éternellement ce pays; cependant, si vous le désirez et que vous ne
soyez pas trop pressé de continuer votre voyage, je serai heureux de
vous faire visiter ma maison, dont nous ne sommes guères éloignés que
d'une vingtaine de milles, et de vous y offrir l'hospitalité.
--Comment! Votre maison? Vous avez une maison ici?
--Mon Dieu! Oui; il fallait que je vinsse en Amérique pour accomplir
ce miracle d'être propriétaire. C'est piquant, n'est-ce pas? fit-il en
riant. Mais il me semble que, depuis bien longtemps déjà, nous sommes
arrêtés au milieu de l'eau. Que dites-vous de ma proposition? Vous
sourit-elle? Rebroussez-vous votre route?»
L'autre hésita un instant.
«Décidez-vous, monsieur, le hasard, ou si vous le préférez, la
Providence, qui nous a fait nous rencontrer ainsi inopinément, a
peut-être de secrets desseins sur nous; ne la contrarions pas. Ces
paroles furent prononcées d'un ton semi-sérieux, semi-railleur.
--Pourquoi plaisanter sur ce sujet, monsieur Gagnepain, répondit
l'autre avec un léger accent de reproche, bien que vous soyez artiste,
et par conséquent esprit fort, ce que vous dites est plus vrai que vous
ne voulez sans doute vous l'avouer à vous-même.
--Pardon, j'avais oublié que vous êtes un ancien oratorien, mettons que
je n'ai rien dit; ainsi vous rebroussez chemin avec moi?
--Certes, rien ne me presse, j'arriverai toujours assez tôt là où je
vais; j'aurai le plus grand plaisir à passer quelques heures en votre
compagnie; les occasions de ne point parler cette affreuse langue
espagnole et de causer avec un compatriote ne sont pas assez fréquentes
dans cet abominable pays, pour qu'on les laisse échapper quand on a le
bonheur de les rencontrer.
--Venez donc, alors; nous nous étendrons sur l'herbe, à l'ombre de ces
magnifiques palmiers, et, pendant que nos chevaux se délasseront, nous
laisserons passer la grande chaleur du jour en causant et en attendant
vos gens.
--Votre offre est si cordiale que je ne veux pas la refuser.
--Parfaitement parlé, mon cher duc.
--Silence, interrompit vivement celui auquel on venait de donner ce
titre; je me nomme Dubois, et je suis naturaliste; souvenez-vous de
cela, je vous en supplie.
--Ah! fit l'autre avec un léger étonnement, comme vous voudrez; va pour
Dubois, c'est un nom aussi bon qu'un autre.
--Meilleur pour moi en ce moment. Allons donc sans plus de retard.»
Les deux voyageurs regagnèrent alors le bord de la rivière où, suivant
le programme convenu entre eux, ils enlevèrent la bride à leurs
chevaux, tout en ayant soin de les attacher par la longe, de peur
qu'ils ne s'écartassent; et, après avoir battu les buissons du canon de
leurs fusils pour chasser les reptiles, ils s'étendirent sur l'herbe
verte et touffue, sous l'ombre protectrice d'un palmier gigantesque, en
poussant un soupir de voluptueuse satisfaction.
Le pays au centre duquel s'étaient rencontrés nos personnages étaient
loin sous tous les rapports de mériter l'épithète dont l'un deux
l'avait flétri; c'était, au contraire, une admirable contrée, dont
les paysages grandioses et accidentés ont toujours fait l'admiration
des explorateurs, bien rares à la vérité, que l'amour de la science a
poussés à les visiter sous tous leurs aspects.
Le Tucumán où se passent en ce moment les événements de notre histoire,
est une des contrées les plus heureusement situées de l'Amérique du Sud.
Placée au nord de la province de Catamarca, cette contrée, traversée
par une branche des Andes, jouit d'un climat tempéré en été et presque
froid en hiver; une grande partie de son territoire se compose
d'immenses plateaux ou _llanos_, couverts d'une luxuriante végétation,
entretenue par de nombreux cours d'eau et des rivières considérables
qui, ne trouvant pas de débouché, à cause du peu de pente du terrain, y
forment de nombreux lacs sans écoulement.
Cette région est aujourd'hui une des plus vastes, des plus peuplées et
des plus riches de la Confédération Buenos-airienne.
De l'endroit où les voyageurs s'étaient arrêtés, ils jouissaient d'un
coup d'œil enchanteur et voyaient se dérouler devant eux un paysage
ravissant: à leurs pieds, une rivière large et profonde serpentait
comme un ruban d'argent à travers les plaines couvertes de hautes
herbes d'un vert d'émeraude, du milieu desquelles bondissaient à
chaque instant des cerfs, des vigognes, jouant par troupes, tandis que
les taureaux sauvages levaient leurs larges têtes armées de cornes
formidables, et jetaient autour d'eux des regards empreints d'une
pensive tristesse; des volées de pigeons et de perdrix volaient dans
tous les sens en jetant dans l'air les notes stridentes ou douces de
leurs chants, tandis que de magnifiques cygnes noirs s'ébattaient
sur la rivière et se laissaient nonchalamment emporter au courant,
défilant devant les flamants roses et les hérons, occupés à pêcher sur
la rive; d'immenses forêts tenaient tout l'arrière-plan du paysage
et s'élevaient, de gradin en gradin, sur les versants lointains
des Cordillières, dont les cimes dentelées et couvertes de neiges
éternelles se confondaient avec les nuages.
Le soleil répandait avec profusion ses rayons éblouissants sur cette
nature primitive et faisait scintiller, comme des millions de diamants,
les sables incessamment mouillés des plages de la rivière.
Un calme profond régnait dans ce désert, si vivant et si animé
cependant, et du sein duquel s'élevaient, comme un hymne solennel vers
Dieu, les chants des innombrables oiseaux blottis sous la feuillée.
Avant que d'aller plus loin et de rapporter la conversation de nos
personnages, nous les ferons plus intimement connaître au lecteur en
traçant leur portrait en quelques lignes.
Le premier, celui qui ne voulait pas qu'on lui donnât le titre de
duc et qui prétendait se nommer Dubois et exercer la profession de
naturaliste, était un homme d'environ cinquante-deux ans, mais qui
en paraissait plus de soixante; son corps, long et maigre, était
légèrement courbé; ses membres grêles se perdaient pour ainsi dire
dans les larges plis de ses vêtements, ses traits, fatigués par les
veilles et les travaux intellectuels, sans doute, devaient avoir été
admirablement beaux: son front était large, mais sillonné de rides
profondes; ses yeux noirs bien ouverts, surmontés d'épais sourcils,
avaient un regard fixe pénétrant, qui, lorsqu'il s'animait, devenait
impossible à supporter; son nez était droit, sa bouche un peu grande,
mais garnie de dents magnifiques; ses lèvres un peu minces, sur
lesquelles un sourire froid et railleur semblait stéréotypé, son menton
carré lui complétait, avec l'absence complète de barbe, une physionomie
imposante, un peu dure, mais que, lorsque cela lui plaisait, il savait
rendre extrêmement bienveillante. Toute sa personne respirait cette
grâce aristocratique, onctueuse et un peu féline qui distingue les
diplomates et les hauts dignitaires de l'Église; elle formait, avec la
noblesse de ses gestes, le contraste le plus complet, non seulement
avec le costume qu'il avait cru devoir adopter, mais encore avec les
façons plébéiennes qu'il affectait, et que, comme un rôle mal appris,
il oubliait à chaque instant.
L'autre voyageur se nommait Émile Gagnepain; il avait de trente
à trente-deux ans; sa taille était ordinaire, mais bien prise et
fortement charpentée; ses épaules larges, sa poitrine bombée; la
santé semblait lui sortir par tous les pores: ses bras sur lesquels
saillaient des muscles gros comme des cordes et durs comme du fer,
témoignaient d'une vigueur corporelle peu commune; son visage
respirait la franchise et la bonne humeur; ses traits réguliers, ses
yeux bruns pleins de finesse, sa bouche rieuse, ses cheveux d'un
blond fauve, frisés comme ceux d'un nègre; sa moustache, cirée avec
soin et coquettement relevée; son menton rasé et ses favoris touffus
qui atteignaient presque les coins de sa bouche, lui formaient
une physionomie pleine de franchise et d'énergie qui, au premier
coup d'œil, attirait la sympathie. La liberté un peu brusque de
ses mouvements, sa parole vive et colorée le faisaient reconnaître
facilement pour un de ces êtres privilégiés, dit-on, malheureux,
disons-nous, qu'on est convenu de nommer artistes. En effet, il était
peintre; du reste, particularité que nous avons oublié de mentionner,
il avait attaché solidement à la croupe de son cheval, une boîte à
couleurs, un large parapluie, un chevalet et un appuie-main, appareil
indispensable à tous les peintres et qui, dans un pays moins sauvage
que celui dans lequel il se trouvait, l'aurait immédiatement dénoncé
pour ce qu'il était, malgré son costume de gaucho.
Ce fut lui qui, le premier, prit la parole. A peine s'était-il laissé
aller sur l'herbe que, se redressant brusquement et traçant un cercle
dans l'espace avec son bras droit étendu devant lui:
«Quelle admirable chose que la nature, s'écriât-il, et comme les hommes
sont coupables de la gâter ainsi qu'ils le font sans cesse, sous
prétexte d'amélioration, comme si la Providence n'était pas plus habile
qu'eux!
--Bravo! répondit l'autre personnage, auquel nous conserverons, jusqu'à
nouvel ordre, le nom de Dubois, sous lequel il s'est fait connaître
à nous; bravo! Monsieur Émile, je vois que vous êtes toujours aussi
enthousiaste qu'à l'époque où j'ai eu le plaisir de vous rencontrer.
--Eh! Monseigneur ... monsieur, veux-je dire, pardon de ce lapsus
involontaire, ne nous enviez pas l'enthousiasme, à nous autres pauvres
diables d'artistes; l'enthousiasme, c'est la foi, c'est la jeunesse,
c'est l'espérance peut-être!
--Dieu me garde d'avoir une telle pensée; je vous admire, au contraire,
moi qui, de la vie, ne puis plus aujourd'hui boire que l'absinthe.
--Bah! fit gaiement le peintre, demain n'existe pas, c'est un mythe;
vive aujourd'hui! Voyez quel éblouissant soleil, quelle magnifique
campagne; est-ce que tout cela ne vous raccommode pas un peu avec
l'humanité?»
M. Dubois soupira.
«Que la jeunesse est heureuse, dit-il; tout lui sourit, jusqu'au désert
où elle court le risque flagrant de mourir de faim.
--Laissez donc, monsieur, l'homme qui est parvenu à vivre à Paris
n'ayant rien ne doit redouter aucun désert.
--Cela nous ramène à une question que je voulais vous adresser,
répondit M. Dubois en riant de la boutade paradoxale de l'artiste.
--Voyons la question? fit celui-ci d'un ton de bonne humeur.
--Veuillez d'abord ne pas attribuer à une indiscrétion indigne de moi,
mais seulement, je vous prie, au vif intérêt que je vous porte, la
question que je me propose de vous adresser.
--De l'indiscrétion avec moi, monsieur; vous voulez rire, sans doute.
Allez, ne craignez pas de m'adresser cette question. Quelle qu'elle
soit, je me fais fort d'y répondre de façon à vous satisfaire.
--Depuis notre singulière rencontre, je me creuse vainement la tête
pour deviner le motif qui vous a décidé à émigrer ainsi dans ces
régions inconnues.
--Émigrer, fi! Monsieur! Le vilain mot; voyager, vous voulez dire, sans
doute?
--Voyager, soit, mon jeune ami; je ne chicanerai pas avec vous sur une
expression que vous avez le droit de trouver malsonnante.
--Pourquoi ne pas me dire franchement que c'est mon histoire que vous
me demandez, monsieur le duc?
--Chut! Chut! Cher monsieur, ne vous ai-je pas prié d'oublier ce titre.
--Au diable la recommandation! Je l'oublierai toujours.
--J'espère que non, lorsque je vous aurai affirmé qu'il est pour moi de
la dernière importance que ce titre malencontreux soit ignoré de tous
en ce pays.
--Cela suffit, monsieur, je ne me le rappellerai plus.
--Je vous remercie; maintenant, si ce n'est pas abuser de votre
complaisance, racontez-moi cette histoire que je désire si fort
connaître, car, à Paris, nous nous sommes rencontrés dans des
circonstances trop peu sérieuses pour que je me sois informé jamais de
vos antécédents qui, je ne sais pourquoi, m'intéressent aujourd'hui
plus que je ne pourrais vous l'exprimer.
--Cela est facile à comprendre, monsieur, les distances qui nous
séparaient l'un de l'autre, les barrières infranchissables qui,
à Paris, s'élevaient entre nous n'existent plus ici; nous sommes
deux hommes, face à face dans le désert, se valant l'un l'autre,
et je me hâte d'ajouter deux compatriotes, c'est-à-dire deux amis;
naturellement, nous devons faire cause commune envers et contre tous,
nous intéresser l'un à l'autre et nous aimer comme protestation en
haine des étrangers au milieu desquels le sort nous a jetés et qui sont
et doivent être nos ennemis naturels.
--Peut-être avez-vous raison, mais, quelle qu'en soit la cause, cette
sympathie existe, et je serai heureux, s'il vous plaît, de me dire
votre histoire.
--Cette histoire est bien simple, monsieur; en deux mots, je vous la
raconterai; seulement, je doute fort qu'elle vous intéresse.
--Dites toujours, mon jeune ami.
--M'y voici. Mon nom, vous le connaissez, je me nomme Émile Gagnepain,
nom plébéien s'il en fût, n'est-ce pas?
--Le nom ne fait rien à l'affaire.
--Sans doute. En 1792, lorsque la patrie fut en danger, mon père,
pauvre diable de premier clerc de procureur, marié depuis quelques
années à peine, abandonna sa femme et son enfant, alors âgé de sept à
huit ans, pour s'engager comme volontaire et voler à la défense de la
République. Lorsque mon père annonça à sa femme la détermination qu'il
avait prise, celle-ci lui répondit avec un laconisme tout spartiate: Va
défendre la patrie, elle doit passer avant les affections de famille.
Mon père parti, notre pauvre foyer, déjà bien misérable, le devint
davantage encore; heureusement, j'eus le bonheur d'être recommandé à
David, dans l'atelier duquel j'entrai. Ma mère, débarrassée de moi,
put, à force de travail et d'économie, attendre des temps meilleurs.
Cependant les années s'écoulaient les unes après les autres, mon père
ne revenait pas, les nouvelles que nous recevions de lui étaient
rares, nous avions appris qu'il avait été nommé capitaine dans la
vingt-cinquième demi-brigade, après plusieurs actions d'éclat, voilà
tout. Quelquefois, rarement, un petit secours d'argent arrivait à
ma mère; au camp de Boulogne, mon père avait refusé la croix de la
Légion d'honneur, sous prétexte que la République n'avait pas de
distinctions à donner à ceux de ses enfants qui ne faisaient que
leur devoir le plus strict en la servant bien. Quelques mois plus
tard il tombait criblé de balles à Austerlitz, au milieu d'un carré
autrichien qu'il avait enfoncé, à la tête de sa compagnie, en criant,
malgré le nouvel ordre de choses: _Vive la République_! L'Empereur ne
garda pas rancune au soldat de 92; il donna une pension de 800 fr.
à sa veuve; c'était bien, mais, pas assez pour vivre. Heureusement
j'avais grandi, j'étais maintenant en mesure de venir en aide à ma
mère. Grâce à la toute-puissante protection de mon maître, bien que
fort jeune encore, je gagnais assez d'argent, non seulement pour
m'entretenir convenablement, mais encore pour donner à ma mère un peu
de ce bien-être dont elle avait tant besoin. Ce fut alors, je ne sais
à quelle occasion, que me vint le désir de voyager en Amérique, afin
d'étudier cette nature dont, quoi qu'on en dise, nous n'avons en Europe
que des contrefaçons plus ou moins bien réussies.
--Vous êtes sévère, monsieur, interrompit son interlocuteur.
--Non, je suis juste; la nature n'existe plus chez nous, l'art seul se
prélasse à sa place. Aucun paysage européen ne soutiendra jamais la
comparaison avec un décor d'opéra, au point de vue de la vérité des
détails. Mais je reprends. Je redoublai donc d'efforts; je voulais
partir, mais pas avant d'avoir assuré à ma mère une position qui la mît
à jamais, quelque chose qui m'arrivât pendant mon absence, à l'abri du
besoin. A force de travail et de persévérance, je parvins à résoudre
ce problème presque insoluble. Les efforts qu'il me fallut faire, je
ne vous les dirai pas, monsieur, cela dépasse toute croyance; mais ma
détermination était prise: je voulais voir cette Amérique, dont les
voyageurs font de si magnifiques descriptions. Enfin, après dix ans
d'une lutte incessante, je réussis à réunir une somme de trente-cinq
mille francs, c'était bien peu, n'est-ce pas? Cependant cela me suffit,
je gardai cinq mille francs pour moi, je plaçai le reste au nom de
ma mère, et, certain que désormais elle pourrait se passer de moi,
je partis; voilà huit mois que je suis débarqué en Amérique. Je suis
heureux comme le premier jour: tout me sourit, l'avenir est à moi! Je
vis comme les oiseaux, sans souci du lendemain; j'ai acheté, moyennant
la somme comparativement énorme de 250 francs, un rancho à de pauvres
Indiens guaranis, qui, effrayés par la guerre des colonies contre la
métropole, se sont réfugiés au grand Chaco, parmi leurs congénères.
Voilà comment je suis propriétaire. Continuellement en course de çà
et de là, j'étudie le pays et je choisis les études que plus tard je
ferai. Cela durera autant que cela pourra: l'avenir est à Dieu; il est
inutile que je m'en préoccupe à l'avance. Voilà mon histoire, monsieur,
vous voyez qu'elle est simple.
--Oui, répondit son interlocuteur d'un air pensif, trop simple même; le
bonheur complet n'existe pas au monde où nous sommes; pourquoi ne pas
songer un peu à l'adversité qui tout à coup peut vous surprendre?
--Dame! fit en riant l'artiste, c'est que, plus malheureux ou plus
pauvre que Polycrate, tyran de Samos, je n'ai même pas un anneau à
jeter à la mer; d'ailleurs vous savez la fin de l'histoire: un poisson
quelconque me le rapporterait; je préfère attendre.
--Cette philosophie est bonne; je n'y trouve rien à redire. Heureux
ceux qui peuvent la pratiquer. Malheureusement je ne suis pas du
nombre, dit-il en étouffant un soupir.
--Si je ne craignais pas de vous déplaire, je vous adresserais une
question à mon tour? reprit en hésitant le peintre.
--Je sais ce que vous me voulez demander. Vous ne comprenez point,
n'est-ce pas, comment il se fait que moi, dont la position élevée
semblait me mettre pour toujours à l'abri des tempêtes, je me trouve
aujourd'hui près de vous dans ce désert?
--Pardon, monsieur, si ce que je vous demande doit le moins du monde
vous chagriner, ne me dites pas un mot, je vous en prie.»
Le vieillard sourit avec amertume.
«Non, reprit-il, il est bon parfois de verser le trop plein de son
cœur dans une âme pure et indulgente. Je ne vous dirai que deux mots
qui vous apprendront tout. Les sommets élevés attirent fatalement
la foudre, cela est un axiome généralement reconnu. Malgré l'appui
tout-puissant que je prêtai aux Bourbons pour rentrer en France, mon
dévouement de fraîche date ne put les convaincre de ma fidélité; sous
le duc de Napoléon, ils retrouvèrent le conventionnel qui avait jadis
voté la mort du roi Louis XVI; des amis m'avertirent; je partis, me
condamnant moi-même à l'exil pour éviter la mort suspendue sans doute
sur ma tête. J'abandonnai tout, parents, amis, fortune, jusqu'à
un nom sans tache et honoré jusqu'alors, pour aller dans un autre
hémisphère cacher ma tête proscrite. Pendant que, par un côté, jeune
et insouciant, vous abordiez en Amérique, j'y arrivais, moi, par un
autre côté, vieux, désillusionné, maudissant le coup qui me frappait;
croyez-le bien, quelque soit leur nom, les dynasties sont toutes
ingrates, parce qu'elles se sentent impuissantes; seul le peuple est
juste, parce que, lui, il sait qu'il est fort.
--Je vous plains doublement, répondit en lui tendant la main le jeune
homme; d'abord parce que votre proscription est inique; ensuite parce
que vous arrivez dans un pays bouleversé par les partis et qui, en ce
moment, est en pleine révolution.
--Je le sais, répondit-il en souriant; c'est sur cette révolution que
je compte, peut-être elle me sauvera.
--Je le souhaite pour vous, bien que vos paroles soient tellement
obscures pour moi, que je ne saurais les comprendre; il est vrai que,
jusqu'à ce jour, jamais je n'ai songé à la politique.
--Qui sait si bientôt elle n'absorbera pas toutes vos pensées?
--Dieu m'en garde! Monsieur, s'écria-t-il avec un bond d'indignation;
je suis peintre et l'art est tout pour moi.
--Voici mes gens qui arrivent, dit M. Dubois en changeant de ton.
--Où cela?
Mais ici, devant nous.
--Diable! Mais alors quels sont donc les cavaliers qui nous arrivent
de ce côté, reprit le peintre en indiquant du bout du doigt un point
diamétralement opposé à celui dans lequel apparaissait effectivement un
groupe composé d'une quinzaine d'individus.
--Hum! fit son interlocuteur avec une nuance d'inquiétude, que peuvent
être ces gens?
--Bah! fit insoucieusement le jeune homme, nous le saurons bientôt.
--Trop tôt, peut-être,» répondit le vieillard en hochant pensivement la
tête.
Deux troupes se dirigeaient en effet au galop vers la rivière.
Toutes deux se trouvaient à peu près à égale distance des voyageurs.
II
AMIS ET ENNEMIS.
Disons, en quelques mots, quelle était la situation politique de
l'ancienne vice-royauté de Buenos Aires au moment où recommence notre
histoire.
Malgré le décret royal du 22 janvier 1809, déclarant les provinces
de l'Amérique espagnole partie intégrante de la monarchie avec des
droits égaux à ceux des autres provinces de la métropole, cependant don
Baltasar de Cisneros, nommé vice-roi, arrivait avec le titre de comte
de Buenos Aires et avec l'assignation d'une rente annuelle de cent
mille réaux.
L'indignation longtemps contenue éclata enfin.
Une commission, à la tête de laquelle figuraient deux patriotes dévoués
nommés don Juan José Castelli et don Manuel Belgrano, fut instituée.
Le 14 mai 1810, une députation composée de près de six cents notables
de Buenos Aires se rendit auprès du vice-roi pour l'inviter à se
démettre pacifiquement d'une autorité désormais ridicule et illégale,
puisqu'elle émanait d'un pouvoir qui n'existait plus de fait en Europe.
Une junte fut formée qui, après avoir proclamé l'abolition de la cour
des comptes, le traitement du vice-roi et l'impôt sur le tabac, expédia
une force imposante à Córdoba contre le général Liniers, Français
d'origine, mais dévoué à la monarchie espagnole, que depuis longtemps
déjà il servait avec éclat en Amérique.
Liniers avait réussi à réunir une armée assez forte, soutenue par une
escadrille qui, partie de Montevideo, était venue bloquer Buenos Aires.
Malheureusement, cet événement qui devait sauver la cause royale, la
compromit de la façon la plus grave.
L'armée de Liniers se débanda, la plupart des soldats tombèrent aux
mains des indépendants; Moreno, Concha et Liniers lui-même eurent le
même sort.
La junte, en apprenant ce résultat inespéré d'une campagne dont elle
appréhendait si fort les suites, résolut de frapper un coup décisif
afin d'intimider les partisans de la cause royale.
Le général Liniers était fort aimé du peuple, auquel il avait rendu de
grands services; il pouvait être sauvé et délivré par lui; il fallait
éviter ce _malheur._
Don Juan José Castelli reçut, en conséquence, l'ordre d'aller
au-devant des captifs. Il obéit et les rencontra aux environs du mont
Papagallo.
Alors il se passa une scène horrible que l'histoire a justement
flétrie. Sans forme de procès, de sang-froid, tous les prisonniers
furent égorgés. Seul, l'évêque de Córdoba fut épargné, non par respect
pour son caractère sacré, mais seulement afin de ménager les préjugés
populaires.
Ainsi mourut lâchement assassiné le général Liniers, homme auquel la
France se glorifie, à juste titre, d'avoir donné le jour, qui avait
rendu de si grands services à sa patrie adoptive et dont le nom vivra
éternellement sur les rives américaines, à cause de ses nobles et
belles qualités.
Cependant un nouvel orage s'éleva contre les indépendants.
Le vice-roi du Pérou envoya sous le commandement du colonel Cordova un
corps d'armée contre les Buenos-Airiens.
Le 7 novembre, les deux partis se rencontrèrent à Hupacha; après une
lutte acharnée, tes royalistes furent vaincus et la plupart faits
prisonniers.