Kit était comme plongé dans un sommeil léthargique, les yeux tout
grands ouverts et fixés sur le sol, sans prendre garde à la main
tremblante de M. Brass qui le tenait par un des bouts de sa
cravate, ni à la serre beaucoup plus solide de miss Sally qui en
avait étreint l'autre bout; cependant les précautions de la
vieille fille n'étaient pas pour lui sans inconvénient: car miss
Sally, cette femme enchanteresse, outre qu'elle lui enfonçait de
temps en temps les phalanges de ses doigts dans la gorge un peu
plus qu'il ne fallait, avait dès le premier moment appréhendé si
fortement ce malheureux, que même dans le désordre et l'égarement
de ses pensées, il ne pouvait s'empêcher de se sentir suffoqué. Il
resta dans cette posture, entre le frère et la soeur, passif et
n'opposant aucune résistance, jusqu'au moment où M. Swiveller
revint suivi d'un constable.
Ce fonctionnaire était sans doute familiarisé avec des scènes de
cette nature; les vols qui chaque jour défilaient sous ses yeux,
depuis le minime larcin jusqu'à l'effraction dans les maisons
habitées, ou les aventures de grand chemin, n'étaient pour lui
qu'une affaire comme une autre; il ne voyait dans les individus
coupables de ces méfaits qu'autant de pratiques qui venaient se
faire servir au magasin de loi criminelle en gros et en détail
dont il tenait le comptoir; aussi reçut-il de M. Brass le rapport
de ce qui s'était passé à peu près avec autant d'intérêt et de
surprise qu'en pourrait montrer un entrepreneur de pompes
funèbres, s'il lui fallait écouter dans les plus minutieux détails
le récit de la dernière maladie du mort auquel il vient rendre par
profession les devoirs suprêmes. Ce fut donc avec une parfaite
indifférence qu'il arrêta Kit.
«Nous ferons bien, dit ce ministre subalterne de la police, de le
conduire au bureau du magistrat, tandis que celui-ci y est encore.
Je vous prierai, monsieur Brass, de venir avec nous, ainsi que...»
Il regarda miss Sally d'un air d'hésitation et de doute, comme
s'il ne savait comment qualifier une personne qui pouvait être
prise aussi raisonnablement pour un griffon ou tout autre monstre
mythologique.
«Madame, hein? dit Sampson.
-- Ah! oui... madame, répliqua le constable. Le jeune homme qui a
découvert le billet est nécessaire également.
-- Monsieur Richard, monsieur, dit Brass d'une voix dolente Quelle
triste nécessité!... Mais l'autel de la patrie, monsieur...
-- Vous prendrez un fiacre, je suppose? interrompit le constable
saisissant avec peu de précaution par le bras, au-dessus du coude,
Kit que ses gardiens avaient relâché. Veuillez en envoyer chercher
un.
-- Mais permettez-moi de dire un mot, s'écria Kit levant ses yeux
et regardant autour de lui d'un air de supplication. Un mot
seulement! Je suis aussi innocent que pas un de vous. Sur mon âme,
je ne suis pas coupable. Moi, un voleur! Ah! monsieur Brass, vous
ne le croyez pas, j'en suis sûr. C'est bien mal de votre part.
-- Je vous donne ma parole, constable...» dit Brass.
Mais ici le constable l'interrompit, en vertu de ce principe
constitutionnel: «Les paroles volent,» faisant observer que les
paroles ne sont que de la bouillie pour les chats, mais que les
serments en justice sont la nourriture des hommes forts.
«Parfaitement juste, constable, dit Brass toujours sur le même ton
dolent; c'est d'une exactitude rigoureuse. Constable, je fais
devant vous le serment qu'il y a quelques minutes à peine, avant
d'avoir fait cette fatale découverte, j'avais encore tant d'estime
pour ce jeune homme, que je lui eusse confié... Un fiacre,
monsieur Richard! Vous tardez bien, monsieur!...
-- Vous ne trouverez personne, s'écria Kit, pour peu qu'il me
connaisse, qui n'ait confiance en moi. Qu'on demande à qui que ce
soit si jamais l'on a douté de ma probité, si jamais j'ai fait
tort d'un farthing à personne. Autrefois, quand j'étais pauvre,
quand j'avais faim, ai-je jamais été pris en faute, et peut-on
supposer que je commencerais à l'être aujourd'hui?... Oh!
réfléchissez à ce que vous faites. Comment, avec cette affreuse
accusation qui pèse sur moi, oserais-je jamais revoir les
meilleurs amis qu'il y ait au monde?»
M. Brass répondit que le prisonnier aurait bien fait de penser à
tout cela plus tôt; et il était en train de lui adresser d'autres
observations d'une nature aussi peu consolante, quand on entendit
le locataire demander, du haut de l'escalier, ce qu'il y avait et
pourquoi tout ce tapage et ce bruit de pas qui remplissaient la
maison.
Involontairement, Kit fit un mouvement pour s'élancer vers la
porte, dans son désir de répondre lui-même; mais il fut vivement
retenu par le constable, et il eut la douleur de voir M. Sampson
Brass sortir seul pour aller raconter les faits à sa manière.
Quand M. Brass fut de retour, il dit, au sujet du gentleman:
«Il est comme nous tous: il ne voulait pas y croire. Que ne puis-
je moi-même mettre en doute le témoignage de mes sens! Mais
malheureusement ce témoignage est irréfragable. Mes yeux n'ont pas
besoin de subir un débat contradictoire, et, en disant cela avec
véhémence, il clignotait et frottait ses yeux, ils sont bien
obligés de s'en tenir à leur impression première. Allons, Sarah!
j'entends le fiacre qui roule dans Bevis-Marks; mettez votre
chapeau; nous partirons immédiatement. Triste commission! Il me
semble que je vais à l'enterrement.
-- Monsieur Brass, dit Kit, accordez-moi une faveur. Conduisez-moi
d'abord chez M. Witherden.»
Sampson secoua la tête d'un air d'irrésolution.
«Je vous en prie, dit le jeune homme. Mon maître y est. Au nom du
ciel, conduisez-moi là d'abord.
-- En vérité, je ne sais pas... balbutia le procureur; qui peut-
être avait ses raisons secrètes pour désirer de se présenter sous
le jour le plus favorable aux yeux du notaire. Constable, combien
de temps avons-nous?»
Le constable, qui, durant toute cette scène, avait mâchonné une
paille avec la plus grande philosophie, répondit que, si l'on
partait tout de suite, on aurait bien le temps; mais que, si l'on
s'amusait à lanterner, il faudrait aller tout droit à Mansion-
House; et finalement, il déclara que ça lui était bien égal, qu'on
en ferait ce qu'on voudrait.
M. Richard Swiveller, que le fiacre avait amené, était resté
incrusté dans, le meilleur coin sur la banquette de derrière.
M. Brass invita le constable à faire avancer le prisonnier, et se
déclara prêt à partir. En conséquence, le constable, tenant
toujours Kit de la même manière et le poussant un peu devant lui,
à la distance réglementaire d'environ trois quarts de bras, le fit
monter dans la voiture où il le suivit. Miss Sally grimpa ensuite.
La voiture se trouvant remplie par les quatre personnes qui
l'occupaient, M. Sampson Brass se jucha sur le siège et fit partir
le cocher.
Encore étourdi complètement par le changement soudain et terrible
qui s'était opéré dans son sort, Kit était assis tristement,
promenant son regard à travers la glace de la portière. Il
appelait de tous ses voeux l'apparition dans la rue de quelque
phénomène monstrueux qui pût lui donner lieu de croire avec raison
qu'il faisait un rêve. Hélas! tous les objets qu'il apercevait
n'étaient que trop réels et trop connus; c'était la même
succession de détours de rue, c'étaient les mêmes maisons, les
mêmes flots de gens courant sur le trottoir, les uns près des
autres, dans diverses directions; le même mouvement de charrettes
et de voitures sur la chaussée; les mêmes étalages bien connus à
la porte des boutiques: une régularité dans le bruit et le
tumulte, telle que jamais rêve n'en a possédé. Toute fantastique
qu'elle semblait être, la situation n'en était donc pas moins
réelle. Kit était arrêté sous une accusation de vol; le billet de
banque avait été trouvé sur lui, bien qu'il fût innocent en pensée
comme en action, et on l'emmenait prisonnier!
Absorbé par ces cruelles idées, songeant dans l'affliction de son
coeur à sa mère et au petit Jacob, se disant que la conscience
même de son innocence ne suffirait pas pour soutenir sa fermeté en
face de ses amis, si ces derniers le croyaient coupable; perdant
de plus en plus l'espérance et le courage à mesure qu'on
approchait de la maison du notaire, le pauvre Kit continuait de
regarder fixement sans rien voir à travers la glace, quand tout à
coup, comme si le nain avait été évoqué par une conjuration
magique, la hideuse face de Quilp lui apparut.
Quel rayonnement de joie il y avait sur cette face!
Quilp était à la fenêtre d'une taverne d'où il promenait ses
regards dans la rue; et il se penchait si fort en avant, les
coudes appuyés sur le rebord de la croisée et la tête posée entre
ses deux mains, que cette attitude, ainsi que ses efforts pour
comprimer un éclat de rire, le faisaient paraître tout bouffi,
tout gonflé et deux fois plus gros et plus large que de coutume.
En le reconnaissant, M. Brass fit immédiatement arrêter la voiture
juste en face de l'endroit où était le nain. Celui-ci ôta son
chapeau et salua les voyageurs avec une hideuse et grotesque
politesse.
-- Ohé! cria-t-il. Où allez-vous ainsi, Brass? Où allez-vous?
Quoi! Sally est aussi avec vous? Douce Sally! Et Richard? Aimable
Richard! Et Kit? Honnête Kit!
-- Il est tout à fait jovial!... dit Brass au cocher. Ah!
monsieur, une triste affaire!... Ne croyez jamais à la probité,
monsieur.
-- Pourquoi pas? répliqua le nain. Pourquoi pas, coquin de
procureur?
-- Un billet de banque se perd dans notre étude, monsieur, dit
Brass en secouant la tête, et il se retrouve dans son chapeau. Je
l'avais laissé seul un moment auparavant. Pas moyen de se faire
illusion, monsieur. Une kyrielle de preuves. Rien n'y manque.
-- Eh! quoi, s'écria le nain, avançant son corps à moitié hors de
la fenêtre, Kit un voleur! Kit un voleur! Ah! ah! ah! Eh bien,
c'est le voleur le plus laid qu'on puisse montrer pour un penny.
Ohé, Kit! Ah! ah! ah! Comment? vous avez fait arrêter ce pauvre
Kit avant qu'il ait eu seulement le temps de me rosser. Est-ce
malheureux! Ohé, Kit!»
Et en même temps, il fit entendre une explosion de rire qui fit
trembler le cocher sur son siège, montrant du doigt la perche d'un
teinturier voisin, d'où pendaient diverses étoffes, qui
figuraient, par analogie, un homme accroché au gibet.
«Ah! voilà comme ça finit, Kit?... cria-t-il en se frottant
rudement les mains. Ah! ah! ah! Quel chagrin pour le petit Jacob
et pour son aimable mère!... Brass, envoyez-lui le ministre du
Petit-Béthel, pour qu'il l'assiste et le console. Holà, Kit, holà!
En avant, marche, cocher. Bonjour, bonjour, Kit; bonne chance; bon
courage; toutes mes amitiés aux Garland, à la bonne chère dame et
au gentleman. Dites-leur, je vous prie, que j'ai demandé de leurs
nouvelles. Bien des voeux pour eux, pour vous, pour tout le monde,
Kit, pour tout le monde!»
Ces voeux et ces adieux coulaient comme un torrent, et le flot en
durait encore lorsque la voiture fut hors de vue. Bien sûr enfin
de ne plus apercevoir le fiacre, Quilp releva la tête et se roula
sur le parquet dans un accès de joie furibonde.
On arriva chez le notaire, ce qui ne fut pas long, car on avait
rencontré le nain dans une rue voisine, à très-peu de distance de
la maison de M. Witherden. Brass descendit; et ouvrant d'un air
triste la portière du fiacre, il invita sa soeur à l'accompagner
dans l'étude, pour préparer les excellentes personnes qui se
trouvaient dans la maison à la fâcheuse nouvelle qu'on leur
apportait. Il requit également l'assistance de M. Swiveller. Tous
trois entrèrent dans l'étude, M. Sampson donnant le bras à sa
soeur, et M. Swiveller seul, derrière eux.
Le notaire était assis devant le feu, au fond de l'étude; il
causait avec M. Abel et M. Garland; M. Chukster, assis à son
pupitre, attrapait comme il pouvait à la volée quelques lambeaux
de leur conversation. Tout en tournant le bouton, M. Brass
observa, à travers le vitrage de la porte, cette disposition
locale; et voyant que le notaire l'avait reconnu, il commença à
secouer la tête et à soupirer profondément, tout le long de la
cloison qui les séparait encore.
«Monsieur, dit Sampson, retirant son chapeau et portant à ses
lèvres les deux premiers doigts du gant de castor de sa main
droite, je me nomme Brass, Brass de Bevis-Marks, monsieur. J'ai eu
l'honneur et le plaisir, monsieur, de soutenir contre vous
quelques petites affaires testamentaires. Comment va votre santé,
monsieur?
-- Mon clerc est là pour s'entendre avec vous, monsieur Brass, sur
l'affaire qui vous amène, dit le notaire, l'éloignant par un
geste.
-- Je vous remercie, monsieur, je vous remercie certainement.
Permettez-moi, monsieur, de vous présenter ma soeur; presque un de
nos collègues, monsieur, malgré la faiblesse de son sexe; une
femme qui m'est précieuse, monsieur, dans mes travaux. Monsieur
Richard, ayez la bonté d'approcher, s'il vous plaît. Non
réellement, dit Brass, faisant quelques pas entre le notaire et
son cabinet, vers lequel celui-ci avait commencé à battre en
retraite, et parlant du ton d'un homme offensé, réellement,
monsieur, avec votre permission je requiers de vous
personnellement un mot ou deux d'entretien.
-- Monsieur Brass, répondit avec vivacité le notaire, je suis
occupé. Vous voyez bien que je suis occupé avec monsieur. Si vous
voulez communiquer votre affaire à M. Chukster que voici là-bas,
vous pouvez compter de sa part sur toute l'attention qu'elle
mérite.
-- Messieurs, dit Brass, portant sa main droite le long de son
gilet et regardant avec un sourire affable les deux Garland père
et fils, messieurs, j'en appelle à vous; veuillez considérer que
je m'adresse à vous. J'appartiens à la justice. Je suis qualifié
«gentleman» par acte du parlement. Mon titre, je le maintiens en
vertu d'une patente annuelle de douze livres sterling pour mon
diplôme. Je ne suis pas de vos musiciens, de vos acteurs, de vos
faiseurs de livres, de vos peintres, tous gens qui prennent un
état sans garantie du gouvernement. Je ne suis pas de vos
bohémiens ou vagabonds. Quiconque m'intente une poursuite, est
obligé de m'appeler gentleman; sinon, son action est nulle et de
nul effet. Eh bien! je vous le demande, est-ce comme ça qu'on doit
me recevoir? En effet, messieurs...
-- Bien, bien, interrompit le notaire. Ayez la bonté d'exposer
votre affaire, monsieur Brass.
-- M'y voici, monsieur. Ah! monsieur Witherden! vous êtes loin de
vous douter de... Mais je ne me laisserai pas aller aux
digressions. Je pense que le nom d'un de ces messieurs est
Garland.
-- De tous deux, dit le notaire.
-- Vraiment!... dit Brass avec le salut le plus humble. J'eusse dû
le penser, d'après la ressemblance qui est prodigieuse. Enchanté
d'avoir l'honneur d'être présenté à deux gentlemen de leur
distinction, quoique la circonstance qui me vaut cette faveur soit
bien pénible. Un de vous, messieurs, a un domestique appelé Kit?
-- Tous deux, répondit le notaire.
-- Deux Kit!... dit Brass en souriant. Bon Dieu!
-- Un Kit, monsieur, répliqua M. Witherden avec impatience; un Kit
qui est au service de ces deux messieurs. Eh bien, qu'y a-t-il?
-- Ce qu'il y a, monsieur!... répondit Brass en baissant la voix
de manière à faire impression sur l'auditoire. Ce jeune homme,
monsieur, en qui j'avais une confiance entière et sans limites;
que j'avais toujours traité comme s'il était mon égal; ce jeune
homme a ce matin commis un vol dans mon étude, et il a été saisi
en flagrant délit.
-- C'est quelque fausseté! s'écria le notaire.
-- Ce n'est pas possible, dit M. Abel.
-- Je n'en crois pas un mot,» dit le vieux gentleman.
M. Brass promena sur eux un regard calme et répondit avec le même
sang-froid:
«Monsieur Witherden, vos paroles sont de celles qu'on peut
actionner; et si j'étais un homme de bas étage, qui ne pût
supporter bravement la calomnie, je vous poursuivrais en dommages.
Mais dans ma position, je me borne à mépriser de pareilles
expressions. Je respecte la chaleureuse indignation de l'autre
gentleman, et je regrette sincèrement d'être le messager d'aussi
mauvaises nouvelles. Je ne me fusse certainement pas exposé à une
commission si pénible, n'était que le jeune homme a demandé d'être
conduit ici d'abord et que j'ai cédé à ses prières. Monsieur
Chukster, voulez-vous avoir la bonté de frapper à la fenêtre pour
avertir le constable qui attend dans le fiacre?»
À ces mots, les trois gentlemen s'entre-regardèrent avec
consternation. M. Chukster, exécutant la prière qui lui était
adressée et quittant son tabouret avec l'ardeur d'un prophète qui
voit l'accomplissement de ses prédictions à jour fixe, tint la
porte ouverte pour laisser entrer le malheureux prisonnier.
Quelle scène lorsque le pauvre Kit entra! Jetant les accents à la
fois éloquents et rudes que lui dictait la vérité, il appela le
ciel en témoignage de son innocence, et déclara devant Dieu qu'il
ne savait pas comment le billet avait pu être trouvé sur lui!
Quelle confusion de langues, avant que tous les détails fussent
relatés et les preuves énoncées! Quel morne silence quand tout eut
été dit, et quels regards de doute et de surprise furent échangés
par les trois amis!
«N'est-il pas possible, dit M. Witherden après une longue pause,
que ce billet soit tombé accidentellement dans le chapeau, par
exemple, quand on a écarté les papiers qui se trouvaient sur le
pupitre?»
Mais on lui fit comprendre clairement que c'était impossible.
M. Swiveller, bien qu'il ne voulût pas être un témoin à charge, ne
put s'empêcher de démontrer, d'après la place qu'occupait le
billet dans le chapeau, qu'on devait l'y avoir caché tout exprès.
«Je suis désolé, dit Brass, affreusement désolé. Lorsqu'il sera
mis en jugement, je m'estimerai heureux de le recommander à
l'indulgence du tribunal en raison de ses bons antécédents.
J'avais déjà perdu de l'argent, mais il ne s'ensuit pas
positivement que ce soit ce garçon qui l'ait pris. La présomption
est contre lui, elle est très-forte; mais, après tout, nous sommes
des chrétiens.
-- Je suppose, dit le constable en promenant son regard en demi-
cercle, que personne ne peut fournir de témoignage sur tout
l'argent dont il a pu disposer dans ces derniers temps. En savez-
vous quelque chose, monsieur?»
M. Garland, à qui la question avait été posée, répondit: «Il avait
de l'argent de temps en temps. Mais l'argent dont vous parlez lui
était donné, m'a-t-il dit, par M. Brass lui-même.
-- Oui certainement, s'écria vivement Kit. Ne pouvez-vous pas me
justifier en cela, monsieur?
-- Hein? murmura Brass, dont les yeux se portèrent de visage en
visage avec une expression d'étonnement stupide.
-- Vous savez, cet argent, ces petits écus que vous me donniez de
la part du locataire.
-- O ciel! s'écria Brass en secouant la tête et en fronçant les
sourcils, vilaine affaire! vilaine affaire!
-- Eh! quoi, ne lui avez-vous pas donné de l'argent, de la part de
quelqu'un, monsieur? demanda M. Garland avec la plus grande
anxiété.
-- _Moi_? je lui ai donné de l'argent, monsieur! répondit Sampson.
Oh! par exemple, c'est trop d'effronterie. Constable, mon cher
ami, nous ferons mieux de partir.
-- Comment!... dit Kit d'une voix déchirante, ose-t-il nier qu'il
m'ait donné cet argent?... Demandez-le-lui, je vous en supplie.
Demandez-lui de déclarer, oui ou non, si ce n'est pas vrai.
-- Est-ce vrai, monsieur? dit le notaire.
-- Messieurs, répondit Brass de l'accent le plus grave, je vous
déclare qu'il ne fera que gâter encore son affaire par un pareil
détour. Si réellement il vous inspire de l'intérêt, donnez-lui
plutôt le conseil de changer de tactique. Vous me demandez si
c'est vrai, monsieur? Certainement non, ce n'est pas vrai.
-- Messieurs, s'écria Kit, éclairé tout à coup par un rayon de
lumière, mon maître, monsieur Abel, monsieur Witherden, vous tous,
je vous ai dit la vérité!... Comment ai-je pu m'attirer sa haine,
je l'ignore; mais tout ceci n'est qu'un complot tramé pour ma
ruine. Soyez-en sûrs, messieurs, c'est un complot; et quoi qu'il
arrive, jusqu'à mon dernier soupir je dirai que c'est lui, lui-
même, qui a mis le billet dans mon chapeau. Regardez-le,
messieurs. Voyez comme il change de couleur. Lequel de nous deux a
l'air d'être le coupable, de lui ou de moi?
-- Vous l'entendez, messieurs, dit Brass en souriant, vous
l'entendez. Maintenant, n'êtes-vous pas frappés de l'idée que
cette affaire prend une sombre tournure? Est-ce un acte de haute
trahison ou bien un simple délit ordinaire? Peut-être, messieurs,
s'il n'avait pas dit cela en votre présence et si je vous l'avais
rapporté, vous n'eussiez pas voulu le croire, mais vous voyez.»
Grâce à ces observations pacifiques et railleuses, M. Brass avait
réussi à dissiper la répugnance invincible qu'inspirait son
caractère. Mais la vertueuse Sarah, obéissant à l'impulsion de
sentiments plus violents, et peut-être aussi plus jalouse de
l'honneur de la famille, s'élança d'auprès de son frère sans que
rien eût pu faire soupçonner son dessein, et se rua furieuse sur
le prisonnier. Le visage de Kit se fût probablement trouvé mal de
cette attaque, si le constable, devinant les projets de miss
Sally, n'eût poussé Kit de côté dans ce moment critique. Ce fut
M. Chukster qui paya pour lui: car ce gentleman, se trouvant juste
auprès de l'objet du ressentiment de miss Brass, et la rage étant
aveugle comme l'amour et la fortune, il fut appréhendé au corps
par la belle guerrière; son faux-col fut arraché jusqu'en ses
fondements et sa chevelure mise dans le plus grand désordre avant
que les efforts réunis des assistants fussent parvenus à faire
comprendre à miss Sally son erreur.
Le constable, averti par cette attaque désespérée et pensant
probablement qu'il serait mieux dans les vues de la justice que le
prisonnier fût conduit sain et sauf devant le magistrat avant
d'être mis en pièces, emmena Kit sans plus de façons vers le
fiacre. Là, il insista pour que miss Brass montât en lapin auprès
du cocher. Ce ne fut pas sans une violente discussion que cette
charmante créature voulut bien obtempérer à cette proposition.
Pourtant elle finit par prendre sur le siège la place occupée
précédemment par son frère Sampson, qui après quelque résistance
se mit sur la banquette à la place de Sarah. Ces arrangements une
fois terminés, prisonnier, constable et témoins se rendirent en
toute hâte chez le magistrat, suivis par le notaire et ses deux
amis dans une autre voiture. M. Chukster seul fut laissé en
arrière, à sa grande indignation: car il considérait comme si
matériellement concluantes, et comme des indices si frappants du
caractère hypocrite et astucieux de Kit, les preuves qu'il eût pu
fournir sur la manière dont ce jeune homme était revenu pour
achever de gagner son schelling, qu'il ne pouvait voir dans la
suppression forcée de son témoignage qu'un compromis véritable
avec le crime.
À la salle de justice, ils trouvèrent le locataire qui s'y était
rendu directement et les attendait dans une impatience indicible.
Mais cinquante locataires ensemble n'eussent pu prêter assistance
au pauvre Kit. Au bout d'une demi-heure, il était renvoyé aux
prochaines assises. Tandis qu'il était conduit en prison, un
charitable agent de la justice l'avertit de ne point se laisser
abattre, car la session devait s'ouvrir bientôt; sa petite affaire
y serait, selon toute vraisemblance, jugée très-promptement, et en
moins d'une quinzaine il pourrait être confortablement embarqué
pour se voir transporter à Botany-Bay.