Au total, les Indiens, à part la crainte respectueuse qu'il leur

inspirait, lui avaient pour la plupart de grandes obligations. Nul

mieux que lui ne savait guérir les maladies réputées incurables

par leurs sorciers; instruit de tout ce qui se passait au désert,

souvent il avait sauvé de la mort des familles entières, perdues dans

les forêts sans vivres et sans armes; «aussi, ajouta mon guide, en

terminant, cet homme est-il pour nous un de ces génies puissants pour

le bien comme pour le mal, dont il vaut mieux ne pas s'entretenir de

peur de le voir subitement paraître et d'encourir sa colère.»

Ces renseignements, si je puis donner ce nom aux divagations craintives

et superstitieuses de mon guide, me laissèrent plus perplexe que je

ne l'étais auparavant sur le compte de cet homme, que tout semblait

conspirer à entourer à mes yeux d'une auréole mystérieuse.

Un mot prononcé, par hasard peut-être, par l'Indien éveilla davantage

encore si cela est possible la curiosité dévorante qui s'était emparés

de moi.

«C'est un Paulista,» m'avait-il dit à demi-voix en jetant autour de lui

des regards effarés, comme s'il redoutait que cette parole ne tombât

dans une oreille indiscrète et fût répétée à celui qu'elle intéressait.

A plusieurs reprises, pendant mon séjour à Buenos Aires, j'avais

entendu parler des _Paulistas_; les renseignements qu'on m'avait donnés

sur eux, bien que très incomplets et erronés pour la plupart, avaient

cependant excité ma curiosité à un tel point, qu'ils entraient pour

beaucoup dans ma résolution de me rendre au Brésil.

Les Paulistas ou Vicentistas, car ces deux noms leur sont

indistinctement appliqués par les historiens, fondèrent leur premier

établissement dans les vastes et magnifiques plaines de Piratininga.

Alors là, sous la direction intelligente et paternelle des deux

jésuites Anchieta et Nobrega, s'organisa une colonie à part dans la

colonie, une sorte de métropole demi barbare, qui dut à son courage une

prospérité et une influence toujours croissante, et dont les exploits,

si quelques jours on les raconte, formeront, j'en suis convaincu, la

partie la plus intéressante de l'histoire du Brésil.

Dans le Nouveau Monde, dès qu'on veut parler de progrès, d'abnégation

et de civilisation, il faut remonter aux jésuites dont les conquêtes

pacifiques, ont plus fait pour l'extinction de la barbarie que tous

les efforts réunis des aventuriers de génie, qui allèrent au seizième

siècle fonder en Amérique les puissances espagnole et portugaise.

Grâce à l'intervention des jésuites au Brésil, les Européens ne

dédaignèrent pas de s'allier avec ces fortes et belliqueuses races

indiennes, qui tinrent si longtemps en échec les Portugais et firent

parfois reculer la conquête.

De ces unions, il résulta une race guerrière, brave, endurcie à toutes

les fatigues, audacieuse surtout, qui, bien dirigée, produisit les

Paulistas, ces hommes auxquels on doit presque toutes les découvertes

qui se firent dans l'intérieur du Brésil et dont les prodigieuses

excursions et les téméraires exploits sont passés aujourd'hui à l'état

de légendes fantastiques dans les contrées mêmes qui en furent le

théâtre.

On a adressé plusieurs reproches sérieux aux Paulistas: on les a

accusés d'avoir, dès l'origine de leur colonie, montré un caractère

indomptable et indépendant, un dédain affecté pour les lois de la

métropole, un orgueil inouï vis-à-vis des autres colons; on a prétendu

que, sortis des rangs les plus turbulents et les plus corrompus des

aventuriers européens, ils avaient puisé dans leur origine et leurs

alliances indiennes un principe de cruauté et de mépris pour la vie des

autres hommes qui en faisait, non seulement des hôtes et des voisins

dangereux, mais encore des natures essentiellement insociables et

ingouvernables.

A ces accusations, les Paulistas ont donné le plus complet démenti.

La province de Saint-Paul, habitée et peuplée par eux seuls, est

aujourd'hui la plus civilisée, la plus industrieuse et la plus riche du

Brésil.

D'ailleurs notre avis, avis partagé du reste par beaucoup d'historiens,

est qu'à une nature indomptée il faut des hommes indomptables, et que

sur ce sol vierge que foulaient les Paulistas au milieu de ces nations

farouches, impatientes de toute sujétion, et qui préféraient mourir

que se soumettre à une domination étrangère qu'ils ne pouvaient et

ne voulaient pas comprendre, il fallait des organisations d'élite,

insensibles à toutes les faiblesses comme à tous les égoïsmes des

conventions sociales de la civilisation, et, pour cette raison,

capables d'accomplir de grandes choses.

En entendant à Buenos Aires parler ainsi des Paulistas avec un

enthousiasme d'autant plus vrai que les Espagnols sont de temps

immémorial les implacables ennemis des Portugais, et que cette haine,

née en Europe, se poursuit en Amérique avec une force décuplée par la

rivalité; je me sentais, malgré moi, entraîné vers ces hommes étranges,

à la puissante organisation, aux instincts aventuriers, qui avaient

conquis un monde à leur patrie et dont, malgré les modifications

apportées par le temps et la civilisation, j'espérais être assez

heureux pour retrouver debout quelque type attardé.

Aussi, à cette désignation de Paulista appliqué à l'homme qui m'était

apparu dans des circonstances si singulières et qui, pendant le peu

de temps que j'étais demeuré près de lui, s'était révélé à moi sous

des aspects si bizarres, si heurtés et si insaisissables, je sentis se

réveiller toute mon ardeur et je n'aspirai plus qu'à me rencontrer de

nouveau avec ce personnage pour lequel j'avais, dès le premier moment,

éprouvé une si vive sympathie.

Je pressai donc mon voyage le plus possible, d'autant plus que mon

guide m'avait appris que la fazenda do rio d'Ouro, où don Zèno Cabral

m'avait assigné rendez-vous, était située sur la frontière de la

province de Saint-Paul, dont elle était une des plus riches et des plus

vastes exploitations.

Afin d'atteindre plus vite le but de notre longue course, mon guide

m'avait, malgré les difficultés du chemin, fait suivre les rives

inondées du rio Uruguay.

Le quatrième jour, après notre départ du rancho, nous atteignîmes

l'aldéa de _Santa Ana_, première garde brésilienne en remontant le

fleuve.

La crue excessive du fleuve avait causé des ravages terribles dans ce

misérable village composé d'une douzaine de ranchos à peine; plusieurs

avaient été emportés par les eaux, le reste était menacé d'être

prochainement envahi; les pauvres habitants, réduits à la plus affreuse

détresse, campaient sur un monticule en attendant le retrait des eaux.

Cependant ces pauvres gens, malgré leur misère, nous reçurent de la

façon la plus amicalement hospitalière, se mettant à notre disposition

pour tout ce qu'ils pouvaient nous fournir et se désespérant de n'avoir

presque rien à nous donner.

Ce fut avec un indicible serrement de cœur et une profonde

reconnaissance que le lendemain, au lever du soleil, je quittai ces

bonnes gens qui nous comblèrent, à notre départ, de souhaits pour la

réussite de notre voyage.

Du reste, j'avais accompli le plus dur du trajet que j'avais à faire.

Je continuai d'avancer à travers un paysage charmant et accidenté;

trois jours après ma halte à Santa Ana, vers deux heures de

l'après-midi, à un angle de la route, je tournai subitement la tête,

et, malgré moi, je m'arrêtai en poussant un cri d'admiration à l'aspect

inattendu de la plus délicieuse campagne que jamais j'aie contemplée.

Mon Guaranis, désormais complètement réconcilié avec moi, sourit avec

joie à cette manifestation enthousiaste. C'était à lui que je devais

cette splendide surprise qu'il me préparait depuis quelques heures

en m'obligeant à prendre, sous prétexte de raccourcir la route, des

sentiers perdus à travers des bois à peu près infranchissables.

Devant moi, presque à mes pieds, car je me trouvais arrêté sur le

sommet d'une colline assez élevée, s'étendait, encadrée dans un

horizon de verdure, formé par une ceinture de forêts vierges, une

campagne d'un périmètre d'une dizaine de lieues environ, dont, grâce à

ma position, mes regards saisissaient les moindres détails. Au centre à

peu près de cette campagne, sur une étendue de deux lieues, se trouvait

un lac aux eaux transparentes d'un vert d'émeraude; les montagnes

boisées et très pittoresques qui l'entouraient, étaient couvertes de

plantations aux places où des brûlis avaient été ménagés.

Nous étions à l'endroit où le Curitiba ou Guazu, fleuve assez

important, affluent du Parana que nous avions atteint, après avoir

traversé le _Paso de los infieles_, entre dans le lac. Ses bords

étaient garnis de grands buissons de savacous[1], de cocoboïs[2] et

d'amingas, sur les branches desquels étaient en ce moment perchées des

troupes de petits hérons. Ces oiseaux se tenaient suspendus au-dessus

de la surface de l'eau pour faire la chasse aux poissons, aux insectes

ou à leurs larves.

A l'entrée du Guazu, j'aperçus une île que mon guide m'assura avoir été

autrefois flottante; mais elle s'est peu à peu rapprochée de la rive

où elle s'est fixée. Formée primitivement par des plantes aquatiques,

la terre végétale s'y est amoncelée, et maintenant elle est couverte

de bois assez épais; puis au loin, au milieu d'une échappée entre

deux collines couvertes de forêts, j'aperçus un nombre considérable de

bâtiments s'élevant en amphithéâtre et dominés par un clocher aigu.

Au-dessous du flanc escarpé de la hauteur sur laquelle s'élevaient ces

bâtiments, le Guazu s'élançait en grondant par-dessus les obstacles que

lui opposaient des rochers abrupts et couverts d'un lichen verdâtre;

puis, se partageant en plusieurs bras, il allait se perdre après des

méandres sans nombre dans les sombres vallées qui s'étendaient à

droite et à gauche. Je ne pouvais détacher mes yeux du spectacle de

cette nature grande, sauvage et réellement imposante; je demeurais là

comme fasciné, ne songeant ni à avancer ni à reculer, tout à l'émotion

intérieure que j'éprouvais et oubliant tout pour regarder encore, sans

me rassasier jamais de cette vue splendide à laquelle rien ne peut être

comparé.

«Que c'est beau! m'écriai-je emporté malgré moi par l'admiration.

--N'est-ce pas? me répondit comme un écho le guide qui s'était tout

doucement rapproché.

--Comment nommez-vous ce magnifique pays?»

L'Indien me regarda avec étonnement.

«Ne le savez-vous pas, mi amo, me dit-il.

--Comment le saurais-je, puisque je viens ici aujourd'hui pour la

première fois.

--Oh! C'est que ce pays est bien connu, mi amo, reprit-il, de bien loin

on vient pour le voir.

--Je n'en doute pas, cependant je désirerais savoir son nom.

--Eh! Mais c'est l'endroit où nous nous rendons, mi amo; vous voyez

devant vous la fazenda do rio d'Ouro, il paraît que dans les anciens

jours toutes ces montagnes que vous voyez étaient remplies d'or et de

pierres précieuses.

--Et maintenant? demandai-je intéressé malgré moi.

--Oh! Maintenant, on ne travaille plus aux mines, le maître ne le veut

pas; elles sont comblées ou envahies par l'eau; le maître prétend qu'il

vaut mieux travailler la terre, et que c'est là le véritable moyen de

se procurer la richesse.

--Il n'a pas tort; comment se nomme l'homme bon qui raisonne d'une

façon aussi juste?

--Je ne sais pas, mi amo; on prétend que la fazenda et toutes les

terres qui en dépendent appartiennent à don Zèno Cabral; mais je

n'oserais l'assurer; du reste, cela ne m'étonnerait pas, car on raconte

de singulières choses sur ce qui se passe dans les _caldeiras_ que vous

voyez là-bas, ajouta-t-il en me désignant du doigt des trous ronds

en forme d'entonnoir, percés dans les rochers, lorsque le _Viraçao_

s'élève sur la surface du lac et en agite les eaux avec tant de

violence que les pirogues sont en danger de périr.

--Que raconte-t-on donc de si extraordinaire?

--Oh! Des choses effrayantes, mi amo, et que moi, qui suis un pauvre

Indien, je n'oserais jamais répéter à un señor comme vous.»

J'eus beau presser mon guide pour l'obliger à s'expliquer, je ne pus

en tirer que des interjections de frayeur accompagnées d'innombrables

signes de croix. De guerre lasse, je renonçai à l'interroger davantage

sur un sujet qui paraissait lui déplaire tant, et je changeai de

conversation.

«Dans combien de temps arriverons-nous à la fazenda? lui demandai-je.

--Dans quatre heures, mi amo.

--Croyez-vous que don Zèno sera déjà arrivé et que nous le

rencontrerons?

--Qui sait, mi amo; si le señor don Zèno veut être arrivé, il le sera;

sinon, non.»

Battu sur ce point comme sur le premier, je renonçai définitivement

à adresser à mon guide des questions auxquelles, comme à plaisir, il

faisait de si ridicules réponses, je me bornai à lui donner l'ordre du

départ.

Au fur et à mesure que nous descendions dans la vallée, le paysage

changeait et prenait des aspects d'un effet saisissant; je parcourus,

ainsi, sans m'en apercevoir, l'espace assez étendu qui me séparait de

la fazenda.

Au moment où nous commencions à gravir un sentier assez large et bien

entretenu qui conduisait aux premiers bâtiments, j'aperçus un cavalier

qui accourait vers moi à toute bride.

Mon guide me toucha légèrement le bras avec un frémissement de crainte.

«Le voyez-vous, mi amo? me dit-il.

--Qui? lui répondis-je.

--Le cavalier?

--Eh bien?

--Ne le reconnaissez-vous pas, c'est le seigneur don Zèno Cabral.

--Impossible!» m'écriais-je.

L'indien hocha la tête à plusieurs reprises.

«Rien n'est impossible au señor Zèno,» murmura-t-il à demi-voix.

Je regardai plus attentivement; je reconnus en effet don Zèno Cabral,

mon ancien compagnon de la pampa, il portait le même costume que lors

de notre rencontre.

Au bout d'un instant il fut près de moi.

«Soyez le bienvenu à la fazenda do rio d'Ouro, me dit-il joyeusement en

me tendant la main droite que je serrai cordialement; avez-vous fait un

bon voyage.

--Excellent, je vous remercie, quoique très fatigant; mais, ajoutai-je

en remarquant un léger sourire sur ses lèvres, bien que je ne me

donne pas encore pour un voyageur de votre force, je commence à

parfaitement m'habituer; d'ailleurs, l'aspect de votre admirable pays

m'a complètement fait oublier ma fatigue.

--N'est-ce pas qu'il est beau, me dit-il avec orgueil et qu'il mérite

d'être vu et apprécié même après les plus beaux paysages européens.

--Certes, d'autant plus qu'entre eux et lui toute comparaison est

impossible.

--Vous avez été satisfait de ce bribon, je suppose, dit-il en se

tournant vers le guide qui se tenait modestement et craintivement en

arrière.

--Fort satisfait; il a complètement racheté sa faute.

--Je le savais déjà, mais je suis content de l'entendre dire par vous,

cela me raccommode avec lui. Cours en avant, _pícaro_, et annonce notre

arrivée.»

L'Indien ne se fit pas répéter l'ordre qui lui était donné, il pressa

les flancs de son cheval et partit au galop.

«Ces Indiens sont de singulières natures, reprit don Zèno en le suivant

du regard, on ne peut les dompter qu'en les menaçant avec rudesse,

mais, somme toute, ils ont du bon, et avec de la volonté on parvient

toujours à en faire quelque chose.

--Vous exceptez sans doute, répondis-je en souriant, ceux qui voulaient

vous faire un si mauvais parti lorsque j'eus le plaisir de vous

rencontrer.

--Pourquoi donc cela? Les pauvres diables agissaient dans de bonnes

intentions au point de vue de leurs idées étroites, en cherchant à se

débarrasser d'un homme qu'ils redoutent et qu'ils croient leur ennemi,

je ne puis pas leur garder rancune pour cela.

--Vous ne craignez pas, en vous aventurant ainsi, d'être un jour

victime de leur perfidie?

--Il en sera ce qu'il plaira à Dieu! Quant à moi, j'accomplirai

jusqu'au bout la mission que je me suis imposée. Mais laissons cela;

vous resterez quelque temps avec nous, n'est-ce pas don Gustavio?

--Deux ou trois jours seulement,» répondis-je. Le visage de mon hôte se

rembrunit subitement à cette déclaration.

«Vous êtes bien pressé? me dit-il.

--Nullement; je suis, au contraire, absolument maître de mon temps.

--Alors pourquoi vouloir nous quitter si vite?

--Dame, répondis-je, ne sachant trop que dire, je crains de vous gêner.»

Don Zèno Cabral me posa amicalement la main sur l'épaule, et me

regardant attentivement pendant une minute ou deux:

«Don Gustavio, me dit-il, quittez une fois pour toutes ces façons

européennes qui ne sont pas de mise ici; on ne gêne pas un homme comme

moi, dont la fortune s'élève à plusieurs millions de piastres, qui est

maître après Dieu d'un territoire de plus de trente lieues carrées et

qui commande à plus de deux mille individus blancs, rouges et noirs;

en acceptant franchement l'hospitalité que cet homme vous offre

loyalement comme à un ami et à un frère, on lui fait honneur.

--Ma foi, répondis-je, mon cher hôte, vous avez une façon de prendre

les choses qui rend un refus tellement impossible, que je me mets

complètement à votre discrétion; faites de moi ce que bon vous semblera.

--A la bonne heure, voilà qui est parler à la française, sans ambages

et sans réticences; mais rassurez-vous, je n'abuserai pas de la

latitude que vous me donnez en vous conservant malgré vous auprès de

moi; peut-être même, si vos idées vagabondes vous tiennent toujours

au cœur, vous ferai-je d'ici quelques jours une proposition qui vous

sourira.

--Laquelle? m'écriai-je vivement.

--Je vous le dirai; mais, chut! Nous voici arrivés.»

En effet, cinq minutes plus tard nous entrâmes dans la fazenda entre

une double haie de domestiques rangés pour nous recevoir et nous faire

honneur.

Je ne m'étendrai pas sur la façon dont l'hospitalité me fut offerte

dans cette demeure réellement princière.

Quelques jours s'écoulèrent pendant lesquels mon hôte chercha par tous

les moyens à me distraire et à me faire agréablement passer le temps.

Cependant, malgré tous ses efforts pour paraître gai, je remarquai

qu'une pensée sérieuse le préoccupait; je n'osais l'interroger

craignant de lui paraître indiscret, seulement j'attendais avec

impatience qu'il me fît une ouverture qui me permît de satisfaire ma

curiosité en lui adressant quelques questions que j'avais incessamment

sur les lèvres et que je retenais à grand-peine.

Enfin, un soir, il entra dans ma chambre; un domestique dont il était

accompagné portait plusieurs liasses énormes de papiers.

Après avoir fait déposer ces papiers sur une table et renvoyé le

domestique, dont Zèno s'assit près de moi, et après un instant de

réflexion:

«Don Gustavio, me dit-il, je vous ai parlé d'une expédition à laquelle

j'avais l'intention de vous associer, n'est-ce pas?

--En effet, répondis-je, et je suis prêt à vous suivre, don Zèno.

--Je vous remercie, mon ami; mais avant que d'accepter votre

consentement, laissez-moi vous donner quelques mots d'explication.

--Faites.

--L'expédition dont il s'agit est des plus sérieuses; elle est dirigée

vers des contrées inconnues qui n'ont été que rarement et à de longs

intervalles foulées par les pieds des blancs; nous aurons des obstacles

presque infranchissables à surmonter, des dangers terribles à courir;

malgré les précautions prises par moi pour assurer notre sûreté, je

dois vous avouer que nous risquons de trouver la mort au milieu des

hordes de sauvages qu'il nous faudra combattre; moi, mon sacrifice est

fait, j'ai mûrement réfléchi et pesé avec soin dans mon esprit toutes

les chances de réussite ou d'insuccès que nous devons rencontrer.

--Et vous partez?

--Je pars, oui, parce que j'ai les plus sérieux motifs pour le faire;

mais vous, votre position n'est pas la même, je ne me reconnais pas

le droit de vous entraîner à ma suite dans une tentative désespérée,

dernier coup d'une partie commencée depuis longues années et dont le

résultat doit, à part votre amitié pour moi, vous demeurer indifférent.

--Je partirai avec vous, don Zèno, quoi qu'il advienne, mon parti est

pris, ma résolution ne changera pas.»

Il garda un instant le silence.

«C'est bien, me dit-il enfin d'une voix émue, je n'insisterai pas

davantage; plusieurs fois nous avons, entre nous, parlé des Paulistas,

vous m'avez demandé des renseignements sur eux, ces renseignements

vous les trouverez dans ces notes que je vous laisse; lisez-les

attentivement, elles vous apprendront les motifs de l'expédition que je

tente aujourd'hui; si lorsque vous aurez lu ces notes, la cause que

je défends vous paraît encore juste et que vous consentiez toujours à

m'accorder votre concours, je l'accepterai avec joie. Adieu, vous avez

trois jours devant vous pour apprendre ce qu'il vous faut savoir; dans

trois jours nous nous séparerons pour ne plus nous revoir, ou nous

partirons ensemble.»

Don Zèno Cabral se leva alors, me serra la main et quitta la chambre.

Trois jours après je partis avec lui.

Ce sont ces notes, mises en ordre par moi, suivies de l'expédition à

laquelle je pris part, que le lecteur va lire aujourd'hui; je n'ai

usé que de la précaution de changer certains noms et certaines dates,

afin de ne pas blesser la juste susceptibilité de personnes encore

existantes et dignes, sous tous les rapports, de la considération dont

elles sont entourées au Brésil; mais, à part ces légères modifications,

les faits sont de la plus rigoureuse exactitude, je pourrais, au

besoin, fournir des preuves à l'appui de leur véracité.

J'ai aussi jugé nécessaire de complètement m'effacer dans la dernière

partie du récit pour laisser à cette histoire, dont je fais à son

tour juge le lecteur, toute sa couleur et tout son cachet de sauvage

et naïve grandeur. Puisse-je avoir réussi à intéresser ceux qui me

liront, en leur faisant connaître des mœurs si différentes des

nôtres, qui s'effacent tous les jours sous la pression incessante de

la civilisation et bientôt n'existeront plus que dans le souvenir de

quelques vieillards, tant le flot du progrès monte rapidement, même

dans les contrées les plus éloignées.

[1] Cancroma cochlearia.

[2] Ardea virescens.

PROLOGUE

EL DORADO

I

O SERTÃO.

Le 25 juin 1790, vers sept heures du soir, une troupe assez nombreuse

de cavaliers déboucha subitement d'une étroite ravine et commença à

gravir un sentier assez roide tracé, ou plutôt à peine indiqué, sur

le flanc d'une montagne formant l'extrême limite de la sierra de

Ibatucata, située dans la province de São Paulo.

Ces cavaliers, après avoir traversé le rio Parana-Pane, se préparaient

sans doute à franchir le rio Tieti, si, ainsi que semblait l'indiquer

la direction qu'ils suivaient, ils se rendaient dans le gouvernement de

Minas Gerais.

Bien vêtus pour la plupart, ils portaient le pittoresque costume

de Sertanejos et étaient armés de sabres, pistolets, couteaux et

carabines; leur lasso pendait roulé, attaché par un anneau au côté

droit de leur selle.

Nous ferons remarquer que les bolas, cette arme terrible du gaucho

des pampas de la Banda Oriental, sont complètement inusitées dans

l'intérieur du Brésil.

Ces hommes, au teint hâlé, à la mine hautaine, fièrement campés sur

leurs chevaux, la main reposant sur leurs armes, prêts à s'en servir,

et leurs regards incessamment fixés sûr les taillis et les buissons

afin d'éclairer la route et d'éventer les embuscades, offraient aux

rayons obliques et sans chaleur du soleil couchant, au milieu de cette

nature majestueuse et sauvage, une ressemblance frappante avec ces

troupes d'aventuriers paulistas qui, au seizième et au dix-septième

siècle, semblaient conduits par le doigt de Dieu pour tenter ces

explorations téméraires qui devaient donner de nouvelles contrées à la

métropole et finir par refouler dans leurs impénétrables forêts les

tribus guerrières et insoumises des premiers habitants du sol.

Le Guaranis · 第 3 / 19 段