A l'époque où se passe notre histoire, bien que les montoneros fussent

déjà dégénérés de leur première loyauté, et que nombre de gens sans

aveu fussent parvenus à se glisser dans leurs rangs, cependant

ils conservaient encore, du moins en apparence, les principes de

patriotisme chevaleresque qui avaient présidé à leur création, et leur

nom n'inspirait pas, ainsi que cela arriva plus tard, la terreur aux

honnêtes gens et aux citoyens paisibles qu'ils s'étaient donné la

mission de protéger et de défendre.

Dans une verte vallée, au pied d'une colline boisée d'une médiocre

hauteur, sur le bord même du río Tucumán, à environ une quinzaine de

lieues de la ville de San Miguel, une troupe de cavaliers dont le

nombre pouvait monter à trois cents environ était arrêtée, ou, pour

mieux dire, campée dans une position délicieuse.

Les soldats, tous revêtus du costume des gauchos de la pampa, les

traits énergiques et le visage hâlé par le soleil, mais d'une apparence

sauvage et farouche, étaient pour la plupart armés non seulement de

sabres et de fusils, mais encore d'une longue et forte lance dont le

fer était garni d'une banderole d'un rouge vif.

Couchés ou assis au pied des figuiers et des orangers, ils avaient

planté leurs lances en terre et jouaient, causaient ou dormaient,

tandis que leurs chevaux erraient à l'aventure, paissant l'herbe verte

de la plaine.

Quelques sentinelles, disséminées sur des hauteurs assez éloignées,

immobiles comme des statues de bronze florentin dont elles avaient les

tons chauds et cuivrés, veillaient à la sûreté commune.

Ces hommes, dont la réputation de bravoure était célèbre dans toute

la Banda Oriental, composaient la montonera du célèbre Zèno Cabral,

celui-là même qui avait, disait-on, eu quelques jours auparavant maille

à partir avec les troupes royales, et dont la ville de San Miguel

célébrait la victoire à grand renfort de cris et de pétards.

Ce campement sauvage et primitif, qui ressemblait plutôt à une halte

de bandits qu'à toute autre chose, avait une apparence des plus

pittoresques, et qui aurait fait l'admiration d'un peintre à la manière

dé Salvator Rosa.

Presque au centre du campement, au sommet d'un monticule d'une pente

presque insensible, plusieurs hommes dont les vêtements et les armes

étaient en meilleur état et les traits moins farouches que ceux de

leurs compagnons, étaient assis sur l'herbe et causaient tout en fumant

leur cigarette.

Ces hommes étaient les officiers de la montonera.

Au milieu d'eux se trouvait leur chef, ou le général, ainsi qu'ils le

nommaient.

Ce chef était un tout jeune homme paraissant au plus vingt-deux ans,

aux traits fins et délicats, aux manières douces et gracieuses qui,

aux yeux d'un indifférent, aurait paru peu en état de commander à des

hommes comme ceux qui s'étaient volontairement rangés sous sa bannière;

mais un observateur ne se serait pas trompé à l'expression énergique

répandue sur son beau et calme visage, à l'ampleur peu commune de son

front pur et bien dessiné, et au regard d'aigle qui s'échappait de ses

yeux noirs et bien ouverts. Une sombre mélancolie semblait répandue

sur ses traits, et ce n'était qu'avec des difficultés extrêmes que ses

compagnons, jeunes gens de son âge pour la plupart et appartenant aux

premières familles du pays, réussissaient à de longs intervalles à

amener un sourire triste sur ses lèvres.

La tête appuyée sur la main droite, frisant sans y songer de la main

gauche ses longues et soyeuses moustaches noires, il laissait errer,

sans but apparent, ses regards sur l'immense et magnifique panorama

qui se déroulait devant lui, ne répondant que par des monosyllabes aux

questions qu'on lui adressait et semblant s'absorber dans une pensée

intime.

Ses officiers, voyant toutes leurs avances repoussées par leur chef,

avaient pris le parti de l'abandonner à ses réflexions quelles qu'elles

fussent, puisqu'il paraissait s'y complaire, et s'étaient mis à causer

et à rire entre eux, lorsque tout à coup une quarantaine de cavaliers

apparurent à l'horizon se dirigeant à toute bride vers l'endroit où la

montonera était campée.

«Eh! dit un des officiers en plaçant sa main en abat-jour sur ses yeux,

qui peuvent être ces cavaliers?

--Ce sont des nôtres, sans doute, puisque les sentinelles les ont

laissé passer sans donner l'alarme, répondit un autre officier.

--Avons-nous donc des batteurs d'estrade aux environs?

--Je ne l'assurerais pas, mais comme le général avait parlé de détacher

le capitaine Quiroga avec une vingtaine de soldats pour surveiller les

défilés de la Sierra, et que je ne le vois pas parmi nous, c'est que

probablement le général a donné suite à son projet.

--Ce serait alors sa troupe qui nous rejoindrait?

--Je le crois; du reste, nous ne tarderons pas à savoir à quoi nous en

tenir.»

Les cavaliers arrivaient toujours grand train: ils se trouvèrent

bientôt assez rapprochés pour qu'il fût possible de les reconnaître.

«Vous ne vous étiez pas trompé, don Juan Armero, reprit le premier

officier, c'est effectivement le capitaine Quiroga; je distingue d'ici

son long corps maigre qui semble jouer dans ses habits, et sa face

anguleuse et bourrue qui le fait ressembler à un oiseau de nuit.

--Le fait est, répondit don Juan, que le digne capitaine est facile à

reconnaître; mais vous devriez plus le ménager, don Estevan; vous savez

que le général l'aime beaucoup et peut-être lui déplairait-il d'en

entendre parler ainsi.

--Au diable! Si j'en dis du mal; le capitaine Quiroga est un brave et

digne soldat que j'aime et que j'apprécie fort moi-même; mais cela ne

va pas jusqu'à lui trouver la tournure d'un Adonis.

--Ce dont il se soucie fort peu sans doute, señores, dit Zèno Cabral en

se mêlant tout à coup à la conversation; il se contente d'être un de

nos officiers les plus braves et les plus expérimentés, et cela suffit.

--¡Caramba! Général, et nous aussi nous l'aimons tous, ce vieux brave,

qui pourrait être notre père, et qui nous conte, pendant les nuits de

bivouac, de si bonnes histoires de l'ancien temps.»

Le chef des partisans sourit sans répondre.

«Mais que nous amène-t-il ici? s'écria tout à coup don Estevan

Albino, l'officier qui le premier avait parlé, Dieu me pardonne si je

n'aperçois pas les plis d'une robe et si je ne vois pas flotter une

mantille.

--Deux robes et deux mantilles, s'il vous plaît, don Estevan, et même

davantage, si je ne me trompe, répondit plus posément don Juan Armero.

--¡Válgame Dios! dit en riant le jeune officier, le vieux reître nous

amène toute une volée de cotillons.»

Les officiers se levèrent; quelques-uns ouvrirent des lorgnettes et se

mirent à examiner attentivement la troupe qui arrivait, se perdant en

commentaires sur la prise faite par le vieil officier, et qu'il amenait

avec lui.

Zèno Cabral était retombé dans son mutisme, indifférent en apparence

à ce qui se passait autour de lui, mais la rougeur fébrile qui

colorait son visage et le froncement de ses sourcils démentaient ce

calme affecté et dénotaient qu'il était en proie à une vive émotion

intérieure.

Cependant, les cavaliers traversaient rapidement la plaine et

s'approchaient de plus en plus, se dirigeant vers le groupe

d'officiers, reconnaissable au drapeau buenos-airien, dont la hampe

était fichée en terre auprès du général et qui flottait en longs plis

au caprice de la brise.

Sur le passage des cavaliers, les montoneros se relevaient, les

regardaient curieusement; puis ils les suivaient en riant et en

ricanant entre eux, si bien que lorsqu'ils atteignirent le pied

du monticule où les attendaient les officiers, ils se trouvèrent

littéralement enveloppés d'une foule compacte que le capitaine Quiroga

se vit contraint d'écarter à coups de bois de lance, ce dont, du reste,

il s'acquitta avec un flegme et un sang-froid imperturbables.

Les officiers n'avaient point calomnié le digne capitaine. A part la

différence du costume, il ressemblait trait pour trait à don Quichotte,

lors de sa deuxième sortie.

C'était le même corps long et efflanqué, le même visage maigre et

anguleux, au front déprimé, aux yeux caves, au nez recourbé en bec

d'oiseau, aux mâchoires larges, à peine garnies de quelques dents

gâtées, aux longues moustaches grises et aux pommettes saillantes et

violacées.

Et, pourtant, cet ensemble excentrique, ainsi qu'on dirait

aujourd'hui, n'avait rien de ridicule; cette singulière physionomie

était éclairée par une telle expression de bravoure, de franchise et

de bonté, qu'à première vue on se sentait malgré soi entraîné vers ce

vieil officier, car il avait au moins cinquante ans, et tout disposé à

l'aimer.

Les soldats riaient à se tordre en recevant les coups de bois de

lance que leur distribuait généreusement le capitaine, et ce fut à

grand-peine qu'il parvint à s'en débarrasser.

«Diable soit des curieux! dit le bon capitaine, en mettant lestement

pied à terre, ils ne me laisseront pas approcher du général.»

Et, suivi d'une partie de ses soldats, qui ainsi que lui avaient quitté

la selle, il gravit le monticule où les officiers étaient réunis.

Les soldats conduisaient plusieurs prisonniers au milieu d'eux; parmi

ces prisonniers se trouvaient des femmes, dont deux paraissaient, par

leur costume, leurs manières, appartenir à la haute société.

Les montoneros, malgré l'indiscrète curiosité qui les animait,

n'avaient pas osé, par respect pour leur chef, dépasser la limite

naturelle tracée par le pied du monticule. Groupés en désordre autour

des soldats demeurés à la garde des chevaux, ils fixaient des regards

ardents sur les officiers.

Ceux-ci s'étaient rangés à droite et à gauche de Zèno Cabral et avaient

livré un libre passage au capitaine Quiroga et à ceux qu'il amenait

avec lui. Zèno Cabral s'était levé lentement, et la main appuyée sur

la poignée de son sabre, le visage froid et impassible, les sourcils

froncés, il attendait que son subordonné prît la parole.

Le capitaine, après avoir d'un geste ordonné de s'arrêter à ceux

qui le suivaient, fit quelques pas en avant et, après avoir salué

militairement, il demeura immobile sans prononcer un mot. Parmi toutes

ces qualités, le digne capitaine comptait celle de ne pas être orateur;

son mutisme était passé en proverbe dans la cuadrilla.

Don Zèno comprit que, s'il n'interrogeait pas le capitaine, celui-ci ne

se résoudrait jamais à parler le premier; il fit un effort sur lui-même

et affectant une indifférence fort loin sans doute de sa pensée:

«Vous voici donc de retour, capitaine Quiroga? dit-il.

--Oui, général, répondit laconiquement l'officier.

--Et avez-vous complètement rempli la mission délicate que je vous

avais confiée?

--Je le crois, général.

--Vous avez surpris les ennemis de la patrie?

--Ceux-là ou d'autres, général, je me suis emparé des gens que vous

m'aviez désignés lorsqu'ils ont débouché du ravin; maintenant, s'ils

sont ennemis de la patrie ou non, je l'ignore, cela ne me regarde pas.

--C'est juste,» fit don Zèno Cabral, qui traînait évidemment la

conversation en longueur et hésitait à en attaquer le point réellement

intéressant pour lui.

Le capitaine ne répondit pas.

Don Zèno reprit au bout d'un instant, en tourmentant, avec une colère

contenue, la dragonne de son sabre:

«Mais enfin qu'avez-vous fait?»

En ce moment, une des prisonnières écarta par un geste brusque le

capitaine, et faisant un pas en avant:

«Ne le savez-vous pas, don Zèno Cabral,» dit-elle d'une voix ironique

et hautaine en rejetant, d'un geste plein de noblesse, sur ses épaules

le rebozo de dentelles noires qui voilait son visage.

Les officiers étouffèrent un cri d'admiration à la vue de la beauté

souveraine de cette femme.

Don Zèno Cabral fit un pas en arrière en se mordant les lèvres avec

dépit, tandis que son visage se couvrait d'une pâleur mortelle.

«Madame, dit-il, les dents serrées, vous êtes prisonnière, et ne devez

parler, ne l'oubliez pas, que si on vous interroge.»

Un sourire de mépris crispa les lèvres de la dame: elle haussa

légèrement les épaules et fixa sur le partisan un regard d'une

expression telle que, malgré lui, il détourna les yeux.

Cette femme, dans toute la force et la plénitude de sa beauté,

paraissait âgée de vingt-sept à vingt-huit ans, bien qu'en réalité

elle en eût environ trente-trois. Ses traits, d'une régularité de

lignes extrême, réalisaient l'idéal de la beauté romaine; ses yeux

noirs, pleins de feu et de passion, son front pur, sa bouche mignonne,

sa peau fine et veloutée, son teint légèrement doré par le soleil,

et, plus que tout, l'expression hautaine et railleusement cruelle de

sa physionomie saisissait et inspirait pour elle une répulsion dont

il était impossible de se rendre compte au premier abord; sa taille

majestueuse, ses gestes pleins de noblesse, tout en cette femme, par un

contraste inexplicable, effrayait au lieu d'attirer. On devinait les

rugissements de la bête fauve dans les modulations harmonieuses de sa

voix, et les griffes du tigre apparaissaient sous ses ongles roses.

«Prenez garde à ce que vous faites, caballero, reprit-elle; je suis

étrangère, moi; je voyage paisiblement; nul n'aie droit de m'arrêter,

ou seulement d'entraver ma course.

--Peut-être, madame, répondit froidement le partisan; mais, je vous le

répète, lorsque je vous interrogerai, alors, mais alors seulement, je

vous permettrai de me répondre.

--Suis-je donc tombée entre les mains de bandits sans foi ni loi?

reprit-elle avec mépris. Suis-je au pouvoir d'écumeurs du désert? Du

reste, la façon dont jusqu'à présent j'ai été traitée, et la vue de

l'homme devant lequel on m'a conduite, me le feraient supposer.»

Un murmure de colère, réprimé aussitôt par un geste de Zèno Cabral,

s'éleva parmi les officiers à cette imprudente provocation.

«Où est le guide que nous soupçonnions de trahison! dit le partisan en

se retournant vers le capitaine.

--Je m'en suis emparé, répondit celui-ci.

--Fort bien. Avez-vous acquis des preuves de sa trahison?

--D'irrécusables, mon général.

--Qu'on l'amène.»

Il se fit un mouvement parmi les soldats; quelques-uns se détachèrent

du groupe qui entourait les prisonniers et amenèrent, en le rudoyant,

devant leur chef un métis à la mine chafouine, aux yeux louches et

aux membres trapus, que, pour plus de sûreté sans doute, ils avaient

solidement garrotté avec un lasso.

Don Zèno Cabral considéra un instant cet homme, qui se tenait humble et

tremblant devant lui, avec un singulier mélange de pitié et de dégoût.

«Vous êtes convaincu de trahison, lui dit-il enfin. J'ai le droit de

vous faire pendre; je vous accorde cinq minutes pour recommander votre

âme à Dieu.

--Je suis innocent, noble général, murmura le misérable en tombant à

genoux et en courbant craintivement la tête.»

Le partisan haussa les épaules et se retourna vers les officiers avec

lesquels il commença à causer à voix basse, d'un air indifférent,

sans paraître écouter les prières que le prisonnier continuait à lui

adresser d'un ton pleurard.

Trois ou quatre minutes s'écoulèrent. Un silence funèbre planait sur la

foule attentive des montoneros.

C'est toujours une chose grave qu'une condamnation à mort, prononcée

froidement, résolument et sans appel, même pour des hommes habitués à

jouer leur vie sur un coup de dé, comme ceux qui assistaient à cette

scène; aussi, malgré eux, se sentaient-ils saisis d'un secret effroi,

augmenté encore par les notes dolentes de la voix du misérable qui se

tordait de peur au milieu d'eux et implorait en sanglotant la pitié de

leur chef.

Celui-ci se retourna et, faisant un signe au capitaine Quiroga:

«Il est temps, dit-il.

--Caray, dit le capitaine, il y a assez longtemps que le _pícaro_

cherche la potence, il ne l'aura pas volée; ce sera au moins une

satisfaction pour lui à son dernier moment.»

Cette singulière boutade de la part d'un homme qui parlait si peu

d'habitude, étonna tout le monde et, changeant subitement le cours des

idées des partisans, les fit éclater en rires moqueurs et en quolibets

à l'adresse du condamné, qui dès lors perdit tout espoir.

Un soldat était monté sur un arbre situé à quelques pas seulement,

et avait attaché son lasso à la maîtresse branche. Le capitaine

ordonna que l'espion fût amené sous l'arbre, et un nœud coulant fut

immédiatement jeté autour de son cou.

«Arrêtez! s'écria la prisonnière en s'interposant vivement, cet homme

est à moi; prenez garde à ce que vous allez faire.»

Il y eut un instant d'hésitation; le misérable respira, il se crut

sauvé.

«Prenez garde vous-même, señora, répondit durement Zèno Cabral, moi

seul commande ici.

--Je suis la marquise de Castelmelhor, reprit-elle, l'épouse du général

de Castelmelhor; chaque goutte du sang de cet homme coûtera la vie à

des milliers de vos compatriotes.

--Vous êtes étrangère, madame, femme, vous l'avez dit vous-même, d'un

général Portugais qui est entré il y a quelques jours à peine sur

notre territoire pour le ravager; songez à vous, et n'intercédez pas

davantage pour ce misérable.

--Mais, fit-elle avec une ironie cruelle, n'êtes-vous pas Portugais

vous-même, señor, Portugais d'origine, du moins?

--Assez, madame; par respect pour vous-même, n'insistez pas; cet homme

est coupable, il est condamné, il doit mourir, il mourra.»

En ce moment, une seconde femme qui jusqu'à ce moment était demeurée

confondue au milieu des prisonniers, s'élança vivement en avant, et

saisissant par un geste fébrile le bras du partisan, tandis que des

larmes inondaient son visage pâli par l'émotion:

«Et à moi, don Zèno, s'écria-t-elle avec une expression navrante, et à

moi! Si je vous demandais la grâce de cet homme, me la refuseriez-vous?

--Oh! s'écria le partisan avec désespoir, vous ici, vous doña Eva!

--Oui, moi, moi, don Zèno, qui vous supplie par ce que vous avez de

plus cher, de pardonner.»

Le partisan la considéra pendant quelques secondes avec une expression

d'amour, de colère et de douleur impossible à rendre, tandis que,

haletante, désolée, les yeux pleins de larmes et les mains jointes,

presque agenouillée devant lui, elle lui adressait une prière muette;

puis, tout à coup, faisant un effort suprême sur lui-même et reprenant

son masque froid et impassible, il se redressa et, croisant les bras

sur la poitrine:

«C'est impossible, dit-il; obéissez, capitaine.»

Celui-ci ne se fit pas répéter l'ordre. Le misérable espion, saisi par

des mains de fer, fut enlevé dans l'espace et lancé dans l'éternité

avant d'avoir eu même une parfaite perception de ce dénoûment imprévu.

La jeune fille, car la personne qui avait essayé vainement de

s'interposer entre la justice et la clémence du partisan, était une

jeune fille, presque une enfant, âgée de quinze ans à peine, saisie

d'effroi à la vue de ce hideux spectacle, terrifiée par les cris d'une

joie brutale proférés par les soldats, s'était affaissée sur elle-même,

les bras pendants, la tête penchée sur la poitrine, à demi évanouie,

son beau et doux visage était couvert d'une pâleur mortelle; les

longues tresses de ses cheveux tombaient en désordre sur ses épaules,

et ses yeux si doux et si tendres, dont l'azur semblait refléter le

bleu du ciel, étaient voilés et éteints par la douleur, tandis qu'un

mouvement nerveux agitait tout son corps.

La marquise s'approcha d'elle, la releva froidement et lui montrant le

partisan d'un geste de souverain mépris.

«Debout! Ma fille, lui dit-elle, cette posture ne convient qu'aux

suppliants ou aux coupables, et vous n'êtes, grâce à Dieu, ni l'un ni

l'autre! Ne vous avais-je pas prévenue que cet homme avait un cœur de

tigre?

--Oh! Ma mère! Ma mère! s'écria-t-elle en cachant son visage dans son

sein, que je souffre!»

A ces paroles prononcées avec une expression déchirante, le partisan

fit un brusque mouvement comme pour s'élancer Vers la jeune fille.

Mais la marquise, se redressant avec une fierté léonine, le cloua en

place d'un regard méprisant.

«Arrière, señor! lui dit-elle; ni ma fille, ni moi, nous ne vous

connaissons. Nous sommes vos prisonnières; si vous l'osez, faites-nous

tuer aussi, comme vous nous en avez presque menacées.»

A cette voix dont l'accent cruel le rappela subitement à lui-même, le

partisan reprit son sang-froid et répondit d'un ton incisif:

«Non pas vous, madame; nous ne tuons pas les femmes, nous autres; c'est

bon pour les soldats du roi, cela; mais vos complices seront fusillés

avant une heure.

--Que m'importe!» répondit-elle en lui tournant le dos.

Et, soutenant sa fille dans ses bras, elle alla d'un pas ferme se mêler

de nouveau aux prisonniers.

Cette scène étrange, incompréhensible pour tous les assistants, avait

plongé les officiers et les soldats dans la stupéfaction la plus

profonde.

Jusqu'alors ils avaient connu leur chef brave, téméraire même, dur aux

autres comme à lui-même, d'une extrême sévérité en fait de discipline,

mais juste, humain, et ne commandant jamais de sang-froid la mort des

malheureux prisonniers que les hasards de la guerre faisaient tomber

en son pouvoir. Aussi ce changement subit dans l'humeur de leur chef,

cette cruauté dont il faisait preuve, les étonnait et les remplissait

à leur insu d'une terreur secrète; ils comprenaient instinctivement

qu'il fallait que cet homme, si froid et si impassible d'ordinaire,

eût de bien puissants motifs pour agir comme il le faisait et donner

ainsi tout à coup un complet démenti à la clémence dont jusqu'alors il

avait fait preuve en toute occasion; aussi, bien qu'en apparence, cette

cruauté parût révoltante, nul cependant n'osait le blâmer, et ceux de

ses officiers qui, intérieurement, se sentaient disposés à l'accuser,

ne pouvaient se décider à le faire.

Cependant, don Zèno Cabral, sans paraître remarquer l'émotion produite

par cette scène, se promenait à grands pas sur l'emplacement même où

elle avait eu lieu, les bras derrière le dos et la tête penchée sur la

poitrine, semblant en proie à une vive agitation.

Les officiers se tenaient à l'écart, l'examinant à la dérobée,

attendant avec une visible anxiété la détermination que, sans doute, il

ne tarderait pas à prendre, détermination dont dépendait la vie ou la

mort des malheureux prisonniers.

Le capitaine Quiroga s'approcha enfin de lui et lui barra

respectueusement le passage au moment où, après avoir terminé sa

promenade dans un sens, il se retournait pour la continuer dans un

autre.

Don Zèno releva la tête.

«Que voulez-vous? dit-il.

--L'ordre, mon général.

--Quel ordre?

--La confirmation de celui que vous m'avez donné.

--Moi! fit-il avec étonnement.

--Oui, mon général, je désire savoir s'il faut immédiatement fusiller

les douze prisonniers brésiliens qui sont là.»

Le partisan tressaillit comme si un serpent l'avait piqué, il lança à

la dérobée un regard à la jeune fille; elle pleurait, le visage caché

dans le sein de sa mère.

«Quels sont ces hommes? dit-il.

--Pas grand-chose, de pauvres diables de peones, je crois.

--Ah! Pas de soldats?

--Aucun.

--Cependant, ils se sont défendus.

--Dame, général! C'était leur droit.»

Le partisan fixa son clair regard sur le visage impassible du vieux

soldat.

«Ah! dit-il, combien vous ont-ils tué d'hommes.

--Deux et blessé cinq, mais loyalement.

--Je vous trouve bien tendre aujourd'hui, capitaine Quiroga, dit-il

d'un ton de sarcasme.

--Je suis juste comme toujours, général,» répondit-il en le regardant

bien en face.

Le partisan pâlit à cette dure apostrophe, mais se remettant aussitôt:

«Merci, mon vieil ami, reprit-il en lui tendant la main, merci

de m'avoir rappelé ce que je me dois à moi-même. Qu'on sonne le

boute-selle, nous partons pour San Miguel, señores. Capitaine, je

laisse les prisonniers sous votre garde, qu'ils soient traités avec

douceur.

--Bien, Zèno, je vous reconnais, répondit le vieux soldat d'une voix

basse et concentrée en se penchant sur la main que lui tendait son chef

et la baisant; bien, mon ami.

--Allons, señores, à cheval!» cria le partisan en se retournant pour

cacher son émotion.

VI

LA TERTULIA.

Le Cabildo de San Miguel de Tucumán resplendissait de bruit et de

lumières; le peuple réuni sur la plaza Mayor voyait par les fenêtres

ouvertes la foule des invités, hommes et femmes, dans leurs plus

magnifiques costumes et les plus brillantes toilettes encombrer les

salons.

Le gouverneur donnait une tertulia de gala pour célébrer, style

officiel, l'éclatante victoire remportée par le célèbre et valeureux

chef de partisans, don Zèno Cabral, sur les troupes du roi d'Espagne.

Le Guaranis · 第 18 / 19 段