Ignorant les faits que nous avons exposés fidèlement dans le
chapitre qui précède, et ne se doutant pas le moins du monde de la
mine qui s'était creusée sous ses pieds, car pour éviter tout
soupçon de sa part on avait, dans toutes les démarches, gardé le
plus profond secret, M. Quilp demeurait enfermé dans son ermitage,
et jouissait doucement et en toute sécurité du résultat de ses
machinations. Absorbé par des chiffres et des comptes, occupation
que favorisaient le silence et la solitude de sa retraite, il y
avait deux jours entiers qu'il n'était pas sorti de sa tanière. Le
troisième jour le trouva plus appliqué que jamais au travail et
peu disposé à mettre le pied dehors.
C'était le lendemain même des aveux de M. Brass, et par conséquent
le jour où M. Quilp devait se voir menacé dans sa liberté, et
brusquement informé de certains faits assez désagréables auxquels
il ne s'attendait guère. Mais, comme il n'avait aucun
pressentiment du nuage suspendu au-dessus de sa maison, il était
dans son état habituel de gaieté; et quand il trouvait qu'il avait
fait assez de besogne, au point de vue de sa santé et de sa belle
humeur qu'il fallait ménager, il variait ses occupations monotones
par un petit cri, ou par un hurlement, ou par tout autre
délassement innocent de même nature.
Il était servi, selon l'ordinaire, par Tom Scott, accroupi auprès
du feu comme un crapaud, et saisissant le moment où son maître
avait le dos tourné pour imiter ses grimaces avec une affreuse
exactitude. La grosse tête de bois n'avait pas encore disparu;
elle figurait toujours à son ancienne place. Horriblement brûlée à
force d'avoir reçu des coups de tisonnier tout rouge, ornée en
outre d'un énorme clou que le nain lui avait enfoncé dans le nez,
elle souriait cependant encore avec ceux de ses traits qui étaient
le moins lacérés, et semblait, comme un hardi martyr, défier son
bourreau et provoquer ses nouveaux outrages.
Dans les quartiers les plus élevés et les plus beaux de la ville,
le jour était humide, sombre, froid et triste: mais dans cet
endroit bas et marécageux, le brouillard étendait sur tous les
coins et recoins un voile épais d'obscurité. On n'y voyait point à
deux pas de distance. Les lumières et les feux de signaux allumés
sur le fleuve étaient impuissants à vaincre ces ténèbres; et
s'était le froid vif et pénétrant qui régnait dans l'air, n'était
le cri d'alarme de quelque batelier effaré qui se reposait sur ses
rames en essayant de s'orienter, on eût pu croire que le fleuve
lui-même était à quelques milles de là.
Quoique le brouillard tombât lentement, il était très-incommode.
Il perçait les fourrures et les vêtements les plus épais. Il
semblait pénétrer les passants grelottants jusque dans la moelle
des os, pour les torturer de froid et de souffrance. Tout était
humide et gluant. La flamme ardente pouvait seule le braver de ses
joyeuses étincelles. C'était un jour à rester chez soi, accroupis
autour du foyer, en se racontant mutuellement l'histoire des
voyageurs qui, par un temps semblable, se sont égarés dans les
bruyères et les marécages, et à savourer plus que jamais les
délices d'un âtre brûlant.
On sait que le goût favori du nain était d'avoir son coin du feu à
lui tout seul, et, s'il se sentait d'humeur à se régaler, de
s'empiffrer aussi tout seul. Plus sensible que jamais, ce jour-là,
au plaisir de s'établir confortablement dans son intérieur, il
ordonna à Tom Scott de bourrer de charbon le petit poêle, et
renvoyant le travail à un autre jour, il se détermina à se donner
du bon temps.
À cette fin, il alluma des chandelles neuves et amoncela le
combustible sur son feu. Puis, ayant dîné avec un bifteck qu'il
fit rôtir lui-même, sans plus d'apprêt que les sauvages et les
cannibales, il se prépara un grand bol de punch brûlant, alluma sa
pipe et s'assit pour passer agréablement sa soirée.
En ce moment, un coup frappé timidement à la porte de la cabine
attira son attention. Il attendit que le coup eût été répété deux
ou trois fois; alors il ouvrit doucement sa petite fenêtre, et y
passant la tête, demanda:
«Qui est là?
-- Ce n'est que moi, Quilp, répondit une voix de femme.
-- Ce n'est que vous!... cria le nain allongeant le cou afin de
mieux apercevoir son visiteur. Qui vous amène ici, coquine? Osez-
vous bien approcher du manoir de l'ogre?
-- Je suis venue vous apporter des nouvelles, répondit mistress
Quilp. Ne vous fâchez pas contre moi.
-- Sont-ce de bonnes nouvelles, d'agréables nouvelles, des
nouvelles à bondir de joie et à faire claquer ses doigts? La chère
vieille dame serait-elle morte?
-- J'ignore quelles sont ces nouvelles, et si elles sont bonnes ou
mauvaises.
-- Alors la vieille dame est encore vivante, et il ne s'agit pas
d'elle. Retournez au logis, petit hibou, retournez au logis.
-- Je vous apporte une lettre, dit la douce petite femme.
-- Jetez-la par la croisée et passez votre chemin, cria Quilp;
sinon, je sors, et si je vous attrape...
-- Je vous en prie, Quilp, écoutez-moi, dit la jeune femme d'un
ton humble et les larmes aux yeux. Je vous en prie!
-- Parlez donc! grogna le nain avec une grimace malicieuse Faites
vite surtout. Allons, parlerez-vous?
-- Cette lettre, dit mistress Quilp tremblante, a été apportée
dans l'après-midi à la maison, par un commissionnaire qui a dit ne
pas savoir de quelle part elle venait, mais qu'on lui avait
enjoint de nous la laisser avec force recommandations de vous la
porter tout de suite, vu qu'elle était de la plus haute
importance. Mais, ajouta-t-elle comme son mari étendait la main
pour saisir la lettre, veuillez me laisser entrer chez vous. Vous
ne savez pas comme je suis mouillée et gelée, car je me suis
égarée bien des fois avant d'arriver jusqu'ici à travers cet épais
brouillard. Laissez-moi me sécher cinq minutes à votre feu. Je
partirai aussitôt que vous me l'ordonnerez, Quilp, je vous le
promets.»
L'aimable époux eut un moment d'hésitation; mais pensant en lui-
même que mistress Quilp pourrait emporter la réponse, s'il en
avait une à faire, il ferma la croisée, ouvrit la porte et invita
rudement sa femme à entrer. Celle-ci obéit avec empressement et
s'agenouilla devant le feu pour se réchauffer les mains, après
avoir remis au nain un petit paquet.
«Que je suis donc content de vous voir mouillée comme ça, dit
Quilp en lui arrachant la lettre des mains et dirigeant sur sa
femme des yeux louches; quel plaisir de vous voir gelée! Quel
bonheur que vous vous soyez perdue en route! C'est une vraie
jouissance de voir comme vos yeux sont rouges à force de pleurer,
et je me sens dilater le coeur de voir votre petit nez violet de
froid comme une pomme de terre.
-- Quilp!... s'écria la jeune femme en sanglotant, que vous êtes
cruel!...
-- Eh bien! elle croyait donc que j'étais mort! dit le nain
plissant son visage en une foule de grimaces plus extraordinaires
les unes que les autres. Elle croyait donc qu'elle allait avoir
tout mon argent pour se remarier à quelque galant de son goût? Ah!
ah! ah! elle croyait ça!»
Ces reproches ne furent suivis d'aucune réponse de la pauvre
petite femme. Elle restait agenouillée, chauffant ses mains en
pleurant, ce qui charmait M. Quilp. Mais, tandis qu'il la
contemplait, tout épanoui de joie, il vint à remarquer que Tom
Scott paraissait aussi s'amuser beaucoup de son côté. Comme il ne
se souciait pas d'associer à son plaisir ce présomptueux
compagnon, le nain se lança sur lui, le saisit au collet, le
traîna jusqu'à la porte et, après une courte lutte, l'envoya d'un
coup de pied dans la cour. En retour de cette marque d'attention,
Tom se planta immédiatement sur ses mains et courut ainsi jusqu'à
la croisée; là, si l'on peut admettre cette expression, il regarda
avec ses souliers par la fenêtre: tambourinant avec ses pieds
comme une _benshée_[5], du haut en bas des vitres. Naturellement,
M. Quilp ne perdit pas de temps pour recourir à l'inévitable
tisonnier. Il s'avança doucement en faisant des détours et se
mettant en embuscade; puis soudain, avec sa barre de fer, il
envoya à son jeune ami un ou deux compliments si peu équivoques,
que Tom Scott se sauva précipitamment, laissant son maître
tranquille possesseur du champ de bataille.
«C'est bien! dit froidement le nain. À présent que cette petite
affaire est heureusement terminée, je vais lire ma lettre. Hum!
murmura-t-il en y jetant les yeux, je connais cette écriture.
C'est de la belle Sarah!...»
Il ouvrit la lettre et lut les lignes suivantes, écrites en une
ronde légale magnifique:
«Sammy s'est laissé retourner et a révélé le secret. Tout est
connu. Vous n'avez rien de mieux à faire que de vous sauver, car
on vous cherche déjà pour vous arrêter. Ils sont restés
tranquilles jusqu'à cette heure, parce qu'ils espèrent vous
surprendre. Ne perdez pas de temps. J'en ai fait autant de mon
côté. Je les défie bien de me trouver. Si j'étais à votre place,
je ne me laisserais pas prendre non plus. S. B., ci-devant à
B. M.»
Il ne faudrait rien moins qu'une langue nouvelle pour décrire les
divers changements que subit la physionomie de Quilp, en relisant
cette lettre une demi-douzaine de fois: jamais on n'a rien écrit,
rien lu, rien dit qui fût d'un effet plus énergique. Pendant
longtemps, le nain resta sans prononcer une seule parole; mais
après un intervalle considérable qui tint mistress Quilp paralysée
de terreur sous les regards que lui lançait son mari, celui-ci
murmura avec un effort inouï:
«Si je le tenais ici! Ah! si je le tenais seulement ici!...
-- Quilp, dit-elle, qu'y a-t-il donc? Contre qui êtes-vous en
colère?
-- Je le noierais! dit le nain sans s'occuper d'elle. C'est une
mort trop facile, trop prompte, trop douce, mais la rivière coule
à deux pas d'ici. Oh! si je le tenais! Tout juste pour le mener
jusqu'au bord en l'amadouant et causant avec amitié, en le prenant
par la boutonnière, en plaisantant avec lui; puis le pousser tout
à coup et l'envoyer patauger dans l'eau! On dit que les gens qui
se noient reviennent trois fois à la surface. Ah! le voir ces
trois fois et me moquer de lui, quand sa figure reviendrait comme
un bouchon de ligne à pêcher, oh! quel magnifique régal!...
-- Quilp, balbutia la jeune femme, qui se hasarda en même temps à
lui toucher l'épaule, qu'est-il donc arrivé de fâcheux?»
Elle éprouvait une telle épouvante du plaisir avec lequel Quilp
peignait les tortures qu'il eût voulu infliger au procureur, qu'à
peine pouvait-elle parler d'une manière intelligible.
«Ce misérable chien qui n'a pas de sang dans les veines! dit Quilp
en se frottant lentement les mains et les serrant étroitement, je
comptais sur sa couardise et sa servilité pour nous garantir son
silence. Oh! Brass, Brass, mon cher ami, mon bon ami, mon ami
dévoué, fidèle et complimenteur, si je vous tenais seulement
ici!...»
Mistress Quilp, qui s'était un peu retirée à l'écart pour n'avoir
pas l'air d'écouter ces apartés, essaya de nouveau de reprendre
courage et de s'approcher de lui. Elle ouvrait la bouche quand le
nain s'élança vers la porte et appela Tom Scott qui, n'ayant pas
oublié sa dernière petite leçon, jugea prudent de paraître sans
retard.
«Ici! dit Quilp l'attirant dans la chambre. Reconduisez-la à la
maison. Ne revenez pas ici demain, car mon comptoir sera fermé, ne
revenez plus jusqu'à ce que vous ayez eu de mes nouvelles ou que
vous m'ayez vu. Vous comprenez?»
Tom inclina la tête d'un air boudeur et invita mistress Quilp à
partir.
«Quant à vous, dit le nain s'adressant directement à sa femme, ne
faites aucune question sur moi; pas de recherche pour me
retrouver; rien enfin qui me concerne. Je ne serai pas mort,
madame, si cela peut vous consoler. Tom aura soin de vous.
-- Mais, Quilp, qu'y a-t-il donc?... Qu'est-ce que vous projetez
de faire?... Dites-moi quelque chose de plus!...
-- Si vous ne partez pas immédiatement, s'écria le nain en la
saisissant par le bras, je dirai et ferai des choses qu'il vaut
mieux pour vous que je ne dise ni ne fasse.
-- Qu'est-il arrivé?... demanda instamment sa femme. Oh! dites-le-
moi.
-- Oui-da!... cria le nain. Non pas. Vous êtes bien curieuse. Je
vous ai dit ce que vous avez à faire. Malheur à vous si vous y
manquez, ou si vous me désobéissez, de l'épaisseur d'un cheveu
seulement! Voulez-vous partir?...
-- Je pars, je pars tout de suite... Mais, ajouta la jeune femme
en tremblant, répondez d'abord à une question, une seule. Cette
lettre a-t-elle quelque rapport avec ma chère petite Nell? Il faut
que je vous fasse cette question, je le dois absolument, Quilp.
Vous ne pouvez vous imaginer combien il m'en a coûté de jours et
de nuits de chagrin pour avoir trompé cette enfant. J'ignore au
juste de quel mal j'ai pu être la cause: mais qu'il soit grand ou
petit, je ne l'ai fait que pour vous, Quilp. Ma conscience me le
reproche. Répondez-moi là-dessus seulement, je vous en prie.»
Le nain exaspéré ne répondit rien; mais il se retourna et chercha
avec tant de violence son arme habituelle, que Tom Scott, mesurant
le danger, crut devoir entraîner mistress Quilp de vive force et
le plus vite possible. Il était temps: Quilp en effet, presque fou
de rage, les poursuivit jusqu'à la ruelle voisine, et il eût
prolongé cette chasse, n'était le sombre brouillard qui les déroba
bientôt à sa vue, car de moment en moment il semblait devenir plus
épais.
«Voilà une bonne nuit pour voyager incognito, dit Quilp comme il
s'en revenait lentement, tout essoufflé de sa course. Halte-là.
Prenons garde. Nous ne sommes pas en sûreté ici.»
Grâce à sa force incroyable, il ferma les deux vieux battants de
porte qui étaient profondément enfoncés dans la boue et les étaya
avec de lourdes poutres. Cela fait, il secoua ses cheveux collés
sur ses yeux qu'il écarquilla pour mieux voir.
«La balustrade qui sépare mon débarcadère de la propriété voisine
peut être aisément franchie, dit le nain après avoir pris ces
précautions. Il y a ensuite une ruelle reculée. Ce sera par là que
je passerai. Il faut un homme qui connaisse joliment son chemin
pour le trouver la nuit dans ce charmant endroit. Je ne crois pas
que j'aie à craindre de visiteurs par ce temps-là.»
Réduit à la nécessité de se diriger à tâtons, tant l'obscurité et
le brouillard s'étaient accrus, il revint à son repaire. Là, il
resta quelque temps à rêver auprès du feu, puis il disposa tout
pour un prompt départ.
Tandis qu'il réunissait quelques objets de première nécessité et
les fourrait dans ses poches, il ne cessait de se redire à voix
basse, entre ses dents, ce qu'il avait dit en achevant la lecture
de la lettre de miss Brass:
«O Sampson, bonne et digne créature! Si je pouvais seulement vous
étreindre! Si je pouvais seulement vous serrer dans mes bras et
vous presser les côtes! Oh! comme je les presserais si je vous
tenais là bien contre moi! quelle étroite union entre nous!
Sampson, si jamais nous nous rencontrons, vous n'oublierez de
votre vie l'accueil que je vous destine, je vous en réponds.
Choisir exprès le moment où tout allait si bien pour me trahir par
pure bonté d'âme, par un remords de charité. Oh! si nous nous
trouvions jamais face à face dans cette chambre, maître cafard,
avec ton visage jaune comme un coing, il y en a un de nous deux
qui passerait un mauvais quart d'heure!»
Ici il s'arrêta; et portant à ses lèvres le bol de punch, il en
absorba longuement une bonne lippée, comme si ce n'était pour son
gosier brûlant que de l'eau fraîche, un simple rafraîchissement.
Ensuite il le posa brusquement, reprit ses préparatifs et
recommença son soliloque.
«Sally!... dit-il les yeux flamboyants, à la bonne heure! Voilà
une crâne femme qui a du coeur, de l'énergie, des idées!... Elle
était donc endormie ou pétrifiée, qu'elle ne l'a pas poignardé ou
empoisonné pour plus de sûreté; elle aurait dû prévoir ce qui
allait arriver. Pourquoi m'avertit-elle quand il est trop tard?
Lorsqu'il était assis dans cette chambre, là, là, avec sa face
blême, ses cheveux rouges, son sourire dégoûtant, pourquoi n'ai-je
pas su deviner ce qui se passait dans son âme? Si j'avais connu
son secret, je le lui aurais noyé dans le coeur... Ou bien, il
aurait donc fallu qu'il n'y eût plus au monde de drogues pour
endormir un homme, ou de feu pour le brûler!»
Il but encore un coup, et, se penchant vers le feu avec un air
féroce, il marmotta entre ses dents:
«Et tout cela, comme tant d'autres ennuis que j'ai éprouvés dans
ces derniers temps, c'est ce vieux radoteur avec sa chère enfant
qui en sont cause, deux misérables vagabonds sans feu ni lieu!
Patience! je serai encore leur mauvais génie. Et vous, doucereux
Kit, honnête Kit, vertueux, innocent Kit, prenez garde à vous.
Quand je hais, je mords. Je vous hais et pour bonne raison, mon
digne garçon; et vous triomphez ce soir, mais j'aurai mon tour,
n'ayez pas peur. Qu'est-ce que c'est que ça?...»
On frappait à la porte que le nain venait de fermer. On frappait
très-fort. Puis il y eut un temps d'arrêt, comme si ceux qui
frappaient s'étaient interrompus pour écouter. Ensuite le bruit
recommença, plus violent et plus obstiné que jamais.
«Si tôt!... dit le nain; ils sont donc bien pressés!... Je crains
fort que vous n'ayez compté sans votre hôte, messieurs. Il est
heureux que tous mes préparatifs soient achevés. Sally, je vous
rends grâces!»
Tout en parlant il éteignit sa chandelle. Dans ses efforts
impétueux pour dissimuler la vive clarté du foyer, il renversa son
poêle qui roula en avant et tomba avec fracas sur les charbons
ardents qu'il avait vomis dans sa chute. Une épaisse obscurité
régnait dans la chambre. Cependant le bruit qu'on faisait dehors
continuait toujours. Quilp alors se dirigea vers la porte et se
trouva en plein air.
En ce moment le bruit cessa. Il était environ huit heures, mais
les ténèbres de la nuit la plus sombre eussent été la clarté de
midi en comparaison du voile de brouillard qui couvrait la terre
et empêchait de rien distinguer. Quilp fit quelques pas en avant,
comme s'il pénétrait dans l'orifice d'une caverne noire et béante;
mais, craignant de s'être trompé, il changea de direction; alors
il s'arrêta, ne sachant plus de quel côté tourner.
«S'ils pouvaient frapper encore! dit-il s'efforçant de percer du
regard l'obscurité qui l'entourait. Le bruit me guiderait. Allons
donc! frappez donc encore à la porte!»
Il resta à écouter attentivement, mais le bruit ne se renouvela
pas. On n'entendait rien dans cet endroit désert, que les chiens
qui par intervalles hurlaient au loin. Ces hurlements partaient
tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, et ils ne pouvaient indiquer
à Quilp sa direction; car il savait bien qu'ils venaient pour la
plupart des bâtiments amarrés sur le fleuve.
«Si je trouvais un mur ou une palissade, dit le nain étendant ses
bras et avançant lentement, je reconnaîtrais par là mon chemin.
Quelle bonne et sombre nuit du diable pour tenir ici mon cher ami!
Si je pouvais seulement réaliser ce voeu, ça me serait bien égal
de ne plus jamais revoir le jour!...»
Comme ce dernier mot passait sur ses lèvres, Quilp chancela et
tomba... Un moment après, il se débattait contre l'eau noire et
glacée.
Au milieu du bourdonnement qui se faisait dans ses oreilles, il
put entendre les coups retentir encore à la porte du débarcadère,
il put entendre un cri qui s'éleva ensuite, il put reconnaître la
voix. Dans la lutte qu'il soutenait contre les vagues, il put
comprendre que sa femme et Tom Scott, s'étant égarés, étaient
revenus au point même de leur départ, qu'ils étaient tout près de
l'endroit où il se noyait, mais sans pouvoir faire le moindre
effort pour le sauver, puisqu'il avait lui-même fermé toute
communication. Il répondit au cri d'appel par un hurlement qui
sembla faire trembler et vaciller les centaines de feux qui
voltigeaient devant ses yeux, comme si un coup de vent les eût
agités. Vaines clameurs! La marée montait; l'eau pénétra dans la
gorge du nain et emporta le corps dans son rapide courant.
Il lutta en désespéré et remonta à la surface, frappant la vague
avec ses mains, et suivant d'un regard sauvage et ardent des
formes noires qui passaient près de lui. C'était la coque d'un
vaisseau! Il put en toucher la surface lisse et glissante. Il jeta
encore un cri retentissant, mais l'eau plus forte que lui
l'entraîna sous la quille avant qu'il pût se faire entendre; cette
fois elle n'emportait plus qu'un cadavre.
Dans ses caprices elle se fit un jouet de cette horrible épave,
tantôt la meurtrissant contre des pieux gluants, tantôt la cachant
dans la vase ou les hautes herbes du rivage, tantôt la heurtant
pesamment sur de grosses pierres, ou la couchant sur le sable,
tantôt paraissant vouloir la reprendre, et par une aspiration
puissante l'attirant en avant jusqu'à ce que, lasse de cet
épouvantable jeu, elle rejeta le cadavre dans un endroit
marécageux, juste à la place infâme où des pirates avaient été
autrefois pendus avec des chaînes par une nuit d'hiver et laissés
à la potence pour y laisser blanchir leurs os.
Le voilà donc là, tout seul. L'horizon était embrasé, et l'eau qui
avait porté le corps en ce lieu s'était colorée de cette subite
lumière, tandis que le nain flottait à sa surface. La maison de
bois qu'un homme vivant, à présent cadavre abandonné, venait de
quitter tout à l'heure, n'était plus qu'une ruine flamboyante. Un
reflet de l'incendie éclairait le visage de Quilp. Ses cheveux,
qu'agitait la brise humide, se mouvaient sur sa tête comme par une
ironie de la mort, une ironie qui eût réjoui le coeur de Quilp
lui-même s'il eût encore été de ce monde, et le vent de la nuit
soulevait ses habits en se jouant.