Cette ressemblance était rendue plus frappante encore, en songeant au

territoire que traversaient en ce moment les cavaliers, territoire

aujourd'hui habité seulement par des blancs et des métis nomades,

chasseurs et pasteurs pour la plupart, mais qui alors était encore

parcouru par plusieurs nations indiennes, rendues redoutables par leur

haine instinctive pour les blancs et qui, considérant, non sans quelque

apparence de raison, cette terre comme leur appartenant, faisaient une

guerre sans pitié aux Brésiliens, les attaquant et les massacrant

partout où ils les rencontraient.

Les cavaliers dont nous parlons étaient au nombre de trente, en

comptant les domestiques affectés à la surveillance d'une dizaine de

mules chargées de bagages et qui, en cas d'attaque, devaient se joindre

à leurs compagnons dans la défense générale, et pour cette raison

étaient armés de fusils et de sabres.

A quelque distance en arrière de cette première troupe en venait une

seconde, composée d'une douzaine de cavaliers au milieu desquels se

trouvait un palanquin hermétiquement fermé, porté par deux mules.

Ces deux troupes obéissaient évidemment au même chef, car lorsque la

première fut parvenue au point culminant de la montagne, elle s'arrêta

et un cavalier fut détaché afin de presser l'arrivée de la seconde.

Les hommes de la deuxième troupe affectaient une certaine tournure

militaire et portaient le costume des _soldados da conquista_; ce

qui, au premier coup d'œil, pour une personne au fait des mœurs

brésiliennes, laissait deviner que le chef de la caravane était non

seulement un personnage riche et puissant, mais encore que son voyage

avait un but sérieux et hérissé de périls.

Malgré la chaleur du jour qui finissait en ce moment, ces soldats se

tenaient droits en selle et portaient, sans en paraître nullement

incommodés, l'étrange accoutrement sans lequel ils n'entreprennent

jamais une expédition, c'est-à-dire la cuirasse nommée _gibao de

armas_, espèce de casaque rembourrée en coton et piquée, qui descend

jusqu'aux genoux, défend aussi les bras et les préserve, mieux que

toute autre armure, des longues flèches indiennes.

Comme, lorsqu'ils poursuivent les sauvages dans les forêts, ils sont

contraints d'abandonner leurs chevaux avec lesquels ils ne pourraient

pénétrer dans les forêts vierges, ils ont au côté une espèce de grande

serpe nommée _facão_, qui leur sert à trancher les lianes et à s'ouvrir

un passage; ils ont en outre chacun une espingole ou un fusil sans

baïonnette qu'ils ne chargent ordinairement qu'avec du gros plomb à

cause de la presque impossibilité de diriger une balle avec certitude

dans ces inextricables fouillis de verdure rendus plus épais encore par

la disposition bizarre des branches et l'enchevêtrement des lianes.

Ces soldats sont extrêmement redoutés des Indiens et des nègres marron

qu'ils ont surtout mission de traquer et de surprendre. Indiens

eux-mêmes pour la plupart ou métis, ils connaissent à fond toutes les

ruses des sauvages, luttent constamment de finesse avec eux et ne leur

font jamais qu'une guerre d'embuscade.

Ils sont fort estimés dans le pays à cause de leur courage, de leur

sobriété et de leur fidélité à toute épreuve; aussi la présence d'une

douzaine d'entre eux dans la caravane était-elle un indice certain de

la position élevée qu'occupait dans la société brésilienne le chef de

l'expédition ou du moins de la troupe de voyageurs.

La caravane s'était arrêtée, avons-nous dit, sur le point culminant de

la montagne; de cette hauteur la vue planait de tous les côtés à une

distance considérable sur un magnifique paysage de forêts, de vallées

accidentées traversés par d'innombrables cours d'eaux, mais pas une

maison, pas une hutte ne venait animer cette splendide et sauvage

nature; c'était bien le sertão, c'est-à-dire le désert dans toute sa

majestueuse et abrupte splendeur.

Les voyageurs, peu sensibles aux attraits du magique kaléidoscope qui

se déroulait devant eux, et, d'ailleurs, fatigués d'une longue route

faite à travers des chemins presque impraticables, tandis qu'un soleil

torride déversait à profusion ses rayons incandescents sur leurs têtes,

se hâtèrent d'installer leur campement de nuit.

Tandis que quelques-uns d'entre eux déchargeaient les mules et

entassaient les ballots, d'autres dressaient une tente au milieu de

ce camp improvisé; les plus vigoureux faisaient un abatis d'arbres

centenaires destinés à servir de retranchements provisoires, et les

derniers allumaient les feux destinés aux apprêts du repas du soir,

feux que devaient être entretenus toute la nuit, afin d'éloigner les

bêtes fauves.

Lorsque le campement fut complètement installé, un cavalier de

haute mine, de vingt-huit à trente ans au plus, dont les manières

aristocratiques, le regard fier et la parole brève dénotaient

l'habitude du commandement, donna l'ordre de faire approcher le

palanquin qui, jusqu'à ce moment, était demeuré arrêté en dehors dès

lignes, toujours entouré de son escorte.

Le palanquin s'avança aussitôt jusqu'auprès de la tente et s'ouvrit; le

rideau de la tente s'agita, puis il retomba sans qu'il fût possible de

savoir à quel sexe appartenait la personne que renfermait le palanquin

et qui venait de le quitter; le palanquin s'éloigna aussitôt. Les

soldados, qui avaient probablement reçu antérieurement une consigne

sévère, entourèrent, à portée de pistolet, la tente de laquelle ils ne

laissèrent approcher personne.

Le chef de la caravane, après avoir assisté à l'exécution de l'ordre

qu'il avait donné se retira sous une tente un peu plus petite, dressée

a quelques pas de la première, et, se laissant tomber sur un siège, il

ne tarda pas à se plonger dans de profondes réflexions.

Ce cavalier, ainsi que nous l'avons dit était un homme de vingt-huit à

trente ans, aux traits fins et aristocratiques, d'une beauté et d'une

délicatesse presque féminines; sa physionomie, douce et affable au

premier aspect, perdait cependant cette apparence dès qu'on l'étudiait

avec soin, pour prendre une expression de méchanceté railleuse et

cruelle qui inspirait la crainte et presque la répulsion; ses grands

yeux noirs avaient un regard vague qui ne se fixait que rarement; sa

bouche, garnie de dents d'une éclatante blancheur, surmontée d'une fine

moustache noire cirée avec soin, ne s'entr'ouvrait que pour laisser

filtrer entre ses lèvres un peu minces, un sourire ironique qui en

relevait légèrement les coins. Tel qu'il était cependant, pour des yeux

superficiels c'était un admirable cavalier rempli de noblesse et de

séduisante désinvolture.

A peine était-il depuis une vingtaine de minutes seul sous sa tente,

si absorbé en lui-même qu'il semblait avoir non seulement oublié les

fatigues d'une longue journée passée tout entière à cheval, mais

encore le lieu où il se trouvait, que le rideau de la tente se souleva

doucement pour livrer passage à un homme qui, après s'être assuré

par un regard circulaire que le cavalier dont nous avons esquissé

le portrait était bien seul, fit deux pas dans l'intérieur, ôta son

chapeau et attendit respectueusement que celui auquel il se présentait

lui adressât la parole.

Ce personnage formait avec le premier le plus complet et le plus brutal

contraste; c'était un homme jeune encore, aux formes musculeuses,

aux traits anguleux, à la physionomie basse, cruelle et chafouine,

empreinte d'une expression de méchanceté sournoise; son front bas et

déprimé, ses yeux gris, ronds, profondément enfoncés sous l'orbite et

assez éloignés l'un de l'autre, son nez long et recourbé, ses pommettes

saillantes, sa bouche grande et sans lèvres lui donnaient une lointaine

ressemblance avec un oiseau de proie de l'espèce la moins noble; sa

tête monstrueuse, supportée par un cou gros et court, était enfoncée

entre deux épaules d'une largeur démesurée; ses bras mal attachés, mais

recouverts de muscles énormes, lui donnaient une apparence de force

brutale extraordinaire, mais dont l'aspect général avait quelque chose

de repoussant. Cet individu, qu'il était facile de reconnaître tout de

suite pour un métis _mamaluco_[1], portait le costume des Sertanejos,

mais ce costume cependant fort élégant et surtout fort pittoresque,

loin de relever sa tournure et de dissimuler sa laideur, ne servait

pour ainsi dire qu'à la rendre plus visible.

Plusieurs minutes s'écoulèrent sans que le jeune homme parût

s'apercevoir de la présence de son singulier visiteur; celui-ci,

fatigué sans doute de cette longue attente, et désirant la faire cesser

au plus vite, ne trouva pas de moyen plus efficace que celui de laisser

tomber sur le sol la lourde carabine sur laquelle il s'appuyait.

Au bruit retentissant de l'arme sur les pierres, le jeune homme

tressaillit et releva brusquement la tête. Reconnaissant alors l'homme

qui se tenait devant lui, immobile et roide comme une idole indienne,

il passa à plusieurs reprises la main sur son front comme pour en

chasser des pensées importunes, dissimula un mouvement de dégoût et,

affectant de sourire;

«Ah! C'est vous, Malco Díaz? lui dit-il.

--Oui, monsieur le marquis, c'est moi, répondit le mamaluco d'une voix

basse et à demi étouffée.

--Eh bien! Que me voulez-vous encore?

--Eh! fit l'autre avec un ricanement sourd, la réception que me fait

Votre Seigneurie n'est guère caressante. Voilà deux jours que je ne

vous ai parlé.

--Je n'ai pas besoin, je le suppose, de me gêner avec vous, à quoi bon

me gêner? N'êtes-vous pas à ma solde, et par conséquent mon serviteur?

reprit le marquis avec une nuance de hauteur, destinée sans doute à

rappeler à son interlocuteur la distance que les convenances sociales

établissaient entre eux.

--C'est juste, répondit l'autre, un serviteur est un chien et il doit

être traité comme tel, cependant, vous connaissez le proverbe: _A bom

jogo boa volta_[2].

--Faites-moi grâce de vos stupides proverbes, je vous prie, et

dites-moi sans plus de détours ce qui vous amène,» répondit le jeune

homme avec impatience.

Le mamaluco fixa sur le marquis un regard d'une expression sinistré.

«Au fait, reprit-il, votre Seigneurie a raison, mieux vaut en finir

tout de suite.

--J'attends!

--Je viens régler mes comptes avec vous, señor; voilà tout en deux mots.

--Hein! fit le jeune homme, régler vos comptes, qu'est-ce à dire,

_velhaco?_

--Velhaco ou non, monsieur le marquis, je désire régler avec vous.

--Je ne vous comprends pas, expliquez-vous, mais soyez bref, je vous

prie, je n'ai pas de temps à perdre à écouter vos _pataratas._

--Je ne demande pas mieux, monsieur le marquis, bien que ce ne soient

pas des patarata, ainsi qu'il vous plaît de le dire.

--Voyons, au fait.

--Eh bien! Le fait, le voici, Seigneurie, je me suis engagé avec vous

pour deux mois, à Rio Janeiro, afin de vous servir de guide, moyennant

quatre onces espagnoles par mois, ou, si vous le préférez, cent six

mille reis[3], n'est-il pas vrai, Seigneurie!

--Parfaitement, seulement vous oubliez, maître Malco Díaz, que vous

avez reçu sur votre demande, avant de quitter Rio Janeiro ...

--Un mois d'avance, interrompit le mamaluco, je me le rappelle très

bien, au contraire, Seigneurie.

--Que demandez-vous, alors?

--Dame, je demande le reste.

--Comment le reste, pour quelle raison, s'il vous plaît?

--Oh! Pour une raison bien simple, Seigneurie, c'est que notre marché

expirant demain à dix heures du matin, je préfère régler avec vous ce

soir que de vous causer ce dérangement pendant la marche.

--Comment, y a-t-il déjà si longtemps que nous sommes en route?

--Calculez, Seigneurie.

--En effet, tout autant,» reprit-il tout pensif.

Il y eut un assez long silence, le jeune homme le rompit brusquement

et, relevant la tête en même temps qu'il regardait le métis bien en

face.

«Ainsi, vous désirez me quitter, Malco Díaz, lui dit-il d'un ton plus

amical que celui qu'il avait employé jusqu'alors.

--Mon engagement n'est-il pas terminé, Seigneurie?

--Effectivement, mais vous pouvez le renouveler.»

Le mamaluco hésita, son maître ne le quittait pas du regard; il parut

enfin prendre une résolution.

«Tenez, Seigneurie, dit-il, laissez-moi vous parler franchement.

--Parlez.

--Eh bien! Vous êtes un grand seigneur, un marquis, c'est vrai; moi

je ne suis qu'un pauvre diable auprès de vous, bien petit et bien

infime; cependant, tout misérable que vous me supposez, il est un bien

inappréciable pour moi, bien que j'ai commis la sottise d'aliéner une

fois.

--Et ce bien, c'est....

--Ma liberté, Seigneurie, mon indépendance, le droit d'aller et de

venir, sans rendre à personne compte de mes pas, de parler sans avoir

besoin de mesurer mes paroles et de choisir mes expressions; je

reconnais humblement que je ne suis pas né pour être domestique. Que

voulez-vous, nous autres, nous sommes ainsi faits, que nous préférons

la liberté avec la misère à la richesse avec l'esclavage; c'est

stupide, je le sais, mais c'est comme cela.

--Avez-vous tout dit.

--Tout, oui, Seigneurie.

--Mais vous n'êtes pas domestique, vous me servez de guide, voilà tout.

--C'est vrai, Seigneurie; mais souvent, malgré vous, vous oubliez le

guide pour ne songer qu'au domestique, et moi, je ne puis m'habituer à

être, traité de cette façon; mon orgueil se révolte malgré moi, je sens

mon sang bouillonner dans mes veines, et je crains que la patience ne

m'échappe.»

Un sourire de mépris erra sur les lèvres du jeune homme.

«Ainsi, répondit-il, le motif que vous me donnez est le seul qui vous

pousse à me quitter?

--C'est le seul, Seigneurie.

--Mais, si fort satisfait de vos services, je vous proposais cinq

quadruples au lieu de quatre, vous accepteriez sans doute?»

Un éclair de convoitise jaillit de l'œil voilé du mamaluco, mais

aussitôt il s'éteignit.

«Pardonnez-moi, Seigneurie, dit-il, je refuserais.

--Même si je vous en offrais six?

--Même si vous m'en offriez dix.

--Ah!» fît le marquis en se mordant les lèvres. Il était évident que

le jeune homme était en proie à une sourde colère, qu'il ne renfermait

qu'avec peine.

«Quand comptez-vous nous quitter? dit-il.

--Lorsque Votre Seigneurie me le permettra.

--Mais si j'exigeais que vous demeurassiez avec nous jusqu'à demain

matin dix heures?

--Je resterais, Seigneurie.

--C'est bien, dit le jeune homme d'un ton d'indifférence, je vois que

c'est un parti pris de votre part.

--Oh! Complètement, Seigneurie.

--Je vais donc vous payer immédiatement ce que je reste vous devoir;

vous serez libre ensuite de vous éloigner à l'instant si bon vous

semble.»

Le mamaluco fit un geste ressemblant à un remerciement, mais il ne

prononça pas une parole.

Le jeune homme tira plusieurs pièces d'or d'une bourse et les présenta

au métis.

«Prenez,» dit-il.

Malco avança la main, mais se ravisant aussitôt:

«Pardon, Seigneurie, dit-il, mais vous vous trompez.

--Moi! Comment cela?

--Dame! Vous ne me devez que quatre onces, il me semble.

--Eh bien?

--Vous m'en donnez huit.

--Je vous donne quatre onces parce que je vous les dois, et j'en ajoute

quatre autres parce que, avant de vous quitter, je veux vous donner une

preuve de ma satisfaction pour la façon dont vous avez rempli votre

devoir pendant le temps que vous êtes demeuré à mon service.»

Une seconde fois le mamaluco hésita, mais faisant un violent effort

sur lui-même et reculant d'un pas comme s'il eût voulu échapper à la

fascination exercée sur lui par la vue du métal, il posa, bien qu'avec

une répugnance visible, quatre des pièces d'or sur un coffre, en

répondant d'une voix étranglée par une émotion intérieure:

«Je vous suis fort reconnaissant, Seigneurie, mais je ne saurais

accepter un aussi riche cadeau.

--Pourquoi donc, s'il me plaît de vous le faire, Malco, ne suis-je pas

le maître de disposer de ce qui m'appartient et de vous témoigner ma

satisfaction?

--Oui, Seigneurie, vous êtes libre de faire cela, mais je vous répète

que je n'accepterai pas.

--Au moins, vous me donnerez l'explication de cette énigme, car si je

ne me trompe pas sur votre compte, vous n'êtes pas autrement organisé

que les autres hommes, et vous aimez l'or.

--Oui, Seigneurie, lorsqu'il est loyalement gagné, mais je ne suis pas

un mendiant, pour accepter une rémunération à laquelle je reconnais

n'avoir aucun droit.

--Ces sentiments vous font honneur, répondit le jeune homme avec une

mordante raillerie; je vous en félicite, je retire ma proposition.»

Il reprit alors les quatre pièces d'or, les fit un instant sauter dans

sa main, puis il les remit dans sa bourse.

«Maintenant, nous sommes quittes.

--Oui, Seigneurie.

--Et nous nous séparons bons amis?

--Bons amis.

--Passez-vous la nuit au camp?

--Je suis jusqu'à demain aux ordres de Votre Seigneurie.

--A mon tour, je vous remercie, señor Malco, nos affaires sont

terminées maintenant à notre satisfaction mutuelle, rien ne vous

retient plus près de moi, je vous laisse donc libre de partir quand

cela vous plaira.

--Alors, puisque mon cheval est encore sellé, je profiterai de votre

permission, Seigneurie.

--Ah! Ah! Il paraît que vous aviez prévu le cas?»

Le mamaluco, malgré son impudence, tressaillit imperceptiblement.

«Maintenant, adieu, reprit le jeune homme; vous êtes libre, grand bien

vous fasse; seulement comme, ainsi que vous l'avez dit vous-même, nous

nous séparons amis, tâchons de demeurer toujours dans les mêmes termes.

--Je ne vous comprends pas, Seigneurie.

--Souvenez-vous du proverbe que vous m'avez cité au commencement de

notre entretien, et faites-en votre profit; sur ce, bon voyage.»

Et il ordonna du geste au mamaluco de se retirer. Celui-ci, fort mal à

son aise sous le regard inquisiteur du marquis, ne se fit pas répéter

l'invitation; il salua gauchement et sortit de la tente.

Il alla prendre son cheval, qu'il avait attaché à quelques pas à un

piquet, se mit en selle et s'éloigna d'un air pensif, descendant au

petit trot la montagne dans la direction du sertão, à l'entrée duquel

la caravane avait établi son bivouac.

Lorsqu'il fut assez éloigné pour ne pas craindre d'être vu, il fit un

brusque crochet sur la droite et retourna sur ses pas, en évitant avec

le plus grand soin de donner l'éveil aux sentinelles brésiliennes.

«Diable d'homme! murmurait-il à voix basse, tout en surveillant

attentivement les buissons et les halliers de crainte de surprise, il

est évident qu'il se doute de quelque chose; je n'ai pas un instant à

perdre, car, je le connais, si je me laisse prévenir, je suis un homme

perdu; oui, mais je ne me laisserai pas prévenir, l'affaire est trop

belle pour que je ne mette pas tous mes soins à la conduire à bonne

fin; nous verrons qui l'emportera de moi ou de ce beau seigneur musqué.»

Faisant alors vigoureusement sentir l'éperon à son cheval, le mamaluco

lui fit prendre le galop, et il ne tarda pas à disparaître dans

l'obscurité; car, pendant son entretien avec son ancien maître, la nuit

était tombée et d'épaisses ténèbres couvraient la terre.

Cependant, aussitôt que le mamaluco eut quitté la tente, le marquis se

leva avec un geste de colère et de menace, mais, se laissant presque

aussitôt retomber sur son siège:

«Non, dit-il d'une voix sourde, donnons-lui le temps de s'éloigner,

laissons-lui une sécurité complète; le traître ne me croit pas aussi

bien informé. Oh! Je me vengerai cruellement de la contrainte que je me

suis imposée devant lui! Une preuve! Une seule! Mais cette preuve il me

la faut, je veux l'avoir!»

Il se leva de nouveau, souleva le rideau de la tente, et jeta un regard

au dehors; la plus grande tranquillité, le calme le plus complet

régnaient dans le camp, le marquis appela alors à deux reprises

différentes, d'une voix contenue:

«Diogo! Diogo!»

A cet appel, qu'il semblait attendre, un homme s'approcha presque

immédiatement.

«Me voilà, dit-il.

--Entrez vite,» reprit le marquis.

Cet homme était le chef des soldados da conquista, il entra.

Le rideau de la tente retomba derrière lui.

[1] On donne ce nom aux métis nés d'un blanc et d'une Indienne, et

_vice versa._

[2] A beau jeu, beau retour.

[3] Le reis est une monnaie fictive, cette formidable somme fait,

argent de France, environ 340 francs seulement.

II

TAROU-NIOM[1].

De tous les Indiens du Nouveau Monde, les aborigènes du Brésil sont

ceux qui ont défendu le plus opiniâtrement leur indépendance et lutté

avec le plus d'acharnement contre l'envahissement de leur territoire

par les blancs. Aujourd'hui encore cette guerre commencée aux premiers

jours de la conquête se continue aussi implacable des deux parts, sans

que l'issue s'en puisse prévoir autrement que par l'entière destruction

de la race infortunée si déplorablement spoliée par les Européens.

Nous croyons nécessaire, pour l'intelligence de cette histoire,

d'entrer dans quelques détails sur les mœurs de ces nations dont

beaucoup n'existent plus aujourd'hui et dont les autres ne tarderont

pas, à moins d'un miracle, à disparaître à jamais de la surface du

globe.

L'histoire des origines américaines est encore aujourd'hui un mystère;

une seule chose, à notre avis, est maintenant prouvée, c'est que la

population de l'Amérique opérée graduellement et sur plusieurs points

l'a été par des races différentes, qui elles-mêmes ont asservi, ainsi

que le démontrent d'anciens monuments, ceux de Palenque entre autres,

dont la date est plus ancienne que les plus vieux monuments égyptiens,

ont asservi, disons-nous, une race autochtone dont il n'est plus

possible aujourd'hui de découvrir l'origine, mais qui avait atteint un

état de civilisation avancée.

Des grandes nations indiennes qui couvraient le sol du Brésil à

l'époque de la conquête, la plupart, telles que les _Tapuyas_, les

_Tubaïaras_, les _Tupinambas,_ les _Tumoyos_, les _Tupiniquins_, les

_Aymorès_, et tant d'autres trop nombreuses pour être citées, sont

détruites ou réduites à un trop petit nombre pour continuer à former

un corps de nation; elles se sont fondues les unes dans les autres;

et, tout en se retirant pas à pas devant les blancs, elles ont formé

des confédérations afin de résister plus facilement à l'envahissement

de leur territoire, et ont ainsi donné naissance aux tribus qui,

aujourd'hui, continuent la guerre.

Les principales nations existant aujourd'hui au Brésil sont les

Botocudos ou Botocudis, descendants des Aymorès, dont ils ont conservé

presque toutes les coutumes, entre autres celle de s'introduire dans

la lèvre inférieure un disque de bois, de jade vert ou de coquillage

large souvent de deux ou trois pouces.

Viennent ensuite les _Patachos_, les _Machacelis_, les _Malalis_, les

_Maconis_, les _Camacans_ (ceux-ci sont civilisés), les _Mucunis_, les

_Panhames_, les _Capochos_, et beaucoup d'autres encore, mais moins

importantes, et qui sont plutôt de simples tribus que des nations. Ces

Indiens, indépendants presque tous et menant la vie nomade, se sont

réservé dans les déserts et les forêts vierges du Brésil des repaires

inexpugnables d'où ils bravent presque avec impunité la puissance

portugaise.

Bien que toujours en guerre entre eux, car le plus futile prétexte leur

suffit pour, s'entre-détruire, cependant ils oublient leur haine et se

liguent ensemble dès qu'il s'agit d'attaquer les blancs; aussi sont-ils

tellement redoutés des Portugais que ceux-ci les traquent comme des

bêtes fauves et les exterminent sans pitié, lorsque, ce qui est rare à

cause de leur finesse et de leur astuce poussées à un degré fabuleux,

ils réussissent à les surprendre.

Le principal reproche adressé par les historiens anciens, comme par les

modernes, aux Indiens est celui d'anthropophagie.

Malheureusement, malgré les énergiques dénégations des Indiens,

cette coutume horrible ne peut pas être mise en doute. Depuis le

malheureux Hans Staden, prisonnier au seizième siècle des Tupinambas

et auquel son maître, le féroce Koniam-Bèbè, disait avec d'affreuses

menaces qu'il avait déjà dévoré cinq Européens, jusqu'à aujourd'hui

l'anthropophagie s'est conservée parmi les indigènes du Brésil.

Cette épouvantable coutume n'est pas pour eux le résultat du manque

d'aliments; ils mangent par goût, et quelquefois par vengeance,

la chair humaine. Souvent, après une bataille, ils dévorent leurs

prisonniers, réservant seulement les têtes qu'ils momifient et

conservent comme trophées.

Cependant, pour être juste, nous constaterons ici que quelques tribus,

sept ou huit, peut-être, ont toujours su se garder de cette affreuse

coutume et sont demeurées pures de ce crime.

Le Guaranis · 第 4 / 19 段