Le Guaycurus, peint en guerre, fièrement drapé dans son poncho,

hardiment posé sur son cheval aussi indompté que lui-même, l'œil bien

ouvert et franchement fixé sur l'homme qui s'avançait vers lui, tandis

qu'un sourire de dédain orgueilleux errait sur ses lèvres, représentait

bien aux yeux d'un observateur, le type de cette race puissante,

confiante en son droit et en sa force, qui, depuis le premier jour de

la découverte, a juré une haine implacable aux blancs, s'est reculée

pas à pas devant eux sans jamais leur tourner le dos, et qui a

résolu de périr plutôt que de subir un joug odieux et une servitude

déshonorante.

Le capitão, au contraire, moins vigoureusement charpenté, gêné dans

ses étroits vêtements d'emprunt, portant sur ses traits la marque

indélébile du servage consenti par lui; embarrassé de sa contenance,

remplaçant la fierté par de l'effronterie et ne fixant qu'à la dérobée

un regard sournois sur son adversaire, représentait, lui, le type

abâtardi de cette race à laquelle il avait cessé d'appartenir et dont

il avait répudié les coutumes pour adopter, sans les comprendre, celles

de ses vainqueurs, sentant instinctivement son infériorité et subissant

peut-être à son insu l'influence magnétique de cette nature forte parce

qu'elle était libre.

Lorsque les deux hommes ne furent plus qu'à quelques pas l'un de

l'autre, le capitão s'arrêta.

«Qui es-tu, chien? lui dit durement le Guaycurus en lui jetant un

regard de mépris, toi qui portes des vêtements d'esclave, et qui

pourtant sembles appartenir à la race des enfants de mon père.

--Je suis comme toi un fils de cette terre, répondit le capitão d'un

ton bourru; seulement, plus heureux que toi, mes yeux se sont ouverts à

la vraie foi, et je suis entré dans la famille des blancs que j'aime et

que je respecte.

--N'emploie pas ta langue menteuse à faire ton éloge, tu serais mal

venu près de moi, répondit le guerrier, à me vanter les douceurs de

l'esclavage. Les Guaycurus sont des hommes, et non pas des chiens

poltrons qui lèchent la main qui les fouette.

--Es-tu donc venu te placer sur ma route pour m'insulter? dit le

capitão avec un accent de colère mal contenue. Mon bras est long et ma

patience courte; prends garde que je ne réponde par des coups à tes

insultes.»

Le guerrier fit un geste de dédain.

«Qui oserait se flatter d'effrayer Tarou-Niom, dit-il.

--Je te connais, je sais que tu es renommé dans ta nation par ton

courage dans les combats et ta sagesse dans les conseils; cesse donc de

vaines forfanteries et laisse aux femmes débiles le soin de se servir

de leur langue envers un homme qui, pas plus que toi, ne peut être

effrayé.

--Un fou donne parfois un bon conseil, repartit le guerrier; ce que tu

dis est juste; arrivons donc au sujet réel de cet entretien.

--J'attends que tu t'expliques. Ce n'est pas moi qui me place sur ta

route.

--Pourquoi n'as-tu pas rapporté aux visages pâles dont tu es l'esclave,

le message dont je t'avais chargé pour eux.

--Je ne suis pas plus l'esclave des blancs que tu ne l'es toi-même; je

leur ai textuellement rapporté tes paroles.

--Et, malgré cet avertissement, ils ont continué à marcher en avant?

--Tu le vois.

--Ces hommes sont fous; ne savent-ils donc pas que tu les conduis à une

mort certaine?

--Ils ne partagent nullement cette opinion; plus sensés que vous, sans

vous craindre, ils ne vous méprisent pas et n'ont nullement l'intention

de vous offenser.

--N'est-ce pas la plus grande insulte qu'ils puissent nous faire que

d'oser, malgré nos ordres, envahir notre territoire?

--Ils n'envahissent pas votre territoire, ils suivent leur route, pas

autre chose.

--Tu es un chien à langue fourchue, les visages pâles n'ont pas de

chemin qui traverse notre pays.

--Vous n'avez pas le droit d'empêcher le passage sur vos terres à des

citoyens paisibles.

--Si nous n'avons pas ce droit, nous le prenons; les Guaycurus sont les

seuls maîtres de ces contrées, qui jamais ne seront souillées par le

pied d'un blanc.»

Diogo réfléchit un instant.

«Écoutez-moi, dit-il, ouvrez vos oreilles, afin que la vérité pénètre

jusqu'à votre cœur.

--Parle, ne suis-je pas ici pour t'écouter?

--Nous n'avons pas l'intention de pénétrer plus avant dans votre pays;

tout le temps que nous serons forcés d'y demeurer, nous nous tiendrons

près de la frontière le plus possible, nous ne faisons que passer pour

aller plus loin.

--Ah! Ah! Et comment nommez-vous ce pays où vous vous rendez? reprit le

chef d'un air sardonique.

--Le pays des Frentones.

--Les Frentones sont les alliés de ma nation; nos intérêts sont

communs: entrer sur leur territoire, c'est entrer sur le nôtre; nous

ne souffrirons pas cette violation. Va rejoindre celui qui t'envoie et

dis-lui que Tarou-Niom consent à le laisser fuir, à la condition qu'il

tournera immédiatement la tête de son cheval vers le nord.»

Le capitão demeura immobile.

«Ne m'as-tu pas entendu, reprit le guerrier avec violence; à cette

condition seule, vous pouvez espérer d'échapper tous autant que vous

êtes à la mort ou à l'esclavage. Va donc, sans plus tarder.

--C'est inutile, répondit le capitão en haussant les épaules, le chef

blanc ne consentira pas à retourner d'où il vient, avant d'avoir

accompli jusqu'au bout son voyage.

--Quel intérêt pousse donc cet homme à jouer ainsi sa vie dans une

partie désespérée?

--Je l'ignore, cela n'est pas mon affaire, j'ai pour habitude de ne

jamais me mêler de ce qui ne me regarde pas.

--Bon. Ainsi, malgré tour ce que je lui dirai il continuera à s'avancer.

--J'en suis convaincu.

--C'est bien, il mourra. Que son destin s'accomplisse.

--C'est donc la guerre que vous voulez?

--Non, c'est la vengeance; les blancs ne sont pas pour nous des

ennemis, ce sont des bêtes fauves que nous tuons, des reptiles venimeux

que nous écrasons chaque fois que l'occasion s'en présente.

--Prenez-y garde, chef, la lutte sera sérieuse entre nous; nous

sommes des hommes braves, nous ne vous attaquerons pas les premiers,

mais si vous essayez de nous barrer le passage, nous résisterons

vigoureusement, je vous en avertis.

--Tant mieux! Voilà longtemps que mes fils n'ont rencontré d'ennemis

dignes de leur courage.

--Cet entretien est maintenant sans objet, laissez-moi retourner vers

les miens.

--Va donc, je n'ai plus, en effet, rien à te dire, souviens-toi que

c'est l'entêtement de ton maître qui aura appelé sur sa tête les

malheurs qui, bientôt, fondront sur elle. Marchez sans craindre de vous

égarer, ajoutât-il avec un sourire sinistre, je me charge de si bien

marquer la route que vous suivrez qu'il vous sera impossible de ne pas

la reconnaître.

--Je vous remercie de ce renseignement, chef, je le mettrai à profit,

soyez-en certain,» fit-il avec ironie.

Le Guaycurus sourit sans répondre, mais, enfonçant les éperons dans les

flancs de sa monture, il lui fit exécuter un saut énorme et disparut

presque instantanément dans les hautes herbes.

Le capitão rejoignit au petit trot la caravane.

Le marquis attendait avec impatience le résultat de cette entrevue.

«Eh bien?» s'écria-t-il dès que don Diogo fut auprès de lui.

L'Indien hocha tristement la tête.

«Ce que j'avais prévu est arrivé, répondit-il.

--Ce qui signifie?...

--Que les Guaycurus ne veulent, sous aucun prétexte, nous laisser

mettre le pied sur leur territoire.

--Ainsi?

--Ils nous ordonnent de rebrousser chemin, nous avertissant qu'au cas

où nous n'y consentirions pas, ils sont résolus à ne pas nous livrer

passage.

--Nous nous en frayerons un en passant sur leurs cadavres, s'écria

fièrement le marquis.

--J'en doute, Excellence; si braves que soient les hommes qui vous

accompagnent, aucun d'eux, pris individuellement, n'est capable de

lutter avec avantage contre dix ennemis.

--Les croyez-vous donc si nombreux?

--Je me suis trompé; ce n'est pas dix, mais cent que j'aurais dû dire.

--Vous cherchez à m'effrayer, Diogo.

--A quoi bon, Excellence; je sais que rien de ce que je pourrais

vous dire ne réussirait à vous persuader; que votre résolution est

irrévocable, et que vous pousserez en avant quand même. Ce serait donc

gaspiller en pure perte un temps précieux.

--Alors, c'est vous qui avez peur,» s'écria le marquis avec colère.

L'Indien, à cette insulte si peu méritée, pâlit à la façon des hommes

de sa race, c'est-à-dire que son visage prit subitement une teinte d'un

blanc sale, ses yeux s'injectèrent de sang, et un tremblement convulsif

agita tous ses membres.

«Ce que vous faites, non seulement n'est pas généreux, Excellence,

répondit-il, d'une voix sourde, mais est maladroit en ce moment.

Pourquoi insulter un homme qui pendant une heure, par dévouement pour

vous, a supporté sans se plaindre, de la part de votre ennemi, de

mortelles injures. Voulez-vous donc me faire repentir de vous avoir

sacrifié ma vie?

--Mais enfin, reprit d'une voix plus douce don Roque, qui déjà se

repentait de s'être laissé emporter à prononcer ces paroles, notre

position est intolérable, nous ne pouvons rester ainsi; comment sortir

de l'impasse dans laquelle nous nous trouvons?

--Voilà, Excellence, ce à quoi je songe; une attaque immédiate des

Guaycurus n'est pas ce qui me préoccupe le plus en ce moment; le pays

est trop boisé, le terrain trop inégal et trop coupé par les cours

d'eaux pour qu'ils essayent de nous surprendre; je connais leur manière

de combattre; ils doivent avoir en ce moment intérêt à nous ménager,

pourquoi? Je ne saurais le deviner encore, mais je le saurai bientôt.

--Qui vous fait supposer cela?

--Mon Dieu, l'opiniâtreté qu'ils mettent à essayer de nous faire

retourner sur nos pas, au lieu de nous assaillir à l'improviste; après

cela, ces démarches peut-être sont-elles un stratagème pour nous

inspirer de la confiance.

--Que comptez-vous faire?

--D'abord étudier les plans de l'ennemi, Excellence, et, si Dieu me

vient en aide, si fins que soient les Guaycurus, je parviendrai, je

vous le jure, à les percer à jour.

--Soyez assuré que, si nous réussissons à déjouer leurs projets et à

leur échapper, la récompense que je vous réserve équivaudra au service

que vous m'aurez rendu.»

Le capitão haussa les épaules.

«Il est inutile de parler de récompense à un homme mort, et je me

considère comme tel, répondit-il d'une voix brève.

--Toujours cette pensée, fit le jeune homme avec impatience.

--Toujours, oui, Excellence; mais soyez tranquille, cette certitude

qui, avec tout autre, aurait sans doute des conséquences désastreuses,

me donne, au contraire, la liberté de mes actions et, au lieu de

paralyser ma pensée, la rend plus claire et plus lucide. Sachant que je

ne puis échapper au sort qui me menace, je tenterai tout ce qu'il sera

humainement possible de faire pour éloigner la catastrophe inévitable;

cela doit vous rassurer.

--Pas trop, répondit le marquis avec un pâle sourire.

--Seulement, Excellence, je vous le répète, j'ai besoin de toute ma

liberté d'action, il ne faut pas que, soit par paroles, soit d'une

autre façon, vous entraviez les projets que je médite et les moyens que

je compte employer.

--Je vous ai donné ma parole de gentilhomme.

--Et je l'ai reçue, Excellence; la guerre que nous commençons

aujourd'hui n'a rien de commun avec celles que, m'a-t-on dit, vous êtes

accoutumé à faire en Europe. Nous avons en face de nous des ennemis

dont l'arme principale est la ruse. Ce n'est donc qu'en nous montrant

plus fins et plus rusés qu'eux que nous parviendrons à les vaincre,

s'il nous est, ce que je ne crois pas, possible d'obtenir ce résultat.

Les observations que vous penseriez devoir me faire n'aboutiraient qu'à

consommer plus promptement notre perte si j'étais contraint de m'y

conformer.

--Une fois pour toutes, je vous promets de vous laisser la liberté

la plus entière, si bizarres et si singulières que me paraissent les

dispositions que vous jugerez nécessaire de prendre dans l'intérêt

général.

--Voilà qui est parlé en homme sage, Excellence; espérez. Qui sait,

peut-être Dieu daignera-t-il faire un miracle en notre faveur; du moins

y aiderons-nous de tout notre pouvoir.

--Je vous remercie de me donner enfin un peu d'espoir, Diogo, et cela

avec d'autant plus de joie, fit le marquis en souriant, que c'est une

marchandise dont vous n'êtes pas prodigue à mon égard.

--Nous sommes des hommes auxquels il faut parler franchement pour

qu'ils se mettent sur leurs gardes, Excellence, et non des enfants

peureux qui ont besoin d'être trompés. Maintenant, ajouta-t-il en

étendant le bras vers un léger monticule situé à environ une lieue

en avant et un peu sur la droite du chemin suivi par la caravane, si

vous n'y trouvez pas d'inconvénient, voilà où nous allons placer notre

campement pour la nuit.

--Comment! Déjà nous arrêter! se récria le jeune homme, et la journée

est à peine à la moitié.

--Quel dommage! s'écria l'Indien avec un accent de railleuse pitié, que

cette expédition soit condamnée à finir si mal, je vous aurais donné

certaines leçons, Excellence, qui auraient fait de vous, j'en suis

convaincu, avec le temps, un des plus fins et des plus expérimentés

coureurs des bois du Brésil.»

Malgré la situation critique dans laquelle il se trouvait, le marquis

ne put s'empêcher de rire à cette naïve boutade du digne capitão.

«C'est égal, don Diogo, lui répondit-il, ne m'épargnez pas vos leçons,

on ne sait pas ce qui peut arriver, peut-être me profiteront-elles.

--A la grâce de Dieu, Excellence. Écoutez-moi bien, voici ce que nous

allons faire.

--Je suis tout oreilles.

--Nous ne devons pas nous enfoncer davantage dans le désert avant

d'avoir, sur les mouvements de nos ennemis, des renseignements

positifs; ces renseignements, moi seul puis les obtenir, en me

faufilant parmi eux et en m'introduisant jusque dans leurs villages;

d'un autre côté, lorsque leurs éclaireurs qui nous surveillent derrière

chaque buisson et épient nos moindres gestes, nous verront nous arrêter

et camper aussi hardiment, ils ne sauront que penser de cette façon

d'agir; l'inquiétude leur viendra, ils chercheront les motifs de notre

conduite, hésiteront et nous donneront ainsi le temps de préparer une

vigoureuse résistance. Me comprenez-vous, Excellence?

--A peu près, une seule chose demeure obscure pour moi dans ce que vous

m'avez dit.

--Laquelle?

--Vous avez l'intention d'aller vous-même chercher des nouvelles et de

vous introduire dans les villages indiens?

--En effet, telle est mon intention.

--Ne croyez-vous pas que ce soit là une grande imprudence? Vous risquez

d'être découvert.

--C'est vrai, et si cela arrive, mon sort est décidé d'avance; que

voulez-vous, Excellence? C'est une chance à courir, mais il n'y a pas

moyen de faire autrement. Cependant, si périlleuse que soit une telle

expédition, elle ne l'est pas autant que vous le supposez, pour un

homme qui, ainsi que moi, appartient à la race indienne et connaît

naturellement les coutumes des hommes qu'il veut tromper; d'ailleurs

je n'ai pas besoin d'ajouter, Excellence, que je prendrai toutes les

précautions nécessaires pour ne pas être surpris.»

Pendant que le marquis et le capitão causaient ainsi entre eux, la

caravane continuait à s'avancer lentement à travers les méandres

inextricables d'un étroit sentier, tracé avec peine par le passage des

bêtes fauves et presque perdu dans les hautes herbes.

Le silence le plus complet, le calme le plus profond régnaient dans

ce désert, que le pas de l'homme semblait n'avoir jamais foulé depuis

l'époque de la découverte.

Cependant, les chasseurs métis et les soldados da conquista, mis en

éveil par la présence inattendue devant eux du chef guaycurus, et

inquiets du long entretien qu'il avait eu avec le capitão, se tenaient

sur leurs gardes. Ils n'avançaient, selon l'expression espagnole, que

la barbe sur l'épaule, l'œil et l'oreille au guet, le doigt sur la

détente du fusil, et prêts à faire feu à la moindre alerte.

La caravane atteignit ainsi la colline sur laquelle don Diogo se

proposait de camper.

L'Indien, avec ce coup d'œil infaillible que donne une longue

expérience et que possèdent seuls les hommes rompus depuis des années

à la vie si accidentée et si pleine de péripéties imprévues du désert,

avait choisi admirablement le seul endroit où il fût possible d'établir

un camp facile à être promptement mis en état de résister à une attaque

subite des ennemis.

Cette colline formait un accore avancé de l'une des plus larges

rivières de la plaine, ses flancs escarpés étaient dépourvus de

verdure, son sommet seul était recouvert d'un bois épais; du côté de la

rivière, la colline, taillée à pic était inabordable; seulement elle

était accessible par le désert, sur un espace de dix mètres tout au

plus.

Le marquis félicita don Diogo sur la sagacité avec laquelle il avait

choisi cette position.

«Cependant, ajouta-t-il, je me demande s'il était nécessaire, pour une

seule nuit, de nous établir au sommet d'une telle forteresse.

--Si nous ne devions y rester qu'une seule nuit, répondit l'Indien,

je ne me serais pas donné la peine de vous indiquer ce lieu, mais les

renseignements que nous avons à prendre seront peut-être longs à

obtenir, et il est bon, si nous sommes contraints de demeurer quelques

jours ici, de ne pas avoir à redouter une surprise.

--Demeurer quelques jours ici, reprit le marquis avec une nuance de

mécontentement.

--Dame! Je ne saurais positivement vous dire ce qui arrivera.

Peut-être repartirons-nous demain, peut-être non; cela dépendra des

circonstances. Bien que notre position ne soit pas bonne, encore

dépend-il un peu de nous, Excellence, de ne pas la rendre pire.

--Vous avez toujours raison, mon ami, répondit le jeune homme; campons

donc, puisque vous le voulez.»

Le capitão quitta alors le marquis et alla donner les ordres

nécessaires pour que le campement fût établi ainsi qu'il l'avait arrêté

dans son esprit.

Les Brésiliens s'occupèrent d'abord à mettre en sûreté leurs choses les

plus précieuses, c'est-à-dire les provisions de bouche et les munitions

de guerre; puis, ce soin pris, on installa le camp sur le bord même de

la plate-forme de la colline; on forma un rempart de troncs d'arbres

enlacés les uns dans les autres; derrière ce premier rempart, les

wagons et les charrettes furent enchaînés et placés en croix de

Saint-André.

D'après l'ordre exprès du capitão, les arbres strictement nécessaires

aux fortifications avaient été abattus; les autres, demeurés debout,

devaient, non seulement donner de l'ombre aux Brésiliens, mais encore

leur servir de défense en cas d'assaut, et, de plus, empêcher les

Indiens, s'ils ne l'avaient fait déjà, ce qui n'était guère probable,

de les compter et de connaître ainsi le nombre des ennemis qu'ils

attaquaient.

Un peu avant le coucher du soleil, le camp se trouva complètement en

état de résister à un coup de main.

Diogo, pour plus de sûreté, ordonna qu'une sentinelle demeurerait nuit

et jour au sommet de l'arbre le plus élevé de la colline, afin de

surveiller le désert et d'avertir les aventuriers des mouvements des

Indiens.

Cette dernière précaution, la plus importante de toutes, assurait en

quelque sorte la sûreté du camp; aussi Diogo ne voulut-il confier

le soin de veiller sur le salut commun qu'à un homme expérimenté

et ordonna-t-il que la sentinelle, placée ainsi en vedette, serait

toujours un de ses soldats.

Indiens eux-mêmes, ils étaient plus que tous autres en état de

déjouer les ruses des Guaycurus et de ne pas laisser surprendre leurs

compagnons.

[1] Voir le _Grand chef des Aucas_,2 vol. in-12. Amyot, éditeur.

VII

ASSAUT DE RUSES.

Lorsque la nuit fut venue et que l'obscurité eut complètement noyé le

paysage, don Diogo entra dans la tente où le marquis se promenait tout

pensif, marchant de long en large, la tête basse et les bras croisés

sur la poitrine.

«Ah! C'est vous, capitão, dit le jeune homme en s'arrêtant, quelles

nouvelles?

--Rien que je sache, Excellence, répondit l'Indien; tout est calme, les

sentinelles veillent; la nuit, je le crois, sera tranquille.

--Cependant, vous aviez, si je ne me trompe, quelque chose à me dire?

--En effet, Excellence, je venais vous annoncer que je quitte le camp.

--Vous quittez le camp?

--Ne faut-il pas que j'aille à la découverte?

--C'est vrai. Combien de temps comptez-vous rester dans cette

excursion?

--Qui saurait le dire, Excellence? Peut-être un jour, peut-être deux,

peut-être quelques heures, tout dépendra des circonstances; il est

possible aussi que je sois découvert, et alors je ne reviendrai pas.»

Le marquis demeura un instant les yeux fixés avec une expression

étrange sur le capitão.

«Don Diogo, lui dit-il enfin en lui posant amicalement la main sur

l'épaule, avant de me quitter, laissez-moi vous adresser une question.

--Faites, Excellence.

--Quelle est la raison qui vous engage à me témoigner un dévouement si

grand, une abnégation si complète?

--A quoi bon vous le dire, Excellence? Vous ne me comprendriez pas.

--Voilà plusieurs fois que je m'interroge à ce sujet sans pouvoir me

répondre. Nous ne nous connaissons que depuis deux mois; avant la

trahison de Malco, à peine avais-je échangé quelques banales paroles

avec vous; vous n'avez, que je sache, aucun motif plausible pour vous

intéresser à mon sort?

--Mon Dieu! Excellence, répondit insouciamment l'Indien, je ne

m'intéresse nullement à vous, croyez-le bien.

--Mais alors, s'écria le marquis au comble de la surprise, pourquoi

risquer ainsi votre vie pour moi?

--Je vous ai dit, Excellence, que vous ne me comprendriez pas.

--C'est égal, mon ami, répondez, je vous prie, à ma question; si dures

que soient à entendre les vérités qui sortiront de votre bouche, j'ai

cependant besoin que vous me les disiez.

--Vous le voulez, Excellence?

--Je l'exige, autant qu'il m'est permis de manifester ma volonté sur un

tel sujet.

--Soit! Écoutez-moi donc, Excellence; seulement je doute que vous me

compreniez bien, je vous le répète encore.

--Parlez! Parlez!

--Ne vous fâchez donc pas, je vous prie, Excellence, si ce que vous

allez entendre vous semble un peu dur; à une question franchement

posée, je dois faire une réponse franche. Vous, personnellement, vous

ne m'intéressez nullement, vous l'avez dit vous-même; à peine est-ce si

je vous connais. Dans toute autre circonstance il est probable que, si

vous réclamiez mon aide, je vous la refuserais, car, je vous l'avoue,

vous ne m'inspirez aucune sympathie et je n'ai naturellement aucune

raison pour vous aimer. Seulement il arrive ceci, que vous êtes en

quelque sorte sous ma garde; que, lorsqu'on m'a placé sous vos ordres

j'ai juré de vous défendre envers et contre tous pendant le temps que

nous voyagerions ensemble; lorsque ce misérable Malco vous a trahi,

j'ai compris la responsabilité que cette trahison faisait peser sur

moi; j'ai immédiatement, sans hésiter, accepté cette responsabilité

avec toutes ses conséquences.

--Mais, interrompit le marquis, cela ne va pas jusqu'à faire le

sacrifice de la vie, surtout pour un homme envers lequel on n'éprouve

aucune sympathie.

--Ce n'est pas à vous, Excellence, c'est à moi que je fais ce

sacrifice, à mon honneur, qui serait flétri si je ne tombais pas à

vos côtés en essayant jusqu'au dernier moment de vous protéger et de

vous faire un bouclier de mon corps; que vous, Excellence, gentilhomme

d'Europe, aussi noble que le roi de Portugal, vous entendiez autrement

certaines exigences de la vie civilisée, cela ne m'étonne pas et n'a

rien qui me doive surprendre; mais nous autres, pauvres Indiens, nous

ne possédons d'autre bien que notre honneur et nous ne consentons

jamais à en faire bon marché; j'appartiens à un corps de soldats

qui, depuis sa création, a continuellement donné des marques d'une

fidélité à toute épreuve, sans que jamais un traître se soit rencontré

dans ses rangs. Ce que je fais pour vous, tout autre à ma place le

ferait; mais, ajouta-t-il avec un sourire triste, à quoi bon nous

appesantir davantage sur ce sujet, Excellence? Mieux vaut nous arrêter

là; profitez de mon dévouement sans vous inquiéter d'autre chose;

d'ailleurs, il n'est pas aussi grand que vous le pensez.

--Comment cela?

Le Guaranis · 第 9 / 19 段