La tertulia se prolongea ainsi gaiement assez avant dans la nuit; au

dehors, le vent soufflait avec fureur, et les hurlements des bêtes

fauves qui s'élevaient par intervalles formaient un étrange contraste

avec notre insouciante gaieté, cependant, vers onze heures, les dames

se retirèrent, don Torribio et son fils, après avoir fait un dernier

tour dans le rancho, afin de s'assurer que tout était en ordre, prirent

congé de nous pour la nuit et nous laissèrent, mon compagnon et moi,

libres de nous étendre sur le lit préparé pour nous et où la fatigue ne

tarda pas à nous faire trouver le sommeil.

[1] Ces paroles sont la formule consacrée pour toute demande

d'hospitalité dans la pampa. Voici leur traduction:

«Je vous salue, Marie très pure.

--Conçue sans péché.

--Peut-on entrer, don Torribio?

--Entrez, señor don Zèno Cabral; cette maison et tout ce qu'elle

renferme vous appartient.»

[2] Heureux celui qui soupire près de toi, qui boit le doux nectar de

ton sourire, qui ose te demander pitié, et doucement te voit palpiter.

III

LE RANCHO.

Le lendemain, au lever du soleil, j'étais debout, mais si matinal que

j'eusse été, mon compagnon m'avait précédé, sa place auprès de moi

était vide.

Je sortis espérant le rencontrer entrain de fumer sa cigarette au

dehors.

Je ne le vis pas; la campagne autour de moi était déserte et calme

comme au jour de la création, les chiens, sentinelles vigilantes,

qui pendant la nuit avaient veillé sur notre repos, se levèrent en

m'apercevant et vinrent me caresser avec des grognements joyeux.

L'aspect de la pampa[1] est des plus pittoresques au lever du soleil.

Un silence profond plane sur le désert; il semblerait que la nature

se recueille et reprend ses forces à l'aurore du jour qui commence.

La fraîche brise matinale frissonne doucement à travers les hautes

herbes qu'elle incline par des mouvements légers et cadencés; çà et

là les _venados_ lèvent leur tête effarée et jettent autour d'eux

des regards craintifs. Les oiseaux, blottis frileusement sous la

feuillée, préludent par quelques notes timides à leur hymne du matin;

sur les monticules de sables formés par les tanières des _vizcachas_,

de petites chouettes attardées, immobiles comme des sentinelles, et

à demi endormies, clignent de l'œil aux rayons de l'astre du jour,

en enfonçant leurs têtes rondes dans les plumes de leur cou, tandis

qu'au plus haut des airs, les urubus et les caracaras planent en

longs cercles, se balançant nonchalamment au gré du vent et cherchant

la proie sur laquelle ils se laisseront tout à coup tomber avec la

rapidité de la foudre.

La pampa, en ce moment, ressemble à une mer aux eaux vertes et calmes,

dont les rivages se cachent derrière les plis de l'horizon.

Je m'assis sur un tertre de verdure; tout en fumant une cigarette, je

me pris à réfléchir, et bientôt je fus complètement absorbé par mes

pensées.

En effet, ma position était singulière; jamais je ne l'avais envisagée

sous le jour où elle m'apparaissait en ce moment.

Perdu dans un désert, à plusieurs milliers de lieues de mon pays;

ayant volontairement rompu tous ces liens de famille et d'amitié

qui rattachent l'homme à sa patrie, je n'avais devant moi d'autre

avenir que celui réservé aux coureurs des bois, c'est-à-dire une

lutte incessante de chaque jour, de chaque heure, sans trêve ni

merci, contre la nature entière: hommes et animaux, pour finir dans

quelque embuscade, misérablement tué sur le rebord d'un fossé par

une flèche ou une balle inconnue. Cette perspective, surtout à l'âge

que j'avais, vingt ans à peine, lorsque par la surabondance de sève,

l'âme dans le naïf enthousiasme de la jeunesse se sent entraînée vers

les grandes choses, n'avait rien de fort gai, au contraire; mais si

j'errais maintenant dans des savanes sans fin, en compagnie d'un homme

rencontré par hasard, qui demeurait une énigme pour moi et m'imposait

presque sa volonté, pour m'abandonner au premier caprice, ou peut-être

à la première pression de la nécessité, cette loi de fer de la vie du

désert, je ne pouvais me plaindre; je ne devais accuser que moi, car

moi seul, contre tous, m'étais obstiné à mépriser les sages conseils et

les exhortations pleines de sens que l'expérience et l'intérêt avaient

engagé mes amis à me prodiguer à tant de reprises, pour me lancer comme

un fou dans cette existence vagabonde, que je commençais à peine depuis

quelques jours et qui déjà me paraissait si dure et si décolorée.

Lorsque plus tard je me rappelai ces premières impressions si navrantes

faites au moment où j'entrais à peine dans cette vie aventureuse,

qui devait pendant de si longues années être la mienne, je me pris

en pitié; c'est que le désert ne se révèle que peu à peu aux yeux de

celui qui le parcourt il faut l'étudier longtemps avant de comprendre

les beautés qu'il recèle dans son sein et d'éprouver les joies

inexprimables et les voluptés pleines d'une âcre saveur qu'il réserve à

ses adeptes seuls.

Mais, je le répète, lorsque ces idées tristes que plus haut j'ai

cherché à rendre, envahissaient mon cœur et le noyaient dans les flots

d'une navrante tristesse qui me conduisait presque au découragement,

c'est que je me sentais seul, isolé de tout homme de ma race, de

tout ami avec lequel je pusse laisser déborder le flot des pensées

qui montaient incessamment de mon cœur à mes lèvres, et que j'étais

contraint de renfermer au dedans de moi.

C'est que j'ignorais, alors que le seul ami d'un homme, c'est lui-même,

et que, dans les situations difficiles de la vie comme dans les plus

indifférentes, il ne doit se fier qu'à lui, et ne compter que sur

lui-même s'il ne veut être exposé aux trahisons de l'égoïsme, de

l'envie et de la peur, ces trois féroces ennemis qui rôdent sans cesse

autour de toute amitié pour la briser et la changer en haine.

Mais ma tâche a été rude en ce monde; Dieu en soit béni! J'ai

beaucoup souffert, par conséquent, beaucoup appris, et j'en suis

arrivé aujourd'hui à l'indifférence la plus sceptique pour les beaux

sentiments que parfois on cherche vainement à étaler devant moi. Je ne

demande pas à la nature humaine plus qu'elle ne peut donner, et mes

amis sont d'avance absous par moi du bien comme du mal qu'ils essayent

de me faire; aussi ne demandant rien et n'attendant rien de personne,

je suis parvenu à être sinon heureux, le bonheur, je le sais par

expérience, n'est pas fait pour l'homme, du moins tranquille, ce qui

pour moi est le point culminant où puisse atteindre l'ambition humaine

dans des conditions sociales où nous place la civilisation, qui n'est

et ne peut être que le résultat de notre organisation vicieuse et

incomplète.

Je fus tout à coup tiré de mes réflexions par une voix qui

m'interpellait d'un ton de bonne humeur.

Je me retournai vivement.

Don Torribio était près de moi, bien qu'il fût à cheval, je ne l'avais

pas entendu venir.

«Holà, caballero, me dit-il d'un ton joyeux, la pampa est belle au

lever du soleil, n'est-ce pas?

--En effet, répondis-je sans trop savoir ce que je disais.

--La nuit a-t-elle été bonne?

--Excellente, grâce à votre généreuse hospitalité.

--Bah! Ne parlons pas de cela, j'ai fait ce que j'ai pu,

malheureusement la réception a été assez mesquine; dame, les temps sont

durs, il y a seulement quatre ou cinq ans c'eût été autre chose, mais

vous le savez, à la guerre comme à la guerre; à celui qui fait tout le

possible, on ne doit pas demander davantage.

--Je suis loin de me plaindre, au contraire; mais vous revenez de

route, il me semble?

--Oui, j'ai été donner un coup d'œil à mes taureaux qui sont au

_pasto_; mais, ajouta-t-il, en levant les yeux au ciel et en calculant

mentalement la hauteur du soleil, il est temps de déjeuner; la señora

doit avoir tout préparé, et, sauf respect, ma course du matin m'a

singulièrement aiguisé l'appétit. Rentrez-vous avec moi?

--Je ne demande pas mieux; seulement, je ne; vois pas mon compagnon; il

me semble qu'il serait peu convenable à moi de ne pas l'attendre pour

déjeuner.»

Le gaucho se prit à rire.

«S'il n'y a que cela qui vous arrête, me dit-il, vous pouvez vous

mettre à table sans crainte.

--Il va revenir? demandai-je.

--Au contraire, il ne reviendra pas.

--Comment cela, m'écriai-je avec une surprise mêlée d'inquiétude, il

est parti?

--Depuis plus de trois heures déjà; mais remarquant combien ma

physionomie s'assombrissait à cette nouvelle, il ajouta aussitôt:

--Mais nous le reverrons bientôt, soyez tranquille.

--Vous l'avez donc vu, ce matin?

--Certes, nous sommes sortis ensemble.

--Ah! Il est à la chasse, sans doute?

--Probablement; seulement, qui sait quelle espèce de gibier il se

propose d'atteindre.

--Cette absence me contrarie beaucoup.

--Il voulait vous en parler avant que de monter à cheval; mais en y

réfléchissant, vous paraissiez si fatigué hier soir, qu'il a préféré

vous laisser dormir. C'est si bon le sommeil.

--Il reviendra sans doute bientôt?

--Je ne saurais le dire. Don Zèno Cabral est un homme qui n'a pas

l'habitude de raconter ses affaires au premier venu. Dans tous les cas,

il ne tardera pas beaucoup, nous le reverrons ce soir ou demain.

--Diable! Comment vais-je faire, moi qui comptais sur lui?

--Pourquoi donc?

--Mais pour m'enseigner la route que je dois suivre.

--Si ce n'est que cela, ce n'est pas un motif pour vous tourmenter;

il m'a recommandé de vous prier de ne pas quitter le rancho avant son

retour.

--Je ne puis cependant pas demeurer ainsi chez vous.

--Parce que?

--Dame, parce que je crains de vous gêner; vous n'êtes pas riche,

vous-même me l'avez dit; un étranger ne doit que vous causer de

l'embarras.

--Señor, répondit avec dignité le gaucho, les étrangers sont les

envoyés de Dieu; malheur à l'homme qui n'a pas pour eux les attentions

qu'ils méritent; quand même il vous plairait de demeurer un mois dans

mon humble rancho, je me trouverais heureux et fier de votre présence

dans ma famille. N'insistez donc pas davantage, je vous prie, et

acceptez mon hospitalité aussi franchement qu'elle vous est offerte.»

Que pouvais-je objecter de plus? Rien. Je me résignai donc à patienter

jusqu'au retour de don Zèno, et je retournai au rancho en compagnie du

gaucho.

Le déjeuner fut assez gai; les dames s'efforcèrent de réveiller ma

bonne humeur en me comblant de soins et d'attentions.

Aussitôt après le repas, comme don Torribio se préparait à monter à

cheval, car la vie d'un gaucho se passe à galoper de çà et de là pour

surveiller ses nombreux troupeaux, je lui demandai à l'accompagner; il

accepta. Je sellai mon cheval et nous partîmes au galop à travers la

pampa.

Mon but, en accompagnant le gaucho, n'était pas de faire une

promenade plus ou moins agréable, mais de profiter de notre isolement

pour le sonder adroitement et le faire causer sur mon compagnon,

qu'il paraissait fort bien connaître, de façon à obtenir certains

renseignements qui me permissent de me former une opinion sur

cet homme singulier, qui avait pour moi l'attrait d'une énigme

indéchiffrable.

Mais tous mes efforts furent vains, toutes mes finesses en pure perte,

le gaucho ne savait rien, ou, ce qui est plus probable, ne voulait rien

me dire; cet homme si communicatif et si enclin à raconter, d'une façon

souvent trop prolixe ses propres affaires, devenait d'une discrétion

à toute épreuve et d'un mutisme désespérant aussitôt que, par une

transition adroite, je mettais la conversation sur le compte de don

Zèno Cabral.

Il ne me répondait plus alors que par monosyllabes ou par cette

exclamation: _¿Quién sabe?_--qui sait,--à toutes les questions que je

lui adressais.

De guerre lasse, je renonçai à le presser davantage, et je me mis à lui

parler de ses troupeaux.

Sur ce point, je trouvai le gaucho disposé à me répondre, plus même

que je ne l'aurais désiré, car il entra avec moi dans des détails

techniques sur l'élève des bestiaux, détails que je fus contraint

d'écouter avec un apparent intérêt, et qui me firent trouver la journée

d'une interminable longueur.

Cependant, vers trois heures de l'après-midi, don Torribio m'annonça,

ce qui me causa une vive joie, que notre tournée était terminée, et

que nous allions reprendre le chemin du rancho, dont nous étions alors

éloignés de quatre ou cinq lieues.

Un trajet de cinq lieues, après une journée passée à galoper à

l'aventure, n'est qu'une promenade pour les gauchos montés sur les

infatigables chevaux de la pampa.

Les nôtres nous mirent en moins de deux heures en vue du rancho, sans

mouiller un poil de leur robe.

Un cavalier arrivait à toute bride à notre rencontre.

Ce cavalier, je le reconnus aussitôt avec un vif sentiment de joie,

était don Zèno Cabral; il nous eut bientôt rejoints.

«Vous voilà donc, nous dit-il en faisant ranger son cheval auprès des

nôtres; je vous attends depuis plus d'une heure. Puis, s'adressant à

moi: Je vous ménage une surprise qui, je le crois, vous sera agréable,

ajouta-il.

--Une surprise! m'écriai-je, laquelle donc?

--Vous verrez, je suis convaincu que vous me remercierez.

--Je vous remercie d'avance, répondis-je, sans chercher à deviner de

quel genre est cette surprise.

--Regardez, reprit-il en étendant le bras dans la direction du rancho

dont nous n'étions plus qu'à une centaine de pas.

--Mon guide! m'écriai-je en reconnaissant mon coquin d'Indien attaché

solidement à un arbre.

--Lui-même; que pensez-vous de cela?

--Ma foi! Cela me semble tenir du prodige; je ne comprends pas comment

vous avez pu le rencontrer aussi vite.

--Oh! Cela n'était pas si difficile que vous le supposez, surtout

avec les renseignements que vous m'aviez donnés; tous ces bribones

sont de la famille des bêtes fauves, ils ont des repaires dont ils ne

s'éloignent jamais et où, tôt ou tard, ils reviennent toujours; pour un

homme habitué à la pampa, rien n'est plus facile que de mettre la main

dessus; celui-ci surtout, se fiant à votre qualité de forastero et à

votre ignorance du désert, ne se donnait pas la peine de se cacher; il

voyageait tranquillement et à découvert, persuadé que vous ne songeriez

pas à le poursuivre; cette confiance l'a perdu, je vous laisse à penser

quelle a été sa frayeur, lorsque je l'ai surpris à l'improviste et que

je lui ai signifié péremptoirement qu'il m'accompagnât auprès de vous.

--Tout cela est fort bien, señor, répondis-je, je vous remercie de la

peine que vous avez prise; mais que voulez-vous que je fasse de ce

_pícaro_, à présent?

--Comment, s'écria-t-il avec étonnement, ce que je veux que vous en

fassiez, je veux que vous le corrigiez d'abord, et cela d'une façon

exemplaire dont il garde le souvenir; puis, comme vous l'avez engagé

pour vous servir de guide jusqu'au Brésil et qu'il a reçu d'avance

une partie du prix convenu, il faut qu'il remplisse son engagement

loyalement, ainsi qu'il a été fait.

--Je vous avoue que je n'ai pas grande confiance dans sa loyauté

future.

--Vous êtes dans l'erreur à cet égard, vous ne connaissez pas les

Indiens mansos--soumis;--celui-ci, une fois qu'il aura été corrigé,

vous servira fidèlement, rapportez-vous en à moi là-dessus.

--Je le veux bien; mais cette correction, quelle qu'elle soit, je vous

confesse que je me sens incapable de la lui administrer.

--Qu'à cela ne tienne! Voici notre ami don Torribio, qui n'a pas le

cœur aussi tendre que vous et qui se chargera de ce soin.

--Je ne demande pas mieux pour vous être agréable,» appuya don Torribio.

Nous arrivions en ce moment en face du prisonnier. Le pauvre diable,

qui savait sans doute ce qui le menaçait, avait l'air fort penaud et

fort mal à son aise; du reste, il était solidement attaché, le visage

tourné vers l'arbre.

Nous mîmes pied à terre.

Don Zèno s'approcha du prisonnier, pendant qu'avec un imperturbable

sang-froid don Torribio s'occupait à plier son _laço_ en plusieurs

doubles dans sa main droite.

«Écoute, _pícaro_, dit don Zèno à l'Indien attentif, ce caballero

t'a engagé à Buenos Aires; non seulement tu l'as lâchement abandonné

dans la pampa, mais encore tu l'as volé; tu mérites un châtiment,

ce châtiment, tu vas le recevoir. Don Torribio, mon cher seigneur,

veuillez, je vous prie, appliquer cinquante coups de laço sur les

épaules de ce bribon, et cela de façon à ce qu'il les sente.»

L'Indien ne répondit pas un mot, le gaucho s'approcha alors et avec la

conscience qu'il mettait à tout ce qu'il faisait, il leva son laço qui

retomba en sifflant sur les épaules du pauvre diable, où il traça un

sillon bleuâtre.

L'Indien ne fit pas un mouvement, il ne poussa pas un cri; on l'aurait

cru changé en statue de bronze tant il était immobile et indifférent à

force de volonté ou de stoïcisme.

Quant à moi, je souffrais intérieurement, mais je n'osais intervenir

convaincu de la justice de cette exécution sommaire.

Don Zèno Cabral comptait impassiblement les coups au fur et à mesure

qu'ils tombaient.

Au onzième le sang jaillit.

Le gaucho ne s'arrêta pas.

L'Indien, bien que ses chairs frissonnassent sous les coups de plus

en plus pressés, conservait son impassibilité de marbre. Malgré moi,

j'admirais le courage de cet homme, qui réussissait si complètement à

dompter la douleur et à retenir même le plus léger signe de souffrance,

bien qu'il dût en éprouver une atroce.

Les cinquante coups auxquels le guide avait été condamné par

l'implacable don Zèno lui furent administrés par le gaucho, sans qu'il

en manquât un seul; au trente-deuxième, malgré tout son courage,

l'Indien avait perdu connaissance; mais cela n'avait pas, malgré ma

prière, interrompu l'exécution.

«Arrêtez, dit enfin don Zèno, lorsque le nombre fut complet,

détachez-le.»

Les liens furent coupés, le corps du pauvre diable, que les cordes

seules soutenaient, tomba inerte sur le sable.

Le fils du gaucho s'approcha alors, frotta avec de la graisse de bœuf,

de l'eau et du vinaigre les plaies saignantes de l'Indien, lui rejeta

son poncho sur les épaules, puis il le laissa là.

«Mais cet homme est évanoui! m'écriai-je.

--Bah! Bah! fit don Zèno, ne vous en occupez pas, ces démons ont le

cuir dur; dans un quart d'heure, il n'y pensera plus; allons dîner.»

Cette froide cruauté me révolta. Cependant, je m'abstins de toute

observation et j'entrai dans le rancho; j'étais bien novice encore;

j'étais réservé à assister plus tard à des scènes près desquelles

celle-là n'était qu'un jeu d'enfant.

Après le dîner qui, contre l'habitude, se prolongea assez longtemps,

don Zèno ordonna au fils de don Torribio d'amener le guide.

Au bout d'un instant, il entra; don Zèno le fixa quelques secondes avec

attention, puis il lui adressa la parole en ces termes:

«Reconnais-tu avoir mérité le châtiment que je t'ai infligé?

--Je le reconnais, répondit l'Indien d'une voix sourde, mais sans la

moindre hésitation.

--Tu n'ignores pas que je sais où te trouver, quel que soit l'endroit

où tu te caches.

--Je le sais.

--Si, sur ma prière, ce caballero consent à te pardonner et à te

reprendre à son service, lui seras-tu fidèle?

--Oui, mais à une condition.

--Je ne veux pas de conditions de ta part, bribon, reprit durement don

Zèno, tu mérites le garrotte.»

L'Indien baissa la tête.

«Réponds à ma question.

--Laquelle?

--Seras-tu fidèle?

--Oui.

--Je le saurai; châtiment ou récompense, je me charge de régler ton

compte, tu entends?

--J'entends.

--Maintenant, écoute-moi, ton maître et toi vous partirez d'ici demain

au lever du soleil; il faut que dans neuf jours il soit à la _fazenda

do rio d'Ouro_. Tu la connais?

--Je la connais.

--Y sera-t-il?

--Il y sera.

--Pas d'équivoque entre nous, tu me comprends bien, je veux que ce

caballero soit rendu dans neuf jours à la fazenda do rio d'Ouro, en

bonne santé, libre, et sans qu'il manque rien à son bagage.

--J'ai promis, répondit froidement l'Indien.

--C'est bien, bois ce trago de caña pour te remettre des coups que tu

as reçus et va dormir.»

Le guide saisit la calebasse que lui tendait don Zèno, la vida d'un

trait avec une satisfaction visible et se retira sans ajouter une

parole.

Lorsqu'il fut sorti, je m'adressai à don Zèno, de l'air le plus

indifférent que je pus affecter.

«Tout cela est bel et bon, lui dis-je, mais je vous certifie, señor,

que malgré ses promesses, je n'ai pas la moindre confiance dans ce

drôle.

--Vous avez tort, señor, me répondit-il, il vous servira fidèlement,

non pas par affection, peut-être ce serait trop lui demander après ce

qui s'est passé, mais par crainte, ce qui vaut mieux encore; il sait

fort bien que s'il vous arrivait quelque chose, il aurait un compte

sévère à me rendre de sa conduite.

--Hum! murmurai-je, cela ne me rassure que médiocrement; mais pourquoi,

si, ainsi que vous me l'avez laissé entrevoir, vous vous rapprochez des

frontières brésiliennes, ne me permettez-vous pas de vous accompagner?

--C'était mon intention; malheureusement certaines raisons, inutiles

à vous faire connaître, rendent impossible l'exécution de ce projet;

cependant je compte vous voir à la fazenda do rio d'Ouro, où

probablement j'arriverai avant vous. Dans tous les cas, veuillez

y demeurer jusqu'à ce que je vous aie vu, et alors, peut-être, me

sera-t-il permis de reconnaître, ainsi que j'en ai le vif désir,

l'éminent service que vous m'avez rendu.

--Je vous attendrai, puisque vous le désirez, señor, répondis-je,

prenant bravement mon parti de ce nouveau contre-temps, non pas pour

vous rappeler l'événement auquel vous faites allusion, mais parce que

je serais heureux de faire avec vous une connaissance plus intime.»

Don Zèno me tendit la main, et la conversation devint générale.

Le lendemain au lever du soleil, je me levai, et, après avoir pris

affectueusement congé des hôtes qui m'avaient si bien reçus et que je

croyais ne jamais revoir, je quittai le rancho sans avoir pu dire adieu

à don Zèno Cabra, qui s'était éloigné bien avant mon réveil.

Malgré les assurances réitérées de don Torribio et celles de don Zèno,

je ne me fiai que médiocrement à mon guide, et je lui ordonnai de

marcher devant moi, résolu à lui brûler la cervelle au premier geste

suspect de sa part.

[1] Le mot _pampa_ appartient à la langue Quichua (langue des Incas);

il signifie textuellement place, terrain plat, savane ou grande plaine.

IV

LA FAZENDA DO RIO D'OURO.

Mon voyage se continuait ainsi dans des conditions assez singulières,

livré dans un pays inconnu, loin de tout secours humain, à la merci

d'un Indien dont la perfidie m'avait été déjà surabondamment prouvée et

duquel je ne devais rien avoir de bon à attendre.

Cependant, j'étais bien armé, vigoureux, résolu; je partis dans d'assez

bonnes dispositions, convaincu que mon guide ne se hasarderait jamais

à m'attaquer en face et qu'en le surveillant avec soin je parviendrais

toujours à en avoir bon marché.

Du reste, je me hâte de constater que j'avais tort de supposer de

mauvaises intentions au pauvre Indien et que mes précautions furent

inutiles; don Torribio et don Zèno Cabral avaient dit vrai. La rude

correction infligée à mon Guaranis avait eu la plus salutaire influence

sur lui et avait entièrement modifié ses intentions à mon égard; nos

relations ne tardèrent donc pas à devenir des plus cordiales, et, fort

satisfait du résultat obtenu par les coups de fouet du gaucho, je me

réservai _in petto_, le cas échéant, de ne pas hésiter à employer le

même moyen pour rappeler au devoir les Indiens mansos avec lesquels le

hasard me mettrait en rapport.

Mon guide était devenu plus gai, plus aimable, et surtout plus causeur;

je profitai de cette modification, fort agréable pour moi, dans

son caractère, pour essayer de le sonder et lui adresser plusieurs

questions sur le compte de don Zèno Cabral.

Cette fois encore j'échouai complètement, non pas que l'Indien refusât

de me répondre, au contraire, mais par ignorance.

En résumé, voici tout ce que je parvins à apprendre après des questions

sans nombre et tournées de toutes les façons.

Don Zèno Cabral était fort connu et surtout fort redouté par tous

les Indiens qui vivent au désert et le parcourent incessamment

dans tous les sens; c'était pour eux un être étrange, mystérieux,

incompréhensible, dont le pouvoir était fort grand; nul ne connaissait

son habitation habituelle; il possédait presque le talent d'ubiquité,

car on l'avait souvent rencontré à des distances fort éloignées les

unes des autres presque à la même heure; les Indiens lui avaient

souvent tendu des pièges pour le tuer, sans jamais réussir à lui faire

la plus légère blessure; il avait su prendre une influence telle sur

leur esprit qu'ils le croyaient invulnérable et le regardaient comme un

être d'une essence beaucoup supérieure à la leur.

Souvent il disparaissait pendant des mois entiers sans qu'on sût ce

qu'il était devenu, puis, tout à coup on le voyait subitement campé au

milieu des tribus indiennes, sans qu'on comprit comment il était arrivé

là.

Le Guaranis · 第 2 / 19 段