M. Witherden ajouta en tirant sa montre:

«Dans une affaire comme celle-ci, le temps est extrêmement

précieux. Faites-nous connaître le plus tôt possible votre

décision, madame.»

Miss Brass grimaça un sourire, regarda successivement les

personnes présentes, prit encore deux ou trois pincées de tabac;

et comme sa provision s'était épuisée, elle se mit à fouiller tous

les coins de sa tabatière avec le pouce et l'index, puis enfin à

gratter pour trouver encore à glaner quelques atomes tabachiques.

Après cette opération, elle remit soigneusement la boîte dans sa

poche et dit:

«Comme cela, il faut que sur-le-champ j'accepte ou repousse votre

proposition?

«Oui,» dit M. Witherden.

La charmante créature ouvrait les lèvres pour répondre quand la

porte fut poussée vivement...

La tête de Sampson Brass apparut dans la chambre.

«Pardon, dit à la hâte le procureur. Attendez un peu.»

En parlant ainsi, et sans se préoccuper de l'étonnement causé par

sa présence, il s'avança, ferma la porte, baisa son gant graisseux

par forme de politesse très-humble, et fit le salut le plus

rampant.

«Sarah, dit-il, retenez votre langue, s'il vous plaît, et laissez-

moi parler. Messieurs, vous auriez peine à me croire si je vous

exprimais le plaisir que j'éprouve à voir trois gentlemen tels que

vous dans une heureuse unité de sentiments, dans un concert

parfait de pensées. Mais quoique je sois malheureux, bien plus,

messieurs, criminel, s'il était permis d'employer des expressions

si violentes en une compagnie comme la vôtre, cependant, je suis

sensible comme un autre. J'ai lu dans un poëte que la sensibilité

était _le lot commun de l'humanité_. Pensée si belle, messieurs,

que quand ce serait un pourceau qui l'eût trouvée, elle eût suffi

pour le rendre immortel.

-- Si vous n'êtes pas un idiot, dit rudement miss Brass, taisez-

vous.

-- Ma chère Sarah, je vous remercie, répondit le frère. Mais je

sais ce que je suis, mon amour, et je prendrai la liberté de

m'exprimer en conséquence... Monsieur Witherden, votre mouchoir va

tomber de votre poche. Voulez-vous bien me permettre...»

Comme M. Brass s'avançait pour remédier à l'accident, le notaire

s'écarta de lui avec un air de grande dignité. Brass qui, outre

ses agréments physiques habituels, avait la face égratignée, une

visière verte sur un oeil, et son chapeau gravement bossue,

s'arrêta court et se retourna avec un piteux sourire.

«Il me fuit, dit Sampson, comme si je voulais amasser sur sa tête

des charbons enflammés. Bien!... Ah! j'y suis: la maison croule,

et les rats, si je puis me servir de cette expression à l'endroit

du gentleman que je respecte et que j'aime au plus haut degré, se

dépêchent de déménager. Messieurs, quant à votre conversation de

tout à l'heure, je vous dirai que, voyant ma soeur venir ici et me

demandant où elle pouvait aller ainsi, étant d'ailleurs, dois-je

l'avouer? assez soupçonneux de ma nature, je l'ai suivie. Arrivé à

la porte, je me suis mis à écouter.

-- Si vous n'êtes pas fou, dit miss Sally, arrêtez-vous, pas un

mot de plus.

-- Sarah, ma chère, répondit Brass avec une politesse marquée, je

vous remercie infiniment, mais je tiens à continuer. Monsieur

Witherden, comme nous avons l'honneur d'appartenir à la même

profession, pour ne rien dire de cet autre gentleman qui a été mon

locataire et qui a partagé, selon l'adage, mon toit hospitalier,

je pense qu'à la première occasion vous ne m'opposerez pas le

refus que vous avez fait de mon offre. Maintenant, mon cher

monsieur, ajouta-t-il en voyant que le notaire était prêt à

l'interrompre, permettez-moi de parler, je vous en prie.»

M. Witherden garda le silence, et Brass poursuivit en ces termes,

après avoir levé sa visière verte et découvert un oeil

horriblement poché:

«Si vous voulez bien me faire la faveur de regarder ceci, vous

vous demanderez naturellement au fond du coeur comment cela a pu

m'arriver. Si de mon oeil vous portez votre examen au reste de ma

figure, vous chercherez avec étonnement quelle a pu être la cause

de ces meurtrissures. De mon visage, dirigez vos yeux sur mon

chapeau, et voyez dans quel état il est! Messieurs, cria-t-il en

frappant avec rage sur son chapeau avec son poing fermé, à toutes

ces questions je répondrai: Quilp!»

Les trois gentlemen échangèrent mutuellement un regard sans rien

dire.

«Je dis, poursuivit Brass tournant de côté les yeux vers sa soeur,

comme s'il parlait pour elle, et s'exprimant d'un ton d'amertume

bourrue qui contrastait singulièrement avec ses habitudes de

langage mielleux, je dis qu'à toutes ces questions je répondrai:

Quilp, Quilp, qui m'a attiré dans son infernale tanière, et a

trouvé son plaisir à me contempler dans l'embarras et à rire aux

éclats tandis que je m'écorchais, que je me brûlais que je me

meurtrissais, que je m'estropiais; Quilp! qui jamais, non jamais,

dans toutes nos relations, ne m'a traité autrement que comme un

chien; Quilp! que j'ai toujours détesté de tout mon coeur, mais

jamais autant qu'à présent. Pour cette dernière affaire, il me bat

froid, comme s'il n'avait rien à y voir et comme s'il n'avait pas

été le premier à me la proposer. Comment voulez-vous qu'on se fie

à lui? Dans un de ses accès d'humeur hurlante, frénétique,

flamboyante, on croit qu'il va aller jusqu'au bout, fût-ce

jusqu'au meurtre, et qu'il ne s'imaginera jamais en avoir fait

assez pour vous épouvanter. Eh bien! à présent, ajouta M. Brass

reprenant son chapeau, rabaissant sa visière sur son oeil et se

prosternant dans l'attitude la plus servile, où tout cela peut-il

me conduire? Messieurs, y a-t-il quelqu'un de vous qui puisse me

faire le plaisir, de me le dire? Je vous défie de le deviner.»

Tout le monde se tut. Brass resta quelque temps à sourire avec une

sorte de malice, comme s'il allait lâcher encore quelque coq-à-

l'âne de premier choix, et finit par dire:

«Eh bien! pour abréger, voilà où cela me conduit: si la vérité

s'est fait jour, comme cela est arrivé, de manière qu'on ne puisse

en douter (et quelle sublime et grande chose c'est que la vérité,

quoique, comme tant d'autres choses sublimes et grandes, l'orage

et le tonnerre, par exemple, nous ne soyons pas toujours

parfaitement satisfaits de la voir en face); j'aime mieux perdre

cet homme que de laisser cet homme me perdre. C'est pourquoi, s'il

y en a un qui doive déchirer l'autre, je préfère jouer ce rôle et

prendre cet avantage. Ma chère Sarah, comparativement parlant,

vous n'avez rien à craindre. Je relate ces faits pour ma propre

sûreté.»

Après cela, M. Brass se mit à raconter toute l'histoire avec une

extrême volubilité; pesant lourdement sur son aimable client, et

se représentant comme un petit saint, bien que sujet, il le

reconnut, aux faiblesses humaines. Voici comment il conclut:

«À présent, messieurs, je ne suis pas homme à faire les choses à

demi. Moi, j'y vais bon jeu, bon argent. Faites de moi ce qu'il

vous plaira. Si vous voulez mettre ma déposition par écrit,

rédigez-en immédiatement la teneur. Vous aurez des ménagements

pour moi, j'en suis sûr. Vous êtes des hommes de coeur, et vous

avez des sentiments. J'ai cédé à Quilp par nécessité; car si la

_nécessité n'a pas de loi_, cela ne l'empêche pas d'avoir les

hommes de loi. Je me livre donc à vous par nécessité, mais aussi

par politique, et pour obéir aux mouvements de sensibilité qui

depuis longtemps me tourmentaient. Punissez Quilp, messieurs.

Pesez sur lui de tout votre poids. Broyez-le, foulez-le sous vos

pieds. Voilà longtemps qu'il m'en fait autant.»

Arrivé au terme de cette péroraison, Sampson arrêta tout court le

torrent de son indignation, baisa de nouveau son gant, et sourit

comme savent sourire seuls les flatteurs et les lâches.

Miss Brass leva son visage qu'elle avait jusque-là tenu appuyé sur

ses mains, et, mesurant Sampson de la tête aux pieds, elle dit

avec un ricanement amer:

«Quand je pense que cet être-là est mon frère!... Mon frère, pour

qui j'ai travaillé, pour qui je me suis usée à la peine; mon

frère, chez qui je croyais qu'il y avait quelque chose d'un homme!

-- Ma chère Sarah, répondit Sampson en se frottant légèrement les

mains, vous troublez nos amis. D'ailleurs, vous... vous êtes

contrariée, Sarah, et comme vous ne savez plus ce que vous dites,

vous vous exposez.

-- Oui, pitoyable poltron, je vous comprends. Vous avez eu peur

que je ne prisse les devants sur vous. Moi! moi! me croire capable

de me laisser prendre à dire un mot! Non, non, j'eusse résisté

dédaigneusement à vingt ans d'attaques comme celles-là.

-- Hé! hé! dit avec un sourire niais Sampson Brass, qui, dans son

profond affaissement, semblait réellement avoir changé de sexe

avec sa soeur, et avoir fait passer dans Sarah les quelques

étincelles de virilité qui avaient pu briller en lui, vous croyez

cela: il est possible que vous le croyiez; mais vous auriez changé

d'avis, mon garçon. Vous vous seriez rappelé la maxime favorite du

vieux Renard, notre vénérable père, messieurs: «Méfiez-vous de

tout le monde.» C'est une maxime qu'on doit avoir présente à

l'esprit durant la vie entière! Si vous n'étiez pas encore décidée

à acheter votre salut, au moment où je suis venu vous surprendre,

je soupçonne que vous eussiez fini par le faire. Aussi l'ai-je

fait, moi; et je vous en ai épargné l'ennui et la honte. La honte,

messieurs, ajouta Brass se donnant l'air légèrement ému, s'il y en

a, qu'elle soit pour moi. Il vaut mieux qu'une femme ne la subisse

pas!...»

Quelque respect que nous ayons pour le jugement de M. Brass, et

particulièrement pour l'autorité du grand ancêtre, il nous est

permis de douter, en toute humilité, que la maxime professée par

le vieux Renard et mise en pratique par son descendant, soit

toujours prudente et produise toujours les résultats qu'on peut en

attendre. Je sais bien que ce doute, en dehors même de la

question, est hardi et téméraire, d'autant plus qu'une foule de

gens éminents, qu'on appelle des hommes du monde, à la mine

longue, au regard futé, aux calculs subtils, aux mains crochues,

des aigrefins, des tricheurs, des filous, ont fait et font chaque

jour, de la maxime du vieux Renard, leur étoile polaire et leur

boussole. Pourtant qu'on me permette d'insinuer ce doute tout

doucement. Par exemple, nous prendrons la liberté de faire

observer que si M. Brass, au lieu d'être soupçonneux à l'excès,

avait, sans se mettre à l'affût et aux écoutes, laissé à sa soeur

le soin de conduire en leur nom commun la conférence; ou que si,

tout en se mettant à l'affût et aux écoutes, il ne s'était pas

tant hâté de la prévenir, ce qu'il n'eût point fait sans sa

méfiance jalouse, il ne s'en serait pas trouvé plus mal au

dénoûment. De même, il arrive souvent que ces habiles du monde qui

vont toujours armés de pied en cap, également en garde contre le

bien et contre le mal, n'ont pas beaucoup à s'en louer, sans

parler de l'inconvénient et du ridicule qu'il y a à monter

constamment la garde avec un microscope, et à porter une cotte de

mailles en permanence dans les circonstances les plus innocentes.

Les trois gentlemen s'entretinrent quelques instants en aparté.

Après cette conférence, qui du reste fut très-courte, le notaire

dit à M. Brass:

Il y a sur cette table tout ce qu'il faut pour écrire. Si vous

voulez rédiger votre déclaration, rien ne vous manque. Je dois

aussi vous prévenir que votre présence à la justice de paix sera

nécessaire; c'est à vous à peser tout ce que vous avez à dire ou à

faire.

-- Messieurs, dit Brass, retirant ses gants et s'aplatissant

moralement devant les trois gentlemen, je saurai justifier les

ménagements avec lesquels je ne doute pas qu'on me traite; et,

comme d'après la découverte qui a été faite je serais, si l'on ne

me ménageait pas, celui de nous trois qui aurait la plus fâcheuse

position, vous pouvez compter que je ne vais rien dissimuler.

Monsieur Witherden, j'éprouve une faiblesse... voudriez-vous me

faire la faveur de sonner pour demander quelque chose de chaud et

d'épicé? D'ailleurs, nonobstant ce qui s'est passé, ce sera pour

moi une consolation dans mon malheur, de boire à votre santé.

J'avais espéré, ajouta Brass en regardant autour de lui avec un

sourire dolent, vous voir tous trois, messieurs, un de ces jours,

réunis à dîner, les pieds sous ma table d'acajou, dans mon humble

parloir de Bevis-Marks. Mais l'espoir est quelque chose de si

volage! O mon Dieu!»

En ce moment, M. Brass se trouva si accablé, qu'il ne put rien

dire ni rien faire jusqu'à ce que le rafraîchissement fût arrivé.

Il l'absorba assez lestement pour un homme si agité, puis il

s'assit et se mit à écrire.

Pendant ce temps, la belle Sarah, tantôt les bras croisés, tantôt

les mains jointes par derrière, arpentait la salle à grandes

enjambées; elle ne s'arrêtait que pour tirer de sa poche sa

tabatière, dont elle ratissait les parois. Elle continua ce manège

jusqu'à satiété, et finit, de guerre lasse, par se laisser tomber

dans un fauteuil près de la porte où elle s'endormit.

On eut lieu de supposer depuis, et non sans raison, que ce sommeil

était une pure frime; car miss Sally trouva moyen de s'échapper

sans être aperçue, à la faveur de l'obscurité. Que ce fut la fugue

intentionnelle d'une personne bien éveillée, ou le départ

somnambulique d'une personne qui marche en dormant les yeux

ouverts, c'est un sujet de controverse médicale que je ne veux

point aborder; mais tout le monde fut d'accord sur le point

principal. C'est que, dans quelque état qu'elle fût sortie, il est

certain qu'elle ne revint pas.

Puisque nous avons parlé de l'obscurité, il est à propos d'ajouter

qu'en effet la tâche de M. Brass demanda un assez long temps pour

ne pouvoir être terminée que le soir; mais, lorsque enfin tout fut

achevé, le digne procureur et les trois amis se rendirent en

fiacre au bureau du magistrat, lequel fit à M. Brass un accueil

très-empressé et le retint en lieu sûr pour avoir plus sûrement le

plaisir de le revoir le lendemain. Le juge, en renvoyant les

autres personnes, leur promit formellement qu'un mandat d'amener

serait lancé aussi le lendemain contre M. Quilp, et que le

secrétaire d'État, qui par bonheur était à Londres, ne manquerait

pas de recevoir sur tous ces faits un rapport circonstancié pour

assurer la grâce de Kit et sa mise immédiate en liberté.

Et maintenant tout semblait annoncer que la funeste influence de

Quilp tirait à sa fin; car le châtiment, qui souvent s'apprête

lentement, surtout quand il doit être terrible, avait dépisté avec

certitude les traces de ce misérable et le gagnait de vitesse. La

victime, qui n'entend pas derrière elle le pas léger de la

vengeance, poursuit sa marche triomphale. Mais déjà l'autre est

sur ses talons, et une fois attachée à sa poursuite, elle ne

lâchera pas sa proie.

Voyant leur tâche accomplie, les trois gentlemen retournèrent en

toute hâte chez M. Swiveller. Ils le trouvèrent assez bien rétabli

pour pouvoir se tenir assis une demi-heure et causer avec entrain.

Depuis quelque temps mistress Garland était partie, mais M. Abel

avait voulu rester assis auprès de Richard. Après lui avoir

raconté tout ce qu'ils avaient fait, les deux MM. Garland et le

vieux gentleman, comme par un accord tacite, prirent congé pour la

nuit, laissant le convalescent seul avec M. Witherden et la petite

servante.

«Puisque vous voilà mieux, dit le notaire en s'asseyant au chevet

du lit, je puis me hasarder à vous communiquer une pièce que la

nature de mes fonctions a mise entre mes mains.»

L'idée d'une communication officielle faite par un gentleman

appartenant au ressort de la loi sembla causer à Richard un

médiocre plaisir. Peut-être se liait-elle, dans son esprit, avec

certaines dettes criardes et des créanciers obstinés. Ce fut avec

un certain trouble qu'il répondit:

«Volontiers, monsieur. J'espère cependant que ce n'est pas quelque

chose d'une nature trop désagréable.

-- S'il en était ainsi, répliqua M. Witherden, j'eusse choisi un

moment plus opportun pour vous faire cette communication.

Permettez-moi de vous dire d'abord que mes amis, qui sont venus

ici aujourd'hui, ne connaissent nullement cette affaire, et que

leur empressement à votre égard a été tout spontané et

complètement sans arrière-pensée. Cela doit vous rassurer et vous

disposer parfaitement à recevoir cette nouvelle.»

Dick le remercia.

«Je m'étais livré à quelques recherches pour vous découvrir, dit

M. Witherden, et j'étais bien loin de m'attendre à vous trouver

dans des circonstances semblables à celles qui nous ont réunis.

Vous êtes le neveu de Rébecca Swiveller, vieille demoiselle qui

habitait Cheselbourne, dans le Dorsetshire, et qui y est décédée.

-- Décédée! s'écria Richard.

-- Décédée. Si vous vous étiez conduit autrement avec votre tante,

vous fussiez entré en pleine possession, le testament le dit, et

je n'ai aucune raison d'en douter, de vingt-cinq mille livres[3].

Quoi qu'il en soit, elle vous a légué une rente annuelle de cent

cinquante livres[4]; c'est beaucoup moins sans doute, cependant je

crois devoir vous en faire mon compliment.

-- Monsieur, dit Richard sanglotant et riant à la fois, comment

donc? mais avec plaisir. Dieu merci, nous allons faire une savante

de la pauvre marquise! Elle va porter des robes de soie, elle va

avoir plus d'argent qu'il ne lui en faut, aussi vrai que j'espère

bien quitter ce lit maudit.»

Le magasin d'antiquités, Tome II · 第 38 / 52 题