Les moralistes et les philosophes diront tout ce qu'ils voudront,
il est permis de se demander si un coupable eût éprouvé la moitié
au moins de l'angoisse que Kit, malgré son innocence, ressentit
cette première nuit. Le monde, rempli comme il l'est d'une foule
énorme d'injustices, est un peu trop enclin à se décharger de
toute responsabilité, grâce à cet axiome, que, si la victime de sa
fausseté et de sa malice a la conscience nette, elle ne pourra
manquer de se tirer d'affaire, et que, de manière ou d'autre, le
bon droit triomphera à la fin; auquel cas ceux-là mêmes qui ont
plongé le malheureux dans l'embarras, en sont quittes pour dire:
«À coup sûr, nous ne nous y attendions pas, mais nous en sommes
bien heureux.» Le monde, au contraire, devrait songer que, de
toutes les iniquités sociales, l'injustice est pour une âme
généreuse et élevée la plus insupportable, celle peut-être qui
inflige le plus de tortures.; et qu'il n'en faut pas davantage
pour avoir égaré plus d'une conscience, et brisé plus d'un noble
coeur: car le sentiment de leur innocence ne pouvait qu'aggraver
leur souffrance et leur en rendre le poids doublement douloureux.
Cependant il n'y avait rien ici à imputer aux erreurs du monde;
Kit était innocent, mais son innocence même et l'idée que ses
meilleurs amis ne l'en jugeaient pas moins coupable; que M. et
mistress Garland le regarderaient comme un monstre d'ingratitude;
que Barbe le confondrait avec tout ce qu'il y avait de plus
méchant et de plus criminel; que le poney se croirait abandonné
par son ami; que sa mère elle-même pourrait se laisser aller à la
force des apparences qui s'élevaient contre lui et lui imputer
sérieusement la faute qu'il semblait avoir commise; tout cela le
plongea d'abord dans un accablement d'esprit inexprimable. Il
était presque fou de chagrin, et il arpentait en tous sens la
petite cellule dans laquelle on l'avait enfermé pour la nuit.
Même quand la violence de ces émotions premières se fut un peu
apaisée; quand le prisonnier eut commencé à devenir plus calme,
une angoisse nouvelle s'empara de son esprit, et celle-là était à
peine moins cruelle que le reste. L'_enfant_, cette brillante
étoile qui avait rayonné sur son humble existence; l'enfant, qui
toujours se représentait à son souvenir comme un beau rêve;
l'enfant qui avait fait, de la partie de sa vie la plus pauvre et
la plus misérable, la plus heureuse et la meilleure; que
penserait-elle si elle venait à apprendre cet événement!... Quand
cette idée vint se présenter à son esprit, les murs de la prison
semblèrent s'écrouler pour faire place à la vieille boutique
d'autrefois, telle qu'elle était par les nuits d'hiver, avec le
foyer, avec le souper sur la petite table, avec le chapeau,
l'habit et la canne du vieillard, avec cette porte demi-close qui
menait à la chambrette de l'enfant: tout revivait dans son
souvenir, tout était à sa place. Nell y était, et lui aussi, tous
deux riant de bon coeur comme ils avaient fait souvent; et après
s'être égaré dans ces douces visions, Kit ne put aller plus loin;
il se jeta sur sa misérable couchette pour s'abandonner à ses
larmes.
Qu'elle fut longue cette nuit-là! longue à n'en plus finir!
Cependant Kit s'endormit et rêva. Il se voyait toujours en liberté
et cheminant tantôt avec une personne, tantôt avec une autre; mais
une vague crainte d'être remis en prison traversait constamment
ces rêves: ce n'était pas cette prison même qui s'offrait à son
imagination, mais bien plutôt une idée lugubre, l'image sombre
sinon d'un cachot, du moins de la tristesse et de la peine,
l'image d'un événement accablant, image toujours présente, quoique
toujours indéfinissable.
L'aube apparut enfin, et avec elle la réalité froide, noire,
effrayante, la réalité en un mot. Mais Kit eut la consolation
d'être laissé seul à lui-même. On lui permit de se promener, à une
certaine heure, dans une petite cour pavée: le guichetier qui
était venu lui ouvrir son cachot et lui montrer où il devait se
laver, lui apprit qu'il y avait pour les visites faites aux
prisonniers un espace de temps déterminé, et que, si quelqu'un de
ses amis se présentait afin de le voir, on le ferait descendre au
guichet. Après lui avoir donné ces informations ainsi qu'une
écuelle d'étain contenant son déjeuner, le guichetier le
verrouilla de nouveau; puis cet homme s'en alla bruyamment le long
du couloir de pierre, ouvrant et fermant tour à tour un grand
nombre d'autres portes et faisant retentir des échos sonores qui
se prolongeaient et se répétaient dans l'étendue du bâtiment,
comme si les échos mêmes étaient aussi sous les verrous sans
pouvoir s'échapper de leurs prisons.
Le geôlier lui avait donné à entendre qu'il était, ainsi que
plusieurs autres détenus, logé à part de la masse des prisonniers,
parce qu'on ne le supposait pas complètement dépravé ni tout à
fait incorrigible, et que jamais il n'avait encore occupé
d'appartements dans ce palais. Kit se sentit reconnaissant de
cette mesure d'indulgence: il s'assit et se mit à lire très-
attentivement le catéchisme, bien qu'il le sût par coeur depuis sa
plus tendre enfance, jusqu'au moment où il entendit la clef
tourner dans la serrure et vit le geôlier entrer de nouveau.
«Allons, dit celui-ci, suivez-moi.
-- Où, monsieur?» demanda Kit.
L'homme se borna à répondre brièvement: «Des visiteurs,» et
prenant Kit par le bras juste comme le constable l'avait pris la
veille, il le mena à travers des corridors tortueux et en ouvrant
successivement plusieurs portes épaisses, jusqu'à un couloir où il
le mit derrière un grillage; après quoi, il tourna les talons. Au
delà de cette grille, à une distance de quatre ou cinq pieds
environ, il y en avait une autre, exactement semblable à la
première. Dans l'intervalle laissé entre les deux grilles était
assis un guichetier qui lisait un journal; et au delà de l'autre
grille, Kit aperçut, le coeur tout palpitant, sa mère avec le
petit enfant dans les bras; la mère de Barbe avec son inséparable
parapluie, et le pauvre petit Jacob regardant de son mieux, comme
pour voir un oiseau en cage ou plutôt une bête féroce dans sa
loge, s'imaginant qu'il ne se trouvait là des hommes que par pur
accident; que pouvaient-ils avoir de commun avec des barreaux?
Mais voici que le petit Jacob vit son frère, et passa ses bras
entre les grilles pour l'étreindre; puis, comprenant qu'il ne
pouvait arriver jusqu'à lui, il posa la tête, de désespoir, contre
le bras qu'il venait d'appuyer le long d'un barreau, et commença à
se lamenter: là-dessus, la mère de Kit et la mère de Barbe, qui
s'étaient contenues jusque-là, se mirent à leur tour à pleurer, à
sangloter. Le pauvre Kit ne put s'empêcher de joindre ses larmes à
leurs larmes; aucun d'eux n'était en état de prononcer un seul
mot.
Pendant cet intervalle de tristesse muette, le guichetier lisait
son journal avec un air jovial; sans doute il était tombé sur
quelque article facétieux. Ayant détourné un instant les yeux de
ce passage, comme s'il voulait savourer à son aise l'excellente
plaisanterie qui le faisait rire aux larmes, il s'avisa pour la
première fois qu'on pleurait auprès de lui.
«Mesdames, mesdames, dit-il en se retournant avec surprise, je
vous engage à ne pas perdre le temps comme ça. Il vous est
rationné, vous savez, et puis ne laissez pas cet enfant faire tant
de bruit, c'est contre le règlement.
-- Ah! monsieur, c'est moi qui suis sa malheureuse mère, dit avec
des sanglots mistress Nubbles en saluant humblement; et cet enfant
est son frère, monsieur, O mon Dieu! mon Dieu!
-- Eh bien! dit le guichetier, étendant son journal sur ses genoux
comme pour se mieux préparer à lire le haut de la colonne
suivante, je ne peux rien faire à ça, vous savez. Il n'est pas le
premier qui soit dans cette position. Il n'y a pas de quoi faire
tant de tapage.»
Cela dit, il reprit sa lecture. Cet homme n'était naturellement ni
dur ni cruel. Il en était venu seulement à considérer le vol comme
une sorte de maladie, telle que la fièvre scarlatine ou
l'érysipèle: les uns avaient attrapé ce mal, les autres ne
l'attrapaient pas, au petit bonheur!
«O mon cher Kit! dit mistress Nubbles que la mère de Barbe avait
charitablement débarrassée de son petit enfant; devais-je vous
voir ici, mon pauvre fils!
-- Vous ne pensez pas, j'espère, que je sois coupable de ce dont
on m'accuse, ma chère mère? s'écria Kit, d'une voix animée.
-- Moi le penser! s'écria la pauvre femme; moi, qui sais que
jamais vous n'avez menti ni commis une mauvaise action depuis
votre naissance! moi à qui jamais vous n'avez causé un moment de
chagrin, si ce n'est de vous avoir servi de si maigres repas, que
vous preniez encore avec tant de bonne humeur et de satisfaction,
que je me consolais de ne pouvoir vous mieux traiter, en vous
voyant si aimant et si raisonnable, bien que vous ne fussiez qu'un
petit enfant!... Moi penser cela d'un fils qui, depuis qu'il est
au monde, a été jusqu'à ce jour ma consolation et ne m'a jamais
fait passer une nuit d'insomnie!... Moi penser cela de vous,
Kit!...
-- Alors, Dieu soit loué! dit le jeune homme saisissant les
barreaux avec une vivacité qui les ébranla; je pourrai supporter
cette épreuve, ma chère mère. Quoi qu'il arrive, une goutte de
bonheur me restera dans le coeur en songeant que vous m'estimez
toujours.»
À ces mots, la pauvre femme et la mère de Barbe se remirent à
pleurer. Et le petit Jacob, dont pendant ce temps les impressions
vagues s'étaient résumées dans cette idée unique et distincte que
Kit ne pouvait pas se promener s'il le désirait, et que derrière
ces barreaux il n'y avait ni oiseaux, ni lions, ni tigres, ni
autres curiosités, mais bien un frère mis en cage, Jacob joignit à
petit bruit ses larmes à celles qui coulaient autour de lui.
La mère de Kit, essuyant ses yeux sans pouvoir les sécher, la
pauvre âme, prit à terre un petit panier, et, d'une voix humble,
elle pria le guichetier de vouloir bien l'écouter une minute. Le
guichetier, qui était dans un paroxysme de gaieté folle, lui fit
signe de la main de le laisser encore un instant tranquille, et
conserva sa main dans cette position, comme un commandement
perpétuel de ne pas l'interrompre avant qu'il eût achevé la
lecture de l'alinéa: puis il la suspendit quelques secondes, en
montrant sur son visage un sourire qui voulait dire: «Farceur de
journaliste, va! chien de farceur!!» puis il demanda à mistress
Nubbles:
«Que désirez-vous?
-- Je lui ai apporté quelque chose à manger, dit la bonne femme.
S'il vous plaît, monsieur, peut-il l'avoir?
-- Oui, il peut l'avoir. Le règlement ne le défend pas. Donnez-moi
votre paquet quand vous vous en irez; j'aurai soin qu'il lui soit
remis.
-- Non, mais s'il vous plaît, monsieur... Ne vous fâchez pas,
monsieur, vous avez eu une mère... Si je pouvais le voir manger
seulement un petit morceau, je partirais bien plus sûre qu'il est
un peu moins malheureux.»
Et de nouveau coulèrent les pleurs de la mère de Kit, de la mère
de Barbe et du petit Jacob. Quant au poupon, il criait et riait à
coeur joie, s'imaginant sans doute que tout ce spectacle avait été
monté et mis en scène pour son divertissement particulier.
Le guichetier parut trouver la requête étrange et tout à fait
insolite; néanmoins il déposa son journal, et, venant du côté de
mistress Nubbles, il prit le panier qu'elle lui présentait; après
en avoir examiné le contenu, il le tendit à Kit, puis retourna à
sa place.
On concevra aisément que le prisonnier n'eût pas grand appétit;
mais il s'assit à terre et mangea du mieux qu'il put, tandis qu'à
chaque bouchée qu'il portait à ses lèvres, sa mère pleurait et
sanglotait de nouveau, bien que la satisfaction qu'elle éprouvait
à cette vue adoucit un peu son chagrin.
Tout en se livrant à cette occupation, Kit fit avec anxiété
quelques questions sur ses maîtres, et demanda s'ils avaient
exprimé une opinion sur son compte; mais tout ce qu'il put
apprendre, ce fut que M. Abel lui-même avait, la nuit précédente,
porté à mistress Nubbles avec infiniment de bonté et de
délicatesse la nouvelle de l'événement, sans laisser percer son
opinion personnelle sur l'innocence ou la culpabilité du
prisonnier. Kit était au moment de réunir tout son courage pour
demander à la mère de Barbe des nouvelles de sa fille, quand le
porte-clefs qui l'avait amené reparut, en même temps que le
deuxième guichetier se montrait derrière les visiteurs, et que le
troisième, l'homme au journal, disait à haute voix: «L'heure est
sonnée» ajoutant du même ton: «À d'autres maintenant!» puis il
remit le nez sur son journal. En un instant Kit disparut,
emportant une bénédiction de sa mère et un cri poussé par le petit
Jacob qui retentissait cruellement à ses oreilles. Comme il
traversait la cour suivante, sous la conduite du premier
guichetier, son panier à la main, un autre employé vint à eux et
les invita à s'arrêter. Il tenait un litre de porter.
«Ce n'est pas là, dit-il, le nommé Christophe Nubbles, qui est
entré ici hier au soir pour crime de vol?
-- Oui, répondit le camarade, c'est le poulet en personne.
-- Alors cette bière est pour vous, dit l'homme à Kit. Eh bien!
qu'avez-vous tant à regarder? Il n'y en a pas de répandue.
-- Je vous demande pardon, dit Kit; mais qui m'a envoyé cela?
-- Qui? votre ami m'a dit que vous en auriez autant chaque jour;
et vous l'aurez s'il paye.
-- Mon ami! répéta Kit.
-- Comme vous êtes effaré!... Tenez, voici sa lettre. Prenez.»
Kit prit la lettre, et une fois dans sa cellule, il lut ce qui
suit:
«Buvez à cette coupe, vous y trouverez à chaque goutte un charme
contre les maux de l'humanité. Prenez ce cordial qui a pétillé
pour Hélène. La coupe d'Hélène n'était qu'une fiction; mais celle-
ci est une réalité (_Barclay et Cie_). Si on vous la remet en
vidange, plaignez-vous au directeur.
«Votre ami, R. S.»
«R. S.» dit Kit après un moment de réflexion. Ce doit être
M. Richard Swiveller. Ah! c'est bien bon de sa part, et je le
remercie de tout mon coeur!»