--Eh! Mon Dieu, Excellence, par une raison toute simple: nous autres

soldados da conquista qui sans cesse guerroyons contre les Indiens

bravos, nous jouons continuellement notre vie et nous finissons

toujours par être tués dans quelque embuscade; eh bien, je ne fais

qu'avancer de quelques jours ou peut-être seulement de quelques heures

le moment où il me faudra rendre mes comptes au Créateur; vous voyez

que le sacrifice que je vous fais est minime et ne mérite en aucune

façon que j'essaye de m'en prévaloir.»

Don Roque se sentit ému malgré lui par la naïve loyauté de cet homme

à demi civilisé qui, à lui homme du monde, lui donnait, sans paraître

s'en apercevoir ou même le soupçonner, une si haute leçon de morale.

«Vous valez mieux que moi, Diogo, lui dit-il en lui tendant la main.

--Eh! Non, Excellence, je suis moins civilisé, voilà tout; et il

continua, après lui avoir, avec une bonhomie extrême, décoché ce

dernier trait: Maintenant que j'ai répondu à votre question, nous

reviendrons s'il vous plaît, Excellence, à notre affaire.

--Je ne demande pas mieux, capitão. Vous me disiez, je crois, que vous

aviez l'intention de quitter le camp?

--Oui, Excellence, pour aller à la découverte.

--Fort bien; quand comptez-vous partir?

--Mais tout de suite, Excellence.

--Comment, si tôt?

--Nous n'avons pas un instant à perdre pour essayer de nous renseigner;

nous avons affaire, ne l'oubliez pas, Excellence, aux Indiens bravos

les plus fins et les plus braves du désert. D'ailleurs vous les verrez

bientôt à l'œuvre, ce sont de rudes adversaires, allez.

--Je commence à le croire.

--Bientôt vous en aurez la certitude.

--Que dois-je faire pendant votre absence?

--Rien, Excellence.

--Cependant, il me semble....

--Rien, je vous le répète. Demeurer sans sortir, dans le camp, faire

bonne garde, et vous assurer par vous-même que les sentinelles ne

s'endorment pas à leur poste.

--Rapportez-vous en à moi pour cela.

--J'oubliais une chose fort importante, Excellence; si, ce que je ne

suppose pas, vous étiez attaqué par les Indiens pendant mon absence,

et serré de près, faites attacher une _faja_ rouge à la plus haute

branche de l'arbre de la vigie, cette faja, je la verrai quel que soit

le lieu ou je me trouve; je comprendrai ce qu'elle voudra dire, et je

me précautionnerai en conséquence, à mon retour au camp.

--Cela sera fait. Avez-vous d'autres recommandations?

--Aucune, Excellence; il ne me reste plus qu'à prendre congé de vous.

Souvenez-vous de ne pas sortir avant mon arrivée; vous seriez perdu.

--Je ne bougerai pas d'une ligne; c'est convenu; vous me retrouverez,

je l'espère, dans une situation aussi bonne que celle dans laquelle

vous me laissez:

--Je l'espère, Excellence; au revoir.

--Au revoir et bonne chance!

--Je tâcherai.»

Diogo s'inclina une seconde fois et quitta la tente.

Le capitão sortit du camp à pied.

Les soldados da conquista se servent rarement du cheval, ils ne

l'emploient que lorsqu'ils ont à faire un long trajet en plaine, car

les forêts brésiliennes sont tellement épaisses et encombrées de lianes

et de plantes grimpantes, qu'il est littéralement impossible de les

traverser autrement que la hache à la main, ce qui rend le cheval non

seulement inutile, mais en quelque sorte nuisible par l'embarras qu'il

cause sans cesse à son maître.

Aussi les soldados da conquista sont-ils généralement d'excellents

piétons. Ces hommes ont un jarret de fer; rien ne les arrête ou ne les

retarde: ils marchent avec une vélocité et une sûreté qui feraient

pâlir de jalousie nos chasseurs à pied, qui cependant jouissent à juste

titre d'une réputation bien établie de marcheurs émérites.

Les distances que franchissent en quelques heures ces Indiens, dans

des chemins impraticables, sont quelque chose de prodigieux et qui

surpasse tout ce qu'on saurait imaginer.

Trente et même quarante lieues dans une journée ne sont rien pour eux;

ils courent toujours; bien que chargés de leurs armes et de leur lourd

bagage: ils suivent, sans se gêner, un cheval lancé au grand trot,

et pourtant, pendant ces courses rapides, rien ne leur échappe, le

plus petit indice est observé par eux; l'empreinte la plus fugitive

laissée par mégarde sur le sol est aperçue et relevée avec soin; pas

un bruit du désert qu'ils ne saisissent et ne commentent aussitôt: le

bris d'une branche dans les taillis, le vol subit d'un oiseau, l'élan

rapide d'un fauve quittant son repaire à leur approche; ils entendent

et comprennent tout, et sont continuellement sur leurs gardes, prêts à

faire face à l'ennemi, quel qu'il soit, qui surgit souvent tout à coup

devant eux, et dont ils ont, avec leur infaillible expérience, deviné

ou pressenti l'approche bien avant qu'il apparaisse.

Le capitão Diogo, nous n'avons pas besoin de le dire, le lecteur a

déjà été à même de le reconnaître, jouissait parmi ses compagnons,

bons appréciateurs en pareille matière, d'une réputation de finesse

peu commune; il avait en plusieurs circonstances donné des preuves

d'adresse et de sagacité admirables, mais jamais il ne s'était trouvé

dans des circonstances aussi difficiles.

Les Indiens bravos dont il était l'implacable ennemi et auxquels il

avait causé d'irréparables pertes, avaient pour lui une haine mêlée

d'une superstitieuse terreur. Diogo avait si souvent et avec tant

de bonheur évité les pièges tendus sous ses pas, si souvent échappé

à une mort presque certaine, que les Indiens en étaient arrivés à

supposer que cet homme était protégé par quelque charme inconnu et

qu'il disposait d'une puissance surnaturelle qui l'aidait à surmonter

les plus grandes difficultés et à sortir sain et sauf des plus affreux

dangers.

Le capitão connaissait parfaitement l'opinion que les Indiens avaient

de lui; il savait que, s'il tombait jamais entre leurs mains, non

seulement il n'avait pas de quartier à espérer, mais encore il devait

s'attendre à endurer les plus effroyables supplices. Pourtant, cette

certitude n'avait aucune influence sur son esprit; son audace n'en

était pas abattue, et, loin de prendre des précautions pendant le cours

de ses diverses expéditions, c'était avec un plaisir indicible qu'il

bravait en face ses adversaires, luttait de ruse avec eux et déjouait

toutes leurs combinaisons pour s'emparer de sa personne.

L'expédition qu'il faisait en ce moment était la plus téméraire et la

plus difficile de toutes celles que, jusque-là, il avait tentées.

Il ne s'agissait de rien moins que de s'introduire dans un village

des Guaycurus, d'assister à leurs réunions et de parvenir ainsi à

surprendre leurs secrets.

Diogo se considérait comme perdu, il avait la conviction que lui et

tous les hommes qui composaient la caravane à laquelle il appartenait,

tomberaient dans le désert massacrés par les Indiens; aussi, croyant

n'avoir rien à ménager, agissait-il en conséquence, jouant, ainsi qu'on

le dit vulgairement, le tout pour le tout, résolu à disputer jusqu'au

bout la terrible partie dont sa vie était l'enjeu, et voulant, avant de

succomber, prouver à ses ennemis ce dont il était capable, leur donner,

en un mot, la mesure de ses forces.

Après être sorti du camp, le capitão descendit rapidement la colline,

se dirigeant, malgré les ténèbres épaisses qui l'enveloppaient, avec

autant, de certitude qu'en plein jour, et marchant avec une légèreté si

grande, que le bruit de ses pas aurait, à quelques mètres seulement,

été imperceptible à l'oreille la plus exercée et à l'ouïe la plus fine.

Lorsqu'il eut atteint le bord de la rivière, il s'orienta un instant,

puis il se coucha sur le ventre et commença à ramper doucement dans la

direction d'un buisson voisin, dont une partie baignait dans l'eau de

la rive.

Arrivé à deux ou trois pas du buisson, l'Indien s'immobilisa

subitement, et demeura l'espace de plusieurs minutes sans que le bruit

même de sa respiration le pût dénoncer.

Puis, après avoir d'un regard circulaire sondé les ténèbres, il se

ramassa et se pelotonna sur lui-même comme une bête fauve, prête à

prendre son élan; saisissant son couteau de la main droite, il leva

légèrement la tête et imita avec une rare perfection le sifflement

du giboya ou boa constrictor, cet hôte redoutable des grands déserts

brésiliens.

A peine ce sifflement se fut-il fait entendre que les branches du

buisson s'agitèrent; elles s'écartèrent avec violence, et un Indien

guaycurus bondit épouvanté sur la rive. Au même instant, le capitão

surgit derrière lui, lui enfonça son couteau dans la nuque et le

renversa mort à ses pieds, sans que le malheureux sauvage, surpris à

l'improviste, eût eu le temps de pousser un cri d'agonie.

Ce meurtre avait été commis en moins de temps qu'il ne nous en a fallu

pour le raconter; quelques secondes à peine s'étaient écoulées, et le

guerrier gisait sans vie devant son implacable ennemi.

Don Diogo essuya froidement son couteau à une touffe d'herbe, le

replaça à sa ceinture et, se penchant sur sa victime chaude encore, il

la considéra attentivement pendant assez longtemps.

«Allons, murmura-t-il enfin, le hasard m'a favorisé, ce misérable était

un guerrier d'élite, son costume me conviendra parfaitement.»

Après cet aparté qui expliquait le motif secret du meurtre qu'il venait

de commettre d'une façon si brusque, et cependant si sûre, le capitão

chargea sur ses épaules le corps du Guaycurus et se cacha avec lui dans

le buisson, dont il l'avait si adroitement obligé à sortir.

Si on concluait, de ce que nous venons de raconter, que le capitão

était un homme féroce et sanguinaire, on serait dans une grave erreur;

don Diogo jouissait, dans la vie privée, d'une réputation justifiée

de bonté et d'humanité, mais les circonstances dans lesquelles il

se trouvait en ce moment étaient exceptionnelles: il se considérait

avec raison dans le cas de légitime défense; il était évident que, si

l'espion guaycurus qu'il avait surpris et si impitoyablement tué, l'eût

aperçu le premier, il l'aurait poignardé sans hésitation, puisqu'il

était en quelque sorte embusqué pour cela. Du reste, le capitão avait

eu le soin de le dire lui même au marquis: la guerre qui commençait

était toute de ruse et d'embûche, malheur à celui qui se laissait

surprendre!

Aussi, le capitão n'éprouvait-il aucun remords de son action; bien

au contraire, il en était fort satisfait, puisqu'il se trouvait

propriétaire du costume qu'il convoitait pour se glisser inaperçu au

milieu des ennemis.

Les moments étaient précieux; il se hâta donc de dépouiller sa victime,

dont il revêtait au fur et à mesure les vêtements; par une heureuse

coïncidence, les deux hommes étaient à peu près de la même taille, ce

qui rendait l'échange encore plus facile.

Les Indiens possèdent un talent particulier non seulement pour se

grimer, mais encore pour se mettre, dirons-nous, dans la peau de ceux

dont ils veulent emprunter les traits.

A très peu de différences près, les peintures des chefs guaycurus sont

toutes les mêmes; leurs allures ne diffèrent que fort peu, et lorsque

c'est un Indien de pure race qui prend un de leurs costumes, il atteint

facilement une rare perfection de déguisement.

En quelques instants, le mort fut complètement dépouillé; seulement,

le capitão eut soin de placer sous son poncho ses pistolets et son

couteau, armes dans lesquelles il avait plus de confiance que dans la

lance, le carquois et les flèches du sauvage.

Après avoir caché avec soin ses propres vêtements dans un trou qu'il

creusa à cet effet, le capitão s'assura que le silence le plus profond

régnait aux environs; puis, rassuré ou à peu près, il chargea de

nouveau le cadavre sur ses épaules, lui attacha une grosse pierre

au cou pour l'empêcher de surnager, et, entr'ouvrant avec soin les

branches du buisson dont les racines trempaient dans l'eau, il fit

glisser doucement, et sans produire le moindre bruit, le corps dans la

rivière.

Cette opération délicate terminée, le capitão se glissa de nouveau dans

le buisson avec un sourire de satisfaction, et attendit patiemment

l'occasion, que le hasard ne pouvait manquer de lui fournir, de sortir

avec honneur de sa cachette.

Deux heures s'écoulèrent pendant lesquelles le calme mystérieux du

désert ne fut troublé par aucun bruit.

Diogo commençait à se fatiguer de la longueur de sa faction; déjà il

cherchait dans sa tête un moyen de la faire cesser et de joindre les

Guaycurus, qui ne devaient pas, selon toute probabilité, être fort

éloignés, lorsqu'un léger froissement de feuilles sèches éveilla son

attention et lui fit tout à coup dresser les oreilles.

Il distingua bientôt le pas d'un homme qui s'approchait de lui; cet

homme, bien que marchant avec prudence, ne croyait point cependant la

situation assez périlleuse pour qu'il fût nécessaire d'user de grandes

précautions; de là ce léger froissement qui, bien que léger, n'avait

cependant pas échappé à l'ouïe fine et exercée du capitão.

Mais quel était cet homme? Que voulait-il?

Ces questions que s'adressait Diogo, et auxquelles il lui était

impossible de répondre, ne laissaient pas que de l'inquiéter

sérieusement pour sa sûreté personnelle.

Ce visiteur était-il seul ou suivi d'autres guerriers?

A tout hasard, le capitão se tint sur ses gardes; le moment suprême

était arrivé de lutter de finesse avec ceux qu'il voulait tromper; il

se tint prêt à soutenir bravement le choc, quel qu'il fût, dont il

était menacé. Il fit appel, non seulement à tout son courage, mais

encore à toute sa présence d'esprit, car il savait fort bien que

de cette première rencontre dépendait le succès de sa périlleuse

expédition.

Arrivé à quatre pas environ du buisson au fond duquel le capitão se

tenait immobile et silencieux comme un bloc de granit, le rôdeur

inconnu s'arrêta.

Pendant quelques secondes, il y eut un silence suprême, durant lequel

on aurait presque entendu battre dans sa poitrine le cœur du brave

soldat.

Il ne pouvait, à cause de l'obscurité, voir son ennemi; mais il

devinait sa présence et s'inquiétait intérieurement de son immobilité

et de son silence de mauvais augure; il redoutait instinctivement un

piège semblable à celui qu'il avait employé; un pressentiment secret

l'avertissait qu'il se trouvait en face d'un adversaire redoutable, et

qu'il ne parviendrait peut-être pas à tromper.

Soudain le cri de la chouette s'éleva dans l'air à deux reprises

différentes.

Si parfaitement modulée que fût l'imitation, l'oreille d'un Indien ne

pouvait s'y tromper.

Le capitão comprit que ce cri était un signal de son visiteur inconnu.

Mais à qui s'adressait ce signal, était-ce à lui? Était-ce à des

guerriers blottis dans les halliers environnants?

Peut-être les précautions de Diogo n'avaient-elles pas été bien

prises: le nœud qui serrait la corde autour du cou du guerrier qu'il

avait tué avait pu se défaire, le corps surnager, et les Guaycurus,

en apercevant le cadavre, avoir découvert la trahison et venir en ce

moment pour venger leur frère en tuant son assassin.

Ces diverses pensées traversèrent comme un éclair l'esprit du soldat;

cependant il fallait répondre, toute hésitation le perdait; se

recommandant au hasard, le capitão fit un effort suprême et imita à son

tour, à deux reprises, le cri de la chouette.

Puis il attendit avec anxiété le résultat de cette tentative

désespérée, n'osant croire à sa réussite.

Cette attente fut courte; presque au même instant, l'homme quel qu'il

fût, qui se tenait auprès du buisson, fit entendre sa voix; il parlait

en langue guaycurus que Diogo, non seulement comprenait, mais parlait

avec une rare perfection.

«_Ato ingote canchè Kjick piep_, Paï[1], demanda-t-il.

--_Mochi_[2], répondit aussitôt le capitão à voix basse.

--_Epoï, aboui_[3],» reprit le Guaycurus.

Après avoir échangé ces quelques mots, que nous avons mis en guaycurus

pour donner au lecteur un spécimen de cette langue, don Diogo obéit à

l'injonction qui lui était faite et sortit hardiment du buisson, bien

que, malgré le succès de son stratagème, il ne se sentit cependant pas

complètement rassuré.

L'Indien, qu'il reconnut au premier coup d'œil pour être Tarou-Niom

lui-même, était si convaincu d'avoir affaire à un de ses guerriers,

qu'il ne se donna même pas la peine de l'examiner, se contentant de

jeter sur lui un regard distrait; d'ailleurs le chef paraissait fort

préoccupé.

Il reprit presque aussitôt l'entretien que cette fois nous traduirons

en français.

«Ces chiens n'ont donc pas essayé de battre la plaine pendant

l'obscurité? demanda-t-il.

--Non, répondit Diogo, ils sont serrés comme des chiens poltrons, ils

n'osent bouger.

--_Epoï!_ Je les croyais plus braves et plus rusés; ils ont avec eux un

homme qui connaît bien le désert, un traître de notre race auquel je me

réserve de mettre des charbons ardents dans les yeux et de couper sa

langue menteuse.»

Le capitão frémit intérieurement à ces menaces qui s'adressaient à lui;

cependant, il fit bonne contenance.

«Ce chien mourra, dit-il.

--Lui et ceux qu'il conduit, répondit le chef; j'ai besoin de mon frère.

--Je suis aux ordres de Tarou-Niom.

--Les oreilles de mon frère sont ouvertes?

--Elles le sont.

--_Epoï_, je parle. Pour la réussite de mes projets, il me faut

l'assistance des Payagoas; sans leurs _hoïnaka_[4], je ne puis rien

tenter. Émavidi-Chaimè m'a promis de m'en envoyer cinquante, montées

chacune par dix guerriers, aussitôt que j'en témoignerai le désir. Mon

frère le Grand-Sarigue ira demander les pirogues.

--J'irai.

--J'ai moi-même amené ici près le cheval de mon frère afin qu'il ne

perde pas de temps à l'aller chercher. Voici mon _keaio_[5]. Mon frère

le montrera à Émavidi-Chaimè, le chef des Payagoas, de la part de son

ami Tarou-Niom, le capitão des Guaycurus, et il lui dira: «Tarou-Niom

réclame l'accomplissement de la promesse faite.»

--Je le dirai, fit Diogo, qui répondait aussi laconiquement que

possible.

--C'est bon; mon frère est un grand guerrier; je l'aime, qu'il me

suive.»

Les deux hommes commencèrent alors à marcher rapidement, sans parler,

l'un derrière l'autre.

Don Diogo bénissait intérieurement le hasard qui s'était plu à

arranger si bien les choses; car il redoutait l'œil clairvoyant du

chef guaycurus, et ce n'avait été qu'avec une appréhension secrète

qu'il avait pensé au moment où tous deux seraient arrivés au camp, où

la lueur des brasiers de veille aurait pu dénoncer son déguisement

aux yeux si difficiles à tromper des Guaycurus, et qui, d'ailleurs

connaissaient sans doute trop bien l'homme dont il avait pris la place

pour espérer de leur donner le change.

Mais, maintenant, la position était changée; car, si par un malheureux

hasard, le chef des Payagoas connaissait le guerrier mort, ce ne devait

être que très superficiellement et sans avoir jamais eu avec lui des

rapports assez intimes pour qu'il en eût gardé un souvenir bien net.

Cependant, les deux hommes atteignirent une clairière où se trouvaient

deux chevaux tenus en bride par un esclave.

«Voici le cheval de mon frère, qu'il parte, dit Tarou-Niom, j'attends

son retour avec impatience; il se dirige vers le midi, moi, je retourne

au camp, à bientôt.»

Diogo ignorait lequel des deux chevaux était le sien; craignant de se

tromper et de prendre l'un pour l'autre, il feignit de trébucher afin

de laisser au chef le temps de se mettre en selle, ce que celui-ci,

dont la méfiance n'était pas éveillée, fit immédiatement; Diogo imita

son exemple.

Les deux hommes enfoncèrent leurs éperons dans les flancs de leur

monture et s'éloignèrent à toute bride dans des directions différentes.

Lorsqu'il fut enfin seul, le capitão ne put retenir un soupir de

soulagement.

«Ouf! dit-il à part lui, l'épreuve a été rude, mais je crois m'en

être assez bien tiré jusqu'à présent: cependant il ne faut pas encore

chanter victoire, attendons que nous sachions la fin de tout cela,

pourvu que ce démon de chef Payagoas, que l'on dit si rusé, ne devine

pas mon stratagème. A la grâce de Dieu! Lui seul me peut sauver à

présent.»

Il hocha deux ou trois fois la tête d'un air de doute.

«C'est un miracle que je lui demande, ajouta-t-il, mais voudra-t-il le

faire?»

[1] Traduction littérale: Mon frère, le Grand-Sarigue a-t-il vu les

blancs?

[2] Non.

[3] C'est bon, viens.

[4] Pirogues de guerre.

[5] Couteau.

VIII

È-CANAN-PAYAGOAI[1].

LE VILLAGE.

Les Guaycurus et leurs alliés les Payagoas sont essentiellement

pasteurs, ce qui a beaucoup retardé leurs progrès dans l'art de bâtir;

cependant, depuis quelques années, ils semblent avoir une tendance

à devenir plus sédentaires, et même ils commencent à s'occuper

d'agriculture.

Alliés ensemble depuis nombre d'années, les Guaycurus et les Payagoas

paraissent s'être partagé le désert.

Les premiers, si essentiellement cavaliers qu'ils sont nommés _Indios

cavalheiros_ par les Brésiliens, passent pour ainsi dire leur vie

à cheval, gardant, dans les vastes plaines qu'ils parcourent, ces

innombrables troupeaux de taureaux sauvages qui forment leur principale

richesse.

Les Payagoas, au contraire, sont sédentaires; ils établissent leurs

demeures sur les bords des fleuves, des rivières ou des lacs,

s'occupant principalement à pêcher, et vivant plutôt sur l'eau que

sur terre. Aussi ont-ils acquis une expérience assez grande de la

navigation et possèdent-ils une science assez avancée de l'astronomie

maritime.

Quant aux mœurs et aux coutumes, les Guaycurus et les Payagoas

diffèrent fort peu entre eux; parler de l'une de ces deux nations est

faire connaître l'autre.

Nous avons dit plus haut que c'est ordinairement le bord des rivières

que choisissent ces nations pour s'y établir durant quelques mois,

c'est-à-dire pendant tout le temps que d'un côté on trouve du poisson

et de l'autre des pâturages pour les animaux.

Cependant le sort de ces demeures éphémères dépend beaucoup, soit du

caprice d'un chef, de l'avertissement mystérieux du sorcier de la tribu

ou de la présence imprévue de quelque oiseau prophétique qui vient par

hasard se percher sur une cabane; de sorte qu'il arrive souvent que des

guerriers, partis depuis quelques semaines en expédition, sont tout

étonnés de voir que, lorsqu'ils se croyaient rendus chez eux, leur

village a disparu, et qu'il faut le chercher dans le coin reculé d'un

autre désert.

Ces villages sont cependant construits d'après certains principes et

ne manquent pas de régularité: les rues sont, en général, fort larges,

très droites, et les maisons conservent un certain alignement entre

elles.

Les maisons, avons-nous dit, ces habitations, comme du reste celles de

tous les peuples nomades, méritent à peine ce nom, ce sont des espèces

de granges faites en troncs de palmier ou d'autres arbres, dont les

cloisons sont composées de feuilles superposées; des espèces de nattes

de jonc, posées horizontalement pendant le temps sec et sur un plan

incliné dans la saison des pluies, forment le toit; l'eau pénètre

facilement ce frêle rempart pendant les orages, et alors les femmes et

les enfants sont obligés de l'éponger ou de la vider avec des _couïs_

et des paniers tressés.

Seules les cabanes des chefs sont exemptes de ce désagrément et

abritent aussi bien leurs propriétaires de l'eau que de la chaleur, à

cause des nombreuses nattes superposées à différents intervalles, et

qui, par ce moyen, deviennent impénétrables.

Chaque village possède une large place, au centre de laquelle s'élève

l'arbre dédié au _Nunigogigo_, ou esprit de vie, auprès duquel les

sorciers ou _pîaejes viinagegitos_, gens qui jouissent d'un immense

crédit chez ce peuple crédule et superstitieux, sont sans cesse occupés

à faire de bizarres cérémonies et à invoquer l'oiseau prophétique, le

messager des âmes, nommé _Makauhan_, que, bien que demeurant invisible

au vulgaire, ils écoutent pendant des journées entières, l'évoquant au

moyen d'une espèce d'instrument appelé _maraca_; puis ils supplient le

grand génie de leur expliquer le sens mystérieux des chants qu'ils ont

entendus.

C'est au pied de cet arbre que se réunissent les chefs pour délibérer

et que se tiennent les grands conseils de la nation, conseils dans

lesquels ne se traitent que les questions d'intérêt général.

Le Guaranis · 第 10 / 19 段