Le vieillard n'essaya pas d'insister; d'ailleurs, il n'en aurait pas eu

le temps; les peones, un instant étonnés de son apparition imprévue au

milieu d'eux, recommençaient leurs cris et leurs gestes frénétiques en

brandissant leurs armes d'un air menaçant, et en rétrécissant d'instant

en instant le cercle dans lequel M. Dubois et ses quelques défenseurs

étaient resserrés.

La lutte qui allait s'engager entre les deux partis était des plus

inégales et dans les proportions à peu près d'un contre quatre,

puisque, à part les deux Français, six Indiens seulement, dont trois

maintenaient les chevaux et les mules, se préparaient à combattre les

vingt et quelques bandits si insolemment révoltés.

Cependant, malgré leur petit nombre, les Français et leurs serviteurs

résolurent de faire bravement face au péril et de soutenir le combat

jusqu'au dernier soupir, trouvant indigne d'eux d'accepter les

conditions que ces misérables prétendaient leur imposer.

Le peintre arma froidement ses pistolets, jeta son fusil en

bandoulière, et au lieu d'attendre l'attaque des peones, il s'avança

résolument vers eux après avoir enjoint d'un geste à ses compagnons de

demeurer où ils étaient, mais d'être prêts à le défendre.

Une action hardie impose toujours aux masses.

Les peones, au lieu de continuer à marcher en avant, hésitèrent,

s'arrêtèrent, et finirent par reculer jusqu'à la muraille du hangar

contre laquelle ils s'adossèrent.

Ils ne comprenaient rien à l'étrange témérité de cet homme qui

osait ainsi venir seul les braver, et malgré eux, par un sentiment

instinctif, ils éprouvaient pour lui un respect mêlé de crainte;

d'ailleurs le combat qui avait eu lieu quelques heures auparavant entre

le jeune homme et le capitaine espagnol, en leur prouvant la force et

la bravoure incontestables de l'étranger avait excité leur admiration,

circonstance qui pesait d'un grand poids, en ce moment, dans leur

pensée, ajoutait encore au respect qu'ils éprouvaient et redoublait

leur hésitation.

L'artiste avait jugé la situation d'un coup d'œil, il avait compris

qu'il ne pouvait sortir du mauvais pas dans lequel il se trouvait

qu'à force d'audace et de témérité. Sa résolution avait été prise en

un instant, et, au lieu d'attendre le danger, il avait été bravement

au-devant de lui, convaincu que ce moyen était seul praticable pour

sauver sa vie et celle de ses compagnons, qui, en ce moment, semblaient

être fort aventurées et dépendre plutôt du hasard que de la plus habile

conception.

«Voyons, finissons-en, dit-il d'une voix sèche et rude, en s'arrêtant à

deux pas des peones qui se tenaient pressés les uns contre les autres

devant lui, que demandez-vous?»

A cette question, nulle réponse ne fut faite.

Émile les examina un instant, les sourcils froncés et la lèvre

railleuse.

«Voulez-vous, oui ou non, répondre, reprit-il, que réclamez-vous? Sans

doute, vous n'aurez pas la prétention de vous approprier purement et

simplement les bagages de la personne au service de laquelle vous êtes;

cela serait le fait de voleurs de grands chemins, et, si bas que vous

soyez descendus dans mon estime, je ne vous crois pas encore à ce degré

infime.

--Et voilà justement où vous vous trompez, señor,» dit un péon en

faisant deux pas en avant, en se dandinant sur les hanches et en riant

d'un air moqueur.

Le peintre n'hésita pas; le moment était critique, il ajusta le péon et

lui déchargea son pistolet en pleine poitrine en disant:

«Je ne vous parle pas à vous, je m'adresse à ces honorables caballeros

et non à un drôle de votre espèce.»

Le pauvre diable roula sur le sol sans jeter un soupir; il avait été

tué roide.

L'effet produit par cette action d'une témérité folle fut électrique;

les peones, charmés non seulement d'être traités d'honorables

caballeros, mais encore de sortir de la position délicate dans laquelle

ils s'étaient placés un peu à la légère, applaudirent avec enthousiasme

et poussèrent de frénétiques cris de joie à cet acte inqualifiable.

«Je disais donc, reprit le peintre d'une voix douce en rechargeant

froidement son pistolet, que vous êtes des honnêtes gens; cela est

entendu et convenu entre nous. Maintenant que nous, nous comprenons,

expliquez-moi les motifs qui vous ont fait vous révolter ainsi et

pousser si loin les choses, que, si je ne fusse pas arrivé, vous seriez

partis avec les mules, les chevaux et les bagages.»

Une protestation unanime s'éleva à cette accusation.

«Bien, continua le jeune homme; les mules et les chevaux ont été sellés

et chargés par inadvertance, je l'admets; sans songer à mal vous vous

prépariez à les emmener avec vous, toujours par suite d'un regrettable

malentendu; tout cela, à la rigueur, peut être sinon logique, du moins

possible. Mais enfin, en vous révoltant contre un homme qui vous a payé

certaines avances et que vous vous êtes engagé à servir loyalement

pendant la durée de son voyage, vous aviez des motifs; ce sont ces

motifs que je veux connaître. Quels sont-ils? Dites-le moi.»

Une réaction s'était opérée dans l'esprit de tous ces hommes primitifs.

Le courage si franc et si vrai du jeune homme les avait séduits malgré

eux. A peine eut-il fini de parler que tous protestèrent énergiquement

de leur loyauté et de leur dévouement, se pressant autour de lui et

l'étouffant presque à force de le serrer au milieu d'eux.

Mais lui, sans rien perdre de son sang-froid et voulant que la leçon

fût complète, les éloigna doucement de la main et leur faisant signe de

se taire.

«Un instant, leur dit-il en souriant, il ne faut pas qu'un second

malentendu vienne nous brouiller de nouveau au moment où nous sommes

sur le point de nous entendre; mes amis, qui sont assez éloignés de

nous et ne savent pas ce qui se passe, pourraient me supposer en

danger et venir à mon aide: laissez-moi donc leur prouver que tout est

fini et que je me considère comme parfaitement en sûreté au milieu de

véritables _caballeros._»

Et prenant ses pistolets par le canon, il les jeta par-dessus sa tête,

déboucla son sabre, lui fit prendre le même chemin, puis croisant

nonchalamment ses bras sur sa poitrine.

«Maintenant, causons, dit-il, l'œil calme et la lèvre souriante.»

Cette dernière action, d'une témérité inouïe, terrassa littéralement

les mutins; ils se reconnurent vaincus et, sans vouloir entrer dans de

nouvelles explications, ils s'inclinèrent humblement devant le fier

jeune homme, lui baisèrent les mains en lui jurant un dévouement à

toute épreuve et se retirèrent aussitôt avec une rapidité qui prouvait

leur repentir.

Quelques minutes plus tard, les mules étaient déchargées, les chevaux

dessellés et les peones, enveloppés dans leurs ponchos, dormaient

étendus devant les feux de veille.

Émile rejoignit ses compagnons, toujours inquiets et immobiles à la

place où il les avait laissés, en tordant nonchalamment une cigarette

de paille de maïs entre ses doigts nerveux.

Seulement son visage était pâle et ses yeux éclairés d'un feu sombre.

Sur son chemin il retrouva ses armes et les ramassa.

«Vous avez fait des prodiges, lui dit M. Dubois en lui serrant la main

avec reconnaissance.

--Non, répondit-il avec un doux et calme sourire; seulement je me suis

souvenu du mot de Danton.

--Lequel?

--De l'audace; c'est avec de l'audace qu'on dompte les fauves, et que

sont ces hommes, sinon des bêtes féroces?

--Mais vous risquiez votre vie!

--Ne vous ai-je pas dit que depuis longtemps déjà j'en ai fait le

sacrifice. Mais n'attachez pas, je vous prie, plus d'importance

à cette affaire qu'elle n'en a réellement; tout dépendait d'une

résolution ferme et prompte, ces hommes étaient préparés au vol, non à

l'assassinat. Voilà tout le secret de la chose.

--Ne cherchez pas, mon ami, à rabaisser une action, dont je vous

garderai une reconnaissance éternelle.

--Bah! Ce que j'ai fait pour vous aujourd'hui, demain vous le ferez

pour moi, et nous serons quittes.

--J'en doute, je ne suis pas l'homme de la bataille, moi, je n'ai que

le courage civil: devant l'émeute, j'ai peur.

--Pardieu, moi aussi; seulement je ne le laisse pas voir. Mais

ne parlons plus de cela, nous avons à causer de choses plus

importantes, à moins que vous ne préfériez reprendre votre sommeil si

malencontreusement interrompu.

--Il me serait impossible de dormir maintenant; je suis donc

entièrement à votre disposition.

--Puisqu'il en est ainsi, rentrons dans le rancho, les nuits sont

froides, la rosée glacée; il est inutile que nous demeurions plus

longtemps en plein air; vous voyez que nos féroces révoltés ont pris

bravement leur parti de leur défaite et dorment à poings fermés; ne

laissons pas supposer à ceux qui peut-être veillent encore que nous

conservons des inquiétudes sur leur compte. Venez.»

Ils rentrèrent dans le rancho, dont le peintre ferma avec affectation

la porte derrière lui.

Lorsqu'ils furent assis, le jeune homme déboucha une bouteille de rhum,

s'en versa un verre et, après l'avoir goûté, il aspira trois ou quatre

bouffées de fumée; puis posant son verre sur la table:

«La situation est grave, dit-il en se renversant sur le dossier de son

siège; voulez-vous que nous parlions à cœur ouvert?

--Je ne demande pas mieux, répondit le vieillard en lui jetant un

regard voilé sous ses paupières demi-closes.

--D'abord, et avant tout, entendons-nous bien, reprit Émile en

souriant; ici nous ne faisons pas de diplomatie, n'est-ce pas?

--Pourquoi faire? dit en souriant son interlocuteur.

--Dame, la force de l'habitude pouvait vous y entraîner, et croyez-moi,

en ce moment ce serait un tort de vous y laisser aller.

--Ne craignez rien, je serais vis-à-vis de vous de la plus entière

franchise.

--Hum! fit le jeune homme d'un air peu convaincu; enfin c'est égal, je

me risque; tant pis pour vous si vous ne tenez pas votre promesse, car

je n'ai d'autre intérêt que le vôtre.

--J'en suis convaincu, parlez donc sans crainte.

--D'abord une question: vous allez à Tucumán, n'est-ce pas?

--Ne vous l'ai-je pas dit.

--En effet, une partie des hommes qui vous accompagnent sont des

soldats déguisés que le gouvernement de Buenos Aires vous a donnés pour

vous servir d'escorte.

--Comment le savez-vous?

--Avec cela que c'est difficile à deviner; ainsi, vous êtes chargé

d'une mission politique?

--Moi!

--Parbleu! Cela va de soi; seulement, je vous ferai observer que cela

m'est complètement indifférent et que je n'y attache pas la plus minime

importance.

--Mais....

--Laissez-moi continuer; d'après ce qui s'est passé cette nuit, il

est évident pour moi qu'une partie de votre escorte vous trahit et a

l'intention de vous livrer aux Espagnols.

--Le croyez-vous?

--J'en suis sûr.

--C'est sérieux, alors?

--Vous avez donc une mission?

--Supposez ce qu'il vous plaira, mais aidez-moi à me tirer d'embarras.

--Bien, je comprends; vous n'avez pas besoin d'en dire davantage.

Maintenant, voici mon avis: seul, vous n'arriverez jamais à Tucumán.

--Eh! Savez-vous que votre avis est aussi le mien?

--Pardieu! Je le sais bien. Maintenant que ces drôles sont matés, voici

ce que je vous propose.

--Voyons.

--Remarquez bien que ce n'est que dans votre seul intérêt.

--J'en suis convaincu.

--Si cela vous convient, comme à tort ou à raison ces bandits

professent un certain respect pour ma personne, je vous offre de vous

accompagner jusqu'à Tucumán.

--Mon cher compatriote, cette proposition m'est on ne peut plus

agréable sous tous les rapports; je vous en remercie du fond du cœur;

vous me sauvez littéralement la vie.

--Pardon, mais à une condition.

--Ah! Et quelle est cette condition? fit le vieillard avec une certaine

réserve.

--Elle est simple; je crois que vous l'accepterez avec enthousiasme,

répondit en riant le jeune homme.

--Dites, dites, je suis toutes oreilles.

--Il faut que je vous avoue que, sans jamais m'être bien rendu compte

de la raison qui me faisait agir ainsi, j'ai toujours professé pour la

politique et pour tout ce qui s'en rapproche une répulsion profonde.

--Ce n'est pas un mal, fit le vieillard en hochant la tête d'un air

pensif.

--N'est-ce pas? De sorte que si je consens à vous escorter jusqu'à

Tucumán et à vous y conduire sain et sauf, c'est à la condition

expresse qu'il ne sera pas question de politique entre nous pendant

tout le temps que nous demeurerons ensemble. Dame! que voulez-vous? Je

suis venu en Amérique pour faire de l'art, moi; restons chacun dans

notre spécialité.

--Je ne demande pas mieux et je souscris avec joie à cette condition.

--Et puis....

--Ah! Il y a encore quelque chose.

--Moins que rien; par suite de la crainte que je vous ai précédemment

témoignée, je veux vous quitter en vue de Tucumán, c'est-à-dire,

entendons-nous bien, avant d'y entrer, et si quelque jour le hasard

nous fait nous rencontrer, vous ne direz jamais à qui que ce soit le

service que je vous aurai rendu; cela vous convient-il ainsi? A cette

condition seulement je puis vous accompagner.»

M. Dubois se recueillit un instant.

«Mon cher compatriote, dit-il enfin, je comprends et j'apprécie,

croyez-le bien, toute la délicatesse de votre procédé envers moi;

je m'engage de grand cœur à ne pas troubler votre belle insouciance

d'artiste, en venant vous ennuyer par des questions politiques que,

heureusement pour vous, vous ne sauriez comprendre; mais votre dernière

condition est trop dure. Quelque grand que soit le danger qui me menace

en ce moment, je m'y exposerai sans hésiter, plutôt que de consentir à

oublier la reconnaissance que je vous dois et à feindre envers vous une

indifférence contre laquelle se révolterait tout mon être. Nous sommes

Français tous deux, jetés loin de notre pays sur une terre où tout nous

est hostile; nous sommes par conséquent frères, c'est-à-dire solidaires

l'un de l'autre; et vous le comprenez si bien ainsi, que tout ce que

vous avez fait depuis notre rencontre ne l'a été que par cette raison.

Ne vous en défendez pas, je vous connais mieux peut-être que vous ne

vous connaissez vous-même; mais, permettez-moi de vous le dire, votre

exquise délicatesse vous fait en ce moment dépasser le but. Ce n'est

pas pour vous, mais pour moi seul que vous craignez dans tout ceci;

je ne puis accepter ce sacrifice et cette abnégation. Bien que, comme

vous, je ne sois pas homme d'action, cependant je ne consentirai dans

aucune circonstance à transiger avec mes devoirs, et c'en est un pour

moi, un devoir sacré même, de ne pas oublier ce que je vous dois et de

me reconnaître hautement votre obligé.»

Ces paroles furent prononcées avec tant de franchise et de simplicité,

que le jeune homme se sentit ému; il tendit la main au vieillard dont

la pâle et sévère figure avait pris, sous l'impression qui l'agitait,

une expression imposante. Il lui répondit d'une voix qu'il essayait

vainement de rendre indifférente:

«Soit, puisque vous l'exigez, monsieur, je me rends; insister plus

longtemps serait inconvenant de ma part; au point du jour nous nous

mettrons en route, à moins que vous ne préfériez passer un jour ou deux

à vous reposer ici.

--Des affaires urgentes m'appellent à Tucumán; il n'en serait pas ainsi

que la révolte de cette nuit suffirait pour m'engager à presser mon

départ.

--Elle ne se renouvellera pas, je vous en donne l'assurance; maintenant

ces bêtes féroces sont muselées et changées en agneaux. Mieux que vous

je connais cette race métisse, puisque depuis plusieurs mois déjà

j'habite et je vis au milieu d'elle; mais on ne saurait user de trop de

prudence: il est donc préférable que vous partiez le plus tôt possible.

Il y a encore trois heures de nuit, profitez-en pour prendre un peu

de repos; je vous éveillerai lorsque l'heure du départ sera venue.

Bonsoir.»

Les deux hommes se serrèrent une dernière fois la main. Le peintre se

retira et le vieillard demeura seul.

--Quel dommage, murmura-t-il à part lui en s'installant le plus

confortablement que cela lui fut possible dans son manteau et en

s'étendant sur la table, qu'un homme aussi heureusement doué, un si

brave cœur, laisse ainsi aller sa vie au vent de la fantaisie et ne

consente pas à se jeter dans une carrière sérieuse! Il y a en lui, j'en

suis convaincu, l'étoffe d'un diplomate.»

Tout en faisant ces réflexions, il s'endormit. Quant au jeune homme,

comme malgré l'assurance qu'il affectait, il conservait intérieurement

une vague inquiétude, au lieu de se coucher dans la chambre qu'il

habitait d'ordinaire, il s'étendit à la belle étoile sur l'esplanade

même, en travers de la porte du rancho, et après avoir jeté autour

de lui un regard interrogateur afin de s'assurer que tout était bien

réellement en ordre, il s'endormit d'un sommeil paisible.

A peine les étoiles commençaient-elles à pâlir au ciel et l'horizon

à s'iriser de larges bandes d'opale que le peintre était debout et

surveillait les apprêts du départ.

Les peones, complètement rentrés dans le devoir, obéissaient à ses

ordres avec la plus entière docilité, semblant avoir tout à fait oublié

la tentative de rébellion si heureusement avortée.

Lorsque les mules furent chargées, les cavaliers en selle, le jeune

homme réveilla son hôte et l'on se mit en marche.

De l'habitation d'Émile Gagnepain à la ville de Tucumán, la course

était assez longue; le voyage dura cinq jours, pendant lesquels il

ne se passa rien qui mérite d'être mentionné. On campait chaque soir

tantôt dans un rancho de Guaranis abandonné à cause de la guerre,

tantôt en rase campagne, et on repartait un peu avant le lever du

soleil.

Les peones ne démentirent pas la bonne opinion que le jeune peintre

avait conçue d'eux, leur conduite fut exemplaire, et, pendant tout le

cours du voyage, ils ne laissèrent voir aucune velléité de se révolter

de nouveau.

Le sixième jour, après avoir quitté l'habitation, à environ dix heures

du matin, les maisons blanches et les hauts clochers de San Miguel de

Tucumán, pour lui restituer le nom que lui donnent les géographes,

surgirent à l'horizon.

L'aspect de cette ville est enchanteur, elle semble en quelque sorte

s'élancer du milieu de massifs touffus de grenadiers, de figuiers et

d'orangers.

Bâtie au confluent du río Dulce et du río Tucumán, dans une position

comme les Espagnols seuls savaient en choisir à l'époque de la

conquête, la ville est traversée par des rues droites et larges,

munies de trottoirs, et coupée d'espace en espace par de belles places

garnies de somptueux édifices; la population de Tucumán est d'environ

douze mille âmes; elle possède un collège et une université assez

renommée; son commerce en fait une des villes les plus importantes de

la Banda Oriental.

A l'époque où nous y conduisons le lecteur, cette importance était

accrue encore par la guerre; on l'avait fortifiée au moyen d'un fossé

profond et de remparts en terre, suffisants pour la mettre à l'abri

d'un coup de main.

Depuis quelque temps de forts détachements de troupes avaient été

dirigés sur cette ville à cause des événements survenus dans le haut

Pérou et de l'approche des troupes espagnoles.

Ces différents corps étaient campés autour de la ville, et leurs

bivouacs offraient l'aspect le plus singulier surtout aux yeux d'un

Européen habitué à cet ordre, à cette symétrie et surtout à cette

discipline qui caractérisent les armées du vieux monde.

Dans ces camps, tout était pêle-mêle et sans ordre; les soldats,

étendus ou assis sur le sol, jouaient, dormaient, fumaient ou

mangeaient, tandis que leurs femmes, car dans toute l'armée

hispano-américaine, chaque soldat est suivi constamment de sa femme,

tandis que les femmes, disons-nous, conduisaient les chevaux à

l'abreuvoir, préparaient le repas ou nettoyaient les armes avec

cette obéissance passive qui est le propre des Indiennes et rend sous

certains rapports ces malheureuses créatures si intéressantes et si

dignes de pitié.

Les voyageurs, contraints de traverser les bivouacs pour entrer dans

la ville, ne le firent pas sans une certaine appréhension; cependant,

contre toute prévision, ils n'eurent à subir aucune insulte et

pénétrèrent sans encombre dans San Miguel de Tucumán.

La ville paraissait en fête, les cloches des couvents et des églises

sonnaient à toute volée, les rues étaient encombrées d'hommes et de

femmes dans leurs plus beaux et plus frais atours.

«Avez-vous un endroit désigné où vous arrêter? demanda le peintre à son

hôte.

--Oui, répondit celui-ci, je me rends aux portales de la plaza Mayor.

--Mais auxquels? Toute la place est garnie de portales.

--A ceux qui font face à la cathédrale; un appartement a été retenu

pour moi dans la maison portant le numéro 3.

--Bien; je vois cela d'ici; venez, je vous conduirai jusqu'à la porte.»

La caravane s'engagea alors dans un dédale de rues en apparence

inextricable, mais, au bout d'un quart d'heure à peine, elle déboucha

sur la place Mayor.

«Nous voici arrivés, dit le peintre; permettez-moi maintenant de

prendre congé de vous.

--Non pas avant que vous ayez consenti à accepter de moi l'hospitalité

que j'ai reçue de vous.

--Pourquoi ne pas me laisser partir?

--Qui sait, peut-être ai-je encore besoin de votre assistance.

--S'il en est ainsi, je ne résiste plus et je vous suis.

--Entrons donc alors, car je crois que voici la maison.»

Ils se trouvaient en effet en face du n° 3.

IV

SAN MIGUEL DE TUCUMÁN.

San Miguel de Tucumán, la ville studieuse et calme, dont les larges

rues étaient d'ordinaire presque désertes et dont les places

ressemblaient aux cloîtres d'un couvent immense, avait subitement

changé d'aspect; on aurait dit une vaste caserne, tant des soldats de

toutes armes l'encombraient. La vie tranquille de ses habitants s'était

métamorphosée en une existence fiévreuse, ardente, toute de bruits et

d'excitations; hommes, femmes, enfants, soldats, confondus pêle-mêle à

l'angle de chaque rue, au coin de chaque place, criaient, péroraient

à qui mieux mieux, gesticulant avec cette vivacité et cette animation

particulières aux races méridionales, brandissant des bannières aux

couleurs de la nation et tirant dans tous les carrefours et jusque

sur les plates-formes des maisons des boîtes et des _cohetes_, cette

suprême manifestation de la joie dans l'Amérique espagnole.

Une fête sans cohetes ou pétards, sans feu d'artifice, faisant beaucoup

de bruit ou de fumée, est une fête manquée dans ces pays; la quantité

de poudre qui se consomme de cette façon atteint des proportions

fabuleuses.

Nous nous plaisons, à rendre cette justice aux Hispano-américains,

qu'ils ne mettent aucune prétention dans leur feu d'artifice, et qu'ils

les tirent naïvement, pour leur plus grand contentement et satisfaction

personnelle, aussi bien de jour par le plus éblouissant soleil que

de nuit au milieu des ténèbres; nous avons même cru remarquer qu'ils

préfèrent, par un raffinement sans doute exagéré de jouissance égoïste,

les tirer en plein jour, au nez de la foule ébahie qui se sauve à

demi-brûlée, hurlant et maugréant après les mauvais plaisants qui

rient à se tordre du bon tour qu'ils se figurent avoir joué à leurs

admirateurs.

Ce jour-là, ainsi que l'apprirent au passage les voyageurs, les

habitants de San Miguel célébraient une _grande victoire_ remportée par

un chef de _montoneros_ Buenos-airiens sur les Espagnols.

Dans les anciennes colonies espagnoles, et en général dans toute

l'Amérique, celle du Sud comme celle du Nord, il ne faut pas trop

prendre à la lettre ces bulletins de victoire qui, la plupart du

temps, ne sont que des escarmouches sans importance, où il n'y a eu ni

morts ni blessés, et même cachent souvent des défaites ou des fuites

honteuses. Depuis quelques années déjà, les Européens sont édifiés sur

le compte des habitants d'outre-mer; leur vanterie et leur hâblerie

sont passées en proverbe; chacun sait que le puff est d'origine

américaine, que les plus magnifiques vols de canards nous arrivent à

tire d'ailes de l'autre côté de l'Atlantique, et que, bien que beaucoup

viennent des républiques espagnoles, les plus nombreux s'élancent en

troupes innombrables de tous les ports des États-Unis d'Amérique, qui

ont conquis à juste titre pour l'élève de ces intéressants volatiles

une supériorité telle, que nul désormais ne se hasardera à leur

disputer la palme du puff, de la réclame et du mensonge officiel.

Le Guaranis · 第 16 / 19 段