--Ma foi, oui; seulement, entendons-nous, je ne compte pas habiter

éternellement ce pays; cependant, si vous le désirez et que vous ne

soyez pas trop pressé de continuer votre voyage, je serai heureux de

vous faire visiter ma maison, dont nous ne sommes guères éloignés que

d'une vingtaine de milles, et de vous y offrir l'hospitalité.

--Comment! Votre maison? Vous avez une maison ici?

--Mon Dieu! Oui; il fallait que je vinsse en Amérique pour accomplir

ce miracle d'être propriétaire. C'est piquant, n'est-ce pas? fit-il en

riant. Mais il me semble que, depuis bien longtemps déjà, nous sommes

arrêtés au milieu de l'eau. Que dites-vous de ma proposition? Vous

sourit-elle? Rebroussez-vous votre route?»

L'autre hésita un instant.

«Décidez-vous, monsieur, le hasard, ou si vous le préférez, la

Providence, qui nous a fait nous rencontrer ainsi inopinément, a

peut-être de secrets desseins sur nous; ne la contrarions pas. Ces

paroles furent prononcées d'un ton semi-sérieux, semi-railleur.

--Pourquoi plaisanter sur ce sujet, monsieur Gagnepain, répondit

l'autre avec un léger accent de reproche, bien que vous soyez artiste,

et par conséquent esprit fort, ce que vous dites est plus vrai que vous

ne voulez sans doute vous l'avouer à vous-même.

--Pardon, j'avais oublié que vous êtes un ancien oratorien, mettons que

je n'ai rien dit; ainsi vous rebroussez chemin avec moi?

--Certes, rien ne me presse, j'arriverai toujours assez tôt là où je

vais; j'aurai le plus grand plaisir à passer quelques heures en votre

compagnie; les occasions de ne point parler cette affreuse langue

espagnole et de causer avec un compatriote ne sont pas assez fréquentes

dans cet abominable pays, pour qu'on les laisse échapper quand on a le

bonheur de les rencontrer.

--Venez donc, alors; nous nous étendrons sur l'herbe, à l'ombre de ces

magnifiques palmiers, et, pendant que nos chevaux se délasseront, nous

laisserons passer la grande chaleur du jour en causant et en attendant

vos gens.

--Votre offre est si cordiale que je ne veux pas la refuser.

--Parfaitement parlé, mon cher duc.

--Silence, interrompit vivement celui auquel on venait de donner ce

titre; je me nomme Dubois, et je suis naturaliste; souvenez-vous de

cela, je vous en supplie.

--Ah! fit l'autre avec un léger étonnement, comme vous voudrez; va pour

Dubois, c'est un nom aussi bon qu'un autre.

--Meilleur pour moi en ce moment. Allons donc sans plus de retard.»

Les deux voyageurs regagnèrent alors le bord de la rivière où, suivant

le programme convenu entre eux, ils enlevèrent la bride à leurs

chevaux, tout en ayant soin de les attacher par la longe, de peur

qu'ils ne s'écartassent; et, après avoir battu les buissons du canon de

leurs fusils pour chasser les reptiles, ils s'étendirent sur l'herbe

verte et touffue, sous l'ombre protectrice d'un palmier gigantesque, en

poussant un soupir de voluptueuse satisfaction.

Le pays au centre duquel s'étaient rencontrés nos personnages étaient

loin sous tous les rapports de mériter l'épithète dont l'un deux

l'avait flétri; c'était, au contraire, une admirable contrée, dont

les paysages grandioses et accidentés ont toujours fait l'admiration

des explorateurs, bien rares à la vérité, que l'amour de la science a

poussés à les visiter sous tous leurs aspects.

Le Tucumán où se passent en ce moment les événements de notre histoire,

est une des contrées les plus heureusement situées de l'Amérique du Sud.

Placée au nord de la province de Catamarca, cette contrée, traversée

par une branche des Andes, jouit d'un climat tempéré en été et presque

froid en hiver; une grande partie de son territoire se compose

d'immenses plateaux ou _llanos_, couverts d'une luxuriante végétation,

entretenue par de nombreux cours d'eau et des rivières considérables

qui, ne trouvant pas de débouché, à cause du peu de pente du terrain, y

forment de nombreux lacs sans écoulement.

Cette région est aujourd'hui une des plus vastes, des plus peuplées et

des plus riches de la Confédération Buenos-airienne.

De l'endroit où les voyageurs s'étaient arrêtés, ils jouissaient d'un

coup d'œil enchanteur et voyaient se dérouler devant eux un paysage

ravissant: à leurs pieds, une rivière large et profonde serpentait

comme un ruban d'argent à travers les plaines couvertes de hautes

herbes d'un vert d'émeraude, du milieu desquelles bondissaient à

chaque instant des cerfs, des vigognes, jouant par troupes, tandis que

les taureaux sauvages levaient leurs larges têtes armées de cornes

formidables, et jetaient autour d'eux des regards empreints d'une

pensive tristesse; des volées de pigeons et de perdrix volaient dans

tous les sens en jetant dans l'air les notes stridentes ou douces de

leurs chants, tandis que de magnifiques cygnes noirs s'ébattaient

sur la rivière et se laissaient nonchalamment emporter au courant,

défilant devant les flamants roses et les hérons, occupés à pêcher sur

la rive; d'immenses forêts tenaient tout l'arrière-plan du paysage

et s'élevaient, de gradin en gradin, sur les versants lointains

des Cordillières, dont les cimes dentelées et couvertes de neiges

éternelles se confondaient avec les nuages.

Le soleil répandait avec profusion ses rayons éblouissants sur cette

nature primitive et faisait scintiller, comme des millions de diamants,

les sables incessamment mouillés des plages de la rivière.

Un calme profond régnait dans ce désert, si vivant et si animé

cependant, et du sein duquel s'élevaient, comme un hymne solennel vers

Dieu, les chants des innombrables oiseaux blottis sous la feuillée.

Avant que d'aller plus loin et de rapporter la conversation de nos

personnages, nous les ferons plus intimement connaître au lecteur en

traçant leur portrait en quelques lignes.

Le premier, celui qui ne voulait pas qu'on lui donnât le titre de

duc et qui prétendait se nommer Dubois et exercer la profession de

naturaliste, était un homme d'environ cinquante-deux ans, mais qui

en paraissait plus de soixante; son corps, long et maigre, était

légèrement courbé; ses membres grêles se perdaient pour ainsi dire

dans les larges plis de ses vêtements, ses traits, fatigués par les

veilles et les travaux intellectuels, sans doute, devaient avoir été

admirablement beaux: son front était large, mais sillonné de rides

profondes; ses yeux noirs bien ouverts, surmontés d'épais sourcils,

avaient un regard fixe pénétrant, qui, lorsqu'il s'animait, devenait

impossible à supporter; son nez était droit, sa bouche un peu grande,

mais garnie de dents magnifiques; ses lèvres un peu minces, sur

lesquelles un sourire froid et railleur semblait stéréotypé, son menton

carré lui complétait, avec l'absence complète de barbe, une physionomie

imposante, un peu dure, mais que, lorsque cela lui plaisait, il savait

rendre extrêmement bienveillante. Toute sa personne respirait cette

grâce aristocratique, onctueuse et un peu féline qui distingue les

diplomates et les hauts dignitaires de l'Église; elle formait, avec la

noblesse de ses gestes, le contraste le plus complet, non seulement

avec le costume qu'il avait cru devoir adopter, mais encore avec les

façons plébéiennes qu'il affectait, et que, comme un rôle mal appris,

il oubliait à chaque instant.

L'autre voyageur se nommait Émile Gagnepain; il avait de trente

à trente-deux ans; sa taille était ordinaire, mais bien prise et

fortement charpentée; ses épaules larges, sa poitrine bombée; la

santé semblait lui sortir par tous les pores: ses bras sur lesquels

saillaient des muscles gros comme des cordes et durs comme du fer,

témoignaient d'une vigueur corporelle peu commune; son visage

respirait la franchise et la bonne humeur; ses traits réguliers, ses

yeux bruns pleins de finesse, sa bouche rieuse, ses cheveux d'un

blond fauve, frisés comme ceux d'un nègre; sa moustache, cirée avec

soin et coquettement relevée; son menton rasé et ses favoris touffus

qui atteignaient presque les coins de sa bouche, lui formaient

une physionomie pleine de franchise et d'énergie qui, au premier

coup d'œil, attirait la sympathie. La liberté un peu brusque de

ses mouvements, sa parole vive et colorée le faisaient reconnaître

facilement pour un de ces êtres privilégiés, dit-on, malheureux,

disons-nous, qu'on est convenu de nommer artistes. En effet, il était

peintre; du reste, particularité que nous avons oublié de mentionner,

il avait attaché solidement à la croupe de son cheval, une boîte à

couleurs, un large parapluie, un chevalet et un appuie-main, appareil

indispensable à tous les peintres et qui, dans un pays moins sauvage

que celui dans lequel il se trouvait, l'aurait immédiatement dénoncé

pour ce qu'il était, malgré son costume de gaucho.

Ce fut lui qui, le premier, prit la parole. A peine s'était-il laissé

aller sur l'herbe que, se redressant brusquement et traçant un cercle

dans l'espace avec son bras droit étendu devant lui:

«Quelle admirable chose que la nature, s'écriât-il, et comme les hommes

sont coupables de la gâter ainsi qu'ils le font sans cesse, sous

prétexte d'amélioration, comme si la Providence n'était pas plus habile

qu'eux!

--Bravo! répondit l'autre personnage, auquel nous conserverons, jusqu'à

nouvel ordre, le nom de Dubois, sous lequel il s'est fait connaître

à nous; bravo! Monsieur Émile, je vois que vous êtes toujours aussi

enthousiaste qu'à l'époque où j'ai eu le plaisir de vous rencontrer.

--Eh! Monseigneur ... monsieur, veux-je dire, pardon de ce lapsus

involontaire, ne nous enviez pas l'enthousiasme, à nous autres pauvres

diables d'artistes; l'enthousiasme, c'est la foi, c'est la jeunesse,

c'est l'espérance peut-être!

--Dieu me garde d'avoir une telle pensée; je vous admire, au contraire,

moi qui, de la vie, ne puis plus aujourd'hui boire que l'absinthe.

--Bah! fit gaiement le peintre, demain n'existe pas, c'est un mythe;

vive aujourd'hui! Voyez quel éblouissant soleil, quelle magnifique

campagne; est-ce que tout cela ne vous raccommode pas un peu avec

l'humanité?»

M. Dubois soupira.

«Que la jeunesse est heureuse, dit-il; tout lui sourit, jusqu'au désert

où elle court le risque flagrant de mourir de faim.

--Laissez donc, monsieur, l'homme qui est parvenu à vivre à Paris

n'ayant rien ne doit redouter aucun désert.

--Cela nous ramène à une question que je voulais vous adresser,

répondit M. Dubois en riant de la boutade paradoxale de l'artiste.

--Voyons la question? fit celui-ci d'un ton de bonne humeur.

--Veuillez d'abord ne pas attribuer à une indiscrétion indigne de moi,

mais seulement, je vous prie, au vif intérêt que je vous porte, la

question que je me propose de vous adresser.

--De l'indiscrétion avec moi, monsieur; vous voulez rire, sans doute.

Allez, ne craignez pas de m'adresser cette question. Quelle qu'elle

soit, je me fais fort d'y répondre de façon à vous satisfaire.

--Depuis notre singulière rencontre, je me creuse vainement la tête

pour deviner le motif qui vous a décidé à émigrer ainsi dans ces

régions inconnues.

--Émigrer, fi! Monsieur! Le vilain mot; voyager, vous voulez dire, sans

doute?

--Voyager, soit, mon jeune ami; je ne chicanerai pas avec vous sur une

expression que vous avez le droit de trouver malsonnante.

--Pourquoi ne pas me dire franchement que c'est mon histoire que vous

me demandez, monsieur le duc?

--Chut! Chut! Cher monsieur, ne vous ai-je pas prié d'oublier ce titre.

--Au diable la recommandation! Je l'oublierai toujours.

--J'espère que non, lorsque je vous aurai affirmé qu'il est pour moi de

la dernière importance que ce titre malencontreux soit ignoré de tous

en ce pays.

--Cela suffit, monsieur, je ne me le rappellerai plus.

--Je vous remercie; maintenant, si ce n'est pas abuser de votre

complaisance, racontez-moi cette histoire que je désire si fort

connaître, car, à Paris, nous nous sommes rencontrés dans des

circonstances trop peu sérieuses pour que je me sois informé jamais de

vos antécédents qui, je ne sais pourquoi, m'intéressent aujourd'hui

plus que je ne pourrais vous l'exprimer.

--Cela est facile à comprendre, monsieur, les distances qui nous

séparaient l'un de l'autre, les barrières infranchissables qui,

à Paris, s'élevaient entre nous n'existent plus ici; nous sommes

deux hommes, face à face dans le désert, se valant l'un l'autre,

et je me hâte d'ajouter deux compatriotes, c'est-à-dire deux amis;

naturellement, nous devons faire cause commune envers et contre tous,

nous intéresser l'un à l'autre et nous aimer comme protestation en

haine des étrangers au milieu desquels le sort nous a jetés et qui sont

et doivent être nos ennemis naturels.

--Peut-être avez-vous raison, mais, quelle qu'en soit la cause, cette

sympathie existe, et je serai heureux, s'il vous plaît, de me dire

votre histoire.

--Cette histoire est bien simple, monsieur; en deux mots, je vous la

raconterai; seulement, je doute fort qu'elle vous intéresse.

--Dites toujours, mon jeune ami.

--M'y voici. Mon nom, vous le connaissez, je me nomme Émile Gagnepain,

nom plébéien s'il en fût, n'est-ce pas?

--Le nom ne fait rien à l'affaire.

--Sans doute. En 1792, lorsque la patrie fut en danger, mon père,

pauvre diable de premier clerc de procureur, marié depuis quelques

années à peine, abandonna sa femme et son enfant, alors âgé de sept à

huit ans, pour s'engager comme volontaire et voler à la défense de la

République. Lorsque mon père annonça à sa femme la détermination qu'il

avait prise, celle-ci lui répondit avec un laconisme tout spartiate: Va

défendre la patrie, elle doit passer avant les affections de famille.

Mon père parti, notre pauvre foyer, déjà bien misérable, le devint

davantage encore; heureusement, j'eus le bonheur d'être recommandé à

David, dans l'atelier duquel j'entrai. Ma mère, débarrassée de moi,

put, à force de travail et d'économie, attendre des temps meilleurs.

Cependant les années s'écoulaient les unes après les autres, mon père

ne revenait pas, les nouvelles que nous recevions de lui étaient

rares, nous avions appris qu'il avait été nommé capitaine dans la

vingt-cinquième demi-brigade, après plusieurs actions d'éclat, voilà

tout. Quelquefois, rarement, un petit secours d'argent arrivait à

ma mère; au camp de Boulogne, mon père avait refusé la croix de la

Légion d'honneur, sous prétexte que la République n'avait pas de

distinctions à donner à ceux de ses enfants qui ne faisaient que

leur devoir le plus strict en la servant bien. Quelques mois plus

tard il tombait criblé de balles à Austerlitz, au milieu d'un carré

autrichien qu'il avait enfoncé, à la tête de sa compagnie, en criant,

malgré le nouvel ordre de choses: _Vive la République_! L'Empereur ne

garda pas rancune au soldat de 92; il donna une pension de 800 fr.

à sa veuve; c'était bien, mais, pas assez pour vivre. Heureusement

j'avais grandi, j'étais maintenant en mesure de venir en aide à ma

mère. Grâce à la toute-puissante protection de mon maître, bien que

fort jeune encore, je gagnais assez d'argent, non seulement pour

m'entretenir convenablement, mais encore pour donner à ma mère un peu

de ce bien-être dont elle avait tant besoin. Ce fut alors, je ne sais

à quelle occasion, que me vint le désir de voyager en Amérique, afin

d'étudier cette nature dont, quoi qu'on en dise, nous n'avons en Europe

que des contrefaçons plus ou moins bien réussies.

--Vous êtes sévère, monsieur, interrompit son interlocuteur.

--Non, je suis juste; la nature n'existe plus chez nous, l'art seul se

prélasse à sa place. Aucun paysage européen ne soutiendra jamais la

comparaison avec un décor d'opéra, au point de vue de la vérité des

détails. Mais je reprends. Je redoublai donc d'efforts; je voulais

partir, mais pas avant d'avoir assuré à ma mère une position qui la mît

à jamais, quelque chose qui m'arrivât pendant mon absence, à l'abri du

besoin. A force de travail et de persévérance, je parvins à résoudre

ce problème presque insoluble. Les efforts qu'il me fallut faire, je

ne vous les dirai pas, monsieur, cela dépasse toute croyance; mais ma

détermination était prise: je voulais voir cette Amérique, dont les

voyageurs font de si magnifiques descriptions. Enfin, après dix ans

d'une lutte incessante, je réussis à réunir une somme de trente-cinq

mille francs, c'était bien peu, n'est-ce pas? Cependant cela me suffit,

je gardai cinq mille francs pour moi, je plaçai le reste au nom de

ma mère, et, certain que désormais elle pourrait se passer de moi,

je partis; voilà huit mois que je suis débarqué en Amérique. Je suis

heureux comme le premier jour: tout me sourit, l'avenir est à moi! Je

vis comme les oiseaux, sans souci du lendemain; j'ai acheté, moyennant

la somme comparativement énorme de 250 francs, un rancho à de pauvres

Indiens guaranis, qui, effrayés par la guerre des colonies contre la

métropole, se sont réfugiés au grand Chaco, parmi leurs congénères.

Voilà comment je suis propriétaire. Continuellement en course de çà

et de là, j'étudie le pays et je choisis les études que plus tard je

ferai. Cela durera autant que cela pourra: l'avenir est à Dieu; il est

inutile que je m'en préoccupe à l'avance. Voilà mon histoire, monsieur,

vous voyez qu'elle est simple.

--Oui, répondit son interlocuteur d'un air pensif, trop simple même; le

bonheur complet n'existe pas au monde où nous sommes; pourquoi ne pas

songer un peu à l'adversité qui tout à coup peut vous surprendre?

--Dame! fit en riant l'artiste, c'est que, plus malheureux ou plus

pauvre que Polycrate, tyran de Samos, je n'ai même pas un anneau à

jeter à la mer; d'ailleurs vous savez la fin de l'histoire: un poisson

quelconque me le rapporterait; je préfère attendre.

--Cette philosophie est bonne; je n'y trouve rien à redire. Heureux

ceux qui peuvent la pratiquer. Malheureusement je ne suis pas du

nombre, dit-il en étouffant un soupir.

--Si je ne craignais pas de vous déplaire, je vous adresserais une

question à mon tour? reprit en hésitant le peintre.

--Je sais ce que vous me voulez demander. Vous ne comprenez point,

n'est-ce pas, comment il se fait que moi, dont la position élevée

semblait me mettre pour toujours à l'abri des tempêtes, je me trouve

aujourd'hui près de vous dans ce désert?

--Pardon, monsieur, si ce que je vous demande doit le moins du monde

vous chagriner, ne me dites pas un mot, je vous en prie.»

Le vieillard sourit avec amertume.

«Non, reprit-il, il est bon parfois de verser le trop plein de son

cœur dans une âme pure et indulgente. Je ne vous dirai que deux mots

qui vous apprendront tout. Les sommets élevés attirent fatalement

la foudre, cela est un axiome généralement reconnu. Malgré l'appui

tout-puissant que je prêtai aux Bourbons pour rentrer en France, mon

dévouement de fraîche date ne put les convaincre de ma fidélité; sous

le duc de Napoléon, ils retrouvèrent le conventionnel qui avait jadis

voté la mort du roi Louis XVI; des amis m'avertirent; je partis, me

condamnant moi-même à l'exil pour éviter la mort suspendue sans doute

sur ma tête. J'abandonnai tout, parents, amis, fortune, jusqu'à

un nom sans tache et honoré jusqu'alors, pour aller dans un autre

hémisphère cacher ma tête proscrite. Pendant que, par un côté, jeune

et insouciant, vous abordiez en Amérique, j'y arrivais, moi, par un

autre côté, vieux, désillusionné, maudissant le coup qui me frappait;

croyez-le bien, quelque soit leur nom, les dynasties sont toutes

ingrates, parce qu'elles se sentent impuissantes; seul le peuple est

juste, parce que, lui, il sait qu'il est fort.

--Je vous plains doublement, répondit en lui tendant la main le jeune

homme; d'abord parce que votre proscription est inique; ensuite parce

que vous arrivez dans un pays bouleversé par les partis et qui, en ce

moment, est en pleine révolution.

--Je le sais, répondit-il en souriant; c'est sur cette révolution que

je compte, peut-être elle me sauvera.

--Je le souhaite pour vous, bien que vos paroles soient tellement

obscures pour moi, que je ne saurais les comprendre; il est vrai que,

jusqu'à ce jour, jamais je n'ai songé à la politique.

--Qui sait si bientôt elle n'absorbera pas toutes vos pensées?

--Dieu m'en garde! Monsieur, s'écria-t-il avec un bond d'indignation;

je suis peintre et l'art est tout pour moi.

--Voici mes gens qui arrivent, dit M. Dubois en changeant de ton.

--Où cela?

Mais ici, devant nous.

--Diable! Mais alors quels sont donc les cavaliers qui nous arrivent

de ce côté, reprit le peintre en indiquant du bout du doigt un point

diamétralement opposé à celui dans lequel apparaissait effectivement un

groupe composé d'une quinzaine d'individus.

--Hum! fit son interlocuteur avec une nuance d'inquiétude, que peuvent

être ces gens?

--Bah! fit insoucieusement le jeune homme, nous le saurons bientôt.

--Trop tôt, peut-être,» répondit le vieillard en hochant pensivement la

tête.

Deux troupes se dirigeaient en effet au galop vers la rivière.

Toutes deux se trouvaient à peu près à égale distance des voyageurs.

II

AMIS ET ENNEMIS.

Disons, en quelques mots, quelle était la situation politique de

l'ancienne vice-royauté de Buenos Aires au moment où recommence notre

histoire.

Malgré le décret royal du 22 janvier 1809, déclarant les provinces

de l'Amérique espagnole partie intégrante de la monarchie avec des

droits égaux à ceux des autres provinces de la métropole, cependant don

Baltasar de Cisneros, nommé vice-roi, arrivait avec le titre de comte

de Buenos Aires et avec l'assignation d'une rente annuelle de cent

mille réaux.

L'indignation longtemps contenue éclata enfin.

Une commission, à la tête de laquelle figuraient deux patriotes dévoués

nommés don Juan José Castelli et don Manuel Belgrano, fut instituée.

Le 14 mai 1810, une députation composée de près de six cents notables

de Buenos Aires se rendit auprès du vice-roi pour l'inviter à se

démettre pacifiquement d'une autorité désormais ridicule et illégale,

puisqu'elle émanait d'un pouvoir qui n'existait plus de fait en Europe.

Une junte fut formée qui, après avoir proclamé l'abolition de la cour

des comptes, le traitement du vice-roi et l'impôt sur le tabac, expédia

une force imposante à Córdoba contre le général Liniers, Français

d'origine, mais dévoué à la monarchie espagnole, que depuis longtemps

déjà il servait avec éclat en Amérique.

Liniers avait réussi à réunir une armée assez forte, soutenue par une

escadrille qui, partie de Montevideo, était venue bloquer Buenos Aires.

Malheureusement, cet événement qui devait sauver la cause royale, la

compromit de la façon la plus grave.

L'armée de Liniers se débanda, la plupart des soldats tombèrent aux

mains des indépendants; Moreno, Concha et Liniers lui-même eurent le

même sort.

La junte, en apprenant ce résultat inespéré d'une campagne dont elle

appréhendait si fort les suites, résolut de frapper un coup décisif

afin d'intimider les partisans de la cause royale.

Le général Liniers était fort aimé du peuple, auquel il avait rendu de

grands services; il pouvait être sauvé et délivré par lui; il fallait

éviter ce _malheur._

Don Juan José Castelli reçut, en conséquence, l'ordre d'aller

au-devant des captifs. Il obéit et les rencontra aux environs du mont

Papagallo.

Alors il se passa une scène horrible que l'histoire a justement

flétrie. Sans forme de procès, de sang-froid, tous les prisonniers

furent égorgés. Seul, l'évêque de Córdoba fut épargné, non par respect

pour son caractère sacré, mais seulement afin de ménager les préjugés

populaires.

Ainsi mourut lâchement assassiné le général Liniers, homme auquel la

France se glorifie, à juste titre, d'avoir donné le jour, qui avait

rendu de si grands services à sa patrie adoptive et dont le nom vivra

éternellement sur les rives américaines, à cause de ses nobles et

belles qualités.

Cependant un nouvel orage s'éleva contre les indépendants.

Le vice-roi du Pérou envoya sous le commandement du colonel Cordova un

corps d'armée contre les Buenos-Airiens.

Le 7 novembre, les deux partis se rencontrèrent à Hupacha; après une

lutte acharnée, tes royalistes furent vaincus et la plupart faits

prisonniers.

Le Guaranis · 第 14 / 19 段