Au fur et à mesure que nous avancerons dans notre récit, nous donnerons

des détails plus circonstanciés sur les mœurs singulières et bizarres

des nations brésiliennes, mœurs à peu près ignorées en France.

Cependant elles sont d'autant plus intéressantes à connaître, que

dans un jour prochain elles n'existeront plus qu'à l'état de légende,

à cause des progrès incessants de la civilisation qui amèneront

l'extinction complète de la race aborigène dans ces contrées, de même

que dans toutes les autres parties du nouveau monde.

A une dizaine de lieues environ du plateau où la caravane dont nous

avons précédemment parlé avait campé pour la nuit, le même jour, un peu

avant le coucher du soleil, dans une vaste clairière située sur la

rive gauche du Rio Paraguay, à l'entrée d'une _catinga_ ou forêt basse

assez étendue, trois hommes assis sur des troncs d'arbres morts et

renversés sur le sol avaient entre eux une conversation fort animée.

Ces personnages, bien qu'il fût facile au premier coup d'œil de les

reconnaître pour Indiens, appartenaient cependant sinon à des races, du

moins à des nations complètement distinctes.

Le premier, autant qu'on pouvait le supposer, car l'âge des Indiens est

extrêmement difficile à préciser, était un homme qui paraissait avoir

atteint le milieu de la vie, c'est-à-dire trente-cinq à quarante ans;

sa taille était haute et bien proportionnée, ses membres vigoureux

et bien attachés montraient une grande vigueur; ses traits réguliers

auraient été beaux s'ils n'eussent été défigurés par des peintures

et des tatouages bizarres, incisés à la pointe du diamant; mais, en

l'examinant avec soin, on voyait briller dans ses yeux une finesse qui

dénotait une intelligence peu commune; la noblesse de ses gestes et sa

contenance fière et hautaine donnaient à toute sa personne un cachet de

grandeur sauvage parfaitement en harmonie avec le sombre et mystérieux

paysage dont il était le centre.

Le costume de cet Indien, quoique fort simple, ne manquait cependant ni

de grâce, ni d'élégance; le bandeau d'un rouge vif, dans lequel étaient

fichées quelques plumes d'aras et qui lui ceignait la tête dont les

cheveux étaient rasés comme ceux des religieux franciscains, dénonçait

non seulement sa nationalité de Guaycurus, mais encore sa qualité de

chef; un collier en dents de jaguar entourait son cou, un poncho aux

couleurs voyantes était jeté sur ses épaules, son large caleçon de cuir

tombant au genou était serré aux hanches par une ceinture en peau de

tapir dans laquelle était passé un long coutelas; ses jambes étaient

protégées contre les morsures des serpents par des bottes faites avec

le cuir des jambes de devant d'un cheval, enlevé d'une seule pièce, et

tout chaud encore, entré comme un fourreau, de sorte que ce cuir, en se

séchant, avait pris la forme des membres qu'il devait préserver.

Outre le couteau pendant à sa ceinture, le chef guaycurus avait posé

sur le sol, auprès de lui, un carquois de quatre pieds de long, en peau

de tapir, rempli de flèches; un arc de palo d'_arco_ poli et luisant,

d'une force et d'une dimension peu communes, gisait près du carquois et

à portée de sa main; appuyée contre un palmier, se trouvait une énorme

lance, longue d'au moins quinze pieds et armée d'un fer tranchant,

garni à son extrémité inférieure d'une touffe de plumes d'autruche.

Le second Indien était à peu près du même âge que son interlocuteur;

les traits de son visage, malgré la peinture et les tatouages qui les

défiguraient, étaient beaux, et sa physionomie, douée d'une extrême

mobilité; il était vêtu et armé comme le premier; seulement, à la

coiffure faite avec le cocon fibreux et élastique de la fleur du

palmier ubassa, qui lui couvrait le sommet de la tête, il était facile

de le reconnaître pour un chef payagoas, nation presque aussi puissante

que celle des Guaycurus, et qui a avec elle une origine commune, bien

que souvent elles soient en guerre l'une contre l'autre.

Le dernier Indien était un pauvre diable, à demi nu, maigre,

courbé, d'une apparence timide et maladive: un esclave, selon toute

probabilité; il se tenait craintivement hors de portée de voix des deux

chefs, dont il surveillait les chevaux qu'il était chargé de garder.

Ces chevaux, peints comme leurs maîtres de différentes couleurs,

n'avaient pour tout harnachement qu'une selle grossière, garnie

d'étriers de bois, recouverte d'une peau de tapir, et à droite et à

gauche de laquelle pendaient un lasso et les redoutables bolas; en

guise de bride, ils n'avaient qu'une corde filée avec les fibres de

l'ananas sauvage.

Au moment où nous mettons en scène ces trois personnages, le chef

guaycurus parlait, tout en fumant une espèce de calumet fait de

feuilles de palmier roulé, écouté avec la plus sérieuse déférence par

l'autre chef, qui se tenait debout devant lui, appuyé nonchalamment sur

sa longue lance.

«L'homme que mon frère Emavidi-Chaimè m'a annoncé ne vient pas, dit-il,

le soleil descend rapidement sous la terre; plusieurs heures se sont

écoulées depuis que j'attends au rendez-vous; que pense le chef des

Payagoas?

--Il faut attendre encore; l'homme viendra; il a promis: bien que

dégénéré, ce n'est point une face pâle; il a dans les veines quelques

gouttes du sang des Tupis.»

Le Guaycurus hocha à plusieurs reprises la tête d'un air de dédain.

«Quel est le nom de cette homme? reprit-il.

--Tarou-Niom le connaît? Il a Une fois déjà traité avec lui; c'est un

mamaluco. Son nom est Malco Díaz.

--Je l'ai vu,» dit laconiquement le chef en penchant d'un air pensif la

tête sur sa poitrine.»

Il y eut un silence de quelques instants; ce fut le Guaycurus qui le

rompit.

«Mon frère Emavidi-Chaimè a-t-il vu jamais, dit-il d'une voix sourde,

les jaguars s'attaquer entre eux et se faire la guerre?

--Jamais, répondit le chef payagoas.

--Alors, pourquoi le chef croit-il à la bonne foi de cet homme? Le sang

indien, s'il lui en reste quelques gouttes, est tellement mêlé dans

ses veines avec celui des blancs et des noirs, qu'il a perdu toute sa

vigueur et n'est plus qu'une eau rougeâtre sans qualité efficace.

--Mon frère parle bien, ses paroles sont justes, aussi n'est-ce pas sur

la bonne foi de ce mamaluco que je compte.»

Tarou-Niom leva la tête.

«Sur quoi donc alors? demanda-t-il.

--Sur sa haine, d'abord, et ensuite ...

--Ensuite?...

--Sur son avarice.»

Le chef guaycurus réfléchit un instant.

«Oui, reprit-il enfin, c'est à ces deux sentiments seuls qu'on doit

s'adresser lorsqu'on veut s'allier à ces chiens sans foi; mais ce

mamaluco n'est-il pas un Paulista?

--Non, c'est au contraire un Sertanejo.

--Les blancs, n'importe à quelle classe ils appartiennent sont toujours

mauvais; quelle garantie ce Malco a-t-il donnée au capitão des Payagoas?

--La meilleure que je pusse désirer; son fils, qu'il avait chargé de me

porter son message, est venu dans mon village avec deux esclaves noirs;

un esclave est reparti, mais l'autre est demeuré avec l'enfant, entre

les mains de mes guerriers.

--Bon, répondit Tarou-Niom avec un geste de satisfaction, je reconnais

à ce trait la prudence de mon frère Emavidi-Chaimè; si le père est un

traître, l'enfant mourra.

--Il mourra.»

Le silence régna de nouveau pendant un laps de temps assez long entre

les deux interlocuteurs.

Le soleil avait complètement disparu, l'ombre couvrait la terre, les

ténèbres enveloppaient comme d'un linceul funèbre la forêt où se

trouvaient les deux hommes; déjà, dans les profondeurs inexplorées du

désert, de sourds rugissements commençaient à retentir et annonçaient

le réveil des hôtes sinistres de la nuit.

L'esclave qui était un Indien mundrucus, sur l'ordre de son maître

Tarou-Niom, le capitão des Guaycurus, car les Indiens de cette nation

ont adopté les titres portugais, rassembla du bois sec, en forma une

espèce de bûcher entre les deux chefs et y mit le feu, afin que la

lueur éloignât les bêtes fauves.

«Il est bien tard, dit encore le Guaycurus.

--La route est longue pour venir ici, répondit laconiquement le

Payagoas.

--Le mamaluco a-t-il expliqué à mon frère pour quelle raison il

désirait le concours de ses guerriers et des miens.

--Non, Malco est prudent, un esclave peut trahir la confiance de son

maître et vendre son secret à un ennemi; le mamaluco se réserve de

nous instruire lui-même de l'affaire qu'il nous veut proposer; mais je

connais Malco depuis longtemps déjà, et je sais que jusqu'à un certain

point nous aurions tort de ne pas nous fier à lui.

--Bon! répondit le chef avec hauteur; à moi, que m'importe cet homme?

Je ne suis venu que sur l'invitation de mon frère; je sais que lui ne

me trahira pas, cela me suffit.

--Je remercie mon frère Tarou-Niom de son opinion sur moi; depuis

longtemps déjà je lui suis dévoué.»

En ce moment, on entendit un bruit éloigné, léger, presque

insaisissable d'abord, mais qui se rapprocha rapidement et ressembla

bientôt au grondement d'un tonnerre lointain.

Les deux Indiens prêtèrent l'oreille pendant quelques secondes, puis

ils échangèrent un sourire.

«C'est le galop d'un cheval, dit Tarou-Niom.

--Dans quelques minutes, il sera ici.»

Les chefs ne s'étaient pas trompés, c'était en effet le galop furieux

d'un cheval qui arrivait avec une extrême rapidité.

Bientôt les branches se brisèrent, les buissons s'écartèrent sous

l'effort puissant du poitrail d'un cheval lancé à toute course, et un

cavalier bondit dans la clairière.

Arrivé à deux pas des guerriers, il arrêta court sa monture, sauta à

terre et abandonna la bride à l'esclave, qui s'en empara et conduisit

le noble animal auprès des deux autres qu'il surveillait déjà.

Le cavalier, qui n'était autre que le mamaluco que nous avons déjà

présenté au lecteur dans la tente du marquis, salua les Indiens et

s'assit en face d'eux.

«Mon ami a bien tardé, lui dit au bout d'un instant le Payagoas.

--C'est vrai, capitão, répondit Malco en essuyant du revers de la main

droite son front couvert de sueur; depuis longtemps déjà j'aurais dû

être ici; mais cela m'a été impossible: mon maître a campé dans un lieu

plus éloigné que je ne le supposais, et, malgré mon vif désir d'être

exact au rendez-vous que je vous avais assigné, il m'a été impossible

de venir plus tôt.

--Bon; ce n'est rien, puisque voilà le Sertanejo. Quelques heures de

perdues ne sont rien, si l'affaire qu'il nous veut proposer est bonne.

--Bonne, je la crois telle; d'ailleurs, vous la jugerez; êtes-vous

toujours résolus de rompre la trêve que, il y a sept lunes, vous avez

conclue avec les blancs?

--Que fait cela au Sertanejo? répondit sèchement le Guaycurus.

--J'ai besoin de le savoir avant de vous expliquer ce qui m'amène.

--Que le guerrier parle, des capitãos l'écoutent; ils jugeront de la

franchise de ses paroles.

--Fort bien. Voici pourquoi je vous ai de prime abord adressé cette

question: je sais la loyauté que vous apportez dans toutes vos

transactions, même avec les blancs, malgré la haine que vous avez pour

eux; si vous consentiez, comme on vous en prie, je le sais depuis

quelques jours, à prolonger la trêve, je n'aurais rien à vous proposer,

par la raison toute simple que vous refuseriez, j'en suis convaincu

d'avance, de m'accorder votre concours contre des gens avec lesquels

vous seriez en paix et que nulle considération ne vous persuaderait de

trahir. Vous voyez que je vous parle loyalement.»

Ces paroles, qui témoignaient du respect des Indiens pour la foi jurée

et de l'honnêteté qu'ils apportent dans leurs relations avec leurs

mortels ennemis, furent, malgré l'éloge qu'elles renfermaient, écoutées

froidement et presque avec indifférence par les deux chefs.

«Deux soleils déjà se sont écoulés, répondit fièrement le Guaycurus

depuis que j'ai fait signifier aux Paulistas la rupture de la trêve.»

Malco Díaz, si maître qu'il fût de lui-même, ne put contenir un geste

de satisfaction à cette déclaration si nette et si péremptoire.

«Ainsi, vous avez recommencé la guerre? dit-il.

--Oui, répondit simplement l'Indien.

--Alors, tout est bien, fit le métis.

--J'attends, reprit le Guaycurus.

--La nuit s'avance, le Sertanejo n'est pas venu aussi vite au

rendez-vous que lui-même a donné, pour parler de choses futiles aux

puissants capitãos, ajouta le Payagoas.»

Malco Díaz sembla se recueillir pendant quelques minutes, puis il

reprit la parole.

«Je puis compter sur mes frères? dit-il en jetant aux Indiens un regard

de vipère sous ses sourcils croisés.

--Nous sommes des guerriers, que le mamaluco s'explique; si ce qu'il

veut faire peut être avantageux à la guerre qui recommence, nous le

servirons en nous servant nous-mêmes, répondit Tarou-Niom, en éteignant

un sourire de mépris entre ses lèvres serrées.»

Le métis connaissait trop bien les Indiens pour ne pas comprendre

l'intention ironique des paroles prononcées par le chef guaycurus.

Cependant, il sembla ne pas avoir saisi cette intention, et il reprit

d'un ton dégagé:

«Je vous amène une caravane nombreuse, d'autant plus facile à

surprendre que n'ayant point la moindre méfiance et croyant que la

trêve existe toujours, elle marche presque sans se garder.

--Ah! firent les deux Indiens.

--Oui, reprit Malco, je suis d'ailleurs d'autant plus certain de ce que

j'avance, que depuis deux lunes, c'est-à-dire depuis le jour où cette

caravane a quitté _Nelherohy_[2], c'est moi qui lui ai servi de guide.

--Bon, ainsi le doute n'est pas possible? dit le Guaycurus.

--En aucune façon.

--Et vers quel pays se dirige cette caravane?

--Elle ne compte s'arrêter que lorsqu'elle aura atteint le rio San

Lourenço.»

Malco Díaz comptait beaucoup, pour la réussite de ses projets, sur

l'effet produit par cette révélation; en effet, le rio San Lourenço

est situé au cœur du pays habité et possédé par les Guaycurus; mais il

se trompa: les deux chefs demeurèrent froids et immobiles, et il fut

impossible d'apercevoir sur leurs visages impassibles la moindre trace

d'émotion.

«Ces hommes sont des Paulistas? demanda Tarou-Niom.

--Non, répondit nettement le métis.»

Les deux chefs échangèrent un regard.

Malco Díaz surprit ce regard.

«Mais, reprit-il, bien qu'ils ne soient pas Paulistas, cependant ce

sont pour vous des ennemis.

--Peut-être, fit le Payagoas.

--Est-il ami celui qui entre dans un pays pour s'emparer des richesses

qu'il renferme sans l'autorisation des véritables maîtres de ce pays?

--Telle est la pensée du chef de cette caravane? demanda Tarou-Niom.

--Non seulement sa pensée, mais encore son but bien arrêté.

--Que pense de cela le Sertanejo?

--Moi?

--Oui.

--Qu'il faut l'en empêcher,

--Fort bien, mais quelles sont les richesses dont ces hommes prétendent

s'emparer?

--L'or et les diamants qui sont dans le pays.

--Ils savent donc qu'il y en a?»

Le métis sourit avec ironie.

«Non seulement ils le savent, dit-il, mais encore ils connaissent si

bien tous les gisements, qu'ils peuvent s'y rendre sans guide.

--Ah! firent les deux Indiens en couvrant le métis d'un regard

scrutateur.

--C'est comme cela, fit-il, sans se déconcerter.

--Et qui donc les a si bien instruits des richesses de notre pays?

demanda le Guaycurus.

--Moi, répondit effrontément Malco.

--Toi! s'écria Tarou-Niom, alors tu es un traître.»

Le mamaluco haussa les épaules.

«Un traître, fit-il avec ironie, suis-je donc un des vôtres, moi?

Est-ce que j'appartiens à votre nation? M'avez-vous confié ce secret

en me défendant de le révéler? Je l'ai découvert, je l'ai divulgué,

c'était mon droit.

--Mais alors, si tu as vendu ton secret à ces hommes, pourquoi nous les

dénonces-tu aujourd'hui?

--Cela est mon affaire et me regarde seul; quant à vous, voyez s'il

vous convient de laisser des étrangers pénétrer chez vous.

--Écoute, dit sévèrement Tarou-Niom, tu es bien l'homme que désigne

ta couleur, c'est-à-dire un faux blanc, tu vends tes frères; nous ne

chercherons pas à découvrir quel motif assez sérieux te pousse à cette

indigne trahison; c'est un compte à régler entre toi et ton honneur,

cette trahison nous est avantageuse, nous en profiterons. Quel prix

exiges-tu? Réponds, et sois bref.»

Le métis fronça les sourcils à cette rude apostrophe, mais se remettant

aussitôt:

«Peu de chose, dit-il, le droit de prendre le prisonnier qui me

conviendra et de le choisir sans que nul s'y puisse opposer.

--Soit, il sera fait ainsi.

--Alors, vous acceptez?

--Certes; seulement, comme d'après ton propre aveu ces gens ignorent

la rupture de la trêve, et qu'il ne serait pas loyal de les attaquer à

l'improviste, nous les ferons avertir de se tenir sur leurs gardes.»

Un éclair de fureur jaillit des yeux du métis, mais il s'éteignit

aussitôt.

«Et si après cet avertissement ils renonçaient à leur projet?

demanda-t-il.

--Alors ils seraient libres de se retirer sans craindre d'être

inquiétés dans leur retraite, répondit sèchement le Guaycurus.»

Malco Díaz fit un geste de fureur; mais, au bout d'un instant, un

sourire railleur plissa ses lèvres.

«Oh! murmura-t-il, ils se feront tuer tous avant de reculer d'un pas.

[1] En botocoudo, _tarou_, soleil; _niom_, venir: soleil levant.

[2] Nom donné à Rio de Janeiro par les Indiens Tupinambas, et

qui signifie littéralement eau cachée. Le nom de Rio de Janeiro,

c'est-à-dire Rivière de Janvier, a une origine toute religieuse. Nous

citons ce fait, parce qu'il consacre une grave et sérieuse erreur

géographique. D'après Rocha Pitta, lorsque les Portugais commandés

par Mem de Sâ, repoussèrent les Français de Villegagnon de la baie de

Gambara, où ils s'étaient établis, ils virent soudain apparaître un

jeune homme, éclatant de lumière, qui combattit avec l'armée portugaise

et lui donna la victoire; ils crurent si bien reconnaître en lui saint

Sébastien dont le nom avait été imposé à l'héritier présomptif de la

couronne de Portugal qu'ils le donnèrent à la ville nouvelle dont les

murs ne tardèrent pas à s'élever et qu'ils appelèrent en conséquence

São Sebastião; quant au nom de Rio de Janeiro plus généralement usité,

il vient simplement de ce que cette baie magnifique fut découverte le

15 du mois de janvier; malheureusement, ainsi que nous l'avons dit

déjà, cette dénomination consacre une grave erreur, par la raison toute

simple que la baie de Rio de Janeiro n'est pas formée par un fleuve,

et les Indiens avaient raison en lui donnant le nom de Nelherohy,

c'est-à-dire eau cachée.

III

LE MARQUIS DE CASTELMELHOR.

L'homme que le marquis avait appelé immédiatement après son entrevue

avec le mamaluco, et qu'il avait aussitôt fait entrer dans sa tente,

était petit, trapu, mais bien fait et nerveux; âgé d'une quarantaine

d'années au plus, il avait atteint le point culminant du développement

des forces humaines.

Indien de pure race, il portait sur son visage intelligent, que

ne défiguraient ni tatouages ni peinture, les traits distinctifs,

bien qu'un peu effacés, de la race mogole; ses yeux noirs, vifs et

bien ouverts, son nez droit, sa bouche grande, ses pommettes un peu

saillantes, lui formaient une physionomie qui, sans être belle, ne

manquait pas d'un certain charme sympathique, tant elle respirait

l'audace et la franchise, mêlées à la finesse inhérente à sa race.

Ainsi que nous l'avons dit, il commandait les quelques soldados da

conquista attachés à la caravane.

Le capitão, car tel est le titre qu'il portait, salua respectueusement

le marquis et attendit qu'il lui plût de lui adresser la parole.

«Asseyez-vous, Diogo, lui dit avec bonté le marquis, nous avons à

causer longuement ensemble.»

L'Indien s'inclina et s'assit modestement sur l'extrême bord d'un siège.

«Vous avez vu l'homme qui est sorti de cette tente il n'y a qu'un

instant, n'est-ce pas? reprit le marquis en entrant du premier coup

dans le cœur de la question.

--Oui, Excellence, répondit le capitão.

--Et sans doute vous l'avez reconnu?»

L'Indien sourit sans autrement répondre.

«Bien; que pensez-vous de lui?»

Le capitão fit tourner avec embarras son feutre entre ses mains, en

baissant les yeux pour éviter le regard que le marquis fixait sur lui.

«De qui, Excellence? dit-il.

--De l'homme dont je vous parle et que vous connaissez bien.

--Dame! Excellence, reprit-il, j'en pense ce que vous en pensez

vous-même probablement.

--Je vous demande votre opinion, senhor don Diogo, afin de juger si

elle se rapporte à la mienne.

--Eh! Eh! fit l'Indien en hochant la tête.

--Ce qui signifie....

--Que cet individu est un traître, puisque vous exigez absolument que

je le dise, Excellence.

--Ainsi, vous aussi vous croyez à une trahison de sa part?

--Dame! Excellence, pour parler franchement, car c'est une explication

franche que vous me demandez, n'est-ce pas?

--Certes!

--Eh bien! Je suis convaincu que ce mamaluco maudit nous mène tout

doucement à quelque traquenard qu'il a préparé de longue main sous nos

pas, et dans lequel il nous fera tomber au moment où nous y penserons

le moins.

--Ceci est fort sérieux, savez-vous? répondit le marquis d'un air

rêveur.

--Très sérieux, en effet, Seigneurie; Malco est un Sertanejo, et, dans

la langue du désert, _sertão_ est le synonyme de trahison.

--Eh bien! Je vous l'avoue, capitão, les soupçons que vous émettez en

ce moment sur notre guide ne m'étonnent pas: ils m'étaient, depuis

quelques jours, venus à moi-même.

--Je suis heureux, Excellence, de vous voir partager mon opinion;

seulement, permettez-moi de vous dire que je n'ai pas de soupçons.

--Comment, vous n'avez pas de soupçons? s'écria le marquis avec

surprise.

--Non, j'ai une certitude.

--Une certitude! Et vous ne m'en avez rien dit jusqu'à présent.

--Excellence, c'est toujours une chose fort sérieuse que de dénoncer

un homme et de l'accuser, lorsque surtout on n'a à l'appui de cette

accusation à montrer aucune preuve matérielle; j'ai une certitude

morale, oui, mais il me serait impossible de prouver ce que j'avance en

ce moment devant vous.»

Le marquis laissa tomber sa tête sur la poitrine et demeura silencieux

pendant quelques instants.

«Mais, reprit-il, cette certitude morale dont vous me parlez se base

sur des indices quelconques?

--Oh! Les indices ne manquent pas, Excellence; malheureusement, ces

indices paraîtraient bien futiles si je les révélais à des personnes

qui ne fussent pas prévenues; voilà pourquoi je me suis abstenu de vous

rien dire avant que vous m'interrogeassiez.

--Peut-être avez-vous eu raison d'agir ainsi, don Diogo, mais

maintenant la position est changée; c'est moi qui de mon propre

mouvement vous ai demandé cet entretien; la situation dans laquelle

nous nous trouvons est critique, elle peut le devenir davantage encore,

ne craignez donc pas de vous expliquer nettement avec moi.

--Je le ferai, puisque vous le désirez, Seigneurie; d'ailleurs, quoi

qu'il arrive, j'ai pour moi la conviction de faire mon devoir, et cela

me suffit, quand même Malco parviendrait à prouver à Votre Excellence

que je ne lui ai pas dit la vérité.

--Vous n'avez rien à redouter du senhor Malco.

--Tout violent et tout méchant qu'il est, Seigneurie, répondit le

capitão avec une certaine animation, je ne le crains pas, et il le sait

bien; cette fois-ci n'est pas la première où nous avons eu maille à

partir ensemble; déjà à diverses reprises nous nous sommes mesurés et

nos griffes se sont trouvées de même longueur.

--Je n'attachais pas à mes paroles le sens que vous leur prêtez,

senhor, vous n'avez rien à redouter de Malco Diaz, par la raison toute

simple qu'il n'est plus à mon service et qu'il a quitté le camp pour ne

plus y revenir, sans doute.

--Comment, Seigneurie, s'écria l'Indien avec étonnement, vous l'avez

congédié?

--Non pas, c'est lui-même, de son plein gré qui nous a abandonnés à

nous-mêmes.»

Le capitão fronça les sourcils en hochant la tête à plusieurs reprises.

«Votre Excellence a eu tort de le laisser partir; lorsqu'on tient en

son pouvoir un coquin de cette trempe, on ne le lâche pas.

--Que pouvais-je faire? Son engagement était terminé, il a refusé de

le renouveler ou seulement de le prolonger de quelques jours, j'ai été

contraint de consentir à son départ.

--C'est juste, Excellence, pardonnez-moi; cet homme était libre, vous

ne pouviez pas le retenir; c'est égal, en pareil cas, moi je n'aurais

pas agi ainsi, surtout après les soupçons que vous m'avez dit avoir

sur lui.

Le Guaranis · 第 5 / 19 段