--Je sais bien que j'ai eu tort; malheureusement je n'avais aucun

prétexte à lui donner, aucune raison plausible à faire valoir pour

l'arrêter, cela aurait produit un scandale que j'ai voulu éviter; si

j'avais échoué cela aurait probablement précipité la catastrophe qui

sans doute nous menace.

--Oui, oui, tout cela est vrai; mais, croyez-moi, Seigneurie, si

Malco nous a aussi brusquement quittés, c'est qu'il avait de fortes

raisons pour cela, qu'il nous a sans doute conduits juste au point où

il voulait nous faire arriver, et qu'il a près d'ici des affidés avec

lesquels il prépare notre perte.

--Je le crois comme vous, don Diogo; mais quels sont ces affidés? Où

sont-ils embusqués? Voilà ce que je ne saurais dire, et cependant ce

qu'il serait fort important pour nous de savoir, et cela le plus tôt

possible.»

Le capitão sourit avec finesse.

«Seuls les oiseaux et les poissons ne laissent pas de traces de leur

passage, dit-il; si adroit que soit un homme, on peut toujours, en s'en

donnant la peine, découvrir sa piste.

--Ainsi, vous vous feriez fort de savoir où cet homme s'est retiré?

--Parfaitement, Excellence; malgré les précautions dont il a entouré sa

fuite et le soin qu'il a pris pour cacher sa piste, je suis certain de

la découvrir en moins d'une heure, et cela d'autant plus facilement

que depuis longtemps déjà je le surveille et que j'ai étudié ses

habitudes.

--Malheureusement, avant de rien entreprendre, il nous faut attendre

le lever du soleil, et la nuit lui suffira pour se mettre à l'abri de

notre atteinte.

--Pourquoi attendrions-nous jusqu'à demain, Excellence? Je vous prie de

me pardonner d'oser vous interroger.

--Dame, il me semble que pour découvrir une piste, serait-elle même

très bien indiquée, la première condition est d'y voir clair, et en ce

moment nous sommes enveloppés de ténèbres d'autant plus épaisses que la

nuit est sans lune.

--Ceci est de peu d'importance, Seigneurie, répondit en souriant le

capitão; pour un homme accoutumé, ainsi que je le suis, à parcourir le

désert à toute heure et dans tous les sens, les ténèbres n'existent pas.

--Ainsi, s'écria le marquis avec un vif mouvement de satisfaction, si

je vous ordonnais de monter à cheval?...

--J'y monterais à l'instant, Seigneurie.

--Et vous me rapporteriez des nouvelles?

--Cela ne fait pas de doute, ne suis-je pas un Indien moi-même,

Excellence, un Indien civilisé, il est vrai, mais cependant j'ai

conservé assez de la sagacité qui distingue la race à laquelle

j'appartiens, pour ne pas craindre d'échouer dans une démarche qui,

quoiqu'elle vous semble très difficile à mener à bien, n'est pourtant

pour moi qu'un jeu d'enfant.

--Puisqu'il en est ainsi, don Diogo, mettez-vous donc en selle le plus

tôt possible, et allez, au nom du ciel; j'attends votre retour avec la

plus vive impatience.

--Avant le lever du soleil, je reviendrai, soyez sans inquiétude,

Excellence, et avec de bonnes nouvelles; mais j'ai besoin que vous me

laissiez conduire cette affaire à ma guise.

--Agissez comme vous le voudrez, capitão, je m'en rapporte à votre

finesse et à votre loyauté.

--Je ne tromperai pas votre attente, Seigneurie,» répondit le capitão

en se levant.

Le marquis l'accompagna jusqu'au rideau de la tente, puis il

revint s'asseoir; mais, après quelques minutes de réflexion, il se

leva brusquement, sortit et se dirigea à grands pas vers la tente

mystérieuse dont nous avons déjà eu occasion de dire quelques mots,

et dans laquelle il entra après s'être fait reconnaître par les

sentinelles qui avaient été, sur son ordre exprès, chargées de veiller

sur elle.

Cette tente, beaucoup plus vaste que celle dressée pour le marquis,

était divisée en plusieurs compartiments par des murailles de toile

ingénieusement adaptées, et ressemblait plutôt, pour le luxe et le

confort, à une habitation disposée pour durer plusieurs mois, qu'à un

campement éphémère de quelques heures.

Le compartiment dans lequel s'était introduit le marquis était

garni de sofas: un tapis recouvrait le sol, et une lampe d'argent

curieusement ciselée, posée sur un meuble, répandait une lumière douce

et mystérieuse.

Une jeune négresse d'une vingtaine d'années, à la mine éveillée et à

la tournure friponne, s'occupait, à l'entrée du marquis, à agacer un

magnifique ara posé sur un perchoir de bois de rose, où il était retenu

par une chaîne d'or attachée à l'une de ses pattes.

La négresse, sans interrompre l'occupation dans laquelle elle

semblait se complaire, et tout en faisant pousser à l'oiseau des cris

discordants, se pencha nonchalamment vers le marquis, en se tournant

à demi de son côté par un mouvement rempli d'une suprême insolence,

laissa filtrer un regard railleur entre ses longs cils et attendit

qu'il lui adressât la parole.

Le marquis, sans paraître remarquer l'attitude hostile arborée par

l'esclave, fit quelques pas vers elle et, la touchant légèrement du

doigt:

«Phœbé, lui dit-il en espagnol, vous plairait-il de remarquer ma

présence?

--Que me fait votre présence à moi, señor marqués, répondit-elle en

haussant légèrement les épaules.

--A vous, rien, Phœbé, c'est vrai, aussi n'est-ce pas pour vous que

je suis venu, mais pour votre maîtresse, à laquelle je vous prie

d'annoncer sans plus de retard ma présence.

--A cette heure?

--Pourquoi pas?

--Parce que doña Laura, fatiguée à ce qu'il paraît par le long trajet

qu'il lui a fallu faire aujourd'hui, s'est retirée en m'ordonnant

de ne laisser personne parvenir jusqu'à elle, et que, selon toute

probabilité, elle s'est immédiatement livrée au repos.»

Une rougeur fébrile envahit le visage du marquis, ses sourcils se

froncèrent à se joindre; il fît un geste de colère, mais, comprenant

sans doute le ridicule d'une scène avec une esclave qui accomplissait

un ordre donné, il se maîtrisa aussitôt et, s'inclinant avec un sourire:

«C'est bien, dit-il en haussant avec intention légèrement la voix,

votre maîtresse est libre chez elle d'agir à sa guise; je ne me

permettrai pas d'insister davantage, seulement cet entretien que depuis

quelques jours elle me refuse avec une si grande obstination, je saurai

là contraindre à me l'accorder.»

A peine avait-il prononcé ces paroles qu'un rideau fut soulevé, et doña

Laura entra dans le salon:

«Vous me menacez, je crois, don Roque de Castelmelhor,» dit-elle d'une

voix incisive et fière.

Et s'adressant à la jeune esclave:

«Retire-toi, Phœbé, ajouta-t-elle; mais ne t'éloigne pas assez pour

que, si j'avais besoin de toi, tu ne pusses accourir aussitôt.»

Phœbé baissa la tête, jeta un dernier regard au marquis et sortit du

salon.

«Maintenant, señor caballero, reprit doña Laura dès que l'esclave eut

disparu, parlez, je vous écoute.»

Le marquis s'inclina respectueusement devant elle.

«Pas avant, señorita, que vous ayez daigné prendre un siège.

--A quoi bon? Mais, ajouta-t-elle avec intention, si cette preuve

de condescendance de ma part doit abréger cette entrevue, j'aurais

mauvaise grâce de ne pas vous obéir.»

Le marquis se mordit les lèvres, mais il ne répondit pas.

Doña Laura alla s'asseoir sur le sofa le plus éloigné, et, croisant

d'un air ennuyé les bras sur la poitrine, tout en fixant sur son

interlocuteur un regard hautain:

«Parlez donc maintenant, je vous prie, dit-elle, Phœbé ne vous a pas

menti, caballero, je suis extrêmement fatiguée, et l'obligation dans

laquelle je suis d'obéir à vos ordres a pu seule me contraindre à vous

recevoir.»

Ces paroles furent _sifflées_, si nous pouvons employer l'heureuse

expression d'un vieil auteur, du bec le plus affilé qui se puisse

imaginer et doña Laura pencha sa tête sur un coussin en dissimulant à

demi un bâillement.

Mais la résolution du marquis était prise de ne rien voir et de ne rien

comprendre; il s'inclina en signe de remercîment et se prépara à parler.

Doña Laura avait seize ans; elle était toute gracieuse et toute

mignonne; sa taille hardiment cambrée avait cette désinvolture que

possèdent seules les femmes espagnoles; sa démarche était empreinte

de cette nonchalante langueur si remplie de voluptueuses promesses

dont les Hispano-Américaines ont dérobé le secret aux Andalouses. Ses

longs cheveux châtain foncé tombaient en boucles soyeuses sur ses

épaules d'une blancheur éclatante; ses yeux bleus et rêveurs semblaient

refléter l'azur du ciel et étaient couronnées par des sourcils noirs

dont la ligne pure était tracée comme avec un pinceau; son nez droit

aux ailes roses et mobiles, sa bouche petite et charmante, qui laissait

en s'entr'ouvrant paraître le double chapelet de ses dents de perles,

lui complétaient une beauté rendue plus suave et plus noble encore par

la finesse et la transparence de son épiderme, sous lequel on voyait

circuler un sang riche et généreux.

Vêtue de gaze et de mousseline de même que toutes les créoles, la

jeune fille était ravissante, blottie sur son sofa, comme le _beija

flor_ dans le calice d'une fleur; en ce moment surtout qu'une colère

contenue et maîtrisée à grand-peine faisait palpiter son sein virginal

et couvrait ses joues d'un incarnat fébrile, doña Laura avait en elle

quelque chose de séduisant et de majestueux à la fois qui imposait le

respect et commandait presque la vénération.

Don Roque de Castelmelhor, malgré le parti pris et l'intention formelle

qu'il avait laissé deviner, ne put résister au charme puissant de cette

beauté si noble et si pure; son regard se baissa devant celui de la

jeune fille tout chargé de haine et presque de mépris, et ce fut d'une

voix légèrement émue qu'il entama cet entretien auquel il paraissait

attacher tant de prix.

«Nous avons atteint señorita, dit-il, après des fatigues extrêmes, la

limite des contrées civilisées du Brésil; car, si je ne me trompe,

la route que maintenant il nous faut suivre, s'enfonce dans des

déserts où, avant nous, quelques hardis explorateurs seulement ont osé

s'aventurer; je crois donc que le moment est venu de nous expliquer

franchement et de bien établir notre situation vis-à-vis l'un de

l'autre.»

Doña Laura sourit avec dédain, et, l'interrompant du geste:

«Cette situation, caballero, dit-elle avec amertume, est cependant on

ne peut plus claire et surtout on ne peut plus nette, je vous éviterai,

si vous le désirez, l'embarras d'entrer dans certains détails en vous

les rappelant moi-même.... Oh! Ne m'interrompez pas, fit-elle avec

vivacité, car le jeune homme essayait de lui couper la parole, voici le

fait en deux mots: mon père, Don Zèno Álvarez de Cabral, descendant de

l'un des plus illustres conquistadores de ce pays, réfugié aux environs

de Buenos Aires pour des motifs que j'ignore, mais qui sans doute vous

importent peu, donna l'hospitalité à un voyageur égaré qui, vers le

milieu de la nuit, pendant un orage effroyable se présenta à la porte

de son hacienda; ce voyageur c'était vous, señor, vous, descendant

d'une race non moins illustre que la nôtre, puisqu'un de vos ancêtres

a été gouverneur du Brésil pour le roi. Le nom du marquis don Roque de

Castelmelhor offrait à mon père toutes les garanties d'honneur et de

loyauté qu'il pouvait désirer, vous fûtes donc reçu par l'exilé, non

pas comme un étranger, non pas même comme un compatriote, mais comme un

ami, comme un frère. Notre famille devint la vôtre; tout cela, n'est-il

pas vrai? Répondez-moi, señor.

--Tout cela est vrai, señorita, répondit le marquis, dominé, malgré

lui, par l'accent de la jeune fille.

--Je vois avec plaisir que vous avez, à défaut d'autre qualité, la

franchise, señor, reprit ironiquement la jeune fille. Je continue:

dépouillée de tous ses biens, ma famille, exilée depuis près d'un

siècle du pays découvert par un de ses ancêtres, ne vivait que

difficilement et ne parvenait à conserver son rang, au milieu de la

population étrangère parmi laquelle le sort la contraignait à vivre,

qu'en se livrant à l'élève des bestiaux sur une grande échelle et en

faisant valoir des terres acquises péniblement sur la limite du désert.

Vous vous étiez présenté à mon père comme une victime des intrigues

politiques des gens entre les mains desquels le roi de Portugal a

délégué ses pouvoirs; cette raison suffisait pour que notre maison

devînt la vôtre et que mon père ne conservât pas de secrets pour vous;

il en était un cependant dont, malgré toute votre adresse, il vous fut

impossible d'obtenir la révélation; c'est que de la découverte de ce

secret dépendait la fortune à venir de sa famille, si, ainsi que mon

père l'espérait, le roi lui permettait un jour de rentrer au Brésil;

ce secret que mon père, mon frère et moi nous savions seuls, par

quels moyens étiez-vous arrivé, sinon à le découvrir entièrement, du

moins à le pénétrer assez pour que votre convoitise et votre avarice

s'éveillassent au point de vous faire trahir vos bienfaiteurs, voilà ce

que je ne chercherai pas à expliquer; la bassesse humaine a des replis

dans lesquels il ne saurait me convenir de fouiller; bref, vous qui,

pendant plusieurs mois, aviez vécu dans notre intimité sans paraître

m'honorer de la moindre attention, me traitant plutôt en enfant qu'en

jeune fille, et ne m'accordant que cette politesse banale dont

l'éducation vous faisait un devoir, je remarquai que tout à coup vos

manières avaient complètement changé à mon égard et que vous me faisiez

une cour assidue. Folle et rieuse enfant, comme je l'étais alors, cela

m'étonna, sans cependant me toucher; vos attentions, loin de me plaire,

me fatiguaient. Vous voyez que moi aussi je suis franche, caballero.

--Continuez, señorita, répondit en souriant le marquis, depuis

longtemps déjà je connais votre franchise, il me reste à apprendre si

vous poussez aussi loin la perspicacité.

--Vous ne tarderez pas à en juger, señor, reprit-elle ironiquement;

peut-être vos soins et vos attentions auraient obtenu le résultat que

vous en espériez, et en serais-je arrivée, sinon à vous aimer, du moins

à m'intéresser à vous, mais malheureusement, ou heureusement pour moi,

je ne tardai pas à voir clair, sinon dans votre cœur, du moins dans

votre pensée. Emporté par l'insatiable avarice qui vous dévorait, et

vous dévore sans doute encore, vous vous étiez, à plusieurs reprises,

laissé aller devant moi à me parler de toute autre chose que de votre

feint amour.

--Oh! Señorita! exclama le marquis avec un geste de dénégation.

--Oui, reprit-elle avec une amère raillerie, je sais que vous êtes un

comédien consommé, et qu'il ne tiendrait qu'à moi, aujourd'hui encore,

de croire à cette passion dont vous faites un si grand étalage;

malheureusement les faits sont là, péremptoires et sans réplique, pour

donner un éclatant démenti à vos paroles.»

La jeune fille fit une pause de quelques secondes comme pour laisser au

marquis la facilité de lui répondre, mais celui-ci, loin de le faire,

se mordit les lèvres avec dépit et courba la tête.

Doña Laura sourit.

«La façon brutale dont vous m'avez enlevée traîtreusement au mépris

de toutes lois divines et humaines, lorsque mes dédains réitérés vous

eurent fait acquérir la certitude que je vous avais deviné, est pour

moi la preuve la plus évidente de l'odieuse machination dont j'ai été

la victime; si vous m'aimiez réellement, rien ne vous était plus facile

que de demander ma main à mon père; pourquoi ne l'avez-vous pas fait?

--Vous-même, señorita, n'aviez-vous pas répondu par un refus à la

demande que j'avais eu l'honneur de vous adresser, répondit le marquis

avec un accent de sarcasme caché.

--Certes, mais je ne suis qu'une jeune fille, répondit-elle avec

animation, une enfant, vous-même l'avez dit, qui s'ignore soi-même et

qui ne sait encore ni ce qu'elle aime ni ce qu'elle hait. Cette demande

en mariage ne devait donc en aucune façon, et surtout au point de vue

des convenances, m'être adressée à moi, mais à mon père seul, ou, à

son défaut, à mon frère; mais non, vous aviez un autre but: ce mariage

n'était qu'un prétexte pour vous emparer des immenses richesses que

vous convoitez. En ce moment, vous n'oseriez me soutenir en face le

contraire.

--Qui sait? murmura-t-il d'un air railleur.

--Aussi vous avez préféré me faire tomber dans un guet-apens, m'enlever

à ma famille, que ma disparition plonge dans le plus profond désespoir,

et me forcer à vous suivre, moi, pauvre enfant innocente et sans

défense, prisonnière au milieu des bandits dont vous êtes le chef, au

fond d'horribles déserts.

--Depuis que, selon votre expression, señorita, je vous ai si

brutalement enlevée à votre famille, me suis-je conduit envers vous

autrement que doit le faire un gentilhomme de mon nom et de ma race!

N'ai-je pas, au contraire, toujours été pour vous l'esclave le plus

dévoué et le plus attentif; ne vous ai-je pas, autant que le permettent

les circonstances difficiles où je me trouve, entourée des soins les

plus assidus et du respect le plus profond.

--C'est vrai, répondit-elle en éclatant d'un rire nerveux, de cela je

dois convenir, mais quelle est la cause de ces soins et de ces respects?

--L'amour le plus sincère et le plus ...

--Assez de mensonges, señor, s'écria-t-elle avec violence, votre

premier mot, en entrant sous cette tente, vous a trahi malgré vous!

--Señora!

--Vous vous croyez arrivé dans les parages du pays diamantaire

découvert par un de mes ancêtres, et vous voulez essayer d'obtenir

enfin de moi, par persuasion ou peut-être par violence, car l'avarice

vous aveugle, la révélation du secret que vous vous imaginez que je

possède! Osez me soutenir le contraire.»

IV

UN NOBLE BANDIT.

Il y eut, après cette accusation si énergiquement formulée par la jeune

fille, quelques minutes d'un silence funèbre sous la tente.

Au dehors, le vent fouettait les arbres et faisait s'entrechoquer leurs

branches avec des grincements sinistres ressemblant à des plaintes

humaines.

Les feuilles tourbillonnaient dans l'air et retombaient en grésillant

sur les buissons; à de courts intervalles, la note lugubre de la

chouette cachée dans le creux des rochers s'élevait, répétée de loin

en loin comme un morne écho; des rumeurs vagues et sans nom passaient,

emportées sur l'aile de la brise, mourant pour renaître sans cesse,

ajoutant encore à la mystérieuse horreur de cette nuit sombre et sans

lune, dont les ténèbres épaisses imprimaient aux objets une apparence

fantastiquement funèbre.

Le marquis s'était levé, les bras croisés derrière le dos, la tête

penchée sur la poitrine; il marchait à grands pas dans la tente, en

proie à une agitation intérieure, qu'il faisait de vains efforts pour

dissimuler.

Doña Laura, à demi couchée sur le sofa, la tête rejetée en arrière,

le suivait d'un regard fixe et moqueur, attendant avec une inquiétude

secrète l'explosion prochaine de cette colère qu'elle n'avait pas

craint d'exciter, redoutant, sans nul doute, les conséquences que

pourraient avoir pour elle les paroles cruellement vraies qu'elle

s'était laissé emporter à prononcer; mais trop fière pour consentir à

une rétractation, et ne voulant pas que son visage révélât, à l'ennemi

qu'elle avait bravé et au pouvoir duquel elle se trouvait, les terreurs

dont elle était en ce moment assaillie.

Enfin, au bout de quelques minutes, qui parurent un siècle à la jeune

fille, le marquis s'arrêta en face d'elle et releva la tête.

Son visage était pâle, mais ses traits avaient repris leur apparence

insouciante et railleuse; seul, un léger tressaillement nerveux de

ses sourcils, indice chez lui d'une colère furieuse maîtrisée à

grand-peine, témoignait des efforts qu'il lui avait fallu faire pour se

dompter et reprendre sa puissance sur lui-même.

Ce fut d'une voix douce, harmonieuse et exempte d'émotion qu'il reprit

l'entretien si brusquement rompu.

«Je vous ai laissée, n'est-ce pas, señorita, dit-il, parler sans vous

interrompre; j'ai, dans cette circonstance,--vous me rendrez au moins

cette justice,--fait preuve, non seulement de patience, mais encore de

bon goût; en effet, ajouta-t-il avec un sourire ironique qui glissa à

travers ses lèvres contractées et vint frapper la jeune fille au cœur

d'un douloureux pressentiment; à quoi bon discuter un fait accompli?

Rien de ce que vous direz ne changera votre position actuelle, vous

êtes en mon pouvoir; nulle puissance humaine ne parviendra à modifier

mes intentions sur vous; cet entretien que j'aurais désiré laisser se

dérouler dans des conditions plus amicales peut-être, vous-même, de

votre plein gré, l'avez placé sur le terrain brûlant où il se trouve

en ce moment; qu'il soit fait selon votre volonté; j'accepte la lutte

aussi franchement que vous me la présentez. Expliquons-nous donc une

fois pour toutes, afin de bien nous comprendre et de ne plus revenir

sur un sujet qui, sous tant de rapports, doit nous être à tous deux si

pénible.»

Il s'arrêta, la jeune fille appuya coquettement sa tête sur sa main

droite et, le couvrant d'un regard où le mépris et la raillerie se

mêlaient à un degré extrême, elle lui répondit d'une voix nonchalante

et ennuyée:

«Vous commettez une grave erreur, caballero, si je dois après ce qui

s'est passé entre nous vous donner encore ce titre; cet entretien,

auquel vous tenez tant, je m'en soucie fort peu; en vous voyant, mon

indignation longtemps contenue a débordé malgré moi, j'ai voulu vous

prouver que je n'étais pas votre dupe, et que je connaissais aussi

bien que vous les projets chimériques que vous caressez au fond de

votre cœur, voilà tout. Maintenant que je me suis expliquée clairement

et sans ambages, je vous laisserai parler tout autant que cela vous

plaira, puisqu'il m'est impossible de vous imposer silence et que

je suis condamnée à vous entendre; seulement, je vous en préviens

d'avance, afin de vous éviter des frais d'éloquence inutiles, quoi que

vous me disiez, quelles que soient les menaces que vous me fassiez,

vous n'obtiendrez pas de moi l'honneur d'une réponse; maintenant,

parlez ou retirez-vous, à votre choix, l'un m'est aussi indifférent que

l'autre.»

Le marquis se mordit les lèvres avec tant de violence que le sang en

jaillit; mais, reprenant son apparente insouciance, il répondit en

ricanant:

«En vérité, señorita, cette résolution est bien arrêtée dans votre

esprit? Vous ne daignerez pas me répondre? Je serai privé d'entendre

résonner à mon oreille l'harmonieuse musique de votre voix si douce?

Voilà qui est cruel; mais qui sait, peut-être parviendrai-je à éveiller

votre curiosité ou à faire vibrer une des fibres secrètes de votre cœur

la sympathie a une si grande puissance, alors, malgré vous, j'en suis

convaincu, vous manquerez à votre héroïque serment.

--Essayez, répondit-elle en souriant avec dédain, l'occasion est belle

pour me donner un démenti.

--Je n'aurai garde de la laisser échapper, señorita.»

Le marquis approcha une butaca, la plaça à quelques pas, juste en face

de la jeune fille, s'assit et, prenant une pose remplie de grâce et de

nonchalance, il continua d'un ton aussi paisible que s'il eût entamé

une causerie intime:

Le Guaranis · 第 6 / 19 段