LE GUARANIS
par
GUSTAVE AIMARD
PARIS
AMYOT, ÉDITEUR, 8, RUE DE LA PAIX
MDCCCLXIV
I
LA PREMIÈRE CAMPAGNE.
Descendu à terre pour chasser aux environs de la baie de Barbara, près
le cap Horn, j'avais été surpris avec deux de mes compagnons, enlevé,
fait prisonnier par les Patagons, et j'avais eu la douleur d'assister,
du haut d'une falaise assez élevée, au départ du baleinier à bord
duquel je m'étais embarqué, au Havre, en qualité de harponneur, et
qui, après des recherches infructueuses pour nous retrouver, s'était
enfin décidé à remettre à la voile et à fuir au plus vite ces plages
inhospitalières où il était contraint d'abandonner trois hommes de son
équipage.
Ce fut avec un serrement de cœur inexprimable et les yeux baignés de
larmes que je vis se confondre avec l'horizon les voiles blanches
du navire sur lequel j'avais, pendant deux ans, été si heureux, au
milieu d'hommes que j'aimais et auxquels me rattachaient les liens
indissolubles de la patrie.
Lorsque, comme une aile d'alcyon, le navire se fut effacé au loin, que
la mer fût redevenue solitaire, je me laissai tomber sur le sol en
proie à un sombre désespoir, accusant le ciel de mon malheur et résolu
à mourir plutôt que de rester esclave des barbares aux mains desquels
j'étais tombé.
Chose étrange! Ce navire, dont je pleurais d'être séparé, était
condamné à subir un sort plus horrible encore que celui qui m'attendait
parmi les sauvages, et sa fin devait être enveloppée d'un mystère
impénétrable. Ainsi que je l'appris plus tard, à mon retour en France,
on ne reçut jamais aucunes nouvelles de lui ni des hommes qui le
montaient.
Sans doute, comme tant d'autres, hélas! Surpris par le brouillard, il
aura heurté une banquise, et son vaillant équipage aura été enseveli
sous les flots glacés de la mer Polaire!
Dieu, dont les desseins sont impénétrables à la raison humaine, voulait
donc, en me séparant ainsi brusquement de mes compagnons, me sauver de
la mort terrible à laquelle il les avait condamnés!
Mais alors tout entier à ma douleur, ne songeant qu'à l'affreuse
position dans laquelle je me trouvais tout à coup jeté, et à celle plus
affreuse encore, sans doute, à laquelle me réservaient les sauvages
féroces dont j'étais si fatalement devenu l'esclave, je me tordais
sur le sable de la plage avec des cris de douleur impuissante et des
hurlements de bête fauve.
Deux heures plus tard, dépouillés de tous nos vêtements et attachés par
les poignets à la queue des chevaux des Patagons, nous étions entraînés
à coups de fouet dans l'intérieur des terres.
Les Patagons, sur le compte desquels on s'est plu à raconter tant
de fables, ne sont ni aussi grands de taille ni aussi méchants de
caractère qu'on les représente.
Comme tous les peuples nomades et imprévoyants, ils mènent une
existence précaire et misérable, ne demeurant stationnaires au même
endroit qu'autant que leurs chevaux trouvent à paître une herbe rare
et à demi gelée, et souffrant sans se plaindre les plus effroyables
privations.
Ces sauvages, qui croupissent dans la plus abjecte barbarie, n'ont
conservé des instincts nobles de l'homme qu'un amour de l'indépendance
poussé à la plus extrême limite. Le moindre joug leur pèse; plutôt que
de consentir à se courber sous la volonté d'un chef quelconque, ils
préfèrent s'exposer aux plus dures alternatives d'un exil cruel loin
des membres de leur tribu.
Bien que mes compagnons et moi nous fussions traités avec une douceur
relative par ces hommes incultes, cependant la vie que nous menions
avec eux était horrible, tellement horrible que, six mois à peine
après notre capture, un de mes compagnons était devenu fou furieux, et
l'autre avait été poussé au suicide par le désespoir, et s'était pendu
pour mettre un terme à ses maux.
Je restai donc seul, privé de la dernière consolation que j'avais eue
jusqu'alors, celle de causer avec mes compagnons, de leur parler de
la patrie perdue, de les encourager, et d'être à mon tour encouragé
par eux à souffrir avec patience cette affreuse captivité, dont je ne
pouvais prévoir la fin.
Cependant, une réaction singulière s'était opérée dans mon esprit:
presque à mon insu, l'espoir de la délivrance s'était glissé dans mon
cœur.
J'avais vingt ans, une santé de fer, dans l'esprit un fonds
d'insouciance, d'audace et de fermeté qui, après quelques jours à peine
de captivité, me sauvèrent de moi-même, en me permettant de réfléchir
et d'envisager ma position sous son véritable jour; si cruelle qu'elle
fût, elle était loin d'être désespérée; du moins, je la jugeai telle et
j'agis en conséquence.
Mon premier soin fut, par une gaieté inaltérable et une complaisance
à toute épreuve, de capter la bienveillance des sauvages, ce à quoi
je réussis assez facilement, plus facilement même que je n'aurais
osé l'espérer; ma situation se trouva ainsi améliorée autant que le
permettraient les malheureuses circonstances dans lesquelles je me
trouvais.
Cependant, lorsque le soir après une course de toute une journée dans
les steppes sans fin de la Patagonie, je me laissais tomber accablé
de fatigue devant le feu du bivouac, tandis que les sauvages riaient
et chantaient entre eux, souvent je sentais ma poitrine sur le point
de se briser à cause des efforts que je faisais pour étouffer mes
sanglots, et je laissais mes larmes couler de mes yeux brûlés de fièvre
et inonder mes mains que je plaçais devant mon visage pour cacher ma
douleur.
Combien de fois ai-je senti faiblir mon courage. Combien de fois la
pensée du suicide a-t-elle, comme un jet de flammes, traversé ma
pensée! Mais toujours, à l'instant le plus critique, l'espoir de la
délivrance surgissait plus vivant dans mon cœur; ma souffrance se
calmait peu à peu, mes artères cessaient de battre, et je m'endormais
en murmurant à demi-voix un de ces refrains du pays, qui sont pour
l'exilé comme un doux et lointain écho de la patrie absente.
Quatorze mois, quatorze siècles s'écoulèrent ainsi, heure par heure,
seconde à seconde, dans une incessante et affreuse torture, dont tout
langage humain serait impuissant à exprimer l'horreur.
Toujours aux aguets afin de saisir l'occasion de m'échapper, mais ne
voulant rien laisser au hasard, j'avais eu le plus grand soin de ne
pas éveiller, pas des tentatives maladroites, l'ombrageuse méfiance
des Patagons; j'avais toujours affecté, au contraire de ne pas trop
m'éloigner de la tribu pendant les chasses ou les marches; aussi les
Indiens avaient-ils fini par me laisser jouir d'une liberté relative
parmi eux, et, au lieu de me contraindre à les suivre à pied, ils
avaient consenti de leur propre mouvement, sans que jamais je leur en
eusse témoigné le désir, à me permettre de monter à cheval.
C'était à cheval seulement que je pouvais songer à m'échapper.
Les Patagons sont les premiers cavaliers du monde; à leur école mes
progrès furent rapides, selon l'expression espagnole, je devins
en peu de temps un _jinete_ consommé et un véritable _hombre de a
caballo_; c'est-à-dire que, si sauvage et si méchant que fût le cheval
qu'on me donnait, en quelques minutes je le domptais et m'en rendais
complètement le maître.
Nos courses vagabondes et sans but nous conduisent enfin à une dizaine
de lieues environ du Carmen de Patagonnes, le fort le plus avancé
construit par les Espagnols sur le río Negro, à l'extrême frontière de
leurs anciennes possessions.
La horde dont je faisais partie campa, pour la nuit, à peu de distance
du fleuve, aux environs d'une _chacra_ (ferme) abandonnée.
L'occasion que j'attendais vainement depuis si longtemps était
enfin venue. Je me préparai à en profiter, comprenant que, si je
ne m'échappais pas cette fois-là, tout serait fini pour moi, et je
mourrais esclave.
Je ne fatiguerai pas le lecteur des détails de ma fuite; je me
bornerai à dire seulement qu'après une course affolée qui dura sept
heures, et pendant laquelle je sentis constamment les naseaux fumants
des chevaux, lancés à ma poursuite, sur la croupe de celui que je
montais; après avoir échappé vingt fois par miracle aux _bolas_ que
me jetaient les Patagons, et à la pointe acérée de leurs longues
lances, je vins donner en aveugle dans une patrouille de cavaliers
Buenos-airiens, au milieu desquels je tombai évanoui, brisé par la
fatigue et l'émotion.
Les Patagons, surpris à l'improviste par l'apparition des blancs que
les hautes herbes leur avaient dérobés jusque-là, tournèrent bride avec
épouvante et s'enfuirent en poussant des hurlements de fureur.
J'étais sauvé!
A mon singulier accoutrement,--je ne portais pour tout vêtement qu'une
_frazada_ (couverture) en guenilles attachée autour du corps par une
lanière de cuir,--les soldats me prirent d'abord pour un Indien, erreur
rendue plus probable encore par mon teint hâlé, par les intempéries
des saisons auxquelles j'avais été si longtemps exposé et qui avait
contracté presque la couleur du cuivre. Aussitôt que je repris
connaissance, je me hâtai de les désabuser aussi bien que je le pus,
car, à cette époque, je ne parlais que fort imparfaitement la langue
espagnole ou, pour mieux dire, je ne la parlais pas du tout.
Les braves Buenos-airiens écoutèrent avec les marques de la plus vive
sympathie le récit de mes souffrances et me prodiguèrent les soins les
plus touchants.
Mon entrée dans le Carmen, au milieu de mes sauveurs, fut un véritable
triomphe.
J'étais comme fou de joie, je délirais, je riais et pleurais à la fois,
tant je me trouvais heureux d'avoir enfin reconquis ma liberté.
Cependant, il me fallut près d'un mois pour me remettre complètement
des longues souffrances que j'avais endurées et des privations de
toutes sortes auxquelles j'avais, pendant un si grand laps de temps,
été condamné; mais, grâce aux soins dont j'étais entouré et surtout
grâce à ma jeunesse et à la force de ma constitution, je parvins enfin
à me rétablir et à sentir succéder à la surexcitation nerveuse à
laquelle j'étais en proie le calme et la raison.
Le gouverneur du Carmen, qui s'était vivement intéressé à moi,
consentit, sur ma prière, à me faire donner mon passage à bord d'un
petit brick Buenos-airien, alors mouillé devant le fort, et je partis
pour Buenos Aires dans la ferme intention de retourner en France le
plus tôt possible, tant le rude apprentissage que j'avais fait de la
vie américaine m'avait dégoûté des voyages et m'avait donné le désir de
revoir mon pays.
Mais il ne devait pas en être ainsi, et avant de rentrer en
France,--je n'ose pas encore dire pour ne plus la quitter,--je devais
errer pendant vingt ans à l'aventure dans toutes les contrées du monde,
du cap Horn à la baie d'Hudson, de la Chine en Océanie, et de l'Inde au
Spitzberg.
A mon arrivée à Buenos Aires, mon premier soin fut de me présenter
au consul de France, afin de lui demander les moyens de retourner en
Europe.
Je fus parfaitement reçu par le consul qui, sur les preuves que je lui
donnai de mon identité, m'annonça tout d'abord qu'il n'y avait aucun
navire français en rade, mais que cela ne devait pas m'inquiéter, parce
que ma famille, ne recevant pas de nouvelles de moi, et craignant que
je me trouvasse dans une position difficile par le manque d'argent, si
un malheur m'était arrivé pendant mon voyage, avait écrit à tous nos
agents à l'étranger, afin que celui devant lequel je me présenterais
me donnât, sur ma demande, une somme nécessaire pour subvenir à mes
besoins et me mettre à même, si j'en témoignais le désir, de tenter
la fortune dans le pays où le hasard m'aurait conduit; il termina en
ajoutant qu'il tenait à ma disposition une somme de vingt-cinq mille
francs, et qu'il était prêt à me la compter sur l'heure.
Je le remerciai et n'acceptai que trois cents piastres, somme que je
jugeai suffisante pour attendre le moment de m'embarquer.
Quelques mois se passèrent pendant lesquels je fis plusieurs
connaissances agréables parmi les membres de la bonne société
Buenos-airienne et je me perfectionnai dans l'étude de la langue
espagnole.
A plusieurs reprises, le consul avait eu l'obligeance de me faire
prévenir que, si je voulais partir pour la France, cela dépendait
entièrement de ma volonté, mais chaque fois, sous un prétexte ou sous
un autre, je déclinais ses offres, ne pouvant me résoudre à quitter
pour toujours cette terre où j'avais tant souffert et à laquelle, pour
cela même, je m'étais attaché.
C'est que ce n'est pas impunément qu'on a une fois goûté les âcres
saveurs de la vie indépendante du nomade et qu'on a respiré en liberté
l'air embaumé des hautes savanes! J'avais senti se révéler en moi mes
instincts aventuriers. J'éprouvais un secret effroi à la pensée de
recommencer l'existence décolorée, compassée et mesquine à laquelle
m'obligerait la civilisation européenne. Ces intérêts étroits, ces
jalousies basses et sournoises de nos villes du vieux monde me
répugnaient; j'aspirais secrètement à me lancer de nouveau dans le
désert, malgré les périls sans nombre et les cruelles privations qui
m'y attendaient, plutôt que de retourner végéter au sein de nos cités
si magnifiquement alignées, où tout se paye au poids de l'or, jusqu'à
l'air vicié qu'on y respire.
Et puis je m'étais lié d'amitié avec des _gauchos_; j'avais, avec eux,
fait des excursions dans la pampa, couché dans leurs ranchos, chassé
avec eux les taureaux et les chevaux sauvages; toute cette poésie du
désert m'était montée à la tête, je n'aspirais plus qu'à retourner dans
les savanes et les forêts vierges, quelles que dussent être pour moi
les conséquences d'une telle détermination.
Bref, un jour, au lieu de m'embarquer, ainsi que je l'avais presque
promis au consul, pour retourner en France, j'allai le trouver et je
lui expliquai franchement mes intentions.
Le consul ne me blâma ni ne m'approuva; il se contenta de hocher la
tête avec ce sourire mélancolique de l'homme chez lequel l'expérience a
tué une à une toutes les illusions, de la jeunesse, me compta la somme
que je lui demandai, me serra la main avec un soupir de regret et de
pitié, sans doute, pour ma folie, et tout fut dit, je ne le revis plus.
Quatre jours plus tard, monté sur un excellent cheval sauvage, armé
jusqu'aux dents et accompagné d'un Indien guaranis que j'avais engagé
pour me servir de guide, je sortis de Buenos Aires dans l'intention de
me rendre par terre au Brésil.
Qu'allais-je faire au Brésil?
Je ne le savais pas moi-même.
J'obéissais, sans m'en rendre compte, à un besoin d'émotions, à un
désir de l'imprévu que je n'aurais su m'expliquer, mais qui me poussait
en avant avec une force irrésistible et devait, pendant vingt ans,
sans motifs sérieux et sans la moindre cause logique aux yeux des
hommes habitués aux _joies_ et aux _douceurs_ de la vie européenne,
si bien réglée par toises, pouces et mètres, me faire laisser les
empreintes de mes pas au fond des déserts les plus inexplorés, en me
procurant des bonheurs ineffables, des voluptés étranges et sans nom,
et, en résumé, de cruelles douleurs.
Mais ce n'est ni mon histoire ni celle de mes sensations que je raconte
ici; tout ce qui précède, trop long peut-être au gré du lecteur, n'a
d'autre but que celui de préparer le récit, malheureusement trop
véridique, que j'entreprends aujourd'hui, et qui, sans cela, n'aurait
peut-être pas été aussi clairement expliqué qu'il faut qu'il le soit
pour être bien compris. Sautant donc d'un seul bond par-dessus quelques
aventures de chasses trop peu importantes pour être mentionnées, je me
transporterai sur les bords de l'Uruguay, un peu au-dessus du _Salto_
quatre mois environ après mon départ de Buenos Aires, et j'entrerai
immédiatement en matière.
L'Uruguay[1] prend sa source vers le vingt-huitième degré de latitude
australe, dans la _Serra do Mar_, au Brésil, assez près de l'île
Santa Catarina. Son cours est rapide, obstrué par des récifs et des
cataractes; son embouchure est entre la petite île du _Juncal_ et le
hameau de _las Higueritas_, à la hauteur de la _Punta Gorda_, un peu
au-dessus de Buenos Aires.
A partir du _Salto_ jusqu'à _Itaquy_, l'Uruguay ne présente sur ses
deux rives qu'une bordure, peu étendue en largeur, d'arbres assez
variés, mais dont les espèces sont les mêmes dans tout le cours du
fleuve: ce sont des _espinillos_, des saules, des _laureles_, des
_seïbos_, des _ñantu baïs_, des _timbos_, des _talas_, des _zapuchos_,
des palmiers et beaucoup de buissons épineux, dont quelques-uns,
entre autres les _mimosas_, portent de charmantes fleurs; des lianes
nombreuses, des plantes parasites, des fleurs de l'air,--_flores del
aire_,--qui s'entrelacent de toutes parts en semant des fleurs de
toutes couleurs, jusqu'aux sommets des arbres les plus touffus. Ce
spectacle charmant, offert par les rives du fleuve, forme un complet
contraste avec les savanes qui s'étendent à droite et à gauche
jusqu'à l'horizon, en plaines basses faiblement ondulées, dépouillées
d'arbres, n'offrant à l'œil fatigué qu'une herbe épaisse, plus haute
qu'un homme, mais rôtie par les rayons ardents du soleil, bien qu'à
l'époque des débordements périodiques de l'Uruguay, elle soit baignée
jusqu'à de grandes distances. Çà et là apparaissent sur la pente de
quelques coteaux boisés, dominés toujours par d'élégants palmiers aux
touffes globuleuses des _estancias_ et des _chacras_, dont les riches
propriétaires se livrent en grand à l'élève des bestiaux.
Après une journée assez fatigante, je m'étais arrêté pour la nuit
dans un _pagonal_, à demi inondé à cause de la crue subite du fleuve,
et où il m'avait fallu entrer dans l'eau presque jusqu'au ventre de
mon cheval, afin de gagner un endroit sec. Depuis quelques jours, le
Guaranis que j'avais engagé à Buenos Aires ne semblait plus m'obéir
qu'avec une certaine répugnance; il était triste, morose, et le plus
souvent ne répondait que par des monosyllabes aux questions que parfois
j'étais dans la nécessité de lui adresser; cette disposition d'esprit
de mon guide m'inquiétait d'autant plus que, connaissant assez bien le
caractère des Indiens, je craignais qu'il ne machinât quelque trahison
contre moi; aussi, tout en feignant de ne pas m'apercevoir de son
changement d'humeur, je me tenais sur mes gardes, résolu à lui casser
la tête à la moindre démonstration hostile de sa part.
Dès que nous fûmes campés, le guide, malgré les préventions que j'avais
conçues contre lui, s'occupa, avec une activité dont je lui sus gré
intérieurement, à ramasser du bois sec pour allumer le feu de veille et
préparer notre modeste repas.
Le souper terminé, chacun s'enveloppa dans ses couvertures et se livra
au repos.
Au milieu de la nuit, je fus réveillé en sursaut par un bruit assez
fort dont je ne pus tout d'abord m'expliquer la nature; mon premier
mouvement fut de saisir mon fusil et de regarder autour de moi.
J'étais seul: mon guide avait disparu; c'était le galop du cheval sur
lequel il s'était enfui qui m'avait éveillé.
La nuit était noire, le feu éteint; pour comble de disgrâce, mon
bivouac venait d'être envahi par les eaux du fleuve, dont la crue
continuait avec une rapidité extrême.
Je n'avais pas un instant à perdre pour échapper au danger qui me
menaçait. Je me levai à la hâte, et, me jetant en selle, je m'élançai à
toute bride dans la direction d'une colline assez rapprochée, dont la
noire silhouette se détachait en vigueur sur le fond sombre du ciel.
Là j'étais relativement en sûreté; je passai le reste de la nuit
éveillé, tant pour surveiller les bêtes fauves dont j'entendais les
hurlements aux environs du lieu où j'avais cherché un refuge, que parce
que ma position présente devenait assez critique, seul, abandonné
dans un pays désert et complètement ignorant de la route qu'il me
fallait suivre pour atteindre soit un village, soit une ferme où je me
renseignerais.
Au lever du soleil, j'interrogeai l'horizon autour de moi; aussi loin
que ma vue pouvait s'étendre régnait la solitude la plus complète,
rien ne me laissait l'espoir, tant le paysage affectait une apparence
sauvage et désolée, qu'il se trouvât une habitation quelconque dans un
périmètre d'au moins vingt lieues.
Cette quasi certitude était assez triste pour moi; pourtant, par
une singulière disposition de mon esprit, elle ne m'affecta que
médiocrement; ma position, sans être fort gaie, n'avait cependant rien
de positivement triste en elle-même. Je possédais un bon cheval, des
armes, des munitions en abondance, que pouvais-je désirer de plus, moi
qui depuis si longtemps aspirais après la vie aventureuse du gaucho et
du coureur des bois? Mes souhaits se trouvaient ainsi accomplis un peu
brusquement peut-être, mais pourtant dans des conditions aussi bonnes
que je l'aurais désiré.
En conséquence, je pris assez facilement mon parti de l'abandon de
mon guide, et je me préparai, moitié riant, moitié pestant contre
l'ingratitude du Guaranis, à commencer mon apprentissage de la vie du
désert.
Mon premier soin fut d'allumer du feu, je préparai un _maté cimarron_,
c'est-à-dire sans sucre, et, réconforté par cette chaude boisson, je
montai à cheval dans le but de chercher mon déjeuner en tuant une ou
deux pièces de gibier, chose facile dans les parages où je me trouvais;
puis je repris insoucieusement ma route à l'aventure, ne sachant à la
vérité où j'allais, mais cependant poussant hardiment en avant, et me
dirigeant tant bien que mal sur le cours du fleuve dont j'avais soin
de ne pas trop m'écarter.
Quelques jours se passèrent ainsi. Un matin, au moment où je me
préparais à allumer, ou plutôt à raviver mon feu de bivouac pour cuire
mon déjeuner, je vis tout à coup, sans cause apparente, plusieurs
_venados_ se lever du milieu des hautes herbes, et, après avoir senti
le vent, détaler avec une rapidité extrême en passant à portée de
pistolet du fourré où je m'étais établi pour la nuit; au même instant,
un vol d'urubus (vautours) passa au-dessus de ma tête en poussant des
cris discordants.
Tout est matière à réflexion au désert, tout y a sa raison d'être. Bien
que novice encore dans mon nouveau métier, je compris instinctivement
que quelque chose d'extraordinaire se passait non loin de moi.
Je fis coucher mon cheval, lui serrai avec ma ceinture les naseaux
afin de l'empêcher de hennir, et, m'étendant moi-même sur le sol,
j'attendis le doigt sur la détente de mon fusil, le cœur palpitant,
l'œil et l'oreille au guet, interrogeant du regard les ondulations des
hautes herbes de la plaine qui se déroulait devant moi, et prêt à tout
événement.
J'étais tapi au milieu d'un fourré presque impénétrable, sur la lisière
d'un bois qui formait une espèce d'oasis au milieu de ce désert morne
et désolé; je me trouvais donc dans une excellente embuscade et
parfaitement à l'abri du danger dont je pressentais l'approche.
Je ne me trompais pas. A peine un quart d'heure s'était-il écoulé
depuis que les _venados_ et les urubus m'avaient donné l'éveil, que
le bruit d'une course précipitée arriva distinctement à mon oreille;
bientôt j'aperçus un cavalier couché sur le cou de son cheval, fuyant
avec une rapidité vertigineuse et se dirigeant en droite ligne vers le
bois où moi-même j'étais caché.
Ce cavalier, arrivé à vingt pas de moi au plus, arrêta subitement son
cheval, sauta à terre, et, se faisant un abri d'un quartier de roche
masqué par un bouquet d'arbres, il arma son fusil, et, penchant le
corps en avant, il sembla interroger avec inquiétude les bruits du
désert.
Cet homme, autant qu'il me fut possible de m'en assurer par un coup
d'œil jeté à la hâte sur lui, paraissait appartenir à la race blanche;
il avait de trente-cinq à quarante ans; ses traits énergiques, animés
par la course qu'il avait faite et sans doute par l'émotion, étaient
beaux, réguliers, empreints d'une certaine noblesse, et respiraient une
audace peu commune; sa taille était un peu au-dessous de la moyenne,
mais bien prise; ses épaules larges dénotaient une grande vigueur;
il portait le costume des gauchos de la Banda Oriental, costume que
j'avais moi-même adopté: la jaquette marron, gilet blanc, _chiripa_
bleu de ciel, _calzoncillos_ blanc, avec franges, au dessous d'un
pantalon de drap bleu, le poncho jeté sur l'épaule gauche, le couteau
passé dans la ceinture du _chiripa_ derrière le dos, le bonnet phrygien
rouge enfoncé sur le front et laissant échapper les boucles d'une
épaisse chevelure noire qui lui descendait en désordre sur les épaules.
Ainsi vêtu, cet homme que le danger qui le menaçait entourait d'une
mystérieuse auréole, avait quelque chose de grand, de fier et de résolu
qui éveillait l'intérêt et attirait la sympathie.
Tout à coup il se rejeta vivement en arrière, mit un genou en terre et
épaula son fusil.
Une dizaine de cavaliers venaient de surgir comme par enchantement,
émergeant avec une rapidité extrême des herbes qui jusqu'alors les
avaient dérobés à ma vue, et se précipitaient en brandissant leurs
longues lances, faisant tournoyer leurs terribles _bolas_ au-dessus de
leur tête et poussant des hurlements de fureur vers l'endroit où le
gaucho s'était embusqué.
Ces cavaliers étaient des _Indios bravos._
Je ne pus retenir un tressaillement de frayeur en les reconnaissant;
j'allais, selon toute probabilité, assister, témoin invisible et ignoré
des deux partis, à cette lutte insensée d'un homme seul contre dix,
car le gaucho, bien que, sans doute, il ne conservât aucun doute sur
l'issue funeste de cet assaut, demeurait froid et calme en apparence,
les sourcils froncés, le regard fixe, le front pâle, mais résolu à
combattre jusqu'à la dernière goutte de son sang et à ne tomber que
mort entre les mains de ses féroces ennemis.
[1] Uruguay se compose de deux mots guaranis, _urugua_, limaçon d'eau,
et _y,_ eau; littéralement rivière des _limaçons d'eau._
II
LE GAUCHO.
Cependant, les Indiens s'étaient arrêtés à portée de fusil de l'endroit
où le gaucho et moi nous étions cachés; ils semblaient se consulter
entre eux avant de commencer l'attaque.
Ces Indiens, ainsi groupés, formaient au milieu de ce désert aride
dont ils étaient les véritables rois, le plus singulier et en même
temps le plus pittoresque tableau avec leurs gestes nobles et animés,
leur taille haute, élégante, leurs membres bien proportionnés et leur
apparence féroce.
A demi vêtus de ponchos en lambeaux et de morceaux de frazadas retenus
par des courroies autour de leur corps, ils brandissaient fièrement
leurs longues lances garnies d'un fer tranchant et ornées, près de la
pointe, d'une touffe de plumes d'autruche.
Leur chef, fort jeune encore, avait de grands yeux noirs voilés par de
longs cils; ses joues, aux pommettes saillantes, encadrées dans une
masse de cheveux noirs lisses et flottants, retenus sur le front par un
étroit ruban de laine rouge; sa bouche, grande, meublée de dents d'une
éclatante blancheur, qui contrastait avec la couleur rouge de sa peau,
imprimaient à sa physionomie un cachet de vigueur et d'intelligence
remarquables. Bien qu'il connût à peu près l'endroit où le gaucho était
embusqué et que, par conséquent, il se sût exposé au danger d'être
frappé par une balle, cependant, s'exposant à découvert aux coups de
son ennemi, il affectait une insouciance et un mépris du péril dont il
était menacé, qui ne manquaient pas d'une certaine grandeur, que malgré
moi je ne pouvais m'empêcher d'admirer.
Après une discussion assez longue, le chef fouetta son cheval, tandis
que ses compagnons demeuraient immobiles, et il s'avança sans hésiter
vers le rocher derrière lequel se tenait le gaucho.
Arrivé à dix pas de lui tout au plus, il s'arrêta, et, s'appuyant
nonchalamment sur sa longue lance qu'il avait conservée à la main:
«Pourquoi le chasseur blanc se terre-t-il comme une viscacha timide?»
dit-il en élevant la voix et en s'adressant au gaucho; «Les guerriers
Aucas sont devant lui, qu'il sorte de son embuscade, et qu'il montre
qu'il n'est pas une vieille femme peureuse et bavarde, mais un homme
brave.»
Le gaucho ne répondit pas.
Le chef attendit un instant, puis il reprit d'une voix railleuse:
«Allons, mes guerriers se trompaient; ils croyaient avoir débusqué un
hardi jaguar, et ce n'est qu'un lâche chien revenant de la pampa qu'ils
vont être contraints de forcer.»
L'œil du gaucho étincela à cette insulte, il appuya le doigt sur la
détente et le coup partit.
Mais, si brusque et si inattendu qu'avait été son mouvement, le rusé
Indien l'avait pressenti, ou pour mieux dire deviné; il s'était
brusquement jeté de côté, puis bondissant en avant avec l'élasticité et
la justesse d'une bête fauve, il retomba en face du gaucho avec lequel
il se prit corps à corps.
Les deux hommes roulèrent sur le sol en se débattant avec fureur.
Cependant, au bruit du coup de feu, les Indiens avaient poussé leur cri
de guerre et s'étaient élancés en avant dans le but de soutenir leur
chef qu'ils ne pouvaient voir, mais qu'ils supposaient aux prises avec
leur ennemi.
C'en était fait du gaucho; quand même il serait parvenu à vaincre le
chef contre lequel il combattait, il devait évidemment succomber sous
les coups des dix Indiens qui se préparaient à l'assaillir tous à la
fois.
En ce moment, je ne sais quelle révolution s'opéra en moi, j'oubliai le
danger auquel je m'exposais moi-même en découvrant ma retraite pour ne
songer qu'à celui que courait cet homme que je ne connaissais pas et
qui soutenait si vaillamment une lutte insensée à quelques pas de moi;
épaulant instinctivement mon fusil, je lâchai mes deux coups de feu,
suivis immédiatement de l'explosion de deux pistolets, et, m'élançant
de ma retraite, mes deux autres pistolets au poing, je les déchargeai à
bout portant sur les cavaliers qui arrivaient sur moi comme la foudre.
Le succès de cette intervention à laquelle ni l'un ni l'autre parti ne
s'attendait fut immense et instantané.
Les Indiens, surpris et épouvantés par cette fusillade qu'ils ne
pouvaient prévoir puisqu'ils croyaient n'avoir qu'un seul adversaire
à combattre, tournoyèrent sur eux-mêmes et s'échappèrent dans toutes
les directions en poussant des hurlements de frayeur, abandonnant, non
seulement leur chef occupé à se défendre contre le gaucho, mais encore
les cadavres de quatre des leurs frappés par mes balles; pendant que je
rechargeais mes armes, je vis deux autres Indiens tomber de cheval sans
que leurs compagnons s'arrêtassent pour leur porter secours tant leur
frayeur était grande.
Certain de ne plus avoir rien à redouter de ce côté, je courus vers le
gaucho afin de lui porter secours si cela était nécessaire, mais, au
moment où j'arrivai près de lui, la lame de son couteau disparaissait
tout entière dans la gorge du chef indien.
Celui-ci expira, le regard fixé sur son ennemi, sans pousser un cri,
sans essayer même de détourner le coup qui le menaçait et de prolonger
une lutte désormais sans espoir.
Le gaucho retira son couteau de la blessure, enfonça à plusieurs
reprises la lame dans la terre pour essuyer le sang dont elle était
souillée, puis, repassant tranquillement son couteau dans son chiripa,
il se leva, considéra pendant quelques secondes son ennemi étendu à ses
pieds; enfin il se tourna vers moi.
Son visage n'avait pas changé, malgré le combat corps à corps qu'il
venait de soutenir; il avait conservé cette expression de froide
impassibilité et d'implacable courage que je lui avais vu d'abord;
seulement son front était plus pâle et quelques gouttelettes de sueur
perlaient à ses tempes.
«Merci, caballero, me dit-il en me tendant la main par un mouvement
rempli de noblesse et de franchise; à charge de revanche. ¡Vive Dios!
Il était temps que vous arrivassiez; sans votre brave assistance,
j'avoue que j'étais un homme mort!»
Ces paroles avaient été prononcées en espagnol, mais avec un accent qui
dénotait une origine étrangère.
«J'étais arrivé avant vous, répondis-je dans la même langue, ou pour
mieux dire, j'avais passé la nuit à quelques pas seulement de l'endroit
où le hasard vous a si heureusement fait chercher un refuge.
--Le hasard, reprit-il d'une voix austère en hochant doucement la tête,
le hasard est un mot inventé par les soi-disant esprits forts des
villes; nous l'ignorons nous autres au désert, c'est Dieu, Dieu seul
qui a voulu me sauver et m'a conduit près de vous.»
Je m'inclinai affirmativement, cet homme me semblait encore plus grand
en ce moment avec sa foi naïve et son humilité sincère et sans emphase,
que lorsque seul il se préparait à combattre dix ennemis.
«D'ailleurs, ajouta-t-il en se parlant à lui-même et répondant à sa
propre pensée plutôt que m'adressant la parole, je savais que Dieu ne
voudrait pas que je succombasse aujourd'hui; chaque homme a en ce monde
une tâche qu'il doit remplir; je n'ai pas encore accompli la mienne.
Mais, pardon, me dit-il en changeant de ton et en essayant de sourire,
je vous dis là des paroles qui doivent vous sembler sans doute fort
étranges, surtout en ce moment, où nous avons à songer à des choses
bien autrement importantes qu'à entamer une discussion philosophique
qui ne doit avoir pour vous, étranger et Européen, qu'un intérêt très
secondaire. Voyons ce que sont devenus nos ennemis; bien que nous
soyons deux hommes résolus maintenant, si l'envie leur prenait de
revenir, nous serions fort empêchés de nous en débarrasser.»
Et, sans attendre ma réponse, il quitta le bois, en prenant toutefois
la précaution de recharger son fusil en marchant.
Je le suivis silencieusement, ne sachant que penser de l'étrange
compagnon que j'avais si singulièrement trouvé et me demandant quel
pouvait être cet homme, qui, par ses manières, son langage et la
tournure de son esprit, paraissait si fort au-dessus de la position que
semblaient lui assigner les vêtements qu'il portait et le lieu où il se
trouvait.
Qu'il s'aperçût ou non de mon étonnement, mon nouveau camarade n'en
laissa rien paraître.
Le gaucho, après s'être assuré que les Indiens restés sur le champ
de bataille étaient bien morts, monta sur un tertre assez élevé,
interrogea l'horizon de tous les côtés pendant un assez long espace
de temps, puis revint vers moi en tordant nonchalamment une cigarette
entre ses doigts.
«Nous n'avons rien à craindre quant à présent, me dit-il; cependant je
crois que nous agirons prudemment en ne demeurant pas davantage ici; de
quel côté allez-vous?
--Ma foi! lui répondis-je franchement, je vous avoue que je ne le sais
pas.»
Malgré sa froideur apparente, il laissa échapper un geste de surprise,
et, me considérant avec la plus sérieuse attention:
«Comment! fit-il, vous ne le savez pas?
--Mon Dieu non! Si bizarre que cela vous paraisse, c'est ainsi; je ne
sais ni en quel lieu je me trouve, ni où je vais.
--Voyons, voyons, c'est une plaisanterie, n'est-ce pas? Pour un motif
ou pour un autre, vous ne voulez pas, ce qui montre votre prudence,
puisque vous ignorez qui je suis, me faire connaître le but de votre
voyage; mais il est impossible que vous ne sachiez réellement pas en
quel endroit vous vous trouvez et le lieu où vous vous rendez.
--Je vous répète, caballero, que je ne plaisante pas; ce que je vous
ai dit est vrai, je n'ai aucun motif pour cacher le but de mon voyage;
j'ajouterai même que je vous serai très obligé de me laisser vous
accompagner jusqu'au rancho le plus prochain où je pourrai me procurer
les renseignements nécessaires pour me diriger dans ce désert que je ne
connais pas, et dans lequel je me suis égaré par suite de l'infidélité
d'un guide que j'avais engagé, et qui m'a abandonné, il y a quelques
jours, pendant mon sommeil.»
Il réfléchit un instant, puis me serrant cordialement la main:
«Pardonnez-moi des soupçons absurdes dont j'ai honte, me dit-il, mais
que la situation dans laquelle je me trouve excuse suffisamment à
mes yeux. Montons à cheval et éloignons-nous d'ici; chemin faisant
nous causerons; j'espère que bientôt vous me connaîtrez davantage, et
qu'alors nous nous entendrons à demi-mot.
--Je n'ai pas besoin de vous connaître davantage pour vous estimer, lui
répondis-je, dès le premier moment que je vous ai vu, je me suis senti
entraîné vers vous.
--Merci, dit-il en souriant. A cheval, à cheval! nous avons une longue
traite à faire avant que d'atteindre le rancho où j'ai l'intention de
vous conduire pour la nuit.»
Cinq minutes plus tard, nous nous éloignions au galop, abandonnant aux
urubus qui déjà tournaient en longs cercles au-dessus de nos têtes,
avec des cris rauques et discordants, les cadavres des Indiens tués
pendant le combat.
Tout en cheminant, je racontai au gaucho, de ma vie et de mésaventures,
ce que je jugeai nécessaire de lui en apprendre. Ce récit l'égaya
par sa singularité; je crus même remarquer que le goût que je lui
laissai voir pour la vie du désert lui donna pour moi une certaine
considération, que probablement je n'aurais pas obtenue de lui par un
étalage déplacé de titres ou de richesses. Cet étrange personnage ne
semblait estimer l'homme que pour l'homme lui-même et professer un
profond mépris pour toutes les distinctions sociales inventées par la
civilisation, et qui, le plus souvent, ne servent qu'à cacher, sous des
mots sonores et des apparences pompeuses, des nullités ridicules et de
profondes incapacités.
Cependant, il était facile de reconnaître que, malgré les dehors
brusques et parfois durs qu'il affectait, cet homme possédait une
science profonde du cœur humain et une grande connaissance pratique
de la vie des villes, et qu'il devait avoir longtemps fréquenté, non
seulement la haute société américaine, mais encore visité l'Europe avec
profit et vu le monde sous ses faces les plus disparates. Ses pensées
élevées, nobles presque toujours, son sens droit, sa conversation
vive, colorée, attachante, m'intéressaient de plus en plus à lui, et
bien qu'il eût gardé le plus complet silence sur ce qui le regardait
personnellement et ne m'eût même pas dit son nom, cependant je me
laissais de plus en plus dominer par le sentiment de sympathie qu'il
m'avait inspiré tout d'abord, et, sans chercher à combattre cette
influence que je subissais, j'éprouvais un vif désir que ma liaison
avec lui, bien que due à une circonstance fortuite, ne fût pas
brusquement brisée, mais devînt au contraire intime et de longue durée.
Peut-être entrait-il à mon insu un léger calcul d'égoïsme dans ma
pensée, au point de vue des services que je serais en droit, moi
voyageur novice, d'attendre d'un homme pour lequel le désert n'avait
pas conservé de secrets, et qui, s'il le voulait, pourrait en peu de
temps m'aplanir les difficultés du rude apprentissage que j'avais à
faire pour devenir, selon sa propre expression, un véritable coureur
des bois.
Mais si cette pensée existait réellement en moi, elle était si bien
cachée au fond de mon cœur, que je l'ignorais moi-même et que je
croyais naïvement n'obéir qu'à ce sentiment de sympathie qu'inspirent
toujours les natures fortes, énergiques et élevées, aux caractères
expansifs et loyaux.
Nous passâmes ainsi la journée entière, en riant et en causant entre
nous, tout en avançant rapidement vers le rancho où nous devions passer
la nuit.
«Tenez, me dit le gaucho en me désignant du doigt une légère colonne
de fumée qui, aux premières heures du soir, montait en spirale vers le
ciel où elle ne tardait pas à se confondre avec les nuages, voilà où
nous allons, dans un quart d'heure nous serons rendus.
--Dieu soit loué, répondis-je, car je commence à me sentir fatigué.
--Oui, me dit-il, vous n'avez pas encore l'habitude des longues
courses, vos membres ne sont pas rompus comme les miens à la fatigue;
mais patience, dans quelques jours vous n'y penserez plus.
--Je l'espère.
--A propos, fit-il comme si ce souvenir lui venait subitement, vous ne
m'avez pas dit le nom du _pícaro_ qui vous a abandonné, en vous volant,
je crois?
--Oh! Peu de choses, un fusil, un sabre et un cheval, objets dont j'ai
fait mon deuil.
--Pourquoi donc cela?
--Dame, parce qu'il est probable que le _bribon_ ne me les rapportera
pas et que, par conséquent, je ne les reverrai jamais.
--Vous avez tort de supposer cela; bien que le désert soit grand, un
coquin ne s'y cache pas aussi facilement que vous le croyez, lorsqu'un
homme comme moi a intérêt à le retrouver.
--Vous, c'est possible, mais moi, c'est autre chose, vous en
conviendrez.
--C'est vrai, fit-il en hochant la tête; c'est égal, dites-moi toujours
son nom.
--A quoi bon?
--On ne sait pas ce qui peut arriver, peut-être un jour me trouverai-je
en rapports avec lui, et, le connaissant, je m'en méfierai.
--C'est juste; on l'appelait, à Buenos Aires, Pigacha, mais son
véritable nom parmi les siens est le Venado; il est borgne de l'œil
droit; j'espère que voilà des renseignements détaillés, ajoutai-je en
riant.
--Je le crois bien, répondit-il de même, et je vous promets que si je
le rencontre quelque jour, je le reconnaîtrai; mais nous voici arrivés.»
En effet, à vingt pas devant nous apparaissait un rancho dont les
premières ombres de la nuit m'empêchaient de saisir complètement
l'ensemble, mais dont la vue, après une journée de fatigue et surtout
l'abandon auquel j'avais longtemps été condamné, était faite pour me
réjouir le cœur en me laissant espérer cette franche et cordiale
hospitalité, qui non seulement ne se refuse jamais dans la pampa, mais
encore s'exerce dans de si larges proportions envers les voyageurs.
Déjà les chiens saluaient notre arrivée par des cris assourdissants
et venaient sauter avec fureur autour de nos chevaux; nous fûmes
contraints de cingler quelques coups de fouet à ces hôtes incommodes
qui s'enfuirent en hurlant, et bientôt nos montures s'arrêtèrent devant
l'entrée même du rancho où un homme se tenait, une torche allumée d'une
main et un fusil de l'autre, pour nous recevoir.
Cet homme, d'une taille élevée, aux traits énergiques et au teint
bronzé, éclairé par les reflets rougeâtres de la torche qu'il élevait
au-dessus de sa tête, me représentait bien avec ses formes athlétiques
et son apparence farouche le type du véritable gaucho des pampas de
la Banda Oriental; en apercevant mon compagnon, il fit un geste de
respectueuse surprise, et s'inclina avec déférence devant lui.
«_¡Ave Maria purísima!_ dit celui-ci.
--_Sin pecado concebida_, répondit le ranchero.
--_¿Se puede entrar, don Torribio?_ demanda mon compagnon.
--_Pase V. adelante, señor don Zèno Cabral_, reprit poliment le
ranchero, _esa casa y todo lo que contiene es de V._[1]»
Nous mîmes pied à terre sans nous faire prier davantage, et après qu'un
jeune homme de dix-huit à vingt ans, à demi nu, qui était accouru
à l'appel de son maître ou de son père, je ne savais encore lequel
des deux, eut pris la bride de nos chevaux et les eut emmenés, nous
entrâmes, suivis pas à pas par les chiens qui avaient si bruyamment
annoncé notre arrivée et qui maintenant, au lieu de nous être hostiles,
sautaient joyeusement autour de nous avec des cris de plaisir,
supposant sans doute qu'en faveur de notre arrivée il leur serait
permis de dormir auprès du feu, au lieu de passer la nuit au dehors.
Cette habitation, comme toutes celles des gauchos, était une hutte de
terre entremêlée de roseaux, couverte en paille coupante, construite,
enfin, avec toute la simplicité primitive du désert.
Elle était composée de deux pièces: la chambre à coucher et
l'appartement de réception, servant aussi de cuisine.
Un lit formé de quatre piquets plantés en terre, supportant une claie
en roseaux ou des courroies de cuir entrelacées, sur lequel se place,
en guise du matelas européen, inconnu dans ces contrées, une peau de
bœuf non tannée; quelques autres cuirs étendus à terre, près de la
muraille pour coucher les enfants, des _bolas_, des _laços_, armes
indispensables des gauchos, des harnais de chevaux suspendus à des
piquets de bois fichés dans les parois du rancho formaient l'unique
ameublement de la chambre intérieure.
Quant à la première, cet ameublement était plus simple encore, si cela
est possible; il se composait d'une claie en roseaux supportée par six
piquets et servant de sofa, deux têtes de bœufs en guise de fauteuil,
un petit baril d'eau, une marmite en fonte, quelques calebasses servant
de vases, une jatte en bois et une broche en fer, piquée verticalement
devant le foyer, placé au milieu même de la pièce.
Nous avons décrit ce rancho ainsi minutieusement, parce que tous se
ressemblent dans la pampa, et sont pour ainsi dire construits sur le
même modèle.
Seulement, comme celui dans lequel nous nous trouvions alors
appartenait à un homme relativement riche, à part du corps de logis
principal, à une vingtaine de mètres à peu près, il s'en trouvait un
autre servant de magasin pour les cuirs et les viandes destinées à être
séchées, et entouré d'une haie assez étendue et d'une hauteur de trois
mètres formant le corral, et derrière laquelle les chevaux s'abritaient
des bêtes fauves pendant les nuits.
Les honneurs du rancho nous furent faits par deux dames, que le gaucho
nous présenta comme étant, l'une sa femme et l'autre sa fille.
Celle-ci, âgée d'une quinzaine d'années, était grande, bien faite et
douée d'une beauté peu commune; elle se nommait Éva, ainsi que je
l'appris plus tard; sa mère, bien que fort jeune encore,--elle avait
au plus trente ans,--n'avait plus que quelques restes fugitifs d'une
beauté qui avait dû être fort remarquable, mais qui s'était promptement
fanée au contact de la vie misérable à laquelle la condamnait le désert
au milieu duquel s'était écoulée son existence.
Mon compagnon paraissait être un ami intime du ranchero et de sa
famille, par lesquels il fut reçu avec les témoignages de la joie la
moins équivoque, bien que tempérés par une nuance presque insaisissable
de respect et presque de crainte.
De son côté, don Zèno Cabral, car je savais enfin son nom, agissait
avec eux avec un sans-façon protecteur qui témoignait de rapports
sérieux entre lui et le gaucho.
La réception fut ce qu'elle devait être, c'est-à-dire des plus franches
et des plus cordiales; ces braves gens ne savaient que faire pour nous
être agréables, le moindre remercîment de notre part les comblait de
joie.
Notre repas, que nous mangeâmes de bon appétit, se composa, comme
toujours, de l'_asado_ ou rôti de bœuf, du _queso_ ou fromage de Goya,
et de _harina_ ou farine de _mandioca_, le tout arrosé de quelques
libations de _caña_ ou eau-de-vie de sucre qui, sous le nom de
_traguitos_,--petits coups--circulèrent libéralement et achevèrent de
nous mettre en joie et de nous faire oublier nos fatigues de la journée.
Comme complément à ce repas, beaucoup plus confortable que ne le
supposera sans doute le lecteur européen, lorsque nos cigarettes furent
allumées, doña Éva décrocha une guitare, et, après l'avoir présentée
à son père qui, tout en fumant, commença à préluder avec les quatre
doigts réunis, elle dansa devant nous, avec cette grâce et cette
désinvolture qui n'appartiennent qu'aux femmes de l'Amérique du Sud, un
_cielito_ suivi immédiatement d'une _montonera_; puis, le jeune garçon
dont j'ai déjà eu occasion de parler, et qui était non pas le serviteur
mais le fils du ranchero, chanta d'une voix fraîche, bien timbrée, et
avec un accent qui nous alla à l'âme, quelques _tristes_ et quelques
_cielitos_ nationaux.
Il se passa alors un incident bizarre et dont je ne pus m'expliquer le
motif. Don Quino, le jeune homme, chantait avec une passion indicible
ces vers charmants de Quintana:
Feliz aquel que junto a ti suspira
Que el dulce nectar de tu risa bebe
Que a demandarte compasión se atreve
Y blandamente palpitar te mira![2]
Tout à coup don Zèno devint d'une pâleur cadavéreuse, un tressaillement
nerveux agita tout son corps, et deux larmes brûlantes jaillirent de
ses yeux, cependant il garda le plus profond silence; mais le jeune
homme s'aperçut de l'effet produit sur l'hôte de son père par les vers
qu'il chantait, et immédiatement il entonna une joyeuse _jarana,_ qui
bientôt ramena le sourire sur les lèvres pâlies du gaucho.