le temps; les peones, un instant étonnés de son apparition imprévue au
milieu d'eux, recommençaient leurs cris et leurs gestes frénétiques en
brandissant leurs armes d'un air menaçant, et en rétrécissant d'instant
en instant le cercle dans lequel M. Dubois et ses quelques défenseurs
étaient resserrés.
La lutte qui allait s'engager entre les deux partis était des plus
inégales et dans les proportions à peu près d'un contre quatre,
puisque, à part les deux Français, six Indiens seulement, dont trois
maintenaient les chevaux et les mules, se préparaient à combattre les
vingt et quelques bandits si insolemment révoltés.
Cependant, malgré leur petit nombre, les Français et leurs serviteurs
résolurent de faire bravement face au péril et de soutenir le combat
jusqu'au dernier soupir, trouvant indigne d'eux d'accepter les
conditions que ces misérables prétendaient leur imposer.
Le peintre arma froidement ses pistolets, jeta son fusil en
bandoulière, et au lieu d'attendre l'attaque des peones, il s'avança
résolument vers eux après avoir enjoint d'un geste à ses compagnons de
demeurer où ils étaient, mais d'être prêts à le défendre.
Une action hardie impose toujours aux masses.
Les peones, au lieu de continuer à marcher en avant, hésitèrent,
s'arrêtèrent, et finirent par reculer jusqu'à la muraille du hangar
contre laquelle ils s'adossèrent.
Ils ne comprenaient rien à l'étrange témérité de cet homme qui
osait ainsi venir seul les braver, et malgré eux, par un sentiment
instinctif, ils éprouvaient pour lui un respect mêlé de crainte;
d'ailleurs le combat qui avait eu lieu quelques heures auparavant entre
le jeune homme et le capitaine espagnol, en leur prouvant la force et
la bravoure incontestables de l'étranger avait excité leur admiration,
circonstance qui pesait d'un grand poids, en ce moment, dans leur
pensée, ajoutait encore au respect qu'ils éprouvaient et redoublait
leur hésitation.
L'artiste avait jugé la situation d'un coup d'œil, il avait compris
qu'il ne pouvait sortir du mauvais pas dans lequel il se trouvait
qu'à force d'audace et de témérité. Sa résolution avait été prise en
un instant, et, au lieu d'attendre le danger, il avait été bravement
au-devant de lui, convaincu que ce moyen était seul praticable pour
sauver sa vie et celle de ses compagnons, qui, en ce moment, semblaient
être fort aventurées et dépendre plutôt du hasard que de la plus habile
conception.
«Voyons, finissons-en, dit-il d'une voix sèche et rude, en s'arrêtant à
deux pas des peones qui se tenaient pressés les uns contre les autres
devant lui, que demandez-vous?»
A cette question, nulle réponse ne fut faite.
Émile les examina un instant, les sourcils froncés et la lèvre
railleuse.
«Voulez-vous, oui ou non, répondre, reprit-il, que réclamez-vous? Sans
doute, vous n'aurez pas la prétention de vous approprier purement et
simplement les bagages de la personne au service de laquelle vous êtes;
cela serait le fait de voleurs de grands chemins, et, si bas que vous
soyez descendus dans mon estime, je ne vous crois pas encore à ce degré
infime.
--Et voilà justement où vous vous trompez, señor,» dit un péon en
faisant deux pas en avant, en se dandinant sur les hanches et en riant
d'un air moqueur.
Le peintre n'hésita pas; le moment était critique, il ajusta le péon et
lui déchargea son pistolet en pleine poitrine en disant:
«Je ne vous parle pas à vous, je m'adresse à ces honorables caballeros
et non à un drôle de votre espèce.»
Le pauvre diable roula sur le sol sans jeter un soupir; il avait été
tué roide.
L'effet produit par cette action d'une témérité folle fut électrique;
les peones, charmés non seulement d'être traités d'honorables
caballeros, mais encore de sortir de la position délicate dans laquelle
ils s'étaient placés un peu à la légère, applaudirent avec enthousiasme
et poussèrent de frénétiques cris de joie à cet acte inqualifiable.
«Je disais donc, reprit le peintre d'une voix douce en rechargeant
froidement son pistolet, que vous êtes des honnêtes gens; cela est
entendu et convenu entre nous. Maintenant que nous, nous comprenons,
expliquez-moi les motifs qui vous ont fait vous révolter ainsi et
pousser si loin les choses, que, si je ne fusse pas arrivé, vous seriez
partis avec les mules, les chevaux et les bagages.»
Une protestation unanime s'éleva à cette accusation.
«Bien, continua le jeune homme; les mules et les chevaux ont été sellés
et chargés par inadvertance, je l'admets; sans songer à mal vous vous
prépariez à les emmener avec vous, toujours par suite d'un regrettable
malentendu; tout cela, à la rigueur, peut être sinon logique, du moins
possible. Mais enfin, en vous révoltant contre un homme qui vous a payé
certaines avances et que vous vous êtes engagé à servir loyalement
pendant la durée de son voyage, vous aviez des motifs; ce sont ces
motifs que je veux connaître. Quels sont-ils? Dites-le moi.»
Une réaction s'était opérée dans l'esprit de tous ces hommes primitifs.
Le courage si franc et si vrai du jeune homme les avait séduits malgré
eux. A peine eut-il fini de parler que tous protestèrent énergiquement
de leur loyauté et de leur dévouement, se pressant autour de lui et
l'étouffant presque à force de le serrer au milieu d'eux.
Mais lui, sans rien perdre de son sang-froid et voulant que la leçon
fût complète, les éloigna doucement de la main et leur faisant signe de
se taire.
«Un instant, leur dit-il en souriant, il ne faut pas qu'un second
malentendu vienne nous brouiller de nouveau au moment où nous sommes
sur le point de nous entendre; mes amis, qui sont assez éloignés de
nous et ne savent pas ce qui se passe, pourraient me supposer en
danger et venir à mon aide: laissez-moi donc leur prouver que tout est
fini et que je me considère comme parfaitement en sûreté au milieu de
véritables _caballeros._»
Et prenant ses pistolets par le canon, il les jeta par-dessus sa tête,
déboucla son sabre, lui fit prendre le même chemin, puis croisant
nonchalamment ses bras sur sa poitrine.
«Maintenant, causons, dit-il, l'œil calme et la lèvre souriante.»
Cette dernière action, d'une témérité inouïe, terrassa littéralement
les mutins; ils se reconnurent vaincus et, sans vouloir entrer dans de
nouvelles explications, ils s'inclinèrent humblement devant le fier
jeune homme, lui baisèrent les mains en lui jurant un dévouement à
toute épreuve et se retirèrent aussitôt avec une rapidité qui prouvait
leur repentir.
Quelques minutes plus tard, les mules étaient déchargées, les chevaux
dessellés et les peones, enveloppés dans leurs ponchos, dormaient
étendus devant les feux de veille.
Émile rejoignit ses compagnons, toujours inquiets et immobiles à la
place où il les avait laissés, en tordant nonchalamment une cigarette
de paille de maïs entre ses doigts nerveux.
Seulement son visage était pâle et ses yeux éclairés d'un feu sombre.
Sur son chemin il retrouva ses armes et les ramassa.
«Vous avez fait des prodiges, lui dit M. Dubois en lui serrant la main
avec reconnaissance.
--Non, répondit-il avec un doux et calme sourire; seulement je me suis
souvenu du mot de Danton.
--Lequel?
--De l'audace; c'est avec de l'audace qu'on dompte les fauves, et que
sont ces hommes, sinon des bêtes féroces?
--Mais vous risquiez votre vie!
--Ne vous ai-je pas dit que depuis longtemps déjà j'en ai fait le
sacrifice. Mais n'attachez pas, je vous prie, plus d'importance
à cette affaire qu'elle n'en a réellement; tout dépendait d'une
résolution ferme et prompte, ces hommes étaient préparés au vol, non à
l'assassinat. Voilà tout le secret de la chose.
--Ne cherchez pas, mon ami, à rabaisser une action, dont je vous
garderai une reconnaissance éternelle.
--Bah! Ce que j'ai fait pour vous aujourd'hui, demain vous le ferez
pour moi, et nous serons quittes.
--J'en doute, je ne suis pas l'homme de la bataille, moi, je n'ai que
le courage civil: devant l'émeute, j'ai peur.
--Pardieu, moi aussi; seulement je ne le laisse pas voir. Mais
ne parlons plus de cela, nous avons à causer de choses plus
importantes, à moins que vous ne préfériez reprendre votre sommeil si
malencontreusement interrompu.
--Il me serait impossible de dormir maintenant; je suis donc
entièrement à votre disposition.
--Puisqu'il en est ainsi, rentrons dans le rancho, les nuits sont
froides, la rosée glacée; il est inutile que nous demeurions plus
longtemps en plein air; vous voyez que nos féroces révoltés ont pris
bravement leur parti de leur défaite et dorment à poings fermés; ne
laissons pas supposer à ceux qui peut-être veillent encore que nous
conservons des inquiétudes sur leur compte. Venez.»
Ils rentrèrent dans le rancho, dont le peintre ferma avec affectation
la porte derrière lui.
Lorsqu'ils furent assis, le jeune homme déboucha une bouteille de rhum,
s'en versa un verre et, après l'avoir goûté, il aspira trois ou quatre
bouffées de fumée; puis posant son verre sur la table:
«La situation est grave, dit-il en se renversant sur le dossier de son
siège; voulez-vous que nous parlions à cœur ouvert?
--Je ne demande pas mieux, répondit le vieillard en lui jetant un
regard voilé sous ses paupières demi-closes.
--D'abord, et avant tout, entendons-nous bien, reprit Émile en
souriant; ici nous ne faisons pas de diplomatie, n'est-ce pas?
--Pourquoi faire? dit en souriant son interlocuteur.
--Dame, la force de l'habitude pouvait vous y entraîner, et croyez-moi,
en ce moment ce serait un tort de vous y laisser aller.
--Ne craignez rien, je serais vis-à-vis de vous de la plus entière
franchise.
--Hum! fit le jeune homme d'un air peu convaincu; enfin c'est égal, je
me risque; tant pis pour vous si vous ne tenez pas votre promesse, car
je n'ai d'autre intérêt que le vôtre.
--J'en suis convaincu, parlez donc sans crainte.
--D'abord une question: vous allez à Tucumán, n'est-ce pas?
--Ne vous l'ai-je pas dit.
--En effet, une partie des hommes qui vous accompagnent sont des
soldats déguisés que le gouvernement de Buenos Aires vous a donnés pour
vous servir d'escorte.
--Comment le savez-vous?
--Avec cela que c'est difficile à deviner; ainsi, vous êtes chargé
d'une mission politique?
--Moi!
--Parbleu! Cela va de soi; seulement, je vous ferai observer que cela
m'est complètement indifférent et que je n'y attache pas la plus minime
importance.
--Mais....
--Laissez-moi continuer; d'après ce qui s'est passé cette nuit, il
est évident pour moi qu'une partie de votre escorte vous trahit et a
l'intention de vous livrer aux Espagnols.
--Le croyez-vous?
--J'en suis sûr.
--C'est sérieux, alors?
--Vous avez donc une mission?
--Supposez ce qu'il vous plaira, mais aidez-moi à me tirer d'embarras.
--Bien, je comprends; vous n'avez pas besoin d'en dire davantage.
Maintenant, voici mon avis: seul, vous n'arriverez jamais à Tucumán.
--Eh! Savez-vous que votre avis est aussi le mien?
--Pardieu! Je le sais bien. Maintenant que ces drôles sont matés, voici
ce que je vous propose.
--Voyons.
--Remarquez bien que ce n'est que dans votre seul intérêt.
--J'en suis convaincu.
--Si cela vous convient, comme à tort ou à raison ces bandits
professent un certain respect pour ma personne, je vous offre de vous
accompagner jusqu'à Tucumán.
--Mon cher compatriote, cette proposition m'est on ne peut plus
agréable sous tous les rapports; je vous en remercie du fond du cœur;
vous me sauvez littéralement la vie.
--Pardon, mais à une condition.
--Ah! Et quelle est cette condition? fit le vieillard avec une certaine
réserve.
--Elle est simple; je crois que vous l'accepterez avec enthousiasme,
répondit en riant le jeune homme.
--Dites, dites, je suis toutes oreilles.
--Il faut que je vous avoue que, sans jamais m'être bien rendu compte
de la raison qui me faisait agir ainsi, j'ai toujours professé pour la
politique et pour tout ce qui s'en rapproche une répulsion profonde.
--Ce n'est pas un mal, fit le vieillard en hochant la tête d'un air
pensif.
--N'est-ce pas? De sorte que si je consens à vous escorter jusqu'à
Tucumán et à vous y conduire sain et sauf, c'est à la condition
expresse qu'il ne sera pas question de politique entre nous pendant
tout le temps que nous demeurerons ensemble. Dame! que voulez-vous? Je
suis venu en Amérique pour faire de l'art, moi; restons chacun dans
notre spécialité.
--Je ne demande pas mieux et je souscris avec joie à cette condition.
--Et puis....
--Ah! Il y a encore quelque chose.
--Moins que rien; par suite de la crainte que je vous ai précédemment
témoignée, je veux vous quitter en vue de Tucumán, c'est-à-dire,
entendons-nous bien, avant d'y entrer, et si quelque jour le hasard
nous fait nous rencontrer, vous ne direz jamais à qui que ce soit le
service que je vous aurai rendu; cela vous convient-il ainsi? A cette
condition seulement je puis vous accompagner.»
M. Dubois se recueillit un instant.
«Mon cher compatriote, dit-il enfin, je comprends et j'apprécie,
croyez-le bien, toute la délicatesse de votre procédé envers moi;
je m'engage de grand cœur à ne pas troubler votre belle insouciance
d'artiste, en venant vous ennuyer par des questions politiques que,
heureusement pour vous, vous ne sauriez comprendre; mais votre dernière
condition est trop dure. Quelque grand que soit le danger qui me menace
en ce moment, je m'y exposerai sans hésiter, plutôt que de consentir à
oublier la reconnaissance que je vous dois et à feindre envers vous une
indifférence contre laquelle se révolterait tout mon être. Nous sommes
Français tous deux, jetés loin de notre pays sur une terre où tout nous
est hostile; nous sommes par conséquent frères, c'est-à-dire solidaires
l'un de l'autre; et vous le comprenez si bien ainsi, que tout ce que
vous avez fait depuis notre rencontre ne l'a été que par cette raison.
Ne vous en défendez pas, je vous connais mieux peut-être que vous ne
vous connaissez vous-même; mais, permettez-moi de vous le dire, votre
exquise délicatesse vous fait en ce moment dépasser le but. Ce n'est
pas pour vous, mais pour moi seul que vous craignez dans tout ceci;
je ne puis accepter ce sacrifice et cette abnégation. Bien que, comme
vous, je ne sois pas homme d'action, cependant je ne consentirai dans
aucune circonstance à transiger avec mes devoirs, et c'en est un pour
moi, un devoir sacré même, de ne pas oublier ce que je vous dois et de
me reconnaître hautement votre obligé.»
Ces paroles furent prononcées avec tant de franchise et de simplicité,
que le jeune homme se sentit ému; il tendit la main au vieillard dont
la pâle et sévère figure avait pris, sous l'impression qui l'agitait,
une expression imposante. Il lui répondit d'une voix qu'il essayait
vainement de rendre indifférente:
«Soit, puisque vous l'exigez, monsieur, je me rends; insister plus
longtemps serait inconvenant de ma part; au point du jour nous nous
mettrons en route, à moins que vous ne préfériez passer un jour ou deux
à vous reposer ici.
--Des affaires urgentes m'appellent à Tucumán; il n'en serait pas ainsi
que la révolte de cette nuit suffirait pour m'engager à presser mon
départ.
--Elle ne se renouvellera pas, je vous en donne l'assurance; maintenant
ces bêtes féroces sont muselées et changées en agneaux. Mieux que vous
je connais cette race métisse, puisque depuis plusieurs mois déjà
j'habite et je vis au milieu d'elle; mais on ne saurait user de trop de
prudence: il est donc préférable que vous partiez le plus tôt possible.
Il y a encore trois heures de nuit, profitez-en pour prendre un peu
de repos; je vous éveillerai lorsque l'heure du départ sera venue.
Bonsoir.»
Les deux hommes se serrèrent une dernière fois la main. Le peintre se
retira et le vieillard demeura seul.
--Quel dommage, murmura-t-il à part lui en s'installant le plus
confortablement que cela lui fut possible dans son manteau et en
s'étendant sur la table, qu'un homme aussi heureusement doué, un si
brave cœur, laisse ainsi aller sa vie au vent de la fantaisie et ne
consente pas à se jeter dans une carrière sérieuse! Il y a en lui, j'en
suis convaincu, l'étoffe d'un diplomate.»
Tout en faisant ces réflexions, il s'endormit. Quant au jeune homme,
comme malgré l'assurance qu'il affectait, il conservait intérieurement
une vague inquiétude, au lieu de se coucher dans la chambre qu'il
habitait d'ordinaire, il s'étendit à la belle étoile sur l'esplanade
même, en travers de la porte du rancho, et après avoir jeté autour
de lui un regard interrogateur afin de s'assurer que tout était bien
réellement en ordre, il s'endormit d'un sommeil paisible.
A peine les étoiles commençaient-elles à pâlir au ciel et l'horizon
à s'iriser de larges bandes d'opale que le peintre était debout et
surveillait les apprêts du départ.
Les peones, complètement rentrés dans le devoir, obéissaient à ses
ordres avec la plus entière docilité, semblant avoir tout à fait oublié
la tentative de rébellion si heureusement avortée.
Lorsque les mules furent chargées, les cavaliers en selle, le jeune
homme réveilla son hôte et l'on se mit en marche.
De l'habitation d'Émile Gagnepain à la ville de Tucumán, la course
était assez longue; le voyage dura cinq jours, pendant lesquels il
ne se passa rien qui mérite d'être mentionné. On campait chaque soir
tantôt dans un rancho de Guaranis abandonné à cause de la guerre,
tantôt en rase campagne, et on repartait un peu avant le lever du
soleil.
Les peones ne démentirent pas la bonne opinion que le jeune peintre
avait conçue d'eux, leur conduite fut exemplaire, et, pendant tout le
cours du voyage, ils ne laissèrent voir aucune velléité de se révolter
de nouveau.
Le sixième jour, après avoir quitté l'habitation, à environ dix heures
du matin, les maisons blanches et les hauts clochers de San Miguel de
Tucumán, pour lui restituer le nom que lui donnent les géographes,
surgirent à l'horizon.
L'aspect de cette ville est enchanteur, elle semble en quelque sorte
s'élancer du milieu de massifs touffus de grenadiers, de figuiers et
d'orangers.
Bâtie au confluent du río Dulce et du río Tucumán, dans une position
comme les Espagnols seuls savaient en choisir à l'époque de la
conquête, la ville est traversée par des rues droites et larges,
munies de trottoirs, et coupée d'espace en espace par de belles places
garnies de somptueux édifices; la population de Tucumán est d'environ
douze mille âmes; elle possède un collège et une université assez
renommée; son commerce en fait une des villes les plus importantes de
la Banda Oriental.
A l'époque où nous y conduisons le lecteur, cette importance était
accrue encore par la guerre; on l'avait fortifiée au moyen d'un fossé
profond et de remparts en terre, suffisants pour la mettre à l'abri
d'un coup de main.
Depuis quelque temps de forts détachements de troupes avaient été
dirigés sur cette ville à cause des événements survenus dans le haut
Pérou et de l'approche des troupes espagnoles.
Ces différents corps étaient campés autour de la ville, et leurs
bivouacs offraient l'aspect le plus singulier surtout aux yeux d'un
Européen habitué à cet ordre, à cette symétrie et surtout à cette
discipline qui caractérisent les armées du vieux monde.
Dans ces camps, tout était pêle-mêle et sans ordre; les soldats,
étendus ou assis sur le sol, jouaient, dormaient, fumaient ou
mangeaient, tandis que leurs femmes, car dans toute l'armée
hispano-américaine, chaque soldat est suivi constamment de sa femme,
tandis que les femmes, disons-nous, conduisaient les chevaux à
l'abreuvoir, préparaient le repas ou nettoyaient les armes avec
cette obéissance passive qui est le propre des Indiennes et rend sous
certains rapports ces malheureuses créatures si intéressantes et si
dignes de pitié.
Les voyageurs, contraints de traverser les bivouacs pour entrer dans
la ville, ne le firent pas sans une certaine appréhension; cependant,
contre toute prévision, ils n'eurent à subir aucune insulte et
pénétrèrent sans encombre dans San Miguel de Tucumán.
La ville paraissait en fête, les cloches des couvents et des églises
sonnaient à toute volée, les rues étaient encombrées d'hommes et de
femmes dans leurs plus beaux et plus frais atours.
«Avez-vous un endroit désigné où vous arrêter? demanda le peintre à son
hôte.
--Oui, répondit celui-ci, je me rends aux portales de la plaza Mayor.
--Mais auxquels? Toute la place est garnie de portales.
--A ceux qui font face à la cathédrale; un appartement a été retenu
pour moi dans la maison portant le numéro 3.
--Bien; je vois cela d'ici; venez, je vous conduirai jusqu'à la porte.»
La caravane s'engagea alors dans un dédale de rues en apparence
inextricable, mais, au bout d'un quart d'heure à peine, elle déboucha
sur la place Mayor.
«Nous voici arrivés, dit le peintre; permettez-moi maintenant de
prendre congé de vous.
--Non pas avant que vous ayez consenti à accepter de moi l'hospitalité
que j'ai reçue de vous.
--Pourquoi ne pas me laisser partir?
--Qui sait, peut-être ai-je encore besoin de votre assistance.
--S'il en est ainsi, je ne résiste plus et je vous suis.
--Entrons donc alors, car je crois que voici la maison.»
Ils se trouvaient en effet en face du n° 3.
IV
SAN MIGUEL DE TUCUMÁN.
San Miguel de Tucumán, la ville studieuse et calme, dont les larges
rues étaient d'ordinaire presque désertes et dont les places
ressemblaient aux cloîtres d'un couvent immense, avait subitement
changé d'aspect; on aurait dit une vaste caserne, tant des soldats de
toutes armes l'encombraient. La vie tranquille de ses habitants s'était
métamorphosée en une existence fiévreuse, ardente, toute de bruits et
d'excitations; hommes, femmes, enfants, soldats, confondus pêle-mêle à
l'angle de chaque rue, au coin de chaque place, criaient, péroraient
à qui mieux mieux, gesticulant avec cette vivacité et cette animation
particulières aux races méridionales, brandissant des bannières aux
couleurs de la nation et tirant dans tous les carrefours et jusque
sur les plates-formes des maisons des boîtes et des _cohetes_, cette
suprême manifestation de la joie dans l'Amérique espagnole.
Une fête sans cohetes ou pétards, sans feu d'artifice, faisant beaucoup
de bruit ou de fumée, est une fête manquée dans ces pays; la quantité
de poudre qui se consomme de cette façon atteint des proportions
fabuleuses.
Nous nous plaisons, à rendre cette justice aux Hispano-américains,
qu'ils ne mettent aucune prétention dans leur feu d'artifice, et qu'ils
les tirent naïvement, pour leur plus grand contentement et satisfaction
personnelle, aussi bien de jour par le plus éblouissant soleil que
de nuit au milieu des ténèbres; nous avons même cru remarquer qu'ils
préfèrent, par un raffinement sans doute exagéré de jouissance égoïste,
les tirer en plein jour, au nez de la foule ébahie qui se sauve à
demi-brûlée, hurlant et maugréant après les mauvais plaisants qui
rient à se tordre du bon tour qu'ils se figurent avoir joué à leurs
admirateurs.
Ce jour-là, ainsi que l'apprirent au passage les voyageurs, les
habitants de San Miguel célébraient une _grande victoire_ remportée par
un chef de _montoneros_ Buenos-airiens sur les Espagnols.
Dans les anciennes colonies espagnoles, et en général dans toute
l'Amérique, celle du Sud comme celle du Nord, il ne faut pas trop
prendre à la lettre ces bulletins de victoire qui, la plupart du
temps, ne sont que des escarmouches sans importance, où il n'y a eu ni
morts ni blessés, et même cachent souvent des défaites ou des fuites
honteuses. Depuis quelques années déjà, les Européens sont édifiés sur
le compte des habitants d'outre-mer; leur vanterie et leur hâblerie
sont passées en proverbe; chacun sait que le puff est d'origine
américaine, que les plus magnifiques vols de canards nous arrivent à
tire d'ailes de l'autre côté de l'Atlantique, et que, bien que beaucoup
viennent des républiques espagnoles, les plus nombreux s'élancent en
troupes innombrables de tous les ports des États-Unis d'Amérique, qui
ont conquis à juste titre pour l'élève de ces intéressants volatiles
une supériorité telle, que nul désormais ne se hasardera à leur
disputer la palme du puff, de la réclame et du mensonge officiel.