par le nouveau pouvoir républicain; le gouverneur de la province et le
général commandant les troupes campées autour de la ville, prévenus de
son arrivée, l'attendaient à la porte même de la maison, à la tête d'un
nombreux et brillant état-major.
Le peintre serra la main de son compatriote, le laissa jouir à sa guise
des honneurs dont on le comblait, et curieux comme un véritable artiste
qu'il était, il se mit un album sous le bras, se glissa à travers la
foule rassemblée sur la place Mayor, et s'en alla le nez au vent et les
mains dans ses poches courir la ville, en quête d'études à faire ou de
types à croquer, préférant chercher l'imprévu que de s'astreindre aux
ennuis d'une réception officielle.
Cependant il avait laissé ses chevaux et ses peones avec ceux de M.
Dubois, qui n'avait consenti à son éloignement temporaire qu'après lui
avoir fait promettre de ne pas choisir une habitation autre que la
sienne pendant tout le temps qu'il lui plairait de rester à San Miguel
de Tucumán.
L'artiste portait le costume complet des habitants du pays et n'avait
rien qui attirât l'attention; aussi lui fut-il facile de circuler à
travers les groupes sans être incommodé par la curiosité indiscrète
des badauds pour lesquels, surtout à cette époque, un étranger, un
Européen particulièrement, était un être extraordinaire qu'ils se
figuraient appartenir à une espèce différente de la leur, et auquel ils
témoignaient plus de pitié que de bienveillance, à cause de la croyance
dans laquelle ils étaient; la plupart croient encore aujourd'hui que
les Européens sont des hérétiques demi-hommes et demi-démons, damnés
dès le moment de leur naissance.
Rien à notre avis n'est aussi agréable que de s'en aller ainsi, sans
préoccupation d'aucune sorte, vaguant à travers la foule, s'isolant au
milieu de la multitude, se laissant nonchalamment emporter aux caprices
imprévus de la folle du logis, se mêlant parfois indirectement à la
joie générale, puis reprenant le cours de ses pensées et redevenant
seul au milieu de tous, ne se rattachant que par un invisible chaînon,
sans cesse brisé et de nouveau soudé par le hasard, aux événements qui,
comme dans un kaléidoscope immense, défilent sous vos yeux; acteur
et spectateur à la fois, indifférent ou intéressé à ce qui frappe le
regard, coudoyant et effleurant tout sans être soi-même mêlé aux faits
qui s'accomplissent.
Le jeune homme, heureux comme un écolier en vacances de s'être si à
propos débarrassé de son sérieux compagnon, s'en allait ainsi, admirant
les monuments publics, les places, les promenades, lorgnant les femmes
qui passaient près de lui avec un doux froufrou soyeux et provocateur,
fumant nonchalamment sa cigarette, marchant tout droit devant lui sans
savoir où il allait et s'en souciant fort peu, puisqu'il était à la
recherche de l'imprévu.
Il atteignit ainsi, sans trop savoir comment, l'Alameda ou promenade
de la ville, charmant jardin aux épais ombrages, garnis de massifs
de grenadiers et d'orangers en fleurs dont les suaves émanations
embaumaient l'atmosphère. Par un singulier hasard, l'Alameda était
déserte, toute la population s'était portée dans le centre de la ville
et pour un jour avait abandonné cette délicieuse promenade.
Le peintre se réjouit de cette solitude dans laquelle il se trouvait
après le bruit, le tohu-bohu auquel il était depuis si longtemps mêlé
et qui commençait à lui serrer les tempes et à lui faire éprouver une
certaine lassitude morale.
Il chercha de l'œil un banc qu'il découvrit bientôt à demi-caché
dans un bosquet d'orangers et s'assit avec un indicible sentiment de
bien-être.
Il était environ cinq heures du soir, la brise nocturne se levait et
rafraîchissait l'atmosphère embrasée; le soleil, presque au niveau du
sol, allongeait démesurément l'ombre des arbres; une foule d'oiseaux
cachés dans le feuillage chantaient à pleine gorge, et des milliers
de diptères aux ailes transparentes voletaient autour des fleurs dont
elles pompaient les sucs en bourdonnant.
Les bruits de la fête n'arrivaient que comme un écho lointain et
presque indistinct dans cette solitude qui respirait le calme le plus
complet.
Séduit malgré lui par tout ce qui l'entourait et subissant l'influence
énervante des parfums exhalés par les fleurs, le jeune homme se laissa
aller en arrière, croisa les bras sur la poitrine et, fermant à demi
les yeux, il se plongea dans une douce rêverie qui bientôt absorba tout
son être et lui fit complètement oublier la réalité pour l'entraîner à
sa suite dans le fantastique pays des rêves.
Depuis combien de temps était-il en proie à cette délicieuse somnolence
sans nom dans notre langue? Il n'aurait su le dire, lorsque tout à coup
il se redressa avec un geste brusque de mauvaise humeur, en prêtant
l'oreille et jetant autour de lui un regard mécontent.
Le bruit d'une conversation était arrivé jusqu'à lui.
Cependant, il eut beau sonder l'obscurité du regard, car la nuit était
venue, il n'aperçut personne. Il était toujours seul dans le bosquet au
fond duquel il s'était retiré.
Il redoubla d'attention; alors il reconnut que les voix qu'il avait
entendues étaient celles de deux hommes arrêtés à quelques pas derrière
lui et que le massif d'orangers, au milieu duquel il se trouvait,
l'empêchait seul d'apercevoir.
Ces deux hommes, quels qu'ils fussent, paraissaient désirer de ne pas
être entendus, car ils parlaient à demi-voix, bien qu'avec une certaine
animation. Malheureusement, le Français se trouvait si près d'eux, que,
malgré lui et quoi qu'il fît pour s'en défendre, il entendait tout ce
qu'ils disaient.
«Le diable emporte ces drôles-là! murmura à part lui le jeune homme, de
s'aviser de venir parler politique ici; j'étais si bien. Comment m'en
aller maintenant?»
Mais de même qu'il entendait ce que disaient ses voisins et jusqu'à
leurs plus légers mouvements, ceux-ci probablement l'auraient entendu
s'il avait essayé de quitter la place. Force lui fut donc, bien qu'en
maugréant, de se tenir coït et de continuer à entendre la conversation
des deux hommes, conversation nullement faite pour le rassurer et qui
d'instant en instant prenait des proportions fort inquiétantes pour un
tiers appelé à en être, malgré lui, le confident.
Nous avons dit quelle horreur profonde le peintre professait pour la
politique; le lecteur comprendra facilement quelle devait être son
anxiété, en entendant des choses telles que celles que nous allons
rapporter.
«Ces nouvelles sont certaines? disait un des interlocuteurs à l'autre.
--Je les tiens d'un témoin oculaire, répondit le second.
--¡Caramba! fit le premier en élevant un peu la voix, ainsi nous
pouvons espérer de voir bientôt le général dans ces parages.»
Le peintre tressaillit; il lui sembla reconnaître cette voix,
sans qu'il lui fût possible de se souvenir où il l'avait entendue
précédemment.
«Ainsi les insurgés ont été battus, continua le même interlocuteur.
--A plate couture, capitaine; je vous le répète, à la bataille de
Villuma, le général Pezuela les a poursuivis plus de six lieues, l'épée
dans les reins.
--Bravo! Et que fait-il maintenant?
--¡Caray! Il marche en avant donc! Et en doublant les étapes afin
d'arriver plus vite; malheureusement, selon toutes les prévisions, il
ne pourra être ici que dans deux mois.
--C'est bien tard.
--Oui; mais cela vous laisse toute latitude pour préparer vos batteries.
--C'est vrai; toutefois la mission dont me charge le général est
hérissée de difficultés. Les insurgés sont en nombre autour de la
ville, ils font bonne garde; s'il ne s'agissait que d'enlever deux
ou trois et même dix députés, peut être pourrais-je répondre de la
réussite; mais songez donc, mon cher comte, qu'il ne s'agit de rien
moins que de faire disparaître soixante ou quatre-vingts personnes.
--Je ne vous comprends pas.
--C'est juste, reprit le capitaine; arrivé aujourd'hui même dans la
ville et ne vous étant encore abouché qu'avec moi, vous ignorez ce qui
se passe.
--Entièrement, reprit celui auquel on avait donné le titre de comte.
--Voici le fait en deux mots: les insurgés veulent frapper un grand
coup; à cet effet ils réunissent ici à Tucumán un congrès composé
des députés de chaque district révolté; ce congrès a pour mission de
proclamer l'indépendance de Buenos Aires et de toute la Banda Oriental.
--¡Sangre de Dios! Êtes-vous sûr de cela? s'écria le comte avec stupeur.
--D'autant plus sûr que je le sais par un de mes cousins qui est
lui-même un de ces députés et qui n'a pas de secret pour moi.
--¡Cuerpo de Cristo! Voilà qui est fâcheux! Le général sera furieux
lorsque je le lui apprendrai.
--J'en suis convaincu, mais que faire?
--L'empêcher par tous les moyens.
--C'est impossible, les moyens nous manquent complètement; je ne
dispose que d'une centaine d'hommes avec lesquels je ne puis rien
tenter, d'autant plus que nous jouons de malheur en ce moment: la
population est fanatisée par le succès que le chef des montoneros,
Zèno Cabral a remporté, il y a deux jours, sur les troupes royales
commandées par le colonel Acevedo.
--Ce succès est tout ce qu'il y a de plus apocryphe, mon cher
capitaine, je vous en donne ma parole d'honneur; tout s'est borné à une
escarmouche sans conséquence entre fourrageurs.
--Je l'admets; il est même certain qu'il en est ainsi, mais nul ne le
croira dans la ville; donc, l'échec doit être considéré comme réel.
--Eh bien! Qu'importe! Laissons ces gens dans leur erreur et
profitons-en pour agir: maintenant qu'ils se croient invincibles
et qu'ils s'amusent à tirer leur poudre en cohetes, nous pourrons
peut-être tenter un coup de main hardi sur la ville.
--Votre idée n'est pas mauvaise, je vous avoue même qu'elle me sourit
assez, seulement elle demande à être mûrie. Il faudrait éloigner
adroitement les troupes campées aux environs et profiter de leur
absence pour essayer une surprise.
--Alors il serait on ne peut plus facile de s'emparer des députés.
--N'allons pas si vite en besogne; voyons d'abord quelles sont les
forces dont nous disposons pour cette expédition, qui ne laisse pas que
d'être fort périlleuse et qui offre, je ne vous le cache pas, très peu
de chance de succès.
--Discutons, soit, je ne demande pas mieux.»
Le peintre, mis de plus en plus mal à son aise par ces confidences qui
prenaient pour lui une tournure des plus graves, et voulant à tout prix
sortir de la position perplexe dans laquelle il se trouvait, car il
comprenait instinctivement qu'il avait affaire à des conspirateurs et
qu'il y allait de sa vie s'il était découvert, prit une résolution qui
lui parut une inspiration du ciel. Ne voulant pas continuer à être plus
longtemps en tiers dans des secrets de cette importance, il résolut de
se découvrir lui-même. Il ne se dissimula pas que les premiers moments
seraient, pour lui, difficiles à passer, lorsque les deux hommes
sauraient que leur conversation avait été entendue d'un bout à l'autre;
mais il préféra risquer cette chance incertaine de sauver sa vie que de
se fier plus longtemps au hasard.
Émile était d'une témérité folle, qui ne faisait jamais de concessions
au danger; au contraire, il allait toujours tête baissée en avant;
le lecteur a déjà été à même de s'en apercevoir, mais cette fois,
contrairement à ses habitudes, il usa d'une certaine prudence avant de
révéler sa présence aux inconnus.
Il arma doucement, sous son poncho, ses pistolets qu'il tint à la main,
prêt à s'en servir si besoin était, puis, se levant du banc sur lequel
jusqu'à ce moment il était demeuré assis:
«¡Hola! caballeros, dit-il d'une voix haute bien que contenue pour ne
pas être entendu d'autres personnes, si par hasard il s'en trouvait aux
environs, que de celles auxquelles il s'adressait: prenez garde! Il y a
ici des oreilles qui vous entendent.»
Les deux hommes poussèrent une exclamation de surprise et de terreur,
puis il y eut un craquement formidable dans le bosquet, et ils
apparurent en face du jeune homme, tenant chacun un sabre d'une main
et un pistolet de l'autre, le visage bouleversé par la colère et
l'épouvante.
Mais ils s'arrêtèrent soudain.
Le jeune homme se tenait immobile devant eux, les pistolets aux poings.
«Halte! Et parlementons,» dit-il froidement.
Cette scène avait quelque chose d'étrange et de saisissant.
Dans ce bosquet d'orangers en fleur, aux reflets argentés de la lune,
au milieu de cette tranquillité profonde, au sein de cette nature calme
à laquelle le silence imposant de la nuit imprimait un certain cachet
de majesté, ces trois hommes posés ainsi face à face, se mesurant de
l'œil et prêts à en venir aux mains, formaient un contraste des plus
tranchés avec ce qui les entourait.
«Parlementer, dit le comte, à quoi bon?
--A ne pas se tuer comme des brutes, sans savoir pourquoi, répondit le
peintre.
--Un traître mérite la mort!
--Je vous l'accorde, mais je ne suis pas un traître, moi, puisque je
vous préviens, lorsqu'il m'aurait été si facile de rester silencieux
jusqu'à ce que j'eusse pénétré tous vos secrets.»
Cette observation, fort logique du reste, parut produire une certaine
impression sur les deux hommes.
«Alors pourquoi ces armes? reprit le comte d'un ton évidemment plus
radouci.
--Pour éviter ce qui serait incontestablement arrivé, si je n'avais pas
eu la précaution de m'en munir.
--Vous nous espionniez donc?
--Nullement, j'étais ici bien avant vous, au contraire; le bruit de
votre conversation m'a réveillé de l'espèce de somnolence dans laquelle
j'étais tombé, et, ne me souciant nullement d'être, contre votre
volonté, en tiers dans vos secrets, j'ai pris le parti de vous avertir.
Voilà la vérité tout entière.
--Qui nous le prouve? reprit durement le comte.
--Je crois, Dieu me pardonne, caballero, répondit avec hauteur le jeune
homme, que vous vous permettez de douter de mes paroles?
--Qui donc êtes-vous, señor, pour qu'on doive vous croire ainsi au
premier mot?
--Moi! fit en riant le jeune homme, bien peu de chose auprès de vous,
un pauvre peintre français, mais honnête, vive Dieu! Jusqu'au bout des
ongles.
--Ah! Voilà mon homme, s'écria le second étranger, qui jusque-là était
demeuré muet; je le reconnais maintenant! Rengainez votre sabre et
quittez votre pistolet, mon cher comte; des armes sont de trop ici.
--Je le veux bien, si telle est votre opinion, capitaine, répondit
le comte avec hésitation; cependant, il me semble que dans une
circonstance aussi sérieuse....
--Bas les armes! Vous dis-je, interrompit le capitaine, qui déjà
avait fait disparaître les siennes, je réponds corps pour corps de ce
cavalier.
--Soit, dit le comte, mais la prudence exigerait....
--Quoi? Puisque ce caballero vous donne sa parole et que cette parole
est corroborée par la mienne; cela est suffisant, il me semble,» reprit
le capitaine avec un commencement d'impatience.
Le jeune homme voyant que ses adversaires n'avaient plus, en apparence,
d'intentions hostiles, désarma tranquillement ses pistolets et, les
repassant à sa ceinture, il se tourna vers celui des deux étrangers qui
était si à l'improviste venu à son secours.
«Je vous remercie, señor, dit-il, de la bonne opinion que vous voulez
bien avoir de moi; bien que votre voix ne me soit pas inconnue,
cependant je serai heureux qu'il vous plût de rafraîchir mes souvenirs,
en m'apprenant, si cela vous est possible, où j'ai eu l'avantage de
vous rencontrer précédemment.
--¡Vive Dios! señor don Emilio, reprit-il d'un ton de bonne humeur,
vous avez la mémoire courte.
--Comment vous savez mon nom?
--Et vous-même savez le mien, à moins que vous ne l'ayez oublié aussi;
ce qui ne m'étonnerait pas, d'après ce que je vois.
--Je suis réellement confus, señor, mais je vous jure que je ne me
rappelle pas le moins du monde où nous nous sommes vus déjà.
--Allons, puisqu'il faut absolument que je vous redise mon nom, je
m'exécute; je suis don Lucio Ortega.
--Le capitaine espagnol avec lequel je me suis battu! s'écria-t-il avec
surprise.
--Et que vous avez si dextrement désarmé. C'est moi-même, oui,
caballero.
--Oh! Comment ai-je pu oublier cette rencontre qui m'a laissé un si
charmant souvenir, dit-il en lui tendant la main.
--Ainsi, ce señor est de vos amis? reprit le comte.
--Oui, mon cher comte, et des plus intimes même.
--Pardonnez-moi d'insister; mais vous savez quelles seraient les
conséquences d'une indiscrétion?
--Elles seraient terribles; continuez.
--Et vous vous croyez toujours autorisé à répondre de la discrétion de
ce caballero?
--Comme de la mienne, je vous le répète.
--C'est bien; agissez à votre guise alors, reprit-il d'un ton bourru.
--Écoutez, fit le capitaine, je comprends combien, vous qui ne
connaissez pas ce señor, vous devez conserver d'inquiétude au fond du
cœur; nous ne jouons pas un jeu d'enfant, en ce moment; nous engageons
notre tête dans une partie désespérée; chacun de nous a le droit de
demander à ses associés des comptes sévères de leur conduite.
--En effet, il doit, il me semble, en être ainsi.
--Fort bien! Ces comptes, je vais vous les rendre. Malgré lui, et sans
l'avoir désiré, don Emilio a surpris des secrets de la plus haute
gravité; ces secrets, je suis convaincu qu'il les conservera au fond
de son cœur, mais cette certitude que j'ai, moi, vous ne la partagez
pas; cela est votre droit, je n'ai rien à y objecter, sinon que, dans
le but seul de vous rassurer, je prendrai, vis-à-vis de mon ami, toutes
les précautions que vous exigerez. Bien entendu que ces précautions
n'auront rien de blessant pour l'honneur, ni même pour l'amour-propre
de don Emilio, que je tiens, avant tout, pour mon ami et que je veux
ménager quand même.
--Je me joins au capitaine, dit vivement le jeune homme, et je me
mets complètement à votre disposition pour tout ce qu'il vous plaira
d'exiger de moi; je vous confesse humblement que la politique me cause
une peur atroce, et que j'éprouve le regret le plus vif et le plus
sincère de m'être si malencontreusement trouvé ici lorsqu'il m'aurait
été si facile d'être autre part, où, sans contredit, j'aurais été
beaucoup mieux.»
La gravité du comte ne tint pas contre cette boutade prononcée avec une
désespérante naïveté; il éclata de rire.
«Vous êtes un charmant compagnon, dit-il, et bien que notre liaison
ait commencé sous des auspices assez hostiles, j'espère qu'elle sera
durable; que bientôt vous deviendrez de mes amis et que je serai des
vôtres.
--Ce sera un grand honneur pour moi, monsieur le comte, répondit-il en
s'inclinant.
--Maintenant que vous avez mis un pied dans nos secrets, il faut que
vous y entriez tout à fait.
--Est-ce donc bien obligatoire?
--C'est de toute nécessité.
--J'admire comme depuis quelques jours le hasard se plaît à me
poursuivre et s'obstine à faire de moi un homme politique, quand je
serais si heureux de ne peindre que des tableaux, moi qui ne suis venu
que pour cela en Amérique; j'ai eu là une triomphante idée par exemple,
et j'ai bien choisi mon temps!
--Il faut provisoirement en prendre votre parti.
--Je le sais bien, et voilà justement pourquoi j'enrage, mais dès qu'il
me sera possible de faire autrement, je ne me le ferai pas répéter
deux fois, je vous le certifie.
--Jusqu'à nouvel ordre, il est indispensable que vous demeuriez
avec nous, que vous soyez en quelque sorte notre prisonnier; mais
rassurez-vous, votre captivité ne sera pas bien dure, nous vous la
rendrons, ou du moins nous nous efforcerons de vous la rendre aussi
agréable que possible.
--Ainsi vous m'enlevez jusqu'à mon libre arbitre, dit le peintre avec
un accent tragi-comique.
--Il le faut provisoirement.
--Hum! Allons, j'y consens, diable soit de la politique! Qu'avais-je
besoin aussi de venir à San Miguel accompagner ce vieux Dubois.»
Les deux hommes tressaillirent à ce nom.
«Vous connaissez le duc de Mantoue? s'écrièrent-ils.
--Ah! Ah! Vous savez de qui je veux parler, il paraît? fît-il avec
surprise.
--Le duc de Mantoue, l'ancien conventionnel, sénateur sous l'Empereur
Napoléon, venu en Amérique sous le nom de Louis Dubois, dit le comte.
--C'est bien cela. Pourquoi donc me recommandait-il si fort de ne pas
lui donner son titre?
--Parce qu'il espérait ne pas être connu; il vient, chassé par les
Bourbons pour avoir voté la mort du roi Louis XVI, chercher un refuge
en ce pays et prêter aux insurgés l'appui de son expérience en matière
de révolution.
--Le fait est qu'il doit en savoir long sur ce chapitre, dit le peintre
en riant.
--Mais que disiez-vous donc sur lui; se trouve-t-il réellement à San
Miguel?
--Je l'ai aidé moi-même à y entrer aujourd'hui.
--Vous?
--Parbleu! Un compatriote ... et tenez, capitaine, nous étions ensemble
quand j'ai eu l'honneur de vous rencontrer.
--Comment, ce grand vieillard à la mine si altière et aux traits si
imposants, qui se tenait si droit à cheval à vos côtés?...
--C'était lui-même.
--Oh! Si je l'avais su! s'écria le capitaine d'un air de dépit.
--Qu'auriez-vous donc fait?
--Je l'aurais enlevé, ¡vive Dios!
--Alors, il est heureux que vous l'ayez ignoré, parce que,
probablement, il y aurait eu une chaude escarmouche entre nous.»
Le capitaine ne releva pas cette parole.
«Venez, dit-il.
--Où me conduisez-vous?
--Au Cabildo.
--Au Cabildo! Pourquoi faire?
--Le gouverneur donne aujourd'hui un grand bal; nous y passerons
quelques instants.
--Hum! Je crains bien que cela cache quelque manoeuvre politique?
--Peut-être.
--Pourvu que je ne m'y trouve pas encore mêlé malgré moi.
--Je tâcherai de vous laisser ignorer ce qui se passera.
--Je vous en aurai une grande reconnaissance. Enfin, à la grâce de
Dieu.»
Les trois hommes, désormais réconciliés, quittèrent le bosquet,
sortirent de l'Alameda et se dirigèrent vers le Cabildo en causant
amicalement entre eux.
Les rues étaient illuminées et la population se divertissait de plus en
plus à tirer des cohetes.
V
LA MONTONERA.
_Montonero_ dont le féminin est _montonera_, est un mot essentiellement
américain, bien que sa racine soit incontestablement espagnole. Il
signifie littéralement, _monceau, amas, ramassis_; pris dans la
mauvaise acception du mot, une montonera veut dire une réunion de gens
de sac et de corde, de bandits sans foi ni loi, de voleurs de grand
chemin.
Mais telle n'était pas la signification qu'on lui donnait dans le
principe.
On entendait par montonera une cuadrilla, une guérilla composée de
bannis politiques, d'insurgés qui faisaient la guerre en partisans à
leurs risques et périls, mais braves et honnêtes.
Les Espagnols leur imposèrent au commencement du soulèvement des
colonies contre la métropole, afin de les flétrir dans l'opinion
publique, ce nom dont ils se glorifièrent et qu'ils tinrent à honneur
de porter.
Mais lorsque la guerre civile dégénéra en lutte fratricide des citoyens
entre eux; que les Espagnols furent vaincus et contraints d'abandonner
le Nouveau Monde, les montoneras dégénérèrent, les hommes véreux de
tous les partis vinrent s'abriter sous leurs bannières et y chercher
l'impunité de leurs crimes. Elles ne furent plus alors qu'un ramassis
de bandits sinistres, ressemblant à s'y méprendre à ces bandes
d'écorcheurs et de routiers du moyen âge qui désolèrent l'Europe
pendant si longtemps, et que les gouvernements furent, pendant plus de
deux siècles, impuissants à détruire ou seulement à réprimer.
Semblant avoir recueilli les traditions de leurs devanciers du vieux
monde, les montoneros commencèrent à désoler les campagnes, à piller
les haciendas, à mettre à rançon les villes trop faibles pour leur
opposer une résistance énergique; et, servant toutes les causes
moyennant finance, ils adoptèrent tour à tour tous les partis, les
trahissant sans remords les uns après les autres, et ne voyant dans la
guerre civile qu'un but: le pillage.