Ce n'était pas à tort que l'agent de justice avait annoncé à Kit,
en guise de consolation, que le jugement de sa petite affaire
aurait lieu à Old-Bailey et ne se ferait sans doute pas attendre
longtemps. Au bout de huit jours, la session s'ouvrit. Le
lendemain, le grand jury déclara qu'il y avait lieu à suivre
contre Christophe Nubbles pour crime de félonie; et deux jours
après cette déclaration, le prévenu était appelé à comparaître
pour répondre devant le tribunal sur la question de culpabilité ou
de non-culpabilité comme ayant, ledit Christophe, saisi et dérobé
traîtreusement dans le domicile et l'étude du nommé Sampson Brass,
gentleman, un billet de banque de cinq livres sterling provenant
du gouverneur et de la compagnie de la banque d'Angleterre,
contrairement aux statuts établis et en vigueur sur la matière,
comme aussi à la paix de notre souverain maître le roi, et à la
dignité de sa couronne.
Quand la question lui fut posée, Christophe Nubbles répondit d'une
voix basse et tremblante, qu'il n'était pas coupable. Ceux qui ont
l'habitude de former sur les apparences des jugements précipités
et qui eussent voulu que Christophe, s'il était innocent, parlât à
voix haute et ferme, purent remarquer à quel point
l'emprisonnement et l'anxiété abattent les coeurs les plus
résolus: un homme qui est resté étroitement enfermé, ne fût-ce que
dix à onze jours, à ne voir que des murs de moellon et tout au
plus quelques visages de pierre, se sentira naturellement
déconcerté et même effrayé en entrant tout à coup dans une grande
salle pleine de bruit et de mouvement.: sans compter que l'aspect
de personnages avec des perruques est beaucoup plus effrayant pour
beaucoup de gens que celui de têtes coiffées de leurs cheveux
naturels. Si l'on ajoute à ces considérations l'émotion que Kit
dut éprouver en voyant les deux MM. Garland et le petit notaire,
pâles et le visage rempli d'anxiété, personne ne s'étonnera qu'il
fût déconcerté et qu'il ne se sentît pas du tout à son aise.
Bien que depuis son emprisonnement il n'eût reçu la visite ni
d'aucun des MM. Garland ni de M. Witherden, cependant on lui avait
donné à entendre qu'ils avaient fait choix pour lui d'un avocat.
Lorsqu'un des gentlemen en perruque se leva et dit: «Milord, je me
présente ici pour le prisonnier,» Kit fit un salut; et lorsqu'un
autre gentleman, également en perruque, se leva à son tour et dit:
«Milord, je me présente contre lui,» Kit devint tout tremblant, et
salua aussi cet avocat. Mais je suis sûr qu'au fond de l'âme il
espérait bien que son gentleman à lui allait faire voir à l'autre
gentleman son béjaune, et ne tarderait pas à le renvoyer tout
penaud.
L'avocat qui plaidait contre Kit fut appelé à parler le premier:
il était malheureusement dans les dispositions les plus heureuses,
car il venait justement, dans la dernière affaire jugée, d'obtenir
à peu près l'acquittement d'un jeune étourdi qui avait eu le
malheur d'assassiner son père. Aussi il avait la parole en main,
et il en usa joliment, comme vous pouvez croire. Il prévint les
jurés que, s'ils acquittaient le prévenu, ils devaient s'attendre
à éprouver autant de remords cuisants et de tortures morales que
les jurés précédents en eussent ressenti s'ils avaient condamné
l'autre accusé. Après avoir exposé amplement l'affaire, après
avoir dit que jamais il n'en avait vu de pire espèce, il s'arrêta
un instant, comme un homme qui a quelque chose de terrible à leur
communiquer. «Je suis informé, dit-il, qu'un effort sera tenté par
mon honorable ami (et il se tourna en le désignant vers le conseil
de Kit) pour invalider la déposition des témoins irréprochables
que je vais appeler devant vous, messieurs; mais j'ai l'espoir et
la confiance que mon honorable ami montrera plus de respect et de
vénération pour le caractère du plaignant. Jamais il n'y eut, je
le sais, plus digne membre de cette digne profession à laquelle il
appartient. Messieurs les jurés connaissent-ils Bevis-Marks, et,
s'ils connaissent Bevis-Marks, comme j'ose l'affirmer en leur nom,
connaissent-ils les hautes illustrations historiques qui se
rattachent à ce lieu si remarquable? Pourraient-ils croire qu'un
homme tel que M. Brass pût résider dans un lieu comme Bevis-Marks,
et n'être pas un coeur vertueux, un esprit élevé?»
Après avoir ressassé cet argument vigoureux, l'avocat ajouta, en
manière de conclusion, qu'insister sur un fait si bien apprécié
déjà par MM. les jurés, serait faire injure à leur intelligence,
et en conséquence il appela tout d'abord Sampson Brass au banc des
témoins.
M. Brass se présente. Il est vif et frais. Il salue le juge en
homme qui a eu déjà le plaisir de le voir et qui espère bien avoir
conservé son estime depuis leur dernière entrevue, croise ses bras
et regarde son avocat comme pour dire: «Me voici. Je suis plein de
preuves jusqu'à la gorge. Un petit coup seulement sur la bonde, et
je vais déborder?» L'avocat se met aussitôt à la besogne, mais
avec une grande réserve, tirant peu à peu les preuves pour en
faire ressortir la netteté et l'éclat aux yeux de tous les
assistants. Alors le conseil de Kit provoque un contre-
interrogatoire; mais il ne peut rien tirer du procureur qui soit
utile à la cause de son client. Après avoir subi un grand nombre
de longues questions auxquelles il ne fait que de courtes
réponses, M. Sampson Brass descend du banc dans toute sa gloire.
Sarah lui succède. Elle est jusqu'à un certain point d'humeur
coulante avec l'avocat de M. Brass, mais très-rétive avec celui de
l'accusé. En résumé, l'avocat de Kit ne peut obtenir d'elle que la
répétition de ce qu'elle a déjà énoncé, seulement cette fois en
termes plus violents contre son client; aussi un peu confus,
s'empresse-t-il de la renvoyer. Alors l'avocat de M. Brass appelle
Richard Swiveller: Richard Swiveller paraît.
On a secrètement averti l'avocat de M. Brass que ce témoin éprouve
des dispositions favorables au prisonnier; et, à dire vrai, il
n'est pas fâché de le savoir, car ledit avocat passe pour être
très-fort dans l'art de coller son homme, comme on dit
vulgairement. En conséquence, il commence par requérir l'huissier
de s'assurer si le témoin a baisé l'évangile, puis il se met à
entreprendre Richard des pieds et des mains, des dents et des
griffes.
Quand celui-ci a fini sa déposition dans laquelle il a mis une
contrainte visible et trahi son désir de la rendre le moins
défavorable possible à l'accusé:
«Monsieur Swiveller, dit l'avocat de Brass, où avez-vous, s'il
vous plaît, dîné hier?
-- Où j'ai dîné hier?
-- Oui, monsieur; où avez-vous dîné hier? Était-ce près d'ici,
monsieur?
-- Oh! certainement... Oui... Tout près d'ici.
-- Certainement... Oui... Tout près d'ici, répète l'avocat de
M. Brass en jetant de côté un regard à la cour. Et il ajoute: Vous
étiez seul, monsieur?
-- Plaît-il, monsieur?... dit M. Swiveller qui n'a pas saisi la
question.
-- Si vous étiez seul, monsieur? répète d'une voix de tonnerre
l'avocat de M. Brass. Avez-vous dîné seul? N'avez-vous pas traité
quelqu'un, monsieur? Parlez.
-- Oh! certainement si; si, j'ai traité quelqu'un, dit
M. Swiveller avec un sourire.
-- Ayez la honte, monsieur, de vous départir d'une légèreté très-
déplacée devant le tribunal, quoique peut-être vous ayez quelque
raison de vous féliciter d'y être seulement en qualité de témoin.»
Et en disant cela l'avocat donne à entendre par un signe de tête
que la place légitime de M. Swiveller serait plutôt au banc des
accusés.
«Veuillez m'écouter attentivement. Hier vous étiez près d'ici,
attendant pour savoir si le procès serait appelé. Vous avez dîné
de l'autre côté de la rue. Vous avez traité quelqu'un. Maintenant,
ce quelqu'un n'était-il pas le frère du prisonnier ici présent?»