suivi les troupes royales dans leur marche; il ne voulut pas laisser
son œuvre incomplète: les prisonniers furent tous fusillés sur le champ
de bataille.
Le vice-roi du Pérou, effrayé par ce désastre, fit demander une trêve
que la junte consentit à lui accorder.
Mais la lutte était loin d'être finie. L'Espagne n'était nullement
disposée à abandonner, sans y être contrainte par la force des armes,
les magnifiques contrées où, pendant si longtemps, son drapeau avait
paisiblement flotté, et d'où découlaient ses immenses richesses; et,
au moment où recommence notre histoire, l'indépendance des provinces
buenos-airiennes, loin d'être assurée, était de nouveau remise
sérieusement en question.
Les dépositaires du nouveau pouvoir n'avaient pas tardé à entrer en
lutte les uns contre les autres, et à sacrifier à leurs misérables
visées ambitieuses les intérêts les plus sacrés de leur patrie, en
inaugurant cette ère de guerres fratricides, non fermée encore et qui
conduit à une ruine inévitable ces régions si belles et si riches. Au
moment où nous reprenons notre récit, le parti espagnol un instant
abattu avait relevé la tête; jamais les colonies, à peine émancipées,
ne s'étaient trouvées en si grand danger de périr.
Le général espagnol Pezuela, à la tête de troupes aguerries, faisait de
grands progrès dans le haut Pérou. Le 25 novembre, il avait remporté
une victoire signalée à Viluma, repris possession de Ghuquisaca,
Potosí, Tunca; ses grands'gardes atteignaient Cinti, et des cuadrillas,
ou guérillas de corps francs, partisans de l'Espagne, ravageaient
presque impunément la frontière de la province de Tucumán.
La situation était donc des plus critiques. La guerre n'avait rien
perdu de sa première férocité; chaque parti semblait bien plutôt être
composé de brigands altérés de sang et de pillage, que de braves
soldats ou de loyaux patriotes; les routes étaient infestées de gens
sans aveu qui changeaient de casaque selon les circonstances et, en
résumé, faisaient la guerre aux deux partis selon les exigences du
moment. Les Indiens, profitant de ces désordres, pêchaient en eau
trouble et faisaient la chasse aux blancs, royalistes ou insurgés.
Puis, pour mettre le comble à tant de malheurs, une armée brésilienne,
forte de dix mille hommes et commandée par le général Lesort, avait
envahi la province de Montevideo, depuis déjà fort longtemps convoitée
par le Brésil et dont il espérait, à la faveur des dissensions
intestines des Buenos-Airiens, s'emparer presque sans coup férir.
On comprend parfaitement combien devait être précaire la situation
de voyageurs européens forcément isolés dans cette contrée, ne
connaissant ni les mœurs ni même la langue des gens auxquels ils
se trouvaient mêlés, et jetés ainsi à l'improviste au milieu de ce
tourbillon révolutionnaire qui, semblable au simoun africain, dévorait
impitoyablement tout ce qu'il rencontrait sur son passage.
Nous reviendrons maintenant aux deux Français que nous avons laissés
nonchalamment étendus sur l'herbe au bord de la rivière et devisant
entre eux de choses indifférentes.
La vue de la seconde troupe signalée par le peintre avait excité au
plus haut degré l'inquiétude de son interlocuteur. Hâtons-nous de
constater que cette inquiétude était plus que justifiée par l'apparence
excessivement suspecte des cavaliers qui la composaient.
Ils étaient cinquante environ, bien montés et armés jusqu'aux dents, de
longues lances, de sabres, de poignards et de mousquetons.
Ces cavaliers étaient évidemment des Espagnol. Leurs traits hâlés par
l'air du désert et bronzés par le soleil, respiraient l'intelligence
et la bravoure;, il y avait en eux quelque chose de l'allure fière et
déterminée des premiers conquérants espagnols, dont ils descendaient en
droite ligne, sans avoir dégénéré. Maîtres encore d'une grande partie
du territoire américain, ils n'admettaient pas qu'ils pussent en être
jamais chassés par les indépendants, malgré les victoires remportées
par ceux-ci.
Bien que lancés au galop, ils s'avançaient en bon ordre, la poitrine
couverte de la cuirasse de buffle destinée à repousser les flèches
indiennes, la lance fichée dans l'étrier, le mousqueton à l'arçon et
le sabre recourbé à fourreau de fer battant l'éperon avec un bruit
métallique.
A dix pas en avant de la troupe venait un jeune homme de haute mine,
aux traits fiers et nobles, à l'œil noir et bien ouvert, à la bouche
railleuse, ombragée par une fine moustache noire coquettement cirée et
relevée en croc.
Ce jeune homme portait les insignes de capitaine et commandait la
troupe qu'il précédait; il avait environ vingt-cinq ans. Tout en
galopant, il jouait avec une désinvolture charmante avec son cheval,
magnifique spécimen des coursiers indomptés de la pampa, auquel, tout
en lui parlant et en le flattant d'une main de femme, délicate et
nerveuse, il se plaisait à faire exécuter des courbettes, des sauts de
côté et des changements de pieds qui parfois, amenaient un froncement
de sourcil et une grimace de mauvaise humeur sur le visage cuivré
et balafré d'un vieux sergent maigre et efflanqué, qui galopait en
serre-file à la droite de la compagnie.
Cependant, la distance diminuait rapidement entre les deux troupes,
dont les voyageurs se trouvaient être pour ainsi dire le centre commun.
Ceux-ci, sans se dire un mot, mais comme d'un commun accord, s'étaient
mis en selle, et au milieu du chemin, ils attendaient, calmes et
dignes, mais la main sur leurs armes, et intérieurement sans doute fort
inquiets, bien qu'ils ne voulussent pas le paraître.
La seconde troupe, dont nous n'avons pas encore parlé, se composait
d'une trentaine de cavaliers au plus, portant tous le costume
caractéristique et pittoresque des gauchos de la pampa; ils
conduisaient au milieu d'eux une dizaine de mules chargées de bagages.
Arrivée à une quinzaine de pas des voyageurs, les deux troupes firent
halte, semblant se mesurer de l'œil et se préparer mutuellement au
combat.
Pour un spectateur indifférent, certes c'eût été un étrange spectacle
que celui offert par ces trois groupes d'hommes, aussi fièrement campés
au milieu d'une plaine déserte, se lançant des regards de défi, et
cependant immobiles et comme hésitant à se charger.
Quelques minutes, longues comme un siècle, dans une situation aussi
tendue, s'écoulèrent.
Le jeune officier, voulant sans doute en finir et ennuyé de cette
hésitation qu'il ne paraissait pas partager, s'avança en faisant
caracoler son cheval et en se frisant nonchalamment la moustache.
Arrivé à quelque cinq ou six pas des voyageurs:
«Holà! Bonnes gens, dit-il d'une voix narquoise, que faites-vous là,
plantés, l'air effaré comme des ñandus à la couvée? Vous n'avez pas,
je suppose, la prétention de nous barrer le passage, ce qui serait par
trop réjouissant.
--Nous n'avons aucune prétention, señor capitan, répondit M. Dubois
dans le meilleur castillan qu'il put imaginer, castillan qui, malgré
ses efforts était déplorable, nous sommes des voyageurs paisibles.
--Caray! s'écria l'officier en se retournant en riant vers ses soldats,
qu'avons-nous ici, des Anglais, je suppose?
--Non, señor, des Français, reprit M. Dubois d'un air piqué.
--Bah! Anglais ou Français qu'importe, reprit l'officier raillant, ce
sont toujours des hérétiques.»
A cette preuve manifeste d'ignorance, les deux voyageurs haussèrent les
épaules avec mépris; l'officier s'en aperçut.
«Qu'est-ce à dire? fit-il avec hauteur.
--Parbleu, répondit le peintre, c'est-à-dire que vous vous trompez
grossièrement, voilà tout; nous sommes aussi bons catholiques que vous,
si ce n'est davantage.
--Eh! Eh! Vous chantez bien haut, mon jeune coq.
--Jeune! fit en ricanant l'artiste, vous vous trompez encore, j'ai au
moins deux ans de plus que vous; quant à chanter, il est bien facile
de faire le fanfaron et le mangeur de petits enfants lorsqu'on est
cinquante contre deux.
--Ces gens qui sont là-bas, reprit l'officier, ne sont-ils donc pas à
vous?
--Si, ils sont à nous, mais qu'importe cela? D'abord ils vous sont
inférieurs en nombre, et ce ne sont pas des soldats.
--D'accord, répondit le capitaine en se frisant la moustache avec un
sourire railleur, je vous accorde cela, qu'en voulez-vous conclure?
--Simplement ceci, mon capitaine, c'est que nous autres, Français,
nous ne supportons que difficilement les injures, n'importe d'où elles
viennent et que si nous étions seulement à nombre égal, cela ne se
passerait pas ainsi.
--Ah! Ah! Vous êtes brave?
--Pardieu, la belle malice, puisque je suis Français.
--Fanfaron aussi, il me semble?
--Fanfaron d'honneur, oui.»
Le capitaine sembla réfléchir.
«Écoutez, dit-il au bout d'un instant avec une exquise politesse, je
crains de m'être trompé sur votre compte et je vous en fais sincèrement
mes excuses. Je consens à livrer libre passage à vous et à ceux qui
vous accompagnent, mais à une condition.
--Voyons la condition.
--Vous m'avez dit tout à l'heure que je ne vous parlais, ainsi que je
le faisais, que parce que je me sentais soutenu.
--Je vous l'ai dit, parce que je le pensais.
--Et vous le pensez encore, sans doute?
--Pardieu!
--Eh bien! Voici ce que je vous propose; tous deux nous sommes armés;
mettons pied à terre; dégainons nos sabres, et celui de nous qui
abattra l'autre, sera libre d'agir comme bon lui semblera, c'est-à-dire
que, si c'est vous, vous pourrez passer votre chemin sans crainte
d'être inquiété, et, si c'est moi, eh bien bataille générale; cela
vous convient-il ainsi?
--Je le crois bien, répondit en riant le peintre en se levant de selle.
--Qu'allez-vous faire monsieur Émile? s'écria vivement le vieillard,
songez que vous vous exposez à un grand péril pour une cause qui, au
fond, vous est indifférente et me regarde seul.
--Allons donc! fit-il en haussant les épaules, ne sommes-nous pas
compatriotes? Votre cause est la mienne. Vive Dieu! Laissez-moi donner
une leçon à cet Espagnol fanfaron qui s'imagine que les Français sont
des poltrons.»
Et, sans vouloir rien entendre davantage, il dégagea son pied de
l'étrier, sauta à terre, dégaina son sabre et en piqua la pointe en
terre en attendant le bon plaisir de son adversaire.
«Mais savez-vous vous battre au moins? s'écria M. Dubois, en proie à la
plus vive inquiétude.
--Plaisantez-vous, répondit-il en riant; à quoi auraient servi les
vingt-cinq ans de guerre de la France, si ses fils n'avaient pas appris
à se battre; mais, rassurez-vous, ajouta-t-il sérieusement, j'ai
dix-huit mois de salle à l'épée et je manie le sabre comme un hussard;
d'ailleurs, nous autres artistes, nous savons ces choses-là d'instinct.»
Cependant, le capitaine avait lui aussi mis pied à terre après avoir
ordonné à sa troupe de demeurer spectatrice du combat; les cavaliers
avaient hoché la tête d'un air de mauvaise humeur: pourtant ils
n'avaient pas fait d'observation; mais le vieux sergent dont nous avons
parlé et qui, sans doute, jouissait de certaines privautés auprès
de son chef, fit quelques pas en avant et crut devoir hasarder une
respectueuse protestation contre ce combat qui lui semblait une folie.
Le capitaine, sans lui répondre autrement, lui fit un geste muet d'une
expression tellement nette et impérieuse que le digne soldat rétrograda
tout penaud et alla reprendre son rang sans oser risquer une seconde
remontrance.
«C'est égal, grommela-t-il entre ses dents en retroussant ses
moustaches d'un air furieux, si cet hérétique a le dessus, quoi que
puisse dire don Lucio, je sais bien ce que je ferai.»
Le jeune capitaine sauta légèrement à terre et s'avança vers son
adversaire qu'il salua poliment.
«Je suis heureux, lui dit-il gracieusement, de l'occasion qui se
présente de recevoir d'un Français une leçon d'escrime, car vous avez
la réputation d'être passés maîtres en fait d'armes.
--Eh! Peut-être dites-vous plus vrai que vous ne le croyez, señor,
répondit le peintre avec un sourire railleur; mais, en supposant que la
science nous manque quelquefois, le cœur ne nous fait jamais défaut.
--J'en suis convaincu, monsieur.
--Quand il vous plaira de commencer, capitaine, je suis à vos ordres.
--Et moi aux vôtres, señor.»
Les deux adversaires se saluèrent du sabre et tombèrent en garde à la
fois avec une grâce parfaite.
Le sabre est, à notre avis, une arme beaucoup trop dédaignée et qui
devrait, au contraire, avoir dans les duels la préférence sur l'épée,
comme elle l'a lorsqu'il s'agit de bataille.
Le sabre est l'arme véritable du militaire, officier ou soldat; l'épée
n'est, au contraire, qu'une arme de parade des gentilshommes, devenue
aujourd'hui celle des partisans qui, pour la plupart, la portent au
côté sans savoir s'en servir.
L'épée est un serpent, sa piqûre est mortelle, on s'expose, en en usant
pour une cause futile dans un duel, à tuer un galant homme; le sabre,
au contraire, ne fait que de larges blessures dont il est facile de
guérir et que presque toujours il est possible de graduer suivant la
gravité de l'offense reçue, sans risquer de mettre en danger la vie de
son adversaire.
Les deux hommes étaient, ainsi que nous l'avons dit, tombés en garde.
Après un nouveau salut, le combat commença et ils échangèrent quelques
passes en se tâtant mutuellement et en ne se poussant qu'avec une
extrême prudence.
L'officier espagnol était ce qu'on est convenu de nommer un beau
tireur. Sous ses formes un peu efféminées, il avait un poignet de fer
et des muscles d'acier; son jeu était large, élégant; il semblait
manier son arme, assez lourde cependant, comme s'il n'eût eu qu'un
simple roseau dans la main.
Le jeu du peintre français était plus serré, plus nerveux, ses coups
plus imprévus et surtout plus rapides.
Pourtant le combat se continuait depuis assez longtemps sans qu'il
fût possible de voir à qui resterait l'avantage, lorsque soudain le
sabre du capitaine sauta en l'air enlevé comme par une fronde, et alla
retomber à une assez grande distance.
Le Français s'élança aussitôt, ramassa l'arme de son adversaire et, la
lui présentant par la poignée:
«Pardonnez-moi, señor, lui dit-il en s'inclinant, et veuillez, je vous
en prie, reprendre une arme dont vous vous servez si bien; je ne vous
l'ai enlevée que par surprise et je demeure à vos ordres.
--Señor, répondit le capitaine en remettant son sabre au fourreau, j'ai
mérité la leçon que vous m'avez donnée; dix fois vous avez eu ma vie
entre vos mains sans vouloir user de votre avantage. Notre combat est
fini; je me reconnais vaincu, plus encore par votre courtoisie que par
votre habileté dans le maniement des armes.
--Je n'accepte, caballero, reprit le peintre, que la part très minime
qui m'en revient pour l'avantage que seul le hasard m'a donné sur vous.
--Allez en paix où bon vous semblera ainsi que vos compagnons, señor:
vous n'avez de nous aucune insulte à redouter; seulement je ne me
considère pas quitte envers vous; je me nomme don Lucio Ortega;
souvenez-vous de ce nom; dans quelque circonstance que vous vous
trouviez, si vous avez besoin de moi, serait-ce dans vingt ans,
réclamez-vous hardiment de votre ancien adversaire et ami.
--Je ne sais réellement comment vous remercier, señor, je ne suis qu'un
pauvre peintre français nommé Emilio Gagnepain, mais si l'occasion
s'en présente jamais, je serai heureux de vous prouver combien je suis
sensible aux sentiments de bienveillance que vous me témoignez.»
Après cet échange mutuel de courtoisie, les deux hommes montèrent à
cheval.
Les Espagnols demeurèrent immobiles à la place où ils s'étaient arrêtés
d'abord, et ils laissèrent défiler devant eux, sans faire le moindre
mouvement hostile, la petite troupe devant laquelle marchaient côte à
côte les deux Français. Lorsqu'ils passèrent devant lui, le capitaine
échangea un salut courtois avec eux, puis il donna l'ordre du départ à
sa troupe, qui s'élança au galop et ne tarda pas à disparaître dans les
méandres du chemin.
«Vous avez été plus heureux que sage, dit M. Dubois à son jeune
compagnon dès qu'ils eurent franchi la rivière et mis un assez grand
espace entre eux et les Espagnols.
--Pourquoi donc? répondit le peintre avec surprise.
--Mais parce que vous avez risqué d'être tué.
--Cher monsieur, dans le pays où nous nous trouvons, on risque
continuellement d'être tué. En quittant la France, j'ai fait abnégation
complète de ma vie, persuadé que je ne reverrai jamais mon pays; je
considère donc chaque instant qui s'écoule sans qu'il m'arrive malheur
comme une grâce que me fait la Providence, de sorte que, mon parti
étant arrêté, je n'attache pas le moindre prix à une existence qui,
d'un moment à l'autre, me peut être enlevée sous le premier prétexte
venu et même, au besoin, sous le plus léger prétexte.
--Vous avez une assez singulière philosophie.
--Que voulez-vous? Avec les patriotes, les royalistes, les bandits, les
Indiens et les bêtes fauves, qui infestent ce pays béni du ciel, ce
serait à mon sens de la folie que de compter sur vingt-quatre heures
d'existence et de former des projets d'avenir.»
M. Dubois se mit à rire.
«Cependant, dit-il, il nous faut un peu songer à l'avenir en ce moment,
quand ce ne serait que pour choisir le lieu où nous camperons pour la
nuit.
--Que cela ne vous inquiète pas; ne vous ai-je pas dit que je vous
conduisais chez moi?
--Vous me l'avez proposé, c'est vrai, mais je ne sais si je dois
accepter votre hospitalité.
--Elle sera modeste, car je ne suis pas riche, tant s'en faut, mais
croyez qu'elle sera cordiale.
--J'en suis convaincu; cependant l'embarras que vous occasionnera un si
grand nombre d'hôtes ...
--Vous plaisantez, monsieur, ou vous connaissez bien peu les coutumes
espagnoles; vos gens ne me causeront aucun embarras.
--Puisqu'il en est ainsi, j'accepte sans plus de cérémonie, afin de
passer quelques heures de plus dans votre charmante compagnie.
--A la bonne heure, voilà qui est convenu, dit gaiement le jeune homme;
maintenant, si vous me le permettez, je vous servirai de guide; car,
sans moi, il vous serait assez difficile de trouver mon habitation.»
Le peintre prit effectivement la direction de la caravane, et, la
faisant obliquer sur la gauche, il la conduisit par des sentiers de
bêtes fauves à peine tracés dans l'herbe, jusqu'au sommet d'une légère
éminence, qui dominait au loin la plaine; elle était couronnée par
plusieurs bâtiments, dont l'obscurité empêcha les voyageurs de juger
l'étendue et l'importance.
M. Dubois n'avait été rejoint qu'à une heure déjà assez avancée par ses
peones et son escorte; la querelle soulevée si à l'improviste par le
capitaine espagnol avait causé une perte de temps assez considérable,
de sorte que la journée était fort avancée quand les voyageurs purent
enfin reprendre leur route; aussi la nuit était-elle complètement
close lorsqu'ils atteignirent enfin l'habitation du jeune Français.
Ils arrivaient au pied du monticule, lorsqu'ils virent plusieurs
lumières se mouvoir rapidement et deux ou trois hommes armés de torches
accourir au-devant d'eux.
Ces deux ou trois hommes étaient les serviteurs indiens du peintre, qui
surveillaient depuis longtemps déjà l'arrivée de leur maître et qui, au
bruit des chevaux, venaient lui offrir leurs services.
L'installation des voyageurs ne fut ni longue ni difficile; les mules
déchargées et les bagages déposés sous un hangar, les animaux furent
dessellés et entravés; les peones leur donnèrent la provende; puis ils
allumèrent de grands feux pour cuire leur souper et se préparèrent
gaiement à passer la nuit en plein air.
Seuls, M. Dubois et son jeune compagnon étaient entrés dans la maison
ou plutôt dans le rancho, car cette modeste habitation bâtie en roseaux
et en torchis et recouverte de feuilles, laissait pénétrer de tous les
côtés le vent et la pluie et méritait à peine le nom de chaumière.
Cependant l'intérieur était propre, entretenu avec un certain soin et
garni de meubles simples, mais en bon état.
«Voici le salon et la salle à manger, que nous transformerons plus tard
en chambre à coucher à votre usage, dit en riant l'artiste; quant à
présent, nous lui laisserons sa qualification de salle à manger, car
nous allons souper, s'il vous plaît.
--Je ne demande pas mieux, répondit gaiement M. Dubois; je vous avoue
même que je ferai honneur au souper; je me sens un appétit féroce.
--Tant mieux alors, parce que la quantité des mets vous fera passer sur
la qualité.»
Le jeune homme frappa dans ses mains. Presque aussitôt une femme
indienne parut et prépara la table, qui, en un instant, fut couverte
de mets simples, mais proprement apprêtés; M. Dubois avait fait ouvrir
sa cantine de voyage et en avait retiré plusieurs bouteilles, qui
produisaient un excellent effet au milieu de la vaisselle primitive
étalée sur la table.
Sur l'invitation de son hôte, le vieillard s'assit et le repas commença.
Après une longue journée de voyage dans le désert, exposé à l'ardeur
du soleil et à la poussière, on n'est pas difficile sur la qualité
des mets; l'appétit fait trouver bons ceux même que dans d'autres
circonstances on ne voudrait pas toucher du bout du doigt. Aussi
l'aristocrate convive du peintre, prenant bravement son parti,
commença-t-il résolument l'attaque sur ce qu'on avait placé devant lui;
mais, contre ses prévisions, tout se trouva être, sinon excellent, nous
n'oserions l'affirmer, mais du moins mangeable.
Lorsque le repas fut terminé, la vaisselle enlevée, le peintre, après
quelques minutes de conversation, souhaita un bonsoir cordial à son
hôte et se retira.
Celui-ci, dès qu'il fut seul, changea son manteau en matelas,
c'est-à-dire qu'il l'étendit sur la table, se coucha dessus, s'en
enveloppa avec soin, ferma les yeux et s'endormit.
Il n'aurait su dire depuis combien de temps il dormait, lorsque tout
à coup il fut brusquement tiré de son sommeil par des cris de frayeur
et de colère poussés à peu de distance de lui, et auxquels se mêlèrent
presque aussitôt plusieurs coups de feu.
M. Dubois se leva en proie à la plus vive inquiétude et se précipita au
dehors, afin de découvrir la cause de ce tumulte extraordinaire.
III
LES PEONES.
Un spectacle étrange et auquel il était certes loin de s'attendre,
s'offrit alors à ses regards étonnés.
La plate-forme, ou pour mieux dire la cour située devant le
rancho, était occupée par une vingtaine d'individus qui criaient
et gesticulaient avec fureur, et au milieu desquels se trouvait le
peintre, la tête nue, les cheveux au vent, le pied droit posé sur son
fusil jeté à terre devant lui et un pistolet de chaque main.
Derrière le jeune homme, cinq ou six Indiens, ses serviteurs,
probablement, se tenaient immobiles, le fusil épaulé, prêts à faire feu.
A l'entrée du hangar, les mules chargées et les chevaux sellés étaient
maintenus par deux ou trois Indiens armés aussi de fusils et de sabres.
A la lueur des torches, dont la flamme rouge l'éclairait de reflets
sinistres, cette scène prenait une apparence fantastique d'un effet
saisissant, tranchant brusquement avec les ténèbres profondes qui
régnaient dans la plaine, et que la lumière changeante des torches
rayait de taches sanglantes à chaque souffle de la brise nocturne.
Le vieillard, sans chercher l'explication de ce drame lugubre, mais
comprenant instinctivement qu'il se passait quelque chose de terrible
auquel il était personnellement intéressé, s'élança résolument aux
côtés de son jeune compatriote.
«Qu'y a-t-il donc? s'écria-t-il en armant son fusil. Sommes-nous
attaqués?
--Oui, répondit brièvement le jeune homme; oui, nous sommes attaqués,
mais par vos peones.
--Par mes peones! exclama M. Dubois avec stupeur.
--Il paraît que ces dignes gauchos ont trouvé vos bagages à leur
convenance et que l'idée leur est venue de se les approprier, voilà
tout, c'est très simple, comme vous voyez; mais laissez-moi faire; ils
n'en sont pas encore où ils le supposent.
--Peut-être que si je leur parlais, hasarda le vieillard.
--Pas un mot, pas un geste, cela me regarde seul; vous êtes mon hôte,
mon devoir est de vous défendre, et, vive Dieu! Tant que vous serez
sous mon toit, je vous défendrai, quoi qu'il advienne, envers et contre
tous.