sens au coeur un froid plus profond.
Partager une heure de ma vie avec cette petite créature, jamais!...