ont l'habitude d'enterrer les morts dans les cabanes que ceux-ci ont
jadis habitées, les Guaycurus ont, à l'entrée de chaque village, un
cimetière général, espèce de grand hangar recouvert de nattes où chaque
famille choisit le lieu de sa sépulture.
Les Indiens évitent de passer la nuit auprès de ce cimetière, à cause
de la persuasion dans laquelle ils sont que les simples guerriers et
les esclaves, étant exclus du paradis, sont destinés à devenir après
leur mort des ombres errantes, contraintes à demeurer dans l'enceinte
funèbre du cimetière.
Diogo ne savait trop quelle route suivre pour se rendre au village
des Payagoas, dont il ignorait, non seulement la position, mais même
l'existence.
Comme souvent déjà il s'était trouvé en rapport avec eux et qu'il
connaissait leurs usages, il s'était lancé à tout hasard dans la
direction que le chef lui avait indiquée, s'attachant à suivre le
plus possible le bord de la rivière, convaincu que là seulement il
trouverait leur village, si ce village existait réellement, ce dont
il n'avait aucune raison de douter après l'assurance que lui en avait
donnée Tarou-Niom.
Il galopa ainsi toute la nuit sans s'arrêter, ne sachant trop où il
allait et appelant de tous ses vœux le lever du soleil, afin de pouvoir
s'orienter.
Enfin le jour parut. Diogo gravit un monticule assez élevé, et de là il
interrogea l'horizon.
A trois ou quatre lieues de l'endroit où il s'était arrêté, sur la rive
même du fleuve, le capitão aperçut, d'une façon un peu brouillée, il
est vrai, mais cependant distincte pour son regard perçant, un amas
confus et assez considérable de cabanes, au-dessus desquelles planait
un nuage épais de fumée.
Diogo descendit le monticule et reprit sa course, piquant droit au
village; lorsqu'il en approcha, il reconnut qu'il était beaucoup plus
important qu'il ne l'avait supposé d'abord et fortifié au moyen d'une
enceinte formée par un fossé large et profond, derrière lequel on avait
élevé une rangée de pieux reliés et attachés entre eux par des lianes.
Le capitão appela à lui toute son audace et, après un instant
d'hésitation, il s'avança bravement vers le village, dans lequel il
entra au galop de son cheval, qu'il se plaisait à faire piaffer et
caracoler.
Comme c'était le matin, l'œil plongeait facilement dans les cabanes
ouvertes.
Les guerriers dormaient encore pour la plupart, couchés sur des cuirs
étendus à terre,--car ils ignorent l'usage du hamac,--le corps couvert
par des vêtements de femme et la tête posée sur les petites bottes de
foin dont leurs compagnes se servent pour monter à cheval.
Dans les rues que traversait le capitão, il ne rencontrait que des
enfants ou bien quelques femmes allant chercher leur provision de bois;
d'autres préparaient la farine de manioc; quelques-unes, accroupies
devant leurs cabanes, fabriquaient, soit des poteries, soit des
corbeilles, mais le plus grand nombre étaient occupées à tisser les
étoffes de coton dont elles se servent pour se vêtir.
Du reste, malgré l'heure matinale, une grande activité régnait dans
le village, qui paraissait être fort peuplé: le capitão jetait, au
passage, un regard curieux sur tout ce qui s'offrait à sa vue, et
s'étonnait intérieurement de l'existence sérieuse et laborieuse de ces
pauvres Indiens qu'on se plaît à représenter comme tellement indolents,
que le moindre; travail leur répugne, et comme aimant mieux passer; la
journée entière à fumer ou à dormir qu'à vaquer aux soins que réclament
si impérieusement les besoins de la vie.
Cependant, malgré la curiosité qui le dévorait et l'admiration que
lui causait ce spectacle, la prudence lui ordonnait impérieusement de
ne rien laisser paraître sur son visage et de feindre l'indifférence
la plus complète, de crainte d'attirer trop l'attention sur lui et
d'éveiller les soupçons.
Bien qu'il eût heureusement pénétré dans l'intérieur du village, Diogo
cependant ne laissait pas que d'être assez embarrassé pour trouver la
case habitée par le capitão des Payagoas, indication qu'il ne lui était
pas permis de demander sous peine de se rendre immédiatement suspect,
par la raison toute simple que l'alliance entre les deux nations était
tellement étroite, que de continuelles relations devaient exister entre
elles et rendre impossible l'ignorance dont il ferait preuve.
Diogo cherchait vainement dans son esprit, tout en continuant à faire
galoper son cheval, le moyen de sortir d'embarras, lorsque le hasard,
qui semblait définitivement le protéger, vint encore une fois à son
aide dans cette circonstance. Au moment où il passait devant une cabane
de belle apparence formant l'angle de la place, son cheval, effrayé par
un pécari apprivoisé, qui vint tout à coup avec d'affreux hurlements
se jeter dans ses jambes, commença à se cabrer et à lancer des ruades
qui, en un instant, réunirent autour de lui une vingtaine de ces oisifs
qui foisonnent toujours dans les centres de population, qu'ils soient
indiens ou civilisés.
Ces oisifs, dont le nombre croissait de minute en minute, se pressaient
de plus en plus autour du cheval que le capitão avait une peine extrême
à retenir et à empêcher d'écraser quelques-uns des imprudents dont les
cris commençaient à effrayer sérieusement l'animal.
Au même instant, un homme de haute taille sortit de la hutte dont nous
avons parlé et, attiré par le bruit, fendit la foule, qui s'écarta
respectueusement sur son passage, et se trouva bientôt en face du
capitão.
Celui-ci qui, deux jours auparavant, lorsqu'il avait été à la recherche
du guide, s'était rencontré avec le chef des Payagoas, le reconnut
aussitôt.
Le saluant alors à l'indienne, et du même coup arrêtant son cheval par
un prodige d'adresse et de force, il s'élança à terre.
«Aï! s'écria le chef, un guerrier guaycurus! Que se passe-t-il donc ici?
--A l'instant où j'allais arrêter mon cheval devant la case du capitão,
pour lequel j'ai un message, répondit Diogo sans se déconcerter, un
pécari l'a effrayé.
--Epoï! Mon frère est bien un Guaycurus cavalheiros, dit gracieusement
Emavidi; l'animal est dompté et n'a garde de remuer à présent. Comment
se nomme mon frère?
--Le Grand-Sarigue, dit Diogo en s'inclinant et se souvenant à propos
du nom que lui avait donné Tarou-Niom.
--Aï! Je connais le nom de mon frère. C'est un guerrier renommé, j'en
ai souvent entendu parler avec éloge; je suis heureux de le voir.»
Le capitão jugea nécessaire de s'incliner de nouveau à ce compliment
flatteur.
Emavidi continua:
«Mon frère a fait une longue traite pour arriver ici; il acceptera
l'hospitalité du chef; les Payagoas aiment les Guaycurus, ils sont
frères.
--J'accepte l'offre gracieuse du chef,» répondit le capitão.
Emavidi-Chaimè frappa dans ses mains; un esclave accourut. Le chef lui
ordonna de prendre soin du cheval de Diogo. Il congédia d'un geste la
foule arrêtée devant sa porte et introduisit son hôte dans la maison
dont il ferma l'entrée avec une claie, recouverte d'un cuir de bœuf,
pour éviter les regards curieux des oisifs rassemblés dans la rue et
qui s'obstinaient, malgré son ordre, à ne pas s'éloigner.
La cabane du chef était spacieuse, bien aérée, propre et disposée
intérieurement avec une intelligence peu commune; quelques meubles
grossiers, tels que tables, bancs et tabourets, la garnissaient seuls.
Dans un angle éloigné de la pièce, les esclaves se livraient à certains
travaux sous la direction de la femme du chef.
Sur un signe d'Emavidi, elle vint avec empressement souhaiter la
bienvenue à l'étranger et lui offrir tous les rafraîchissements dont
elle supposait qu'il devait avoir besoin.
L'hospitalité est parmi les Indiens la loi la plus sacrée et la plus
inviolable.
Cette femme se nommait Pinia-Paï (l'étoile blanche). Elle était
grande, bien faite; ses traits étaient fins et intelligents, sans être
complètement beaux; l'expression de sa physionomie était douce; elle
paraissait avoir vingt-deux ou vingt-trois ans au plus.
Son costume se composait d'une pièce d'étoffe rayée de plusieurs
couleurs, qui l'enveloppait assez étroitement depuis la poitrine
jusqu'au pieds, serrée aux hanches par une ceinture fort large nommée
_ayulate_, d'un rouge cramoisi. Cette ceinture est blanche chez les
jeunes filles, et elles ne doivent la quitter que lorsqu'elles se
marient. Pinia-Paï n'était ni peinte ni tatouée; ses longs cheveux
noirs, tressés à la mode brésilienne, tombaient presque jusqu'à terre;
de petits cylindres d'argent, enfilés au bout les uns des autres et
formant une espèce de chapelet, entouraient son cou; des plaques de
métal, attachées sur sa poitrine, voilaient à demi les seins, et de
larges demi-cercles en or étaient suspendus à ses oreilles.
Sous ce costume pittoresque, cette jeune femme ne manquait pas d'une
certaine grâce piquante et devait, ce qui arriva en effet, paraître
charmante au capitão, Indien lui-même, et qui prisait surtout le genre
de beauté qui distingue les femmes de sa race.
Avec une célérité pleine d'égard, l'Étoile-Blanche eut, en un instant,
fait garnir la table de mets dont l'abondance faisait excuser la
frugalité, car ils ne se composaient que de laitage, de fruits, de
poisson bouilli et de viande séchée au soleil et rôtie sur les
charbons ardents.
Diogo, sur l'invitation du chef, se mit en devoir de faire honneur à ce
repas improvisé dont il commençait à sentir intérieurement la nécessité
après la longue nuit qu'il avait passée à galoper à travers la plaine.
Le chef, bien que lui-même ne prît aucune part au repas, excitait
son hôte à manger, et le capitão, dont l'appétit semblait croître en
raison de ce qu'il engloutissait, ne se faisait pas prier pour attaquer
vigoureusement tous les plats.
D'ailleurs, à part la faim qu'éprouvait Diogo, il savait que ne pas
manger beaucoup lorsqu'on est invité à la table d'un chef est considéré
par celui-ci comme une impolitesse et presque une marque de mépris;
aussi, comme il lui importait de gagner les bonnes grâces du capitão et
de s'en faire un ami, faisait-il des efforts réellement prodigieux pour
absorber le plus possible de victuailles.
Cependant, il arriva un moment où, malgré toute sa bonne volonté, force
lui fut de s'arrêter.
Emavidi-Chaimè, qui avait suivi avec intérêt les prouesses accomplies
par son hôte, semblait charmé; il lui offrit alors, en guise de
digestif, du tabac contenu dans un long tuyau de feuilles de palmier
roulées, et les deux hommes se mirent à fumer et à s'envoyer
réciproquement, dans le plus grand silence, des bouffées de fumée au
visage.
Dès que sa présence n'avait plus été nécessaire auprès de son
hôte, l'Étoile-Blanche s'était discrètement retirée dans un autre
compartiment de la case, en faisant signe à ses esclaves de la suivre,
afin de laisser aux deux hommes liberté complète de causer entre eux.
Cependant un laps de temps assez long s'écoula avant qu'une seule
parole fût échangée; la nature des Indiens est contemplative et a
beaucoup de rapport avec celle des Orientaux. Le tabac produit sur eux
l'effet d'un narcotique, et s'il ne les endort pas complètement, du
moins il les plonge pour un temps assez long dans une espèce d'extase
somnolente pleine de douces et voluptueuses rêveries, qui a de grands
rapports avec le _kief_ des Turcs et des Arabes.
Ce fut Emavidi-Chaimè qui, le premier, rompit le silence.
«Mon frère, le Grand-Sarigue, est porteur pour moi d'un message de
Tarou-Niom? dit-il.
--Oui, répondit Diogo rentrant immédiatement dans son rôle.
--Ce message m'est-il personnel ou s'adresse-t-il aux autres capitães
de la nation et au grand conseil.
--Il n'est que pour mon frère Emavidi-Chaimè.
--Epoï, mon frère juge-t-il convenable de me le communiquer en ce
moment, ou préfère-t-il attendre et prendre quelques heures d'un repos
qui, peut-être, lui est nécessaire?
--Les guerriers guaycurus ne sont pas des femmes débiles, répondit
Diogo; une course de quelques heures à cheval ne saurait rien ôter à
leur vigueur.
--Mon frère a bien parlé; ce qu'il dit est vrai; mes oreilles sont
ouvertes, les paroles de Tarou-Niom réjouissent toujours le cœur de son
ami. Le capitão des Guaycurus a, sans doute, remis à mon frère un objet
quelconque qui me fasse reconnaître la vérité de son message.
--Tarou-Niom est prudent, répondit Diogo; il sait que les chiens Paï
foulent maintenant la terre sacrée des Guaycurus et des Payagoas, la
trahison est venue avec eux.»
Ôtant alors de la ceinture, où il l'avait placé, le couteau que lui
avait remis le chef, il le présenta au Payagoas.
«Voici, dit-il, le _keaio_ de Tarou-Niom, le capitão Emavidi-Chaimè le
reconnaît-il?»
Le chef le prit dans ses mains, le considéra un instant avec attention
et le replaçant sur la table:
«Je le reconnais, dit-il; mon frère peut parler, j'ai foi en lui.»
Diogo s'inclina en signe de remercîment, passa de nouveau le couteau à
sa ceinture et répondit:
«Voici les paroles de Tarou-Niom; elles sont gravées dans le cœur du
Grand-Sarigue; il n'y changera pas un mot. Tarou-Niom rappelle au
capitão des Payagoas sa promesse; il lui demande s'il a réellement
l'intention de la tenir.
--Oui, je tiendrai la promesse faite à mon frère, le capitão des
Guaycurus; aujourd'hui même le grand conseil s'assemblera, et demain
les pirogues de guerre remonteront la rivière; moi-même les dirigerai.»
Diogo fit un geste d'étonnement.
«Que veut donc dire mon frère? fit-il, je ne le comprends pas; ne
dit-il point que les pirogues de guerre remonteront la rivière?
--Je l'ai dit, en effet, répondit le chef
--Pour quelle raison mon frère prendra-t-il cette direction?
--Mais pour aider, ainsi que cela a été convenu entre nous, Tarou-Niom
à vaincre les chiens Paï, n'est-ce pas l'accomplissement de cette
promesse que réclame de moi le capitão?
--Écoutez les paroles du chef; les Paï sont enveloppés par mes
guerriers; la fuite leur est impossible; déjà découragés et à demi
mourants de faim, dans deux ou trois soleils au plus tard ils tomberont
entre mes mains, que mon frère Emavidi-Chaimè se souvienne de sa
promesse.
--Eh bien? interrompit le chef.
--D'autres ennemis plus sérieux, continua imperturbablement Diogo, nous
menacent en ce moment et réclament notre attention.
--C'est donc vrai ce que m'a, ce matin même, annoncé un de mes
éclaireurs? s'écria le chef avec une émotion mal contenue.
--Ce n'est malheureusement que trop vrai, répondit froidement Diogo,
qui ne soupçonnait pas le moins du monde à quoi le Payagoas faisait
allusion, mais qui brûlait de le savoir; c'est spécialement dans
le but de vous confirmer cette nouvelle et de prendre avec vous
les dispositions nécessaires, c'est-à-dire, fit-il avec un sourire
gracieux, concerter seulement les mesures de sûreté qu'il vous plaira
d'adopter dans l'intérêt général et les reporter immédiatement à
Tarou-Niom, afin qu'il puisse vous appuyer efficacement, qu'il m'a
envoyé près de son frère.
--Ainsi, les blancs entrent par tous les côtés à la fois sur notre
territoire?
--Oui.
--Le capitão Joachim Ferreira serait donc réellement parti de
Villa-Bella, à la tête d'une expédition nombreuse?
--Il ne peut y avoir le moindre doute à cet égard, répondit résolument
Diogo, qui, pour la première fois, entendait parler de cette expédition.
--Et Tarou-Niom, reprit le chef, pense que je dois disputer le passage
aux Paï?
--Six mille guerriers se joindront à ceux du chef payagoa.
--Mais c'est surtout le passage de la rivière qu'il est important de
défendre.
--Cette opinion est aussi celle de Tarou-Niom.
--Epoï, mes guerriers, aidés par ceux de mon frère Tarou-Niom,
garderont le gué de Camato (cheval), tandis que les grandes pirogues
de guerre intercepteront les communications et inquiéteront les Paï le
long de la rivière. Est-ce cela que désire le capitão guaycurus?
--Mon frère a parfaitement saisi sa pensée et compris ses intentions.
--A combien fait-on monter le nombre des Paï qui viennent de
Villa-Bella?
--On a assuré à Tarou-Niom qu'ils étaient au moins deux mille.
--Aï! Voilà qui est extraordinaire, s'écria le chef; on m'avait
certifié, à moi, que leur nombre ne dépassait pas cinq cents.»
Diogo se mordit les lèvres, mais se remettant aussitôt:
«Ils sont plus nombreux que les feuilles balayées par le vent d'orage,
dit-il; seulement, ils se sont divisés en petits détachements de
guerre, afin de tromper l'œil clairvoyant des Payagoas.
--Eha! s'écria le chef avec stupeur, voilà qui est terrible!
--De plus, ajouta Diogo qui connaissait la répulsion que les Indiens
éprouvent pour les nègres et la profonde terreur que leur vue leur
inspire, chaque détachement de guerre est suivi d'une quantité
considérable de _Coatas_--nègres,--qui ont fait le redoutable serment
de massacrer tous les guerriers payagoas et d'enlever leurs femmes et
leurs filles dont ils prétendent faire leurs esclaves.
--Oh! Oh! fit le chef avec un sentiment d'épouvante mal dissimulé,
les Coatas ne sont pas des hommes, ils ressemblent au génie du mal.
L'avertissement de mon frère ne sera pas perdu; ce soir même les femmes
et les enfants abandonneront le village pour se retirer dans le Llano
de Manso, et les guerriers se mettront en marche pour le gué de Camato,
suivis de toutes les pirogues de guerre. Il n'y a pas un instant à
perdre.»
Diogo se leva.
«Le Grand-Sarigue part-il donc déjà? demanda le chef en se levant aussi.
--Il le faut, chef; Tarou-Niom m'a recommandé de faire la plus grande
diligence.
--Epoï! Mon frère remerciera le grand capitão des Guaycurus: son avis
sauve la nation des Payagoas d'un massacre complet.»
Les deux hommes sortirent. Sur l'ordre d'Emavidi-Chaimè, un esclave
amena le cheval de Diogo; celui-ci sauta en selle, échangea quelques
paroles encore avec le chef, puis ils se séparèrent.
Le capitão était radieux; jusque-là tout lui avait réussi au delà de
ses espérances; non seulement il connaissait les projets de l'ennemi,
mais encore il avait appris que les Paulistas, entrés tout à coup
en campagne, pourraient, à un moment donné, leur venir en aide
si, toutefois, il parvenait à persuader au marquis de renoncer à
s'opiniâtrer davantage dans l'exécution d'un voyage que tout rendait
impossible; de plus, il avait empêché la jonction des deux nations
indiennes, ce qui, en conservant libre le passage des fleuves, offrait
une chance de salut à la caravane, chance bien faible, il est vrai,
mais qui n'en était pas moins positive.
Diogo sortit au petit pas du village, plongé dans ces réflexions
couleur de rose et ne désirant plus qu'une chose: rejoindre le plus
vite possible ses compagnons afin d'apprendre au marquis ce qu'il avait
à craindre et à espérer.
Lorsque le soldat vit se dérouler devant lui la plaine déserte, il se
pencha sur le cou de son cheval, rafraîchi et reposé par deux heures de
repos, lui fit sentir l'éperon et commença à filer avec la rapidité du
vent, piquant droit à la colline où campait le marquis.
Soudain, au détour d'un sentier, il se croisa avec un cavalier qui
arrivait sur lui avec une rapidité égale à la sienne; les deux hommes
échangèrent un regard au passage.
Diogo ne put retenir une exclamation de surprise et presque de crainte.
Dans ce cavalier il avait reconnu Malco Díaz!
«Voilà la chance qui tourne!» grommela-t-il entre ses dents, tout en
excitant encore son cheval, qui semblait dévorer l'espace.
[1] Textuellement: Beaucoup de monde. _(Note de l'auteur.)_
IX
LA CHASSE.
La rencontre imprévue du mamaluco avait subitement bouleversé le cours
des idées de don Diogo, si joyeux de la façon dont il s'était tiré
de la scabreuse expédition dans laquelle il s'était engagé un peu à
l'aventure.
Le regard inquisiteur que lui avait jeté l'ex-guide au passage, le cri
que lui-même avait, dans l'explosion de la surprise, laissé échapper,
toutes ces circonstances, frivoles en apparence, lui donnaient fort à
penser et l'inquiétaient sérieusement.
L'œil de la haine est clairvoyant; l'Indien ne se dissimulait pas que
le métis devait lui conserver au fond du cœur une rude rancune, non
seulement pour la façon dont il l'avait poursuivi après son départ
du camp, mais parce que lui, Diogo, avait en quelque sorte pris sa
place auprès du marquis, et pouvait réussir, grâce à sa connaissance
approfondie du désert, à le faire échapper au piège si adroitement
tendu par le métis et depuis si longtemps préparé.
Ce qui donnait un peu d'espoir à l'Indien, c'est que la rencontre
avait été si fortuite et si rapide en même temps que, grâce à son
déguisement, dont la perfection avait trompé Emavidi-Chaimè lui-même,
c'était chose presque impossible de le reconnaître ainsi sans examen.
Diogo commettait une erreur; il en eut bientôt la preuve.
Son déguisement même l'avait fait, non pas reconnaître, mais
deviner par son ennemi; la raison en est simple; en deux mots nous
l'expliquerons au lecteur.
Malco Díaz, habitant depuis longues années le sertão, faisant un peu,
selon que l'y obligeait son intérêt, tous les métiers plus ou moins
honnêtes exploités sur la frontière, avait eu de fréquents et intimes
rapports avec les Indiens bravos, ses voisins, que pour beaucoup de
raisons il était contraint de ménager et de traiter en amis; la plupart
de leurs guerriers renommés étaient connus assez particulièrement de
lui pour que, les apercevant même de loin, il pût à première vue, à
ces ornements distinctifs que chacun d'eux adopte et affectionne, les
nommer sans craindre de se tromper.
Or, le matin même du jour où nous le retrouvons, deux heures environ
avant le lever du soleil, Malco Díaz avait eu avec Tarou-Niom une assez
longue conversation relative aux derniers arrangements convenus entre
eux, et dont le métis venait réclamer l'exécution immédiate, aussitôt
que les Brésiliens seraient tombés aux mains des Guaycurus.
Pendant le cours de cet entretien, comme Malco Díaz insistait pour que
le chef attaquât les blancs sans plus de retard, celui-ci lui avait
répondu qu'il ne pouvait livrer l'assaut avant l'arrivée de ses alliés
les Payagoas; qu'il ne voulait pas, par une précipitation dont rien ne
justifiait l'urgence, compromettre le succès d'une entreprise si bien
conduite jusque-là; que, du reste, le retard était insignifiant et ne
se prolongerait pas au delà de quelques heures, puisqu'il avait expédié
à Emavidi-Chaimè un de ses plus fidèles guerriers, le Grand-Sarigue,
afin de l'engager à se presser de le rejoindre; que, du reste, si
cela ne le satisfaisait pas, il était libre de se rendre lui-même au
village des Payagoas, et de s'assurer auprès du chef de la façon dont
le guerrier s'était acquitté de la mission qui lui avait été confiée.
Malco Díaz n'en demanda pas davantage; il prit congé du capitão
guaycurus, et, montant immédiatement à cheval, il se dirigea vers le
village, les yeux incessamment fixés sur la rivière, espérant à chaque
instant découvrir la flottille.
Il n'avait garde d'apercevoir les pirogues, nous en connaissons les
motifs; seulement arrivé à un certain endroit, il lui sembla distinguer
une masse, dont l'apparence lui parut tout de suite suspecte,
embarrassée dans les roseaux.
Malco Díaz était curieux, il aimait surtout à se rendre compte des
choses et à trouver l'explication de ce qu'il ne comprenait pas.
Il s'approcha donc du rivage dans le but de s'assurer de ce qu'était
cette masse suspecte, dans laquelle il reconnut bientôt un cadavre.
Le mamaluco mit pied à terre, jeta le lasso, attira à lui le cadavre,
et le regarda. Son étonnement fut grand, lorsque, dans ce corps mutilé,
à demi dévoré déjà par les caïmans, il reconnut le Grand-Sarigue, ce
même guerrier que Tarou-Niom avait quelques heures auparavant, expédié
aux Payagoas.
Le doute n'était pas possible sur la cause de la mort de l'Indien;
une large plaie béante derrière le cou montrait assez qu'il avait été
assassiné par surprise.
Le métis laissa là le cadavre sans s'en occuper davantage, remonta à
cheval et reprit sa course, course d'autant plus rapide, que, puisque
le messager était mort, il n'avait pu remplir son message, lacune
involontaire qu'il était important de réparer.
Seulement, qui avait tué le Grand-Sarigue, dans quel but ce meurtre
avait-il été commis? Voilà ce que le métis ne réussissait pas à
s'expliquer, et ce qui le tourmentait fort.