Sur ces entrefaites, il croisa un cavalier venant du village des

Payagoas où lui-même se rendait, et dont il n'était éloigné que d'une

lieue à peine; et, chose extraordinaire, ce cavalier était l'homme

qu'il avait trouvé mort et à demi dévoré quelques instants auparavant!

L'affaire prenait des proportions inquiétantes; le métis ne savait plus

que penser, il se demandait s'il ne s'était pas trompé, si le cadavre

qu'il avait découvert était bien celui du Grand-Sarigue, ou si ses yeux

ne l'avait pas induit en erreur.

Tout à coup une idée lumineuse lui traversa l'esprit. Il y avait

trahison évidemment: l'homme qu'il avait rencontré portait un

déguisement. Alors une lueur jaillit de son cerveau et tout fut aussi

clair pour lui que s'il avait assisté à ce qui s'était passé.

Un homme seul pouvait parvenir à une aussi rare perfection de costume

et d'allure, cet homme était Diogo.

Aussitôt que cette pensée fut venue au métis, elle se changea en

certitude dans son esprit. Écumant de rage d'avoir été ainsi pris pour

dupe et brûlant de se venger, il fit brusquement tourner bride à son

cheval et se lança éperdument à la poursuite de son ennemi.

Mais pendant que Malco faisait ces réflexions tout en galopant, et de

déduction en déduction arrivait enfin à la vérité, un temps assez long

s'était écoulé, temps que l'Indien avait mis à profit pour prendre de

l'avance et préparer une ruse qui l'aidât à échapper si, comme il en

avait le pressentiment, le métis le poursuivait.

Les personnes qui ne connaissent pas cette noble et intelligente race

des chevaux des déserts américains se feront difficilement une idée,

même lointaine, des proportions grandioses qu'une poursuite arrive à

prendre dans la prairie.

Il vient un moment où le cheval sans cesse excité, subissant pour ainsi

dire l'influence magnétique de son cavalier, semble s'identifier avec

lui, comprendre sa pensée, et entrer réellement dans la lutte pour son

compte particulier.

Beau de fureur et d'énergie, les yeux pleins de feu, les naseaux

sanglants, la bouche écumante, ne sentant plus ni le mors, ni la bride,

il dévore l'espace, sautant les ravins, escaladant les collines,

traversant les rivières, franchissant tous les obstacles avec une

dextérité, une adresse, une vélocité qui passent toute croyance,

s'animant à la course et arrivant par degré à une espèce de folie

orgueilleuse et superbe, d'autant plus belle qu'il paraît comprendre

qu'il mourra dans la bataille insensée qu'il livre; mais que lui

importe s'il atteint le but et si son maître est sauvé?

C'était une course semblable à celle que nous venons de décrire que

soutenaient en ce moment, nous dirons les deux chevaux, car leurs

cavaliers, tout à leur haine implacable, ne voyaient plus, ne

pensaient plus et les laissaient libres de se diriger à leur guise.

Malco Díaz redoublait d'efforts afin de regagner l'espace qu'il

avait perdu; mais en vain interrogeait-il le désert dans toutes les

directions, rien n'apparaissait, il était seul, seul toujours, et

cependant son cheval avait atteint l'extrême limite de la vélocité.

Les bois succédaient aux bois, les collines aux collines. Diogo

demeurait toujours invisible; il semblait avoir été subitement

englouti, tant cette disparition tenait du prodige.

C'est que si le métis était bien monté, le capitão avait, lui aussi,

un excellent coursier, et, comme la haine ne l'aveuglait pas, tout

en fuyant, il calculait froidement les chances qui lui restaient

d'échapper, et il les employait toutes.

Enfin, après trois heures d'une course insensée, Malco Díaz, arrivé au

sommet d'un monticule élevé qu'il avait gravi au galop, aperçut bien

loin devant lui un nuage de poussière qui semblait s'enfuir emporté par

un ouragan.

Il devina son ennemi et excita de nouveau son cheval, dont les efforts

étaient déjà prodigieux.

Peu à peu, soit que le cheval que montait Diogo fût plus fatigué que

celui du métis à cause de sa longue course de la nuit, soit que celui

de Malco Díaz, fût plus vite, il s'aperçut qu'il gagnait son ennemi et

que la distance diminuait sensiblement. Le mamaluco poussa un cri de

joie semblable à un rugissement de bête fauve et saisit sa carabine,

prêt à s'en servir dès qu'il serait à portée.

Cependant la course continuait toujours, on apercevait au loin, au

dernier plan de l'horizon, la colline au sommet de laquelle les

Brésiliens avaient assis leur camp. Évidemment, les sentinelles des

blancs postées sur les arbres devaient distinguer, bien que vaguement

encore, les péripéties singulières de cette lutte étrange, sans en

comprendre les motifs.

Il fallait en finir, d'autant plus que, chose extraordinaire, les

Guaycurus demeuraient invisibles et laissaient ainsi supposer qu'ils

avaient reconnu l'inutilité d'un plus long blocus et avaient renoncé au

siège de la forteresse improvisée.

Cette solitude et cet abandon, qu'il ne s'expliquait pas de la part de

ses alliés et dont les motifs lui échappaient, inquiétaient le métis.

Enfin, la distance entre les deux cavaliers devint si minime, qu'ils ne

se trouvèrent bientôt qu'à portée de pistolet l'un de l'autre.

Malco Díaz arma sa carabine, l'épaula, et, sans ralentir l'allure de

son cheval, il lâcha la détente.

Le cheval de Diogo, frappé en plein corps, fit un bond prodigieux en

avant, se leva convulsivement sur ses pieds de derrière, poussa un

hennissement de douleur et se renversa en arrière, en entraînant son

cavalier dans sa chute.

Malco jeta sa carabine et arriva comme la foudre, avec un rugissement

de triomphe, sur son ennemi gisant immobile sur le sol.

Sautant immédiatement à terre, il s'élança vers lui par un bond de

tigre et leva son poignard pour l'achever, au cas où il ne serait pas

tout à fait mort.

Mais son bras retomba inerte à son côté, et il se redressa avec un

hurlement de désappointement et de rage.

Au même instant, il fut vigoureusement saisi à bras le corps par

derrière et renversé sur l'herbe, avant qu'il eût seulement eu le temps

d'essayer de résister.

«Eh! Eh! Compagnon, lui dit alors la voix railleuse de Diogo, car

c'était lui qui le tenait cloué au sol et lui appliquait le pied sur la

poitrine. Comment trouvez-vous celui-là? C'est bien joué, n'est-ce pas?»

Voici ce qui était arrivé:

Diogo avait promptement reconnu que s'il continuait à fuir en ligne

droite, son ennemi, monté sur un cheval frais ne tarderait pas à

l'atteindre et que même, au cas où il lui échapperait, il tomberait

inévitablement aux mains des Guaycurus.

Il avait donc calculé sa fuite de façon à biaiser peu à peu d'une

manière insensible d'abord, afin d'éviter l'endroit où il supposait

que ses ennemis avaient établi leur camp et à tourner complètement la

forteresse.

Ce premier stratagème avait parfaitement réussi; Malco Díaz, aveuglé

par le désir d'atteindre son ennemi, l'avait suivi dans les détours

qu'il lui plaisait de faire, sans songer à se rendre compte du chemin

qu'il prenait; cela expliquait l'absence, incompréhensible pour Malco,

de ses alliés.

Puis l'Indien, arrivé à l'angle d'un bois, s'était jeté à terre et avec

cette dextérité si remarquable que possèdent ceux de sa race, il avait,

en quelques minutes, confectionné un mannequin avec des herbes, l'avait

recouvert des vêtements qu'il portait lui-même; puis, après l'avoir

solidement attaché sur le dos du cheval, sous la selle et aux flancs

duquel il avait placé des épines tranchantes, il avait lancé l'animal

dans la direction qu'il devait suivre; quant à lui, il avait continué

sa route en courant, tout en ayant grand soin de demeurer toujours hors

de vue.

C'était quelques instants après sa sortie du bois que, pour la première

fois, Malco Díaz avait aperçu le cheval qui détalait d'autant plus

rapidement devant lui que le poids qu'il portait maintenant était

beaucoup moins lourd.

Cette explication que Diogo, d'un air narquois, donna en quelques mots

au métis augmenta encore la fureur de celui-ci.

«Vous avez tué un cheval que j'aimais, ajouta l'Indien, une noble bête

que je remplacerai difficilement, je devrais vous tuer, Malco, mais

nous avons dormi longtemps côte à côte, nous avons partagé la même

nourriture; je ne rougirai pas mon couteau de votre sang.

--Vous aurez tort, Diogo, répondit sourdement le métis, car, aussi vrai

qu'il y a un Dieu au ciel, je vous jure qu'à la première occasion je

vous tuerai, moi.

--Vous agirez selon vos instincts, Malco, je sais que vous êtes un

méchant homme et que vous n'hésiterez pas à le faire.

--Oui, je vous tuerai, je vous le jure sur ma part de paradis, mille

diables!

--Votre part de paradis me paraît bien compromise, mon pauvre ami; mais

ce n'est pas de cela qu'il s'agit en ce moment, je ne veux pas que vos

alliés me surprennent, ce qu'ils feront si je perds mon temps à causer

avec vous, si agréable que soit votre conversation. Je vais donc, en

conséquence, terminer au plus vite.

--Que prétendez-vous faire? Puisque, dites-vous, vous ne voulez pas me

tuer.

--Chose promise, chose due, Malco; non je ne vous tuerai pas, mais je

vous mettrai dans l'impossibilité de me nuire, du moins pendant quelque

temps; cela est juste, n'est-ce pas?»

Le métis ne répondit pas, il écumait de fureur et se tordait comme un

serpent sur le sol.

«Tenez-vous donc un instant tranquille, Malco, lui dit paisiblement le

capitão; vous êtes réellement insupportable, si vous continuez, je ne

finirai jamais de vous attacher.»

Et, de fait, tout en parlant ainsi, il l'attachait bel et bien avec son

lasso, malgré les efforts prodigieux du métis pour lui échapper.

«Là, voilà qui est fait, reprit-il dès que le dernier nœud fut serré;

maintenant, je n'ai plus qu'à vous bâillonner, et tout sera fini.

--Me bâillonner, s'écria le métis, me bâillonner, moi, et pourquoi?

--Dame, mon ami, je vous trouve naïf; permettez-moi de vous le dire, si

je vous bâillonne, c'est probablement pour vous empêcher de crier et

d'appeler à votre aide vos amis qui, sans doute, ne sont pas très loin?»

Il y eut un instant de silence; le métis réfléchissait, Diogo

confectionnait un bâillon avec le soin et l'attention qu'il apportait à

tout ce qu'il faisait.

«Combien de temps vous faut-il pour vous mettre en sûreté? demanda

enfin le métis.

--Pourquoi m'adressez-vous cette question? répondit le capitão en

s'agenouillant auprès de lui et se préparant à lui attacher un tampon

d'herbe sur la bouche.

--Que vous importe? Répondez-moi franchement.

--Si cela peut vous faire plaisir, je le veux bien, Malco; deux heures

me suffiront.

--Deux heures?

--Oui.

--Eh bien! Si je vous promettais de demeurer tranquille et sans crier

où je suis, me bâillonneriez-vous?

--Hum! fit le capitão; une promesse, c'est bien vague, Malco; lorsqu'il

s'agit de vie ou de mort.

--C'est vrai; mais si je vous la faisais, cette promesse?»

Diogo se gratta la tête d'un air embarrassé.

«Répondez, voyons, reprit le métis.

--Eh bien! Non, je ne pourrais l'accepter, dit Diogo; là, je vous le

certifie, ce serait trop dangereux pour moi.»

Et il se prépara à attacher le bâillon.

«Attendez,» s'écria vivement le métis.

Diogo s'arrêta.

«Eh bien! Maintenant, reprit Malco, si au lieu de cette promesse que je

vous faisais, je vous donnais ma parole d'honneur de cavalheiro, que

feriez-vous?

--Hum! répondit l'autre, vous m'en direz tant; mais vous ne me la

donneriez pas.

--Pourquoi donc cela?

--Parce que vous la tiendriez, et que vous ne voulez pas vous engager

envers moi.

--Ainsi, vous croyez à ma parole?

--Certes.

--Eh bien! Ne me bâillonnez pas, Diogo, je vous la donne.

--Allons donc, vous voulez rire.

--Nullement, je vous donne ma parole d'honneur de demeurer ainsi que je

suis, non pas deux heures mais trois, sans bouger et sans pousser un

cri.

--Oh! Oh! fit le capitão en le regardant bien en face, c'est sérieux

alors?

--Très sérieux, est-ce convenu?

--C'est convenu,» répondit Diogo, et il jeta le bâillon.

Étrange anomalie du caractère de certains hommes et qui se rencontre

fréquemment, surtout chez les métis brésiliens; pour eux la parole

est tout, rien ne saurait les contraindre à y manquer. Malco Díaz,

bien que ce fût un bandit de la pire espèce, obéissant sans le moindre

remords aux instincts les plus sanguinaires, se serait sérieusement cru

déshonoré, lui, voleur et assassin à l'occasion, si, une fois sa parole

engagée, il l'avait faussée.

Diogo savait si bien qu'il pouvait se fier à cette parole, qu'il

l'accepta sans hésiter ou même sans faire la moindre objection.

«Je vous quitte, Malco, lui dit-il, ne vous impatientez pas trop. Ah!

à propos, j'emmène votre cheval qui vous est inutile en ce moment,

et dont moi j'ai le plus grand besoin, mais soyez tranquille, vous

le retrouverez au pied de la colline. Je ne veux pas vous en priver.

Allons, adieu.

--Allez au diable, mais souvenez-vous que je vous ai promis de vous

tuer.

--Bah! Bah! répondit l'autre avec sa railleuse bonhomie, vous dites

cela maintenant parce que vous êtes furieux; je le conçois, vous n'avez

pas eu de chance avec moi aujourd'hui, vous serez plus heureux une

autre fois.

--Je l'espère,» fit le métis en grinçant des dents.

Diogo, sans s'occuper davantage de lui, rattrapa facilement le cheval

qui ne s'était pas beaucoup éloigné et partit aussitôt.

Avant de rentrer au camp, le capitão, qui était un homme d'ordre et

qui, surtout, se souciait médiocrement de s'exposer à être tué par ses

amis à cause de son déguisement, se dirigea par un chemin oblique vers

la rivière.

Dès qu'il eut atteint le rivage, il abandonna le cheval, entra dans

l'eau et se mit à la nage.

Bien que cette rivière fourmillât littéralement de caïmans, le capitão

n'avait pas hésité à entrer dedans; il savait par expérience que les

caïmans attaquent rarement l'homme et que le plus léger mouvement

suffit pour les effrayer et les éloigner.

La seule chose qu'il redoutât, c'était d'être aperçu par les

sentinelles indiennes qui sans doute étaient embusquées dans les

buissons environnants, car, pour retrouver ses habits, il lui avait

fallu aller du côté où les Guaycurus avaient établi leur invisible

blocus.

Mais le hasard, qui jusqu'à ce moment avait favorisé le capitão, ne

l'abandonna pas à cette suprême et dernière épreuve.

Arrivé à quelque distance du buisson qu'il voulait atteindre. Diogo se

coula entre deux eaux. Du reste, cette précaution était, hâtons-nous

de le dire, presque inutile; ce n'était pas la rivière, sur laquelle

ils n'avaient rien à redouter, que surveillaient les Guaycurus, mais

seulement la colline où se trouvaient leurs ennemis.

Diogo se glissa donc sans encombre dans le buisson, ouvrit la cachette

qu'il avait pratiquée pour cacher ses habits, et les en retira avec

un vif sentiment de plaisir; mais, au lieu de s'en couvrir, il en fît

un paquet, ainsi que de ses armes, et de nouveau il descendit dans la

rivière.

Ce chemin lui paraissait plus court et plus sûr, et de plus il n'était

pas fâché de se débarrasser complètement des quelques peintures qui lui

restaient sur le corps.

Afin de ne pas attirer l'attention sur lui, le capitão avait enveloppé

son paquet dans des feuilles de palmier et avait attaché le tout sur sa

tête.

Or, comme il nageait juste au niveau de l'eau, ce paquet semblait

dériver doucement en suivant le fil du courant; de la rive, il avait

complètement l'apparence d'un amas de feuilles et de branches, et il

aurait été impossible à l'œil le plus perçant d'apercevoir la tête du

nageur, cachée par les herbes qui la recouvraient.

Il atteignit bientôt le pied de la colline.

Là il était sauvé et ne pouvait être vu que par les personnes que le

hasard aurait conduites sur l'autre rive; mais, grâce à la largeur de

la nappe d'eau et aux armes dont usent les Indiens, il ne songea pas à

se cacher.

Après avoir calculé du regard la hauteur qu'il lui fallait gravir,

hauteur assez considérable, disons-le tout de suite, et s'élevant

presque à pic au-dessus de la rivière, le capitão prit d'une main

son poignard, de l'autre le couteau que lui avait confié Tarou-Niom

comme signe de reconnaissance, et il commença avec une facilité et une

dextérité extrêmes à escalader cette espèce de muraille, en plantant

tour à tour ses armes dans les anfractuosités des rochers, et s'élevant

ensuite à la force du poignet, exercice gymnastique, soit dit en

passant, très fatigant et surtout très périlleux.

L'ascension du capitão fut longue; un instant il demeura suspendu entre

ciel et terre, sans pouvoir ni monter ni descendre; mais Diogo était un

homme doué de trop de sang-froid et de courage pour se désespérer; une

seconde de réflexion lui fit apercevoir une pente moins roide que celle

qu'il suivait; il obliqua légèrement, redoubla d'efforts, et bientôt

mit le pied sur la plate-forme de la colline.

Arrivé là, il fit halte un instant pour reprendre haleine et remettre

un peu d'ordre dans ses idées; sa difficile expédition était, contre

toutes probabilités, terminée heureusement; les renseignements qu'il

avait obtenus ne manquaient pas d'importance; tout était donc pour le

mieux, et il se félicitait intérieurement, non pas de la façon dont il

avait conduit cette scabreuse affaire, mais du plaisir que son retour

allait causer à ses compagnons, surtout au marquis.

Il se redressa au bout d'un instant et se remit à marcher d'un pas

aussi libre et aussi relevé que s'il n'avait pas, pendant les quelques

heures de son absence, supporté des fatigues surhumaines.

Le soleil se couchait au moment où le capitão atteignait le sommet de

la colline; la nuit était donc sombre déjà lorsqu'il entra dans le camp.

Dès que son retour fut connu, tous ses compagnons se pressèrent autour

de lui avec des cris de joie, qui donnèrent l'éveil au marquis et le

firent accourir.

Le capitão poussa une exclamation de surprise et de douleur à la vue du

spectacle qui s'offrit à ses yeux, lorsqu'il se trouva dans l'enceinte

du camp.

Les tentes et les chariots avaient été réduits en cendres; la plupart

des mules et la plus grande partie des chevaux avaient été tués, sept

ou huit cadavres de chasseurs et de nègres jonchaient çà et là le sol;

les arbres, à demi brûlés et tordus convulsivement, renversés les uns

sur les autres, ajoutaient encore à l'horreur de ce spectacle.

Doña Laura Antonia, réfugiée tant bien que mal sous une _enramada_[1]

ouverte à tous les vents, et accroupie tristement devant un feu

mourant, préparait, aidée par son esclave Phoebé, son repas du soir.

Enfin, tout présentait l'aspect de la ruine et de la désolation dans ce

camp que, la veille, le capitão avait quitté si formidablement établi.

«Qu'est-ce que cela signifie, mon Dieu? s'écria-t-il avec douleur.

--Cela signifie, répondit amèrement le marquis, que vous ne vous étiez

point trompé, Diogo, et que les Guaycurus sont de rudes adversaires.

--Mais il y a donc eu combat pendant mon absence?

--Non, il y a eu surprise; mais venez, Diogo, un instant à l'écart, je

vous expliquerai ce qui s'est passé, puis vous me rendrez compte de ce

que vous avez fait.»

Le capitão le suivit.

Lorsqu'ils furent hors des regards des Brésiliens, le marquis commença

son récit, récit fort court, mais terrible.

Deux heures après le départ de Diogo, sans que les sentinelles eussent

aperçu un seul ennemi, une nuée de flèches enflammées avaient plu tout

à coup sur le camp de tous les côtés à la fois, et cela d'une façon

si inopinée que d'abord les Brésiliens ne surent où courir ni de

quelle manière se défendre; le feu s'était presque aussitôt déclaré

avec une intensité telle, qu'il avait été impossible de l'éteindre;

puis, pour ajouter encore à l'horreur de la situation, une flèche étant

malheureusement tombée sur le chariot qui contenait les poudres, le

chariot avait sauté en tuant et blessant plusieurs hommes.

Les Guaycurus avaient profité de la stupeur des Brésiliens pour tenter

un assaut furieux, assaut qui avait été repoussé, il est vrai, après

un combat acharné corps à corps, mais pendant lequel le reste des

munitions avait presque complètement été épuisé.

Diogo hocha tristement la tête à ce sombre récit; puis sur la prière

du marquis, il commença le sien, que son interlocuteur écouta avec la

plus sérieuse attention. Lorsqu'il eut terminé, il se fit un instant de

silence.

«Que me conseillez-vous? dit enfin le marquis.

--La situation est presque désespérée, répondit nettement le capitão.

Le plus prudent, à mon avis, serait de tenter une sortie, d'essayer de

s'ouvrir un passage et de regagner au plus vite les habitations.

--Oui, murmura à part lui le marquis, peut-être cela vaudrait-il mieux;

mais je veux attendre encore; j'ai expédié un batteur d'estrade au

dehors pour prendre des nouvelles de l'ennemi; qui sait ce qu'il nous

dira?

--Vous êtes le seul maître, répondit Diogo qui l'avait entendu; mais

chaque minute qui s'écoule nous enlève, croyez-le bien, plusieurs jours

d'existence.

--Peut-être! s'écria violemment le marquis en frappant du pied avec

colère, mais, vive Dieu! Tout n'est pas dit encore; non, quoi qu'il

arrive, je ne reculerai pas lâchement devant ces barbares; ne puis-je

donc pas essayer de joindre don Joachim Ferreira?

--Certes, vous le pouvez, Excellence.

--Eh bien? s'écria-t-il avec joie.

--Eh bien! Vous ne réussirez qu'à nous faire tous massacrer plus vite,

voilà tout.»

Après avoir prononcé ces paroles, le capitão tourna le dos au marquis

et rejoignit ses compagnons, ne voulant pas continuer plus longtemps

un entretien inutile et dédaignant de discuter contre un parti si

opiniâtrement pris.

[1] Espèce de hangar fait de branches.

X

DÉSASTRE.

La nuit fut tranquille.

Les Brésiliens la passèrent plongés dans un profond sommeil; Diogo,

seul, dont l'organisation de fer semblait ne pas connaître la fatigue,

veilla sur le salut commun.

Deux heures environ avant le lever du soleil, le batteur d'estrade,

expédié par le marquis, rentra au camp.

Il était porteur d'étranges nouvelles: les Indiens avaient disparu sans

laisser de traces.

Diogo écouta attentivement le rapport de cet homme; puis, se tournant

vers le marquis qui, lui aussi, avait passé la nuit sans que le sommeil

vînt clore ses paupières:

«Eh bien? lui demanda-t-il.

--Mais il me semble ... répondit le marquis.

--Attendez, interrompit Diogo. Mon ami, dit-il en s'adressant au

batteur d'estrade, allez vous reposer, vous devez avoir besoin de

réparer vos forces.»

Le Brésilien salua et se retira aussitôt.

«Il est inutile, reprit Diogo, que cet homme entende ce que nous avons

à nous dire. Maintenant que nous sommes seuls, parlez, Excellence, je

vous écoute.

--Je crois que si ces nouvelles sont vraies, elles sont excellentes.

--Vraies ou fausses, moi, je les trouve exécrables.

--Ah!

--Comprenez-moi bien, Excellence, et persuadez-vous que je possède des

Indiens et de leurs mœurs une connaissance trop approfondie pour me

tromper.

--Je le reconnais, mon ami, parlez donc, je vous prie.

--Je croirais, Excellence, manquer à tous mes devoirs, si, au point

de vue où nous en sommes arrivés, je ne vous parlais pas avec la plus

grande franchise; or, il est évident pour moi que les Indiens vous

tendent un piège, les Guaycurus vous ont loyalement averti de vous

retirer, ils vous ont laissé la liberté de le faire; à tort ou à raison

vous avez méprisé leurs avis et vous vous êtes obstiné à pousser en

avant. Je ne discute pas avec vous, remarquez-le bien, Excellence,

l'opportunité de cette détermination, je constate un fait, voilà tout.

--Continuez, mon ami.

--Ils ont si peu l'intention de se retirer, qu'ils m'ont expédié, moi,

sans savoir naturellement à qui ils s'adressaient, demander des secours

à leurs alliés les Payagoas; puis ils vous ont attaqué avec fureur,

non pas dans le but de s'emparer de votre camp, ils savaient d'avance

qu'ils ne réussiraient pas, mais pour vous réduire dans l'état où vous

êtes, c'est-à-dire aux abois, et à cela, vous en conviendrez vous-même,

ils ont complètement réussi.

--Concluez, concluez, interrompit le marquis avec violence.

--La conclusion est des plus simples, Excellence, reprit le capitão

avec ce ton de bonhomie qui lui était naturel: les Guaycurus ont

feint de se retirer afin de vous attirer en plaine et avoir meilleur

marché de vous, à cause des armes à feu que vous possédez, et dont la

supériorité disparaîtra lorsque vous serez accablé par le nombre.

Le Guaranis · 第 12 / 19 段