--Certes, Excellence, grand'peur même.
--Vous?
--Pardon, ceci demande une explication. J'ai peur, non pas de mourir,
dès l'instant où vous m'avez fait connaître votre formelle intention,
j'ai fait le sacrifice de ma vie.
--Alors, que me dites-vous donc?
--Je vous dis, Excellence, que je ne crains pas de mourir, mais que
j'ai horriblement peur de me faire tuer bêtement, ce qui n'est pas du
tout la même chose. J'ai une réputation à soutenir, Excellence.»
Malgré la gravité de la situation, le marquis éclata de rire.
«Bah! Bah! fit-il, les choses, j'en suis convaincu, tourneront mieux
que vous ne le supposez.
--Je le souhaite sans l'espérer, Excellence.
--Voyons, vous croyez-vous en état de nous guider vers l'endroit où le
chef des Paulistas se trouve en ce moment?
--Pour vous mettre sur la route, cela est on ne peut plus facile,
Excellence; quant à vous conduire jusqu'à l'armée paulista, je ne m'en
charge pas.
--Pourquoi donc?
--Dame! Parce que nous serons tous massacrés auparavant.
--Hum, Diogo, vous devenez monotone, mon ami, vous vous répétez.
--La fin me donnera raison, Excellence.
--Taisez-vous, prophète de mauvais augure; à quelle distance
croyez-vous que nous soyons des Paulistas?
--Oh! La distance n'est pas longue.
--Mais encore?
--Trente lieues au plus.
--Comment, trente lieues, pas davantage? Allons, vous êtes fou avec vos
craintes puériles, il est impossible que nous n'opérions pas notre
jonction, y eût-il dix mille sauvages sur notre route.
--Vous verrez, Excellence, vous verrez, je ne vous dis que cela.
--Eh bien! Soit; le sort en est jeté, j'essayerai, quoi qu'il en
arrive; au point du jour nous partirons.»
Diogo hocha la tête.
--Avec votre permission, Excellence, dit-il je crois que puisque vous
voulez absolument faire une folie, encore serait-il convenable de la
faire d'une façon logique.
--Ce qui signifie?...
--Que demain il sera trop tard.
--Ainsi, à votre avis, il faudrait?...
--Partir à l'instant, Excellence.
--Allons, soit, partons; vous voyez que je fais tout ce que vous voulez.
--Oui, lorsque cela cadre avec vos idées,» grommela la capitão en
allant donner les ordres du départ.
Dans cette circonstance, comme dans toutes les précédentes, Diogo ne
négligea aucune précaution pour assurer la retraite; cette fois même,
il se surpassa, tant il fit preuve, non seulement de prudence, mais
encore de présence d'esprit.
Quatre de ses soldats, hommes éprouvés et surtout expérimentés, furent
par lui tout d'abord expédiés en avant pour éclairer la route et
dépister les Indiens.
Dans l'assaut précédent, les chariots et les bagages avaient été
brûlés, la plupart des mules de charge tuées; de sorte que la caravane,
débarrassée de ses convois, se trouvait en mesure d'accélérer sa
marche, ce que ne laissait pas, dans le cas présent, d'être un précieux
avantage.
Diogo fit garnir les pieds des chevaux de sacs de peau de mouton
remplis de sable, afin d'étouffer le bruit de leurs pas; de plus, il
ordonna de serrer, au moyen de lasso, la bouche de chaque animal pour
l'empêcher de hennir.
Lorsque chacun fut en selle:
«Compagnons, dit-il, pas un cri, pas un soupir; nous tenons en ce
moment une expédition dont dépend le salut général. Si nous étions
découverts, nous serions perdus; ayez constamment les yeux et les
oreilles au guet, et surtout soyez prêts à toute éventualité.
--Un mot, Diogo, lui dit le marquis; pourquoi avez-vous exigé que nous
partions si subitement?
--Parce que, Excellence, les Indigos bravos se gardent ordinairement
fort mal et qu'ils passent la nuit à dormir, au lieu de surveiller
leurs ennemis ou de chercher à les attaquer.
--Merci; maintenant partons.
--Un instant, Excellence; et s'adressant à tous les aventuriers: Je
vais marcher le premier, dit-il; vous me suivrez un à un, en tenant vos
chevaux en bride pour les empêcher de trébucher et de donner l'éveil à
l'ennemi; vous tâcherez de marcher dans mes pas, afin de laisser une
piste moins large: maintenant, faites bien attention de vous souvenir
de ceci: le cri de l'alligator vous avertira de faire halte, le même
cri répété deux fois voudra dire de se mettre en selle, le cri de la
chouette commandera au galop; vous m'avez bien entendu, bien compris?
--Oui, répondirent à voix basse les Brésiliens.
--Alors, en route.»
La descente commença.
C'était un étrange spectacle que celui qu'offrait cette longue ligne
de spectres noirs qui glissaient silencieux dans la nuit et semblaient
ramper sur les flancs de cette colline.
Il faut avoir fait une marche semblable pour en bien comprendre toutes
les terreurs secrètes.
Le bruit d'une branche fouettée par le vent, le froissement d'une
feuille, le vol inattendu d'un oiseau nocturne, tout est sujet de
crainte, tout fait tressaillir; l'homme le plus brave sent malgré lui
le sang se glacer dans ses veines, car derrière chaque tronc d'arbre,
chaque angle de rocher, il redoute de voir tout à coup surgir devant
lui l'ennemi qu'il essaye d'éviter.
La descente fut longue, on ne marchait que lentement. Diogo qui
semblait voir dans la nuit comme en plein jour, choisissait son terrain
avec le plus grand soin et n'avançait que lorsqu'il était bien sûr que
le sol sur lequel il posait le pied était solide.
Parfois on s'arrêtait pendant quelques secondes, alors un frémissement
d'épouvante parcourait comme un courant électrique toute la ligne et
faisait battre le cœur le plus ferme.
Enfin au bout d'une heure, dont chaque minute parut durer un siècle aux
Brésiliens, on atteignit la plaine.
Le cri de l'alligator qui s'éleva dans le silence avertit les
Brésiliens qu'ils devaient faire halte.
Deux minutes plus tard le même cri répété deux fois les fit se mettre
en selle, puis enfin, au cri de la chouette, ils s'élancèrent au galop
et partirent avec une rapidité doublée par la frayeur instinctive
qu'ils éprouvaient d'un danger terrible qu'ils sentaient être suspendu
au-dessus de leur tête.
Le marquis avait ordonné à doña Laura de monter à cheval; la jeune
fille avait obéi passivement sans prononcer une parole, et sur
l'injonction de don Roque, elle s'était placée ainsi que son esclave au
milieu de la ligne des cavaliers.
Le marquis l'avait voulu ainsi parce que cette place lui paraissait la
moins dangereuse et qu'il lui était ainsi plus facile de surveiller sa
captive.
Pendant toute la nuit, les Brésiliens, penchés sur le cou de leurs
chevaux, galopèrent à la suite du capitão.
Au lever du soleil, ils avaient fait dix-huit ou dix-neuf lieues,
ce qui était énorme, mais les pauvres chevaux étaient rendus et ne
pouvaient plus, se tenir.
A une lieue devant eux les fugitifs apercevaient un large cours d'eau.
C'était le Pilcomayo, un des affluents les plus considérables du rio
Paraguay.
Le marquis s'approcha du capitão.
«Vous avez fait merveille, Diogo, lui dit-il; grâce à vos intelligentes
dispositions, nous sommes sauvés.
--Ne me remerciez pas encore, Excellence, répondit l'Indien avec un
sourire railleur, tout n'est pas fini encore.
--Oh! Oh! Nous avons maintenant une avance sur nos ennemis qui nous met
hors de leur portée.
--Il n'y a pas d'avance avec les Guaycurus, Excellence; notre seule
chance de salut était d'atteindre la rivière et de la traverser.
--Eh bien! Qui nous en empêche?
--Regardez les chevaux; avant que nous soyons arrivés à la moitié de la
distance qui nous sépare du Pilcomayo, car cette rivière que vous voyez
là-bas se nomme ainsi, les ennemis seront sur nous.
--C'est trop d'entêtement à la fin, voyez vous-même, la plaine est
déserte.
--Vous croyez, Excellence?
--Dame, j'ai beau regarder dans toutes les directions, je ne vois rien.
--C'est que vous n'avez pas l'habitude de la prairie, voilà tout.
Tenez, ajouta-t-il, en allongeant le bras dans la direction du
nord-est, remarquez-vous cette ondulation convulsive des hautes herbes.
--En effet, mais qu'est-ce que cela prouve!
--Voyez-vous encore, continua l'impassible capitão, ces compagnies
de _ñandus_ et de _seriemas_ qui courent éperdus dans toutes les
directions, ces volées de _guaros_ et de _kamichis_ qui s'élèvent
subitement en poussant des cris discordants?
--Oui, oui, je vois tout cela; après?
--Après, eh bien, Excellence, l'ondulation des herbes, sans cause
apparente, puisqu'il n'y a pas un souffle de vent dans l'air; la
course éperdue des ñandus et des seriemas, et le vol effaré des guaros
et des kamichis signifient simplement que les Guaycurus sont à notre
poursuite, et qu'avant une heure, ils nous auront atteints.
--Mais dans une heure nous aurons franchi la rivière.
--Avec nos chevaux, c'est impossible; c'est à peine s'ils parviennent à
mettre un pied devant l'autre: regardez, ils trébuchent et s'abattent à
chaque pas.
--C'est vrai, murmura le marquis; mais alors que faire?
--Nous préparer à mourir.
--Oh! Ce n'est pas vrai, ce que vous dites là, Diogo!
--Dans une heure, aucun de nous n'existera, répondit froidement le
capitão.
--Mais nous ne nous laisserons pas assassiner sans nous défendre!
--Ceci est une autre question, Excellence; voulez-vous combattre
jusqu'au dernier souffle?
--Certes.
--Très bien; laissez-moi faire alors. Nous serons tués, je le sais
bien; mais la victoire coûtera cher à nos ennemis.»
Sans perdre un instant, le capitão prit ses dispositions pour le
combat; elles furent d'une simplicité que les circonstances exigeaient
impérieusement.
Les Brésiliens mirent pied à terre, égorgèrent leurs chevaux, et, avec
les cadavres des malheureux animaux, ils formèrent un cercle assez
grand pour les contenir tous.
Le marquis occupé en ce moment à parler avec animation à doña Laura
ne s'aperçut de cette boucherie que lorsqu'il fut trop tard pour s'y
opposer.
«Que faites-vous? s'écria-t-il.
--Des retranchements, répondit impassiblement Diogo. Derrière ces
cadavres nous tirerons à l'abri jusqu'à ce que nos munitions soient
épuisées.
--Mais comment fuirons-nous après le combat?»
L'Indien éclata d'un rire nerveux et strident.
«Nous ne fuirons pas puisque nous serons morts!»
Le marquis ne trouva rien à répondre, il baissa la tête et retourna
auprès de la jeune fille.
Doña Laura s'était laissée tomber à terre en proie à un profond
désespoir; son cheval était le seul qu'on n'eût pas tué, il se tenait
auprès d'elle, la tête basse et frissonnant de terreur.
«Vous allez mourir, dit don Roque à la jeune fille.
--Je l'espère, répondit-elle d'une voix basse et entrecoupée.
--Vous me haïssez donc bien.
--Il n'y a pas dans mon cœur place pour la haine, je vous méprise.»
Il fit un mouvement de colère.
«Doña Laura, reprit-il, il en est temps encore, révélez-moi votre
secret.
--Pourquoi faire? lui dit-elle en le regardant en face, puisque nous
allons mourir.
--Malédiction! s'écria-t-il en frappant du pied avec rage; cette femme
est un démon.»
Doña Laura sourit tristement.
«Rien ne saurait-il donc vous convaincre? A quoi vous servirait
maintenant la possession de ce secret?
--Et à vous? répondit-elle froidement.
--Dites-le-moi, dites-le-moi, et, je vous le jure, je vous sauverai;
quand je devrais pour cela marcher dans le sang jusqu'aux genoux. Oh!
Si j'étais possesseur de ce secret précieux, je sens que je réussirais
à échapper au danger terrible qui nous menace. Dites-le-moi, doña
Laura, je vous en supplie.
--Non! Je préfère mourir que d'être sauvée par vous.»
Le marquis eut un moment de fureur folle.
«Meurs donc! Et sois maudite!» s'écria-t-il en saisissant un pistolet à
sa ceinture.
Une main arrêta son bras.
Il se retourna en lançant un regard farouche à celui qui avait osé le
toucher.
«Excusez-moi, Excellence, lui dit Diogo toujours impassible, si
j'interromps votre intéressante conversation avec la señorita.»
Doña Laura n'avait pas fait un mouvement pour se soustraire à la mort;
ses yeux ne s'étaient pas baissés, ses joues n'avaient pas pâli; la
mort, pour elle, c'était la délivrance.
«Que me voulez-vous encore? s'écria le marquis.
--Vous annoncer, Excellence, que le moment est proche où il va falloir
faire preuve d'adresse. Voyez.»
Le marquis regarda.
«Mais, misérable! s'écria-t-il au bout d'un instant, si vous n'êtes pas
un traître, vous vous êtes grossièrement trompé.
--Plaît-il, Excellence.
--Par le saint nom de Dieu, c'est une manada de chevaux sauvages que
vous avez prise pour nos ennemis.
--Définitivement, Excellence, répondit le capitão avec un sourire de
dédain, vous n'avez pas la moindre expérience de la façon de combattre
des Guaycurus, ni de la vie du désert; voici probablement la dernière
chose que je vous apprendrai; mais il est toujours bon que vous le
sachiez. Les Guaycurus sont les premiers jinetes du monde. Voici la
tactique qu'ils emploient pour surprendre l'ennemi: ils lancent en
avant une troupe de chevaux sauvages afin de dérober leur nombre, puis
derrière ils se tiennent couchés de côté sur leurs chevaux, la main
gauche à la crinière et le pied droit appuyé sur l'étrier; de cette
façon, il est facile de se tromper et de supposer, ainsi que vous-même
l'avez fait, que tous les chevaux sont libres; mais vous allez bientôt
voir les cavaliers se redresser et vous les entendrez pousser leur cri
de guerre.
Nous avons dit que tous les Brésiliens étaient étendus derrière les
cadavres de leurs chevaux, prêts à faire feu au commandement.
Au-dessus d'eux, les vautours et les urubus, attirés par l'odeur
du sang, volaient en longs cercles en poussant des cris rauques et
discordants.
A une demi-lieue dans la plaine, une manada de chevaux accourait avec
une extrême rapidité, en soulevant d'épais nuages de poussière.
Les Brésiliens étaient mornes et silencieux; ils se sentaient perdus.
Seul, Diogo avait conservé sa physionomie calme et son expression
insouciante.
«Enfants! cria-t-il, ménagez vos munitions et ne tirez qu'à coup sûr;
vous savez qu'il ne nous reste plus de poudre.»
Tout à coup, les chevaux sauvages arrivèrent comme la foudre sur
les retranchements, et, malgré une décharge meurtrière faite à bout
portant, les franchirent d'un élan irrésistible.
Les guerriers Guaycurus se mirent en selle en poussant d'affreux
hurlements, et le massacre, car ce ne fut pas un combat, commença avec
un acharnement incroyable.
Au premier rang, auprès de Tarou-Niom, se tenait Malco Díaz.
Les yeux du métis lançaient des éclairs, il se ruait avec une furie
extraordinaire au plus épais de la mêlée, et faisait des efforts inouïs
pour se rapprocher de doña Laura.
Par un mouvement plutôt instinctif que calculé, les Brésiliens, dès que
leur retranchement improvisé avait été forcé, s'étaient groupés autour
d'elle.
La jeune fille, agenouillée sur le sol, les mains jointes et les yeux
au ciel, priait avec ferveur.
La pauvre Phoebé, la poitrine traversée par une lance, se tordait à ses
pieds dans les dernières convulsions de l'agonie.
Il y avait quelque chose de réellement beau dans le spectacle offert
par ces vingt et quelques hommes immobiles, silencieux, serrés les
uns contre les autres, et luttant désespérément contre une multitude
d'ennemis, ayant fait le sacrifice de leur vie, mais résolus à
combattre jusqu'au dernier soupir, et ne tombant que morts.
Diogo et le marquis faisaient des prodiges de valeur; l'Indien, avec un
mépris superbe de la mort; le blanc, avec la rage du désespoir.
«Hein! Excellence, dit le capitão, d'une voix railleuse, commencez-vous
à croire que nous y resterons?»
Cependant les rangs des Brésiliens s'éclaircissaient de plus en plus,
mais ils ne tombaient pas sans vengeance; les Guaycurus, décimés par
les balles, éprouvaient des pertes énormes.
Soudain, Malco Díaz bondit en avant, renversa le marquis en le frappant
du poitrail de son cheval, et, saisissant doña Laura par les cheveux,
il l'enleva, la jeta en travers sur le cou de son cheval et s'élança à
travers la plaine.
La jeune fille jeta un cri terrible et s'évanouit.
Ce cri, Diogo l'avait entendu; le capitão sauta par-dessus le corps du
marquis étendu sans connaissance et, renversant tout sur son passage,
il se précipita à la poursuite du métis.
Mais que pouvait un homme à pied contre un cavalier lancé à toute bride?
Le métis s'arrêta, un éclair jaillit de sa fauve prunelle, et il épaula
son fusil.
Diogo le prévint.
«C'est ma dernière charge, murmura-t-il; elle sera pour elle.»
Et il lâcha la détente.
Malco Díaz chancela tout à coup; ses bras s'ouvrirent convulsivement,
et il roula sur le sol en entraînant la jeune fille dans sa chute.
Il était mort.
Diogo s'élança vers lui, mais tout à coup il fit un bond de côté, et,
prenant son arme par le canon, il la leva au-dessus de sa tête: un
Indien venait sur lui; mais changeant presque aussitôt de position,
il bondit comme un jaguar, enlaça de ses bras nerveux l'Indien qui le
poursuivait, le renversa, et du même coup se mit en selle à sa place.
Ce prodige d'adresse et d'agilité accompli, il vola au secours de la
jeune fille.
A peine la soulevait-il dans ses bras pour la mettre sur le cheval
qu'il s'était si miraculeusement approprié, que des guerriers Guaycurus
l'enveloppèrent dans un cercle infranchissable.
Diogo jeta un regard douloureux à la jeune fille qu'il posa à terre,
et, retirant de sa ceinture ses pistolets, seules armes qui lui
restaient:
«Pauvre enfant! murmura-t-il, j'ai fait ce que j'ai pu; la fatalité
était contre moi!»
Il arma froidement ses pistolets.
«J'en tuerai bien deux encore avant de mourir,» dit-il.
Tout à coup les rangs des guerriers s'ouvrirent. Tarou-Niom parut.
«Que nul ne touche à cet homme et à cette femme, dit-il, ils
m'appartiennent.
--Allons, ce sera pour une autre fois, dit le capitão en replaçant ses
pistolets à sa ceinture.
--Tu es brave, je t'aime, reprit Tarou-Niom; prends cette _gni-maak_
(plume), elle te servira de sauvegarde. Reste ici jusqu'à ce que
je revienne, et veille sur l'_etlatoum_ (femme) que tu as si bien
défendue.»
Diogo prit la plume et s'assit tristement auprès de la jeune fille.
Une heure plus tard le capitão et doña Laura accompagnaient les
guerriers Guaycurus qui retournaient à leur village.
La jeune fille était toujours évanouie et ne connaissait pas encore
toute l'étendue du nouveau malheur qui était venu fondre sur elle.
Diogo la portait sur le cou de son cheval et la soutenait avec
précaution; le brave capitão paraissait déjà, non pas résigné, mais
complètement consolé de sa défaite, et causait amicalement avec le
capitão Tarou-Niom, qui lui témoignait beaucoup d'égards.
Le combat avait fini ainsi qu'il devait finir, c'est-à-dire par la mort
de tous les Brésiliens.
Ils avaient été impitoyablement massacrés.
Seuls, Diogo et la jeune fille avaient survécu, par un miracle
incompréhensible, qui avait fait jaillir un éclair de pitié dans le
cœur féroce du chef guaycurus.
Quant au marquis de Castelmelhor, nul ne savait ce qu'il était devenu;
malgré les recherches les plus actives, il avait été impossible de
retrouver son corps.
Était-il mort? Était-il vivant et avait-il contre toute probabilité
réussi à s'échapper?
Son sort demeurait enveloppé d'un impénétrable mystère.
Bientôt les Indiens disparurent, la plaine où s'était passée cette
effroyable tragédie redevint solitaire, et les vautours, s'abattant sur
les cadavres, commencèrent une horrible curée de chair humaine.
FIN DU PROLOGUE.
LE GUARANIS
I
EL VADO DEL CABESTRO.
Le 23 décembre 1815, entre deux et trois heures de l'après-midi,
c'est-à-dire au moment le plus chaud de la journée, deux voyageurs,
venant l'un du nord, l'autre du sud, se rencontrèrent face à face, sur
les bords d'une petite rivière, affluent du rio Dulce, à un endroit
nommé _el Vado del Cabestro_, c'est-à-dire le gué du Licol, situé à
égale distance des villes de Santiago et de San Miguel de Tucumán.
En arrivant au bord de l'eau, comme d'un commun accord, les deux
voyageurs retinrent la bride et s'examinèrent attentivement pendant
quelques instants.
La rivière que tous deux se préparaient à traverser en sens contraire,
grossie par les pluies d'orage, était assez large en ce moment, ce qui
empêchait les deux voyageurs de se distinguer réciproquement assez
complètement pour se former l'un de l'autre une opinion rassurante.
Tout étranger qu'on rencontre au désert est sinon un ennemi, du moins,
jusqu'à plus ample renseignement, un individu dont la prudence exige
qu'on se méfie.
Après une hésitation courte, mais bien marquée, chaque voyageur ramena
à sa portée le long fusil qu'il avait jeté en bandoulière, l'arma
en faisant craquer avec bruit la détente, et, semblant prendre une
résolution suprême, chatouilla légèrement de l'éperon les flancs de son
cheval et entra dans l'eau.
Le gué était large et peu profond; l'eau arrivait à peine au ventre des
chevaux, ce qui laissait aux cavaliers liberté entière de se diriger à
leur guise.
Cependant ils s'avançaient l'un vers l'autre en continuant à s'observer
attentivement, prêts à faire feu au moindre mouvement suspect. La
distance diminuait rapidement entre eux; bientôt ils ne se trouvèrent
plus qu'à deux pas à peine l'un de l'autre.
Tout à coup ils poussèrent une exclamation joyeuse et s'arrêtèrent en
riant à gorge déployée.
A plusieurs reprises ils essayèrent de parler; mais le rire, plus fort
que leur volonté, les en empêcha, et ils éclatèrent de plus belle.
Cependant, ils avaient subitement désarmé leurs fusils, qui avaient
aussitôt repris leur position inoffensive en bandoulière, ce qui
témoignait que la sécurité la plus complète avait succédé dans leur
esprit à l'inquiétude qui d'abord les agitait.
Enfin, l'un d'eux parvint à reprendre assez son sang-froid pour que
les paroles se fissent jour à travers sa gorge et parvinssent jusqu'à
ses lèvres.
«Pardieu! s'écria-t-il en français, en tendant la main droite à
son singulier interlocuteur, qui riait toujours, la rencontre est
précieuse et j'en garderai longtemps le souvenir; je n'ose encore en
croire mes yeux: êtes-vous un homme ou un fantôme? Est-ce bien vous,
cher monsieur, vous que j'ai vu, il y a deux ans à peine, postulant à
Paris auprès du gouvernement, pour je ne sais plus quel emploi, que je
retrouve aujourd'hui au fond de ce désert, portant poncho et sombrero,
et ressemblant à s'y méprendre, par votre singulier accoutrement, à un
gaucho de la bande orientale.
--Oui, répondit l'autre, en jetant un regard de satisfaction sur sa
personne; le costume est assez bien réussi; mais, ajouta-t-il entré
deux éclats de rire, je suis en droit, il me semble, de vous retourner
la question; comment se fait-il que je vous rencontre ici, vous dont la
haute position?...
--Chut! interrompit le premier interlocuteur en devenant subitement
sérieux, rien n'est stable en ce monde, vous le savez, monsieur
Gagnepain.
--Hélas! Qui plus que moi a été à même de l'apprendre? fit tristement
le premier voyageur.
--Vous soupirez! Seriez-vous devenu comme moi le jouet de la fortune?
--La fortune et moi, nous nous sommes trop peu connus jusqu'à présent,
fit-il avec un sourire, pour qu'elle ait songé à moi d'une façon ou
d'une autre; je ne me plains au contraire que de son indifférence à mon
égard. Quant à vous, monsieur, je croyais que les derniers événements,
dont notre malheureux pays a été le théâtre, événements dans lesquels,
si je ne me trompe, vous avez joué un rôle assez, important, ne
pouvaient qu'avoir influé avantageusement sur votre fortune.»
Le second voyageur sourit amèrement.
«L'ingratitude et la proscription sont la monnaie courante des cours,
dit-il. C'est en vain que l'homme se croit habile et un en ce monde, il
s'agite et Dieu le mène.
--Sans compter les passions qui le conduisent, interrompit le premier
interlocuteur avec un léger accent de raillerie. Mais se reprenant
aussitôt et changeant de conversation: Où allez-vous donc ainsi?
--A San Miguel de Tucumán, puis de là au Chili.
--Seul?
--Oh! Non, mes gens viennent derrière moi; je les ai seulement un peu
devancés, afin de me livrer en toute liberté à mes réflexions. Et vous?
--Oh! Moi, c'est différent; je suis presque sur mes terres, ici.
--En vérité?