Au moment où le cortége quitta la chaussée des moulins, il y eut un

gémissement unanime mêlé de pleurs qui semblait faire croire que

cette vallée pleurait son âme. L'église était pleine de monde. Après

le service, nous allâmes au cimetière où elle devait être enterrée

près de la croix. Quand j'entendis rouler les cailloux et le gravier

de la terre sur le cercueil, mon courage m'abandonna, je chancelai,

je priai les deux Martineau de me soutenir, et ils me conduisirent

mourant jusqu'au château de Saché; les maîtres m'offrirent poliment un

asile que j'acceptai. Je vous l'avoue, je ne voulus point retourner

à Clochegourde, il me répugnait de me retrouver à Frapesle d'où

je pouvais voir le castel d'Henriette. Là, j'étais près d'elle. Je

demeurai quelques jours dans une chambre dont les fenêtres donnent

sur ce vallon tranquille et solitaire dont je vous ai parlé. C'est un

vaste pli de terrain bordé par des chênes deux fois centenaires, et

où par les grandes pluies coule un torrent. Cet aspect convenait à

la méditation sévère et solennelle à laquelle je voulais me livrer.

J'avais reconnu, pendant la journée qui suivit la fatale nuit,

combien ma présence allait être importune à Clochegourde. Le comte

avait ressenti de violentes émotions à la mort d'Henriette, mais il

s'attendait à ce terrible événement, et il y avait dans le fond de

sa pensée un parti pris qui ressemblait à de l'indifférence. Je m'en

étais aperçu plusieurs fois, et quand la comtesse prosternée me remit

cette lettre que je n'osais ouvrir, quand elle parla de son affection

pour moi, cet homme ombrageux ne me jeta pas le foudroyant regard que

j'attendais de lui. Les paroles d'Henriette, il les avait attribuées à

l'excessive délicatesse de cette conscience qu'il savait si pure. Cette

insensibilité d'égoïste était naturelle. Les âmes de ces deux êtres ne

s'étaient pas plus mariées que leurs corps, ils n'avaient jamais eu ces

constantes communications qui ravivent les sentiments; ils n'avaient

jamais échangé ni peines ni plaisirs, ces liens si forts qui nous

brisent par mille points quand ils se rompent, parce qu'ils touchent

à toutes nos fibres, parce qu'ils se sont attachés dans les replis de

notre cœur, en même temps qu'ils ont caressé l'âme qui sanctionnait

chacune de ces attaches. L'hostilité de Madeleine me fermait

Clochegourde. Cette dure jeune fille n'était pas disposée à pactiser

avec sa haine sur le cercueil de sa mère, et j'aurais été horriblement

gêné entre le comte, qui m'aurait parlé de lui, et la maîtresse de la

maison, qui m'aurait marqué d'invincibles répugnances. Être ainsi,

là où jadis les fleurs mêmes étaient caressantes, où les marches

des perrons étaient éloquentes, où tous mes souvenirs revêtaient de

poésie les balcons, les margelles, les balustrades et les terrasses,

les arbres et les points de vue; être haï là où tout m'aimait: je ne

supportais point cette pensée. Aussi, dès l'abord mon parti fut-il

pris. Hélas! tel était donc le dénoûment du plus vif amour qui jamais

ait atteint le cœur d'un homme. Aux yeux des étrangers, ma conduite

allait être condamnable, mais elle avait la sanction de ma conscience.

Voilà comment finissent les plus beaux sentiments et les plus grands

drames de la jeunesse. Nous partons presque tous au matin, comme moi

de Tours pour Clochegourde, nous emparant du monde, le cœur affamé

d'amour; puis, quand nos richesses ont passé par le creuset, quand

nous nous sommes mêlés aux hommes et aux événements, tout se rapetisse

insensiblement, nous trouvons peu d'or parmi beaucoup de cendres.

Voilà la vie! la vie telle qu'elle est: de grandes prétentions, de

petites réalités. Je méditai longuement sur moi-même, en me demandant

ce que j'allais faire après un coup qui fauchait toutes mes fleurs. Je

résolus de m'élancer vers la politique et la science, dans les sentiers

tortueux de l'ambition, d'ôter la femme de ma vie et d'être un homme

d'état, froid et sans passions, de demeurer fidèle à la sainte que

j'avais aimée. Mes méditations allaient à perte de vue, pendant que mes

yeux restaient attachés sur la magnifique tapisserie des chênes dorés,

aux cimes sévères, aux pieds de bronze: je me demandais si la vertu

d'Henriette n'avait pas été de l'ignorance, si j'étais bien coupable

de sa mort. Je me débattais au milieu de mes remords. Enfin, par un

suave midi d'automne, un de ces derniers sourires du ciel, si beaux en

Touraine, je lus sa lettre que, suivant sa recommandation, je ne devais

ouvrir qu'après sa mort. Jugez de mes impressions en la lisant?

LETTRE DE MADAME DE MORTSAUF AU VICOMTE FÉLIX DE VANDENESSE.

«Félix, ami trop aimé, je dois maintenant vous ouvrir mon

cœur, moins pour vous montrer combien je vous aime que

pour vous apprendre la grandeur de vos obligations en vous

dévoilant la profondeur et la gravité des plaies que vous y

avez faites. Au moment où je tombe harassée par les fatigues

du voyage, épuisée par les atteintes reçues pendant le combat,

heureusement la femme est morte, la mère seule a survécu. Vous

allez voir, cher, comment vous avez été la cause première de

mes maux. Si plus tard je me suis complaisamment offerte à vos

coups, aujourd'hui je meurs atteinte par vous d'une dernière

blessure; mais il y a d'excessives voluptés à se sentir brisée

par celui qu'on aime. Bientôt les souffrances me priveront

sans doute de ma force, je mets donc à profit les dernières

lueurs de mon intelligence pour vous supplier encore de

remplacer auprès de mes enfants le cœur dont vous les aurez

privés. Je vous imposerais cette charge avec autorité si je

vous aimais moins; mais je préfère vous la laisser prendre de

vous-même, par l'effet d'un saint repentir, et aussi comme une

continuation de votre amour: l'amour ne fut-il pas en nous

constamment mêlé de repentantes méditations et de craintes

expiatoires? Et, je le sais, nous nous aimons toujours. Votre

faute n'est pas si funeste par vous que le retentissement que

je lui ai donné au dedans de moi-même. Ne vous avais-je pas

dit que j'étais jalouse, mais jalouse à mourir? eh! bien, je

meurs. Consolez-vous, cependant: nous avons satisfait aux lois

humaines. L'Église, par une de ses voix les plus pures, m'a

dit que Dieu serait indulgent à ceux qui avaient immolé leurs

penchants naturels à ses commandements. Mon aimé, apprenez

donc tout, car je ne veux pas que vous ignoriez une seule de

mes pensées. Ce que je confierai à Dieu dans mes derniers

moments, vous devez le savoir aussi, vous le roi de mon cœur,

comme il est le roi du ciel. Jusqu'à cette fête donnée au duc

d'Angoulême, la seule à laquelle j'aie assisté, le mariage

m'avait laissée dans l'ignorance qui donne à l'âme des jeunes

filles la beauté des anges. J'étais mère, il est vrai; mais

l'amour ne m'avait point environnée de ses plaisirs permis.

Comment suis-je restée ainsi? je n'en sais rien; je ne sais

pas davantage par quelles lois tout en moi fut changé dans un

instant. Vous souvenez-vous encore aujourd'hui de vos baisers?

ils ont dominé ma vie, ils ont sillonné mon âme; l'ardeur

de votre sang a réveillé l'ardeur du mien; votre jeunesse a

pénétré ma jeunesse, vos désirs sont entrés dans mon cœur.

Quand je me suis levée si fière, j'éprouvais une sensation pour

laquelle je ne sais de mot dans aucun langage, car les enfants

n'ont pas encore trouvé de parole pour exprimer le mariage de

la lumière et de leurs yeux, ni le baiser de la vie sur leurs

lèvres. Oui, c'était bien le son arrivé dans l'écho, la lumière

jetée dans les ténèbres, le mouvement donné à l'univers, ce fut

du moins rapide comme toutes ces choses; mais beaucoup plus

beau, car c'était la vie de l'âme! Je compris qu'il existait

je ne sais quoi d'inconnu pour moi dans le monde, une force

plus belle que la pensée, c'était toutes les pensées, toutes

les forces, tout un avenir dans une émotion partagée. Je ne me

sentis plus mère qu'à demi. En tombant sur mon cœur, ce coup

de foudre y alluma des désirs qui sommeillaient à mon insu; je

devinai soudain tout ce que voulait dire ma tante quand elle

me baisait sur le front en s'écriant:--_Pauvre Henriette!_

En retournant à Clochegourde, le printemps, les premières

feuilles, le parfum des fleurs, les jolis nuages blancs,

l'Indre, le ciel, tout me parlait un langage jusqu'alors

incompris, et qui rendait à mon âme un peu du mouvement

que vous aviez imprimé à mes sens. Si vous avez oublié ces

terribles baisers, moi, je n'ai jamais pu les effacer de mon

souvenir: j'en meurs! Oui, chaque fois que je vous ai vu

depuis, vous en ranimiez l'empreinte; j'étais émue de la tête

aux pieds par votre aspect, par le seul pressentiment de votre

arrivée. Ni le temps, ni ma ferme volonté n'ont pu dompter

cette impérieuse volupté. Je me demandais involontairement:

Que doivent être les plaisirs? Nos regards échangés, les

respectueux baisers que vous mettiez sur mes mains, mon bras

posé sur le vôtre, votre voix dans ses tons de tendresse, enfin

les moindres choses me remuaient si violemment que presque

toujours il se répandait un nuage sur mes yeux: le bruit des

sens révoltés remplissait alors mon oreille. Ah! si dans ces

moments où je redoublais de froideur, vous m'eussiez prise

dans vos bras, je serais morte de bonheur. J'ai parfois désiré

de vous quelque violence, mais la prière chassait promptement

cette mauvaise pensée. Votre nom prononcé par mes enfants

m'emplissait le cœur d'un sang plus chaud qui colorait aussitôt

mon visage, et je tendais des piéges à ma pauvre Madeleine

pour le lui faire dire, tant j'aimais les bouillonnements

de cette sensation. Que vous dirai-je? votre écriture avait

un charme, je regardais vos lettres comme on contemple un

portrait. Si, dès ce premier jour, vous aviez déjà conquis sur

moi je ne sais quel fatal pouvoir, vous comprenez, mon ami,

qu'il devint infini quand il me fut donné de lire dans votre

âme. Quelles délices m'inondèrent en vous trouvant si pur, si

complétement vrai, doué de qualités si belles, capable de si

grandes choses, et déjà si éprouvé! Homme et enfant, timide et

courageux! Quelle joie quand je nous trouvai sacrés tous deux

par de communes souffrances! Depuis cette soirée où nous nous

confiâmes l'un à l'autre, vous perdre, pour moi c'était mourir:

aussi vous ai-je laissé près de moi par égoïsme. La certitude

qu'eut monsieur de la Berge de la mort que me causerait votre

éloignement le toucha beaucoup, car il lisait dans mon âme.

Il jugea que j'étais nécessaire à mes enfants, au comte: il

ne m'ordonna point de vous fermer l'entrée de ma maison,

car je lui promis de rester pure d'action et de pensée.--«La

pensée est involontaire, me dit-il, mais elle peut être gardée

au milieu des supplices.--Si je pense, lui répondis-je, tout

sera perdu, sauvez-moi de moi-même. Faites qu'il demeure près

de moi, et que je reste pure!» Le bon vieillard, quoique bien

sévère, fut alors indulgent à tant de bonne foi.--«Vous pouvez

l'aimer comme on aime un fils, en lui destinant votre fille,»

me dit-il. J'acceptai courageusement une vie de souffrances

pour ne pas vous perdre; et je souffris avec amour en voyant

que nous étions attelés au même joug. Mon Dieu! je suis restée

neutre, fidèle à mon mari, ne vous laissant pas faire un seul

pas, Félix, dans votre propre royaume. La grandeur de mes

passions a réagi sur mes facultés, j'ai regardé les tourments

que m'infligeait monsieur de Mortsauf comme des expiations,

et je les endurais avec orgueil pour insulter à mes penchants

coupables. Autrefois j'étais disposée à murmurer, mais depuis

que vous êtes demeuré près de moi, j'ai repris quelque gaieté,

dont monsieur de Mortsauf s'est bien trouvé. Sans cette force

que vous me prêtiez, j'aurais succombé depuis long-temps à ma

vie intérieure que je vous ai racontée. Si vous avez été pour

beaucoup dans mes fautes, vous avez été pour beaucoup dans

l'exercice de mes devoirs. Il en fut de même pour mes enfants.

Je croyais les avoir privés de quelque chose, et je craignais

de ne faire jamais assez pour eux. Ma vie fut dès lors une

continuelle douleur que j'aimais. En sentant que j'étais

moins mère, moins honnête femme, le remords s'est logé dans

mon cœur; et, craignant de manquer à mes obligations, j'ai

constamment voulu les outrepasser. Pour ne pas faillir, j'ai

donc mis Madeleine entre vous et moi, et je vous ai destinés

l'un à l'autre, en m'élevant ainsi des barrières entre nous

deux. Barrières impuissantes! rien ne pouvait étouffer les

tressaillements que vous me causiez. Absent ou présent, vous

aviez la même force. J'ai préféré Madeleine à Jacques, parce

que Madeleine devait être à vous. Mais je ne vous cédais pas

à ma fille sans combats. Je me disais que je n'avais que

vingt-huit ans quand je vous rencontrai, que vous en aviez

presque vingt-deux; je rapprochais les distances, je me livrais

à de faux espoirs. O mon Dieu, Félix, je vous fais ces aveux

afin de vous épargner des remords, peut-être aussi afin de vous

apprendre que je n'étais pas insensible, que nos souffrances

d'amour étaient bien cruellement égales, et qu'Arabelle n'avait

aucune supériorité sur moi. J'étais aussi une de ces filles

de la race déchue que les hommes aiment tant. Il y eut un

moment où la lutte fut si terrible que je pleurais pendant

toutes les nuits: mes cheveux tombaient. Ceux-là, vous les

avez eus! Vous vous souvenez de la maladie que fit monsieur de

Mortsauf. Votre grandeur d'âme d'alors, loin de m'élever, m'a

rapetissée. Hélas! dès ce jour je souhaitais me donner à vous

comme une récompense due à tant d'héroïsme; mais cette folie

a été courte. Je l'ai mise aux pieds de Dieu pendant la messe

à laquelle vous avez refusé d'assister. La maladie de Jacques

et les souffrances de Madeleine m'ont paru des menaces de

Dieu, qui tirait fortement à lui la brebis égarée. Puis votre

amour si naturel pour cette Anglaise m'a révélé des secrets

que j'ignorais moi-même. Je vous aimais plus que je ne croyais

vous aimer. Madeleine a disparu. Les constantes émotions de

ma vie orageuse, les efforts que je faisais pour me dompter

moi-même sans autre secours que la religion, tout a préparé la

maladie dont je meurs. Ce coup terrible a déterminé des crises

sur lesquelles j'ai gardé le silence. Je voyais dans la mort

le seul dénoûment possible de cette tragédie inconnue. Il y

a eu toute une vie emportée, jalouse, furieuse, pendant les

deux mois qui se sont écoulés entre la nouvelle que me donna

ma mère de votre liaison avec lady Dudley et votre arrivée. Je

voulais aller à Paris, j'avais soif de meurtre, je souhaitais

la mort de cette femme, j'étais insensible aux caresses de mes

enfants. La prière, qui jusqu'alors avait été pour moi comme un

baume, fut sans action sur mon âme. La jalousie a fait la large

brèche par où la mort est entrée. Je suis restée néanmoins le

front calme. Oui, cette saison de combats fut un secret entre

Dieu et moi. Quand j'ai bien su que j'étais aimée autant que je

vous aimais moi-même et que je n'étais trahie que par la nature

et non par votre pensée, j'ai voulu vivre... et il n'était

plus temps. Dieu m'avait mise sous sa protection, pris sans

doute de pitié pour une créature vraie avec elle-même, vraie

avec lui, et que ses souffrances avaient souvent amenée aux

portes du sanctuaire. Mon bien-aimé, Dieu m'a jugée, monsieur

de Mortsauf me pardonnera sans doute; mais vous, serez-vous

clément? écouterez-vous la voix qui sort en ce moment de ma

tombe? réparerez-vous les malheurs dont nous sommes également

coupables, vous moins que moi peut-être? Vous savez ce que

je veux vous demander. Soyez auprès de monsieur de Mortsauf

comme est une sœur de charité auprès d'un malade, écoutez-le,

aimez-le; personne ne l'aimera. Interposez-vous entre ses

enfants et lui comme je le faisais. Votre tâche ne sera pas de

longue durée: Jacques quittera bientôt la maison pour aller à

Paris auprès de son grand-père, et vous m'avez promis de le

guider à travers les écueils de ce monde. Quant à Madeleine,

elle se mariera; puissiez-vous un jour lui plaire! elle est

tout moi-même, et de plus elle est forte, elle a cette volonté

qui m'a manqué, cette énergie nécessaire à la compagne d'un

homme que sa carrière destine aux orages de la vie politique,

elle est adroite et pénétrante. Si vos destinées s'unissaient,

elle serait plus heureuse que ne le fut sa mère. En acquérant

ainsi le droit de continuer mon œuvre à Clochegourde, vous

effaceriez des fautes qui n'auront pas été suffisamment

expiées, bien que pardonnées au ciel et sur la terre, car _il_

est généreux et me pardonnera. Je suis, vous le voyez, toujours

égoïste; mais n'est-ce pas la preuve d'un despotique amour?

Je veux être aimée par vous dans les miens. N'ayant pu être à

vous, je vous lègue mes pensées et mes devoirs! Si vous m'aimez

trop pour m'obéir, si vous ne voulez pas épouser Madeleine,

vous veillerez du moins au repos de mon âme en rendant monsieur

de Mortsauf aussi heureux qu'il peut l'être.

»Adieu, cher enfant de mon cœur, ceci est l'adieu complétement

intelligent, encore plein de vie, l'adieu d'une âme où tu as

répandu de trop grandes joies pour que tu puisses avoir le

moindre remords de la catastrophe qu'elles ont engendrée; je me

sers de ce mot en pensant que vous m'aimez, car moi j'arrive au

lieu du repos, immolée au devoir, et, ce qui me fait frémir,

non sans regret! Dieu saura mieux que moi si j'ai pratiqué

ses saintes lois selon leur esprit. J'ai sans doute chancelé

souvent, mais je ne suis point tombée, et la plus puissante

excuse de mes fautes est dans la grandeur même des séductions

qui m'ont environnée. Le Seigneur me verra tout aussi

tremblante que si j'avais succombé. Encore adieu, un adieu

semblable à celui que j'ai fait hier à notre belle vallée, au

sein de laquelle je reposerai bientôt, et où vous reviendrez

souvent, n'est-ce pas?

»HENRIETTE.»

Je tombai dans un abîme de réflexions en apercevant les profondeurs

inconnues de cette vie alors éclairée par cette dernière flamme. Les

nuages de mon égoïsme se dissipèrent. Elle avait donc souffert autant

que moi, plus que moi, car elle était morte. Elle croyait que les

autres devaient être excellents pour son ami; elle avait été si bien

aveuglée par son amour qu'elle n'avait pas soupçonné l'inimitié de sa

fille. Cette dernière preuve de sa tendresse me fit bien mal. Pauvre

Henriette qui voulait me donner Clochegourde et sa fille!

Natalie, depuis ce jour à jamais terrible où je suis entré pour la

première fois dans un cimetière en accompagnant les dépouilles de

cette noble Henriette, que maintenant vous connaissez, le soleil a

été moins chaud et moins lumineux, la nuit plus obscure, le mouvement

moins prompt, la pensée plus lourde. Il est des personnes que nous

ensevelissons dans la terre, mais il en est de plus particulièrement

chéries qui ont eu notre cœur pour linceul, dont le souvenir se mêle

chaque jour à nos palpitations; nous pensons à elles comme nous

respirons, elles sont en nous par la douce loi d'une métempsycose

propre à l'amour. Une âme est en mon âme. Quand quelque bien est fait

par moi, quand une belle parole est dite, cette âme parle, elle agit;

tout ce que je puis avoir de bon émane de cette tombe, comme d'un lys

les parfums qui embaument l'atmosphère. La raillerie, le mal, tout ce

que vous blâmez en moi vient de moi-même. Maintenant, quand mes yeux

sont obscurcis par un nuage et se reportent vers le ciel, après avoir

long-temps contemplé la terre, quand ma bouche est muette à vos paroles

et à vos soins, ne me demandez plus:--_A quoi pensez-vous?_

Chère Natalie, j'ai cessé d'écrire pendant quelque temps, ces souvenirs

m'avaient trop ému. Maintenant je vous dois le récit des événements qui

suivirent cette catastrophe, et qui veulent peu de paroles. Lorsqu'une

vie ne se compose que d'action et de mouvement, tout est bientôt

dit; mais quand elle s'est passée dans les régions les plus élevées

de l'âme, son histoire est diffuse. La lettre d'Henriette faisait

briller un espoir à mes yeux. Dans ce grand naufrage, j'apercevais une

île où je pouvais aborder. Vivre à Clochegourde auprès de Madeleine

en lui consacrant ma vie était une destinée où se satisfaisaient

toutes les idées dont mon cœur était agité; mais il fallait connaître

les véritables pensées de Madeleine. Je devais faire mes adieux au

comte; j'allai donc à Clochegourde le voir, et je le rencontrai sur

la terrasse. Nous nous promenâmes pendant long-temps. D'abord il me

parla de la comtesse en homme qui connaissait l'étendue de sa perte,

et tout le dommage qu'elle causait à sa vie intérieure. Mais, après

le premier cri de sa douleur, il se montra plus préoccupé de l'avenir

que du présent. Il craignait sa fille, qui n'avait pas, me dit-il, la

douceur de sa mère. Le caractère ferme de Madeleine, chez laquelle je

ne sais quoi d'héroïque se mêlait aux qualités gracieuses de sa mère,

épouvantait ce vieillard accoutumé aux tendresses d'Henriette, et qui

pressentait une volonté que rien ne devait plier. Mais ce qui pouvait

le consoler de cette perte irréparable était la certitude de bientôt

rejoindre sa femme: les agitations et les chagrins de ces derniers

jours avaient augmenté son état maladif, et réveillé ses anciennes

douleurs; le combat qui se préparait entre son autorité de père et

celle de sa fille, qui devenait maîtresse de maison, allait lui faire

finir ses jours dans l'amertume; car là où il avait pu lutter avec

sa femme, il devait toujours céder à son enfant. D'ailleurs son fils

s'en irait, sa fille se marierait; quel gendre aurait-il? Quoiqu'il

parlât de mourir promptement, il se sentait seul, sans sympathies pour

long-temps encore.

Pendant cette heure où il ne parla que de lui-même en me demandant mon

amitié au nom de sa femme, il acheva de me dessiner complétement la

grande figure de l'Émigré, l'un des types les plus imposants de notre

époque. Il était en apparence faible et cassé, mais la vie semblait

devoir persister en lui, précisément à cause de ses mœurs sobres et de

ses occupations champêtres. Au moment où j'écris il vit encore. Quoique

Madeleine pût nous apercevoir allant le long de la terrasse, elle ne

descendit pas; elle s'avança sur le perron et rentra dans la maison à

plusieurs reprises, afin de me marquer son mépris. Je saisis le moment

où elle vint sur le perron, je priai le comte de monter au château;

j'avais à parler à Madeleine, je prétextai une dernière volonté que la

comtesse m'avait confiée, je n'avais plus que ce moyen de la voir, le

comte l'alla chercher et nous laissa seuls sur la terrasse.

--Chère Madeleine, lui dis-je, si je dois vous parler, n'est-ce pas

ici où votre mère m'écouta quand elle eut à se plaindre moins de moi

que des événements de la vie. Je connais vos pensées, mais ne me

condamnez-vous pas sans connaître les faits? Ma vie et mon bonheur

sont attachés à ces lieux, vous le savez, et vous m'en bannissez par

la froideur que vous faites succéder à l'amitié fraternelle qui nous

unissait, et que la mort a resserrée par le lien d'une même douleur.

Chère Madeleine, vous pour qui je donnerais à l'instant ma vie sans

aucun espoir de récompense, sans que vous le sachiez même, tant nous

aimons les enfants de celles qui nous ont protégés dans la vie; vous

ignorez le projet caressé par votre adorable mère pendant ces sept

années, et qui modifierait sans doute vos sentiments; mais je ne veux

point de ces avantages. Tout ce que j'implore de vous, c'est de ne

pas m'ôter le droit de venir respirer l'air de cette terrasse, et

d'attendre que le temps ait changé vos idées sur la vie sociale; en ce

moment je me garderais bien de les heurter; je respecte une douleur qui

vous égare, car elle m'ôte à moi-même la faculté de juger sainement les

circonstances dans lesquelles je me trouve. La sainte qui veille en ce

moment sur nous approuvera la réserve dans laquelle je me tiens en vous

priant seulement de demeurer neutre entre vos sentiments et moi. Je

vous aime trop malgré l'aversion que vous me témoignez pour expliquer

au comte un plan qu'il embrasserait avec ardeur. Soyez libre. Plus

tard, songez que vous ne connaîtrez personne au monde mieux que vous ne

me connaissez, que nul homme n'aura dans le cœur des sentiments plus

dévoués...

Jusque-là Madeleine m'avait écouté les yeux baissés, mais elle m'arrêta

par un geste.

--Monsieur, dit-elle d'une voix tremblante d'émotion, je connais aussi

toutes vos pensées; mais je ne changerai point de sentiments à votre

égard, et j'aimerais mieux me jeter dans l'Indre que de me lier à vous.

Je ne vous parlerai pas de moi; mais si le nom de ma mère conserve

encore quelque puissance sur vous, c'est en son nom que je vous prie de

ne jamais venir à Clochegourde tant que j'y serai. Votre aspect seul

me cause un trouble que je ne puis exprimer, et que je ne surmonterai

jamais.

La Comédie humaine - Volume 07. Scènes de la vie de Province - Tome 03 · 第 48 / 49 段