hardiment posé sur son cheval aussi indompté que lui-même, l'œil bien
ouvert et franchement fixé sur l'homme qui s'avançait vers lui, tandis
qu'un sourire de dédain orgueilleux errait sur ses lèvres, représentait
bien aux yeux d'un observateur, le type de cette race puissante,
confiante en son droit et en sa force, qui, depuis le premier jour de
la découverte, a juré une haine implacable aux blancs, s'est reculée
pas à pas devant eux sans jamais leur tourner le dos, et qui a
résolu de périr plutôt que de subir un joug odieux et une servitude
déshonorante.
Le capitão, au contraire, moins vigoureusement charpenté, gêné dans
ses étroits vêtements d'emprunt, portant sur ses traits la marque
indélébile du servage consenti par lui; embarrassé de sa contenance,
remplaçant la fierté par de l'effronterie et ne fixant qu'à la dérobée
un regard sournois sur son adversaire, représentait, lui, le type
abâtardi de cette race à laquelle il avait cessé d'appartenir et dont
il avait répudié les coutumes pour adopter, sans les comprendre, celles
de ses vainqueurs, sentant instinctivement son infériorité et subissant
peut-être à son insu l'influence magnétique de cette nature forte parce
qu'elle était libre.
Lorsque les deux hommes ne furent plus qu'à quelques pas l'un de
l'autre, le capitão s'arrêta.
«Qui es-tu, chien? lui dit durement le Guaycurus en lui jetant un
regard de mépris, toi qui portes des vêtements d'esclave, et qui
pourtant sembles appartenir à la race des enfants de mon père.
--Je suis comme toi un fils de cette terre, répondit le capitão d'un
ton bourru; seulement, plus heureux que toi, mes yeux se sont ouverts à
la vraie foi, et je suis entré dans la famille des blancs que j'aime et
que je respecte.
--N'emploie pas ta langue menteuse à faire ton éloge, tu serais mal
venu près de moi, répondit le guerrier, à me vanter les douceurs de
l'esclavage. Les Guaycurus sont des hommes, et non pas des chiens
poltrons qui lèchent la main qui les fouette.
--Es-tu donc venu te placer sur ma route pour m'insulter? dit le
capitão avec un accent de colère mal contenue. Mon bras est long et ma
patience courte; prends garde que je ne réponde par des coups à tes
insultes.»
Le guerrier fit un geste de dédain.
«Qui oserait se flatter d'effrayer Tarou-Niom, dit-il.
--Je te connais, je sais que tu es renommé dans ta nation par ton
courage dans les combats et ta sagesse dans les conseils; cesse donc de
vaines forfanteries et laisse aux femmes débiles le soin de se servir
de leur langue envers un homme qui, pas plus que toi, ne peut être
effrayé.
--Un fou donne parfois un bon conseil, repartit le guerrier; ce que tu
dis est juste; arrivons donc au sujet réel de cet entretien.
--J'attends que tu t'expliques. Ce n'est pas moi qui me place sur ta
route.
--Pourquoi n'as-tu pas rapporté aux visages pâles dont tu es l'esclave,
le message dont je t'avais chargé pour eux.
--Je ne suis pas plus l'esclave des blancs que tu ne l'es toi-même; je
leur ai textuellement rapporté tes paroles.
--Et, malgré cet avertissement, ils ont continué à marcher en avant?
--Tu le vois.
--Ces hommes sont fous; ne savent-ils donc pas que tu les conduis à une
mort certaine?
--Ils ne partagent nullement cette opinion; plus sensés que vous, sans
vous craindre, ils ne vous méprisent pas et n'ont nullement l'intention
de vous offenser.
--N'est-ce pas la plus grande insulte qu'ils puissent nous faire que
d'oser, malgré nos ordres, envahir notre territoire?
--Ils n'envahissent pas votre territoire, ils suivent leur route, pas
autre chose.
--Tu es un chien à langue fourchue, les visages pâles n'ont pas de
chemin qui traverse notre pays.
--Vous n'avez pas le droit d'empêcher le passage sur vos terres à des
citoyens paisibles.
--Si nous n'avons pas ce droit, nous le prenons; les Guaycurus sont les
seuls maîtres de ces contrées, qui jamais ne seront souillées par le
pied d'un blanc.»
Diogo réfléchit un instant.
«Écoutez-moi, dit-il, ouvrez vos oreilles, afin que la vérité pénètre
jusqu'à votre cœur.
--Parle, ne suis-je pas ici pour t'écouter?
--Nous n'avons pas l'intention de pénétrer plus avant dans votre pays;
tout le temps que nous serons forcés d'y demeurer, nous nous tiendrons
près de la frontière le plus possible, nous ne faisons que passer pour
aller plus loin.
--Ah! Ah! Et comment nommez-vous ce pays où vous vous rendez? reprit le
chef d'un air sardonique.
--Le pays des Frentones.
--Les Frentones sont les alliés de ma nation; nos intérêts sont
communs: entrer sur leur territoire, c'est entrer sur le nôtre; nous
ne souffrirons pas cette violation. Va rejoindre celui qui t'envoie et
dis-lui que Tarou-Niom consent à le laisser fuir, à la condition qu'il
tournera immédiatement la tête de son cheval vers le nord.»
Le capitão demeura immobile.
«Ne m'as-tu pas entendu, reprit le guerrier avec violence; à cette
condition seule, vous pouvez espérer d'échapper tous autant que vous
êtes à la mort ou à l'esclavage. Va donc, sans plus tarder.
--C'est inutile, répondit le capitão en haussant les épaules, le chef
blanc ne consentira pas à retourner d'où il vient, avant d'avoir
accompli jusqu'au bout son voyage.
--Quel intérêt pousse donc cet homme à jouer ainsi sa vie dans une
partie désespérée?
--Je l'ignore, cela n'est pas mon affaire, j'ai pour habitude de ne
jamais me mêler de ce qui ne me regarde pas.
--Bon. Ainsi, malgré tour ce que je lui dirai il continuera à s'avancer.
--J'en suis convaincu.
--C'est bien, il mourra. Que son destin s'accomplisse.
--C'est donc la guerre que vous voulez?
--Non, c'est la vengeance; les blancs ne sont pas pour nous des
ennemis, ce sont des bêtes fauves que nous tuons, des reptiles venimeux
que nous écrasons chaque fois que l'occasion s'en présente.
--Prenez-y garde, chef, la lutte sera sérieuse entre nous; nous
sommes des hommes braves, nous ne vous attaquerons pas les premiers,
mais si vous essayez de nous barrer le passage, nous résisterons
vigoureusement, je vous en avertis.
--Tant mieux! Voilà longtemps que mes fils n'ont rencontré d'ennemis
dignes de leur courage.
--Cet entretien est maintenant sans objet, laissez-moi retourner vers
les miens.
--Va donc, je n'ai plus, en effet, rien à te dire, souviens-toi que
c'est l'entêtement de ton maître qui aura appelé sur sa tête les
malheurs qui, bientôt, fondront sur elle. Marchez sans craindre de vous
égarer, ajoutât-il avec un sourire sinistre, je me charge de si bien
marquer la route que vous suivrez qu'il vous sera impossible de ne pas
la reconnaître.
--Je vous remercie de ce renseignement, chef, je le mettrai à profit,
soyez-en certain,» fit-il avec ironie.
Le Guaycurus sourit sans répondre, mais, enfonçant les éperons dans les
flancs de sa monture, il lui fit exécuter un saut énorme et disparut
presque instantanément dans les hautes herbes.
Le capitão rejoignit au petit trot la caravane.
Le marquis attendait avec impatience le résultat de cette entrevue.
«Eh bien?» s'écria-t-il dès que don Diogo fut auprès de lui.
L'Indien hocha tristement la tête.
«Ce que j'avais prévu est arrivé, répondit-il.
--Ce qui signifie?...
--Que les Guaycurus ne veulent, sous aucun prétexte, nous laisser
mettre le pied sur leur territoire.
--Ainsi?
--Ils nous ordonnent de rebrousser chemin, nous avertissant qu'au cas
où nous n'y consentirions pas, ils sont résolus à ne pas nous livrer
passage.
--Nous nous en frayerons un en passant sur leurs cadavres, s'écria
fièrement le marquis.
--J'en doute, Excellence; si braves que soient les hommes qui vous
accompagnent, aucun d'eux, pris individuellement, n'est capable de
lutter avec avantage contre dix ennemis.
--Les croyez-vous donc si nombreux?
--Je me suis trompé; ce n'est pas dix, mais cent que j'aurais dû dire.
--Vous cherchez à m'effrayer, Diogo.
--A quoi bon, Excellence; je sais que rien de ce que je pourrais
vous dire ne réussirait à vous persuader; que votre résolution est
irrévocable, et que vous pousserez en avant quand même. Ce serait donc
gaspiller en pure perte un temps précieux.
--Alors, c'est vous qui avez peur,» s'écria le marquis avec colère.
L'Indien, à cette insulte si peu méritée, pâlit à la façon des hommes
de sa race, c'est-à-dire que son visage prit subitement une teinte d'un
blanc sale, ses yeux s'injectèrent de sang, et un tremblement convulsif
agita tous ses membres.
«Ce que vous faites, non seulement n'est pas généreux, Excellence,
répondit-il, d'une voix sourde, mais est maladroit en ce moment.
Pourquoi insulter un homme qui pendant une heure, par dévouement pour
vous, a supporté sans se plaindre, de la part de votre ennemi, de
mortelles injures. Voulez-vous donc me faire repentir de vous avoir
sacrifié ma vie?
--Mais enfin, reprit d'une voix plus douce don Roque, qui déjà se
repentait de s'être laissé emporter à prononcer ces paroles, notre
position est intolérable, nous ne pouvons rester ainsi; comment sortir
de l'impasse dans laquelle nous nous trouvons?
--Voilà, Excellence, ce à quoi je songe; une attaque immédiate des
Guaycurus n'est pas ce qui me préoccupe le plus en ce moment; le pays
est trop boisé, le terrain trop inégal et trop coupé par les cours
d'eaux pour qu'ils essayent de nous surprendre; je connais leur manière
de combattre; ils doivent avoir en ce moment intérêt à nous ménager,
pourquoi? Je ne saurais le deviner encore, mais je le saurai bientôt.
--Qui vous fait supposer cela?
--Mon Dieu, l'opiniâtreté qu'ils mettent à essayer de nous faire
retourner sur nos pas, au lieu de nous assaillir à l'improviste; après
cela, ces démarches peut-être sont-elles un stratagème pour nous
inspirer de la confiance.
--Que comptez-vous faire?
--D'abord étudier les plans de l'ennemi, Excellence, et, si Dieu me
vient en aide, si fins que soient les Guaycurus, je parviendrai, je
vous le jure, à les percer à jour.
--Soyez assuré que, si nous réussissons à déjouer leurs projets et à
leur échapper, la récompense que je vous réserve équivaudra au service
que vous m'aurez rendu.»
Le capitão haussa les épaules.
«Il est inutile de parler de récompense à un homme mort, et je me
considère comme tel, répondit-il d'une voix brève.
--Toujours cette pensée, fit le jeune homme avec impatience.
--Toujours, oui, Excellence; mais soyez tranquille, cette certitude
qui, avec tout autre, aurait sans doute des conséquences désastreuses,
me donne, au contraire, la liberté de mes actions et, au lieu de
paralyser ma pensée, la rend plus claire et plus lucide. Sachant que je
ne puis échapper au sort qui me menace, je tenterai tout ce qu'il sera
humainement possible de faire pour éloigner la catastrophe inévitable;
cela doit vous rassurer.
--Pas trop, répondit le marquis avec un pâle sourire.
--Seulement, Excellence, je vous le répète, j'ai besoin de toute ma
liberté d'action, il ne faut pas que, soit par paroles, soit d'une
autre façon, vous entraviez les projets que je médite et les moyens que
je compte employer.
--Je vous ai donné ma parole de gentilhomme.
--Et je l'ai reçue, Excellence; la guerre que nous commençons
aujourd'hui n'a rien de commun avec celles que, m'a-t-on dit, vous êtes
accoutumé à faire en Europe. Nous avons en face de nous des ennemis
dont l'arme principale est la ruse. Ce n'est donc qu'en nous montrant
plus fins et plus rusés qu'eux que nous parviendrons à les vaincre,
s'il nous est, ce que je ne crois pas, possible d'obtenir ce résultat.
Les observations que vous penseriez devoir me faire n'aboutiraient qu'à
consommer plus promptement notre perte si j'étais contraint de m'y
conformer.
--Une fois pour toutes, je vous promets de vous laisser la liberté
la plus entière, si bizarres et si singulières que me paraissent les
dispositions que vous jugerez nécessaire de prendre dans l'intérêt
général.
--Voilà qui est parlé en homme sage, Excellence; espérez. Qui sait,
peut-être Dieu daignera-t-il faire un miracle en notre faveur; du moins
y aiderons-nous de tout notre pouvoir.
--Je vous remercie de me donner enfin un peu d'espoir, Diogo, et cela
avec d'autant plus de joie, fit le marquis en souriant, que c'est une
marchandise dont vous n'êtes pas prodigue à mon égard.
--Nous sommes des hommes auxquels il faut parler franchement pour
qu'ils se mettent sur leurs gardes, Excellence, et non des enfants
peureux qui ont besoin d'être trompés. Maintenant, ajouta-t-il en
étendant le bras vers un léger monticule situé à environ une lieue
en avant et un peu sur la droite du chemin suivi par la caravane, si
vous n'y trouvez pas d'inconvénient, voilà où nous allons placer notre
campement pour la nuit.
--Comment! Déjà nous arrêter! se récria le jeune homme, et la journée
est à peine à la moitié.
--Quel dommage! s'écria l'Indien avec un accent de railleuse pitié, que
cette expédition soit condamnée à finir si mal, je vous aurais donné
certaines leçons, Excellence, qui auraient fait de vous, j'en suis
convaincu, avec le temps, un des plus fins et des plus expérimentés
coureurs des bois du Brésil.»
Malgré la situation critique dans laquelle il se trouvait, le marquis
ne put s'empêcher de rire à cette naïve boutade du digne capitão.
«C'est égal, don Diogo, lui répondit-il, ne m'épargnez pas vos leçons,
on ne sait pas ce qui peut arriver, peut-être me profiteront-elles.
--A la grâce de Dieu, Excellence. Écoutez-moi bien, voici ce que nous
allons faire.
--Je suis tout oreilles.
--Nous ne devons pas nous enfoncer davantage dans le désert avant
d'avoir, sur les mouvements de nos ennemis, des renseignements
positifs; ces renseignements, moi seul puis les obtenir, en me
faufilant parmi eux et en m'introduisant jusque dans leurs villages;
d'un autre côté, lorsque leurs éclaireurs qui nous surveillent derrière
chaque buisson et épient nos moindres gestes, nous verront nous arrêter
et camper aussi hardiment, ils ne sauront que penser de cette façon
d'agir; l'inquiétude leur viendra, ils chercheront les motifs de notre
conduite, hésiteront et nous donneront ainsi le temps de préparer une
vigoureuse résistance. Me comprenez-vous, Excellence?
--A peu près, une seule chose demeure obscure pour moi dans ce que vous
m'avez dit.
--Laquelle?
--Vous avez l'intention d'aller vous-même chercher des nouvelles et de
vous introduire dans les villages indiens?
--En effet, telle est mon intention.
--Ne croyez-vous pas que ce soit là une grande imprudence? Vous risquez
d'être découvert.
--C'est vrai, et si cela arrive, mon sort est décidé d'avance; que
voulez-vous, Excellence? C'est une chance à courir, mais il n'y a pas
moyen de faire autrement. Cependant, si périlleuse que soit une telle
expédition, elle ne l'est pas autant que vous le supposez, pour un
homme qui, ainsi que moi, appartient à la race indienne et connaît
naturellement les coutumes des hommes qu'il veut tromper; d'ailleurs
je n'ai pas besoin d'ajouter, Excellence, que je prendrai toutes les
précautions nécessaires pour ne pas être surpris.»
Pendant que le marquis et le capitão causaient ainsi entre eux, la
caravane continuait à s'avancer lentement à travers les méandres
inextricables d'un étroit sentier, tracé avec peine par le passage des
bêtes fauves et presque perdu dans les hautes herbes.
Le silence le plus complet, le calme le plus profond régnaient dans
ce désert, que le pas de l'homme semblait n'avoir jamais foulé depuis
l'époque de la découverte.
Cependant, les chasseurs métis et les soldados da conquista, mis en
éveil par la présence inattendue devant eux du chef guaycurus, et
inquiets du long entretien qu'il avait eu avec le capitão, se tenaient
sur leurs gardes. Ils n'avançaient, selon l'expression espagnole, que
la barbe sur l'épaule, l'œil et l'oreille au guet, le doigt sur la
détente du fusil, et prêts à faire feu à la moindre alerte.
La caravane atteignit ainsi la colline sur laquelle don Diogo se
proposait de camper.
L'Indien, avec ce coup d'œil infaillible que donne une longue
expérience et que possèdent seuls les hommes rompus depuis des années
à la vie si accidentée et si pleine de péripéties imprévues du désert,
avait choisi admirablement le seul endroit où il fût possible d'établir
un camp facile à être promptement mis en état de résister à une attaque
subite des ennemis.
Cette colline formait un accore avancé de l'une des plus larges
rivières de la plaine, ses flancs escarpés étaient dépourvus de
verdure, son sommet seul était recouvert d'un bois épais; du côté de la
rivière, la colline, taillée à pic était inabordable; seulement elle
était accessible par le désert, sur un espace de dix mètres tout au
plus.
Le marquis félicita don Diogo sur la sagacité avec laquelle il avait
choisi cette position.
«Cependant, ajouta-t-il, je me demande s'il était nécessaire, pour une
seule nuit, de nous établir au sommet d'une telle forteresse.
--Si nous ne devions y rester qu'une seule nuit, répondit l'Indien,
je ne me serais pas donné la peine de vous indiquer ce lieu, mais les
renseignements que nous avons à prendre seront peut-être longs à
obtenir, et il est bon, si nous sommes contraints de demeurer quelques
jours ici, de ne pas avoir à redouter une surprise.
--Demeurer quelques jours ici, reprit le marquis avec une nuance de
mécontentement.
--Dame! Je ne saurais positivement vous dire ce qui arrivera.
Peut-être repartirons-nous demain, peut-être non; cela dépendra des
circonstances. Bien que notre position ne soit pas bonne, encore
dépend-il un peu de nous, Excellence, de ne pas la rendre pire.
--Vous avez toujours raison, mon ami, répondit le jeune homme; campons
donc, puisque vous le voulez.»
Le capitão quitta alors le marquis et alla donner les ordres
nécessaires pour que le campement fût établi ainsi qu'il l'avait arrêté
dans son esprit.
Les Brésiliens s'occupèrent d'abord à mettre en sûreté leurs choses les
plus précieuses, c'est-à-dire les provisions de bouche et les munitions
de guerre; puis, ce soin pris, on installa le camp sur le bord même de
la plate-forme de la colline; on forma un rempart de troncs d'arbres
enlacés les uns dans les autres; derrière ce premier rempart, les
wagons et les charrettes furent enchaînés et placés en croix de
Saint-André.
D'après l'ordre exprès du capitão, les arbres strictement nécessaires
aux fortifications avaient été abattus; les autres, demeurés debout,
devaient, non seulement donner de l'ombre aux Brésiliens, mais encore
leur servir de défense en cas d'assaut, et, de plus, empêcher les
Indiens, s'ils ne l'avaient fait déjà, ce qui n'était guère probable,
de les compter et de connaître ainsi le nombre des ennemis qu'ils
attaquaient.
Un peu avant le coucher du soleil, le camp se trouva complètement en
état de résister à un coup de main.
Diogo, pour plus de sûreté, ordonna qu'une sentinelle demeurerait nuit
et jour au sommet de l'arbre le plus élevé de la colline, afin de
surveiller le désert et d'avertir les aventuriers des mouvements des
Indiens.
Cette dernière précaution, la plus importante de toutes, assurait en
quelque sorte la sûreté du camp; aussi Diogo ne voulut-il confier
le soin de veiller sur le salut commun qu'à un homme expérimenté
et ordonna-t-il que la sentinelle, placée ainsi en vedette, serait
toujours un de ses soldats.
Indiens eux-mêmes, ils étaient plus que tous autres en état de
déjouer les ruses des Guaycurus et de ne pas laisser surprendre leurs
compagnons.
[1] Voir le _Grand chef des Aucas_,2 vol. in-12. Amyot, éditeur.
VII
ASSAUT DE RUSES.
Lorsque la nuit fut venue et que l'obscurité eut complètement noyé le
paysage, don Diogo entra dans la tente où le marquis se promenait tout
pensif, marchant de long en large, la tête basse et les bras croisés
sur la poitrine.
«Ah! C'est vous, capitão, dit le jeune homme en s'arrêtant, quelles
nouvelles?
--Rien que je sache, Excellence, répondit l'Indien; tout est calme, les
sentinelles veillent; la nuit, je le crois, sera tranquille.
--Cependant, vous aviez, si je ne me trompe, quelque chose à me dire?
--En effet, Excellence, je venais vous annoncer que je quitte le camp.
--Vous quittez le camp?
--Ne faut-il pas que j'aille à la découverte?
--C'est vrai. Combien de temps comptez-vous rester dans cette
excursion?
--Qui saurait le dire, Excellence? Peut-être un jour, peut-être deux,
peut-être quelques heures, tout dépendra des circonstances; il est
possible aussi que je sois découvert, et alors je ne reviendrai pas.»
Le marquis demeura un instant les yeux fixés avec une expression
étrange sur le capitão.
«Don Diogo, lui dit-il enfin en lui posant amicalement la main sur
l'épaule, avant de me quitter, laissez-moi vous adresser une question.
--Faites, Excellence.
--Quelle est la raison qui vous engage à me témoigner un dévouement si
grand, une abnégation si complète?
--A quoi bon vous le dire, Excellence? Vous ne me comprendriez pas.
--Voilà plusieurs fois que je m'interroge à ce sujet sans pouvoir me
répondre. Nous ne nous connaissons que depuis deux mois; avant la
trahison de Malco, à peine avais-je échangé quelques banales paroles
avec vous; vous n'avez, que je sache, aucun motif plausible pour vous
intéresser à mon sort?
--Mon Dieu! Excellence, répondit insouciamment l'Indien, je ne
m'intéresse nullement à vous, croyez-le bien.
--Mais alors, s'écria le marquis au comble de la surprise, pourquoi
risquer ainsi votre vie pour moi?
--Je vous ai dit, Excellence, que vous ne me comprendriez pas.
--C'est égal, mon ami, répondez, je vous prie, à ma question; si dures
que soient à entendre les vérités qui sortiront de votre bouche, j'ai
cependant besoin que vous me les disiez.
--Vous le voulez, Excellence?
--Je l'exige, autant qu'il m'est permis de manifester ma volonté sur un
tel sujet.
--Soit! Écoutez-moi donc, Excellence; seulement je doute que vous me
compreniez bien, je vous le répète encore.
--Parlez! Parlez!
--Ne vous fâchez donc pas, je vous prie, Excellence, si ce que vous
allez entendre vous semble un peu dur; à une question franchement
posée, je dois faire une réponse franche. Vous, personnellement, vous
ne m'intéressez nullement, vous l'avez dit vous-même; à peine est-ce si
je vous connais. Dans toute autre circonstance il est probable que, si
vous réclamiez mon aide, je vous la refuserais, car, je vous l'avoue,
vous ne m'inspirez aucune sympathie et je n'ai naturellement aucune
raison pour vous aimer. Seulement il arrive ceci, que vous êtes en
quelque sorte sous ma garde; que, lorsqu'on m'a placé sous vos ordres
j'ai juré de vous défendre envers et contre tous pendant le temps que
nous voyagerions ensemble; lorsque ce misérable Malco vous a trahi,
j'ai compris la responsabilité que cette trahison faisait peser sur
moi; j'ai immédiatement, sans hésiter, accepté cette responsabilité
avec toutes ses conséquences.
--Mais, interrompit le marquis, cela ne va pas jusqu'à faire le
sacrifice de la vie, surtout pour un homme envers lequel on n'éprouve
aucune sympathie.
--Ce n'est pas à vous, Excellence, c'est à moi que je fais ce
sacrifice, à mon honneur, qui serait flétri si je ne tombais pas à
vos côtés en essayant jusqu'au dernier moment de vous protéger et de
vous faire un bouclier de mon corps; que vous, Excellence, gentilhomme
d'Europe, aussi noble que le roi de Portugal, vous entendiez autrement
certaines exigences de la vie civilisée, cela ne m'étonne pas et n'a
rien qui me doive surprendre; mais nous autres, pauvres Indiens, nous
ne possédons d'autre bien que notre honneur et nous ne consentons
jamais à en faire bon marché; j'appartiens à un corps de soldats
qui, depuis sa création, a continuellement donné des marques d'une
fidélité à toute épreuve, sans que jamais un traître se soit rencontré
dans ses rangs. Ce que je fais pour vous, tout autre à ma place le
ferait; mais, ajouta-t-il avec un sourire triste, à quoi bon nous
appesantir davantage sur ce sujet, Excellence? Mieux vaut nous arrêter
là; profitez de mon dévouement sans vous inquiéter d'autre chose;
d'ailleurs, il n'est pas aussi grand que vous le pensez.
--Comment cela?