--Oui, vivre! dit-elle en me faisant lever et s'appuyant sur moi,

vivre de réalités et non de mensonges. Tout a été mensonge dans ma

vie, je les ai comptées depuis quelques jours, ces impostures. Est-il

possible que je meure, moi qui n'ai pas vécu? moi qui ne suis jamais

allée chercher quelqu'un dans une lande? Elle s'arrêta, parut écouter,

et sentit à travers les murs je ne sais quelle odeur.--Félix! les

vendangeuses vont dîner, et moi, moi, dit-elle d'une voix d'enfant, qui

suis la maîtresse, j'ai faim. Il en est ainsi de l'amour, elles sont

heureuses, elles!

--_Kyrie eleison!_ disait le pauvre abbé, qui, les mains jointes, l'œil

au ciel, récitait les litanies.

Elle jeta ses bras autour de mon cou, m'embrassa violemment, et me

serra en disant:--Vous ne m'échapperez plus! Je veux être aimée, je

ferai des folies comme lady Dudley, j'apprendrai l'anglais pour bien

dire: _my dee_. Elle me fit un signe de tête comme elle en faisait

autrefois en me quittant, pour me dire qu'elle allait revenir à

l'instant: Nous dînerons ensemble, me dit-elle, je vais prévenir

Manette... Elle fut arrêtée par une faiblesse qui survint, et je la

couchai tout habillée sur son lit.

--Une fois déjà, vous m'avez portée ainsi, me dit-elle en ouvrant les

yeux.

Elle était bien légère, mais surtout bien ardente; en la prenant, je

sentis son corps entièrement brûlant. Monsieur Deslandes entra, fut

étonné de trouver la chambre ainsi parée; mais en me voyant tout lui

parut expliqué.

--On souffre bien pour mourir, monsieur, dit-elle d'une voix altérée.

Il s'assit, tâta le pouls de sa malade, se leva brusquement, vint

parler à voix basse au prêtre, et sortit; je le suivis.

--Qu'allez-vous faire, lui demandai-je.

--Lui éviter une épouvantable agonie, me dit-il. Qui pouvait croire

à tant de vigueur? Nous ne comprenons comment elle vit encore qu'en

pensant à la manière dont elle a vécu. Voici le quarante-deuxième jour

que madame la comtesse n'a bu, ni mangé, ni dormi.

Monsieur Deslandes demanda Manette. L'abbé Birotteau m'emmena dans les

jardins.

--Laissons faire le docteur, me dit-il. Aidé par Manette, il va

l'envelopper d'opium. Eh! bien, vous l'avez entendue, me dit-il, si

toutefois elle est complice de ces mouvements de folie!...

--Non, dis-je, ce n'est plus elle.

J'étais hébété de douleur. Plus j'allais, plus chaque détail de cette

scène prenait d'étendue. Je sortis brusquement par la petite porte au

bas de la terrasse, et vins m'asseoir dans la toue, où je me cachai

pour demeurer seul à dévorer mes pensées. Je tâchai de me détacher

moi-même de cette force par laquelle je vivais; supplice comparable

à celui par lequel les Tartares punissaient l'adultère en prenant un

membre du coupable dans une pièce de bois, et lui laissant un couteau

pour se le couper, s'il ne voulait pas mourir de faim: leçon terrible

que subissait mon âme, de laquelle il fallait me retrancher la plus

belle moitié. Ma vie était manquée aussi! Le désespoir me suggérait les

plus étranges idées. Tantôt je voulais mourir avec elle, tantôt aller

m'enfermer à la Meilleraye où venaient de s'établir les trappistes. Mes

yeux ternis ne voyaient plus les objets extérieurs. Je contemplais les

fenêtres de la chambre où souffrait Henriette, croyant y apercevoir la

lumière qui l'éclairait pendant la nuit où je m'étais fiancé à elle.

N'aurais-je pas dû obéir à la vie simple qu'elle m'avait créée; en me

conservant à elle dans le travail des affaires? Ne m'avait-elle pas

ordonné d'être un grand homme, afin de me préserver des passions basses

et honteuses que j'avais subies, comme tous les hommes? La chasteté

n'était-elle pas une sublime distinction que je n'avais pas su garder?

L'amour, comme le concevait Arabelle, me dégoûta soudain. Au moment

où je relevais ma tête abattue en me demandant d'où me viendraient

désormais la lumière et l'espérance, quel intérêt j'aurais à vivre,

l'air fut agité d'un léger bruit; je me tournai vers la terrasse, j'y

aperçus Madeleine se promenant seule, à pas lents. Pendant que je

remontais vers la terrasse pour demander compte à cette chère enfant

du froid regard qu'elle m'avait jeté au pied de la croix, elle s'était

assise sur le banc; quand elle m'aperçut à moitié chemin, elle se leva,

et feignit de ne pas m'avoir vu, pour ne pas se trouver seule avec moi;

sa démarche était hâtée, significative. Elle me haïssait, elle fuyait

l'assassin de sa mère. En revenant par les perrons à Clochegourde,

je vis Madeleine comme une statue, immobile et debout, écoutant le

bruit de mes pas. Jacques était assis sur une marche, et son attitude

exprimait la même insensibilité qui m'avait frappé quand nous nous

étions promenés tous ensemble, et m'avait inspiré de ces idées que nous

laissons dans un coin de notre âme, pour les reprendre et les creuser

plus tard, à loisir. J'ai remarqué que les jeunes gens qui portent en

eux la mort sont tous insensibles aux funérailles. Je voulus interroger

cette âme sombre. Madeleine avait-elle gardé ses pensées pour elle

seule, avait-elle inspiré sa haine à Jacques?

--Tu sais, lui dis-je pour entamer la conversation, que tu as en moi le

plus dévoué des frères.

--Votre amitié m'est inutile, je suivrai ma mère! répondit-il en me

jetant un regard farouche de douleur.

--Jacques, m'écriai-je, toi aussi?

Il toussa, s'écarta loin de moi; puis, quand il revint, il me montra

rapidement son mouchoir ensanglanté.

--Comprenez-vous? dit-il.

Ainsi chacun d'eux avait un fatal secret. Comme je le vis depuis, la

sœur et le frère se fuyaient. Henriette tombée, tout était en ruine à

Clochegourde.

--Madame dort, vint nous dire Manette heureuse de savoir la comtesse

sans souffrance.

Dans ces affreux moments, quoique chacun en sache l'inévitable fin,

les affections vraies deviennent folles et s'attachent à de petits

bonheurs. Les minutes sont des siècles que l'on voudrait rendre

bienfaisants. On voudrait que les malades reposassent sur des roses, on

voudrait prendre leurs souffrances, on voudrait que le dernier soupir

fût pour eux inattendu.

--Monsieur Deslandes a fait enlever les fleurs qui agissaient trop

fortement sur les nerfs de madame, me dit Manette.

Ainsi donc les fleurs avaient causé son délire, elle n'en était pas

complice. Les amours de la terre, les fêtes de la fécondation, les

caresses des plantes l'avaient enivrée de leurs parfums et sans doute

avaient réveillé les pensées d'amour heureux qui sommeillaient en elle

depuis sa jeunesse.

--Venez donc, monsieur Félix, me dit-elle, venez voir madame, elle est

belle comme un ange.

Je revins chez la mourante au moment où le soleil se couchait et dorait

la dentelle des toits du château d'Azay. Tout était calme et pur. Une

douce lumière éclairait le lit où reposait Henriette baignée d'opium.

En ce moment le corps était pour ainsi dire annulé; l'âme seule régnait

sur ce visage, serein comme un beau ciel après la tempête. Blanche et

Henriette, ces deux sublimes faces de la même femme, reparaissaient

d'autant plus belles que mon souvenir, ma pensée, mon imagination,

aidant la nature, réparaient les altérations de chaque trait où l'âme

triomphante envoyait ses lueurs par des vagues confondues avec celles

de la respiration. Les deux abbés étaient assis auprès du lit. Le comte

resta foudroyé, debout, en reconnaissant les étendards de la mort qui

flottaient sur cette créature adorée. Je pris sur le canapé la place

qu'elle avait occupée. Puis nous échangeâmes tous quatre des regards où

l'admiration de cette beauté céleste se mêlait à des larmes de regret.

Les lumières de la pensée annonçaient le retour de Dieu dans un de ses

plus beaux tabernacles. L'abbé de Dominis et moi, nous nous parlions

par signes, en nous communiquant des idées mutuelles. Oui, les anges

veillaient Henriette! Oui, leurs glaives brillaient au-dessus de ce

noble front où revenaient les augustes expressions de la vertu qui en

faisaient jadis comme une âme visible avec laquelle s'entretenaient

les esprits de sa sphère. Les lignes de son visage se purifiaient, en

elle tout s'agrandissait et devenait majestueux sous les invisibles

encensoirs des Séraphins qui la gardaient. Les teintes vertes de la

souffrance corporelle faisaient place aux tons entièrement blancs, à

la pâleur mate et froide de la mort prochaine. Jacques et Madeleine

entrèrent, Madeleine nous fit tous frissonner par le mouvement

d'adoration qui la précipita devant le lit, lui joignit les mains et

lui inspira cette sublime exclamation:--Enfin! voilà ma mère! Jacques

souriait, il était sûr de suivre sa mère là où elle allait.

--Elle arrive au port, dit l'abbé Birotteau.

L'abbé de Dominis me regarda comme pour me répéter:--N'ai-je pas dit

que l'étoile se lèverait brillante?

Madeleine resta les yeux attachés sur sa mère, respirant quand elle

respirait, imitant son souffle léger, dernier fil par lequel elle

tenait à la vie, et que nous suivions avec terreur, craignant à chaque

effort de le voir se rompre. Comme un ange aux portes du sanctuaire,

la jeune fille était avide et calme, forte et prosternée. En ce

moment, l'Angélus sonna au clocher du bourg. Les flots de l'air adouci

jetèrent par ondées les tintements qui nous annonçaient qu'à cette

heure la chrétienté tout entière répétait les paroles dites par l'ange

à la femme qui racheta les fautes de son sexe. Ce soir, l'_Ave Maria_

nous parut une salutation du ciel. La prophétie était si claire et

l'événement si proche que nous fondîmes en larmes. Les murmures du

soir, brise mélodieuse dans les feuillages, derniers gazouillements

d'oiseau, refrain et bourdonnements d'insectes, voix des eaux, cri

plaintif de la rainette, toute la campagne disait adieu au plus beau

lys de la vallée, à sa vie simple et champêtre. Cette poésie religieuse

unie à toutes ces poésies naturelles exprimait si bien le chant du

départ que nos sanglots furent aussitôt répétés. Quoique la porte

de la chambre fût ouverte, nous étions si bien plongés dans cette

terrible contemplation, comme pour en empreindre à jamais dans notre

âme le souvenir, que nous n'avions pas aperçu les gens de la maison

agenouillés en un groupe où se disaient de ferventes prières. Tous ces

pauvres gens, habitués à l'espérance, croyaient encore conserver leur

maîtresse, et ce présage si clair les accabla. Sur un geste de l'abbé

Birotteau, le vieux piqueur sortit pour aller chercher le curé de

Saché. Le médecin, debout près du lit, calme comme la science, et qui

tenait la main endormie de la malade, avait fait un signe au confesseur

pour lui dire que ce sommeil était la dernière heure sans souffrance

qui restait à l'ange rappelé. Le moment était venu de lui administrer

les derniers sacrements de l'Église. A neuf heures, elle s'éveilla

doucement, nous regarda d'un œil surpris mais doux, et nous revîmes

tous notre idole dans la beauté de ses beaux jours.

--Ma mère, tu es trop belle pour mourir, la vie et la santé te

reviennent, cria Madeleine.

--Chère fille, je vivrai, mais en toi, dit-elle en souriant.

Ce fut alors des embrassements déchirants de la mère aux enfants et des

enfants à la mère. Monsieur de Mortsauf baisa sa femme pieusement au

front. La comtesse rougit en me voyant.

--Cher Félix, dit-elle, voici, je crois, le seul chagrin que je vous

aurai donné, moi! mais oubliez ce que j'aurai pu vous dire, pauvre

insensée que j'étais. Elle me tendit la main, je la pris pour la

baiser, elle me dit alors avec son gracieux sourire de vertu:--Comme

autrefois, Félix?...

Nous sortîmes tous, et nous allâmes dans le salon pendant tout le

temps que devait durer la dernière confession de la malade. Je me

plaçai près de Madeleine. En présence de tous elle ne pouvait me fuir

sans impolitesse; mais, à l'imitation de sa mère, elle ne regardait

personne, et garda le silence sans jeter une seule fois les yeux sur

moi.

--Chère Madeleine, lui dis-je à voix basse, qu'avez-vous contre moi?

Pourquoi des sentiments froids quand en présence de la mort chacun doit

se réconcilier?

--Je crois entendre ce que dit en ce moment ma mère, me répondit-elle

en prenant l'air de tête qu'Ingres a trouvé pour sa _Mère de Dieu_,

cette vierge déjà douloureuse et qui s'apprête à protéger le monde où

son fils va périr.

--Et vous me condamnez au moment où votre mère m'absout, si toutefois

je suis coupable.

--_Vous_, et toujours _vous_!

Son accent trahissait une haine réfléchie comme celle d'un Corse,

implacable comme sont les jugements de ceux qui, n'ayant pas étudié

la vie, n'admettent aucune atténuation aux fautes commises contre

les lois du cœur. Une heure s'écoula dans un silence profond. L'abbé

Birotteau revint après avoir reçu la confession générale de la comtesse

de Mortsauf, et nous rentrâmes tous au moment où, suivant une de

ces idées qui saisissent ces nobles âmes, toutes sœurs d'intention,

Henriette s'était fait revêtir d'un long vêtement qui devait lui servir

de linceul. Nous la trouvâmes sur son séant, belle de ses expiations

et belle de ses espérances: je vis dans la cheminée les cendres noires

de mes lettres, qui venaient d'être brûlées, sacrifice qu'elle n'avait

voulu faire, me dit son confesseur, qu'au moment de la mort. Elle nous

sourit à tous de son sourire d'autrefois. Ses yeux humides de larmes

annonçaient un dessillement suprême, elle apercevait déjà les joies

célestes de la terre promise.

--Cher Félix, me dit-elle en me tendant la main et en serrant la

mienne, restez. Vous devez assister à l'une des dernières scènes de ma

vie, et qui ne sera pas la moins pénible de toutes, mais où vous êtes

pour beaucoup.

Elle fit un geste, la porte se ferma. Sur son invitation le comte

s'assit, l'abbé Birotteau et moi nous restâmes debout. Aidée de

Manette, la comtesse se leva, se mit à genoux devant le comte surpris,

et voulut rester ainsi. Puis, quand Manette se fut retirée, elle releva

sa tête, qu'elle avait appuyée sur les genoux du comte étonné.

--Quoique je me sois conduite envers vous comme une fidèle épouse,

lui dit-elle d'une voix altérée, il peut m'être arrivé, monsieur, de

manquer parfois à mes devoirs; je viens de prier Dieu de m'accorder

la force de vous demander pardon de mes fautes. J'ai pu porter dans

les soins d'une amitié placée hors de la famille des attentions plus

affectueuses encore que celles que je vous devais. Peut-être vous

ai-je irrité contre moi par la comparaison que vous pouviez faire de

ces soins, de ces pensées et de celles que je vous donnais. J'ai eu,

dit-elle à voix basse, une amitié vive que personne, pas même celui

qui en fut l'objet, n'a connue en entier. Quoique je sois demeurée

vertueuse selon les lois humaines, que j'aie été pour vous une épouse

irréprochable, souvent des pensées, involontaires ou volontaires,

ont traversé mon cœur, et j'ai peur en ce moment de les avoir trop

accueillies. Mais comme je vous ai tendrement aimé, que je suis restée

votre femme soumise, que les nuages, en passant sous le ciel, n'en ont

point altéré la pureté, vous me voyez sollicitant votre bénédiction

d'un front pur. Je mourrai sans aucune pensée amère si j'entends de

votre bouche une douce parole pour votre Blanche, pour la mère de vos

enfants, et si vous lui pardonnez toutes ces choses qu'elle ne s'est

pardonnées à elle-même qu'après les assurances du tribunal duquel nous

relevons tous.

--Blanche, Blanche, s'écria le vieillard en versant soudain des larmes

sur la tête de sa femme, veux-tu me faire mourir? Il l'éleva jusqu'à

lui avec une force inusitée, la baisa saintement au front, et, la

gardant ainsi: N'ai-je pas des pardons à te demander? reprit-il.

N'ai-je pas été souvent dur, moi? Ne grossis-tu pas des scrupules

d'enfant?

--Peut-être, reprit-elle. Mais, mon ami, soyez indulgent aux faiblesses

des mourants, tranquillisez-moi. Quand vous arriverez à cette heure,

vous penserez que je vous ai quitté vous bénissant. Me permettez-vous

de laisser à notre ami que voici ce gage d'un sentiment profond,

dit-elle en montrant une lettre qui était sur la cheminée? Il est

maintenant mon fils d'adoption, voilà tout. Le cœur, cher comte, a

ses testaments: mes derniers vœux imposent à ce cher Félix des œuvres

sacrées à accomplir, je ne crois pas avoir trop présumé de lui, faites

que je n'aie pas trop présumé de vous en me permettant de lui léguer

quelques pensées. Je suis toujours femme, dit-elle en penchant la

tête avec une suave mélancolie, après mon pardon je vous demande une

grâce.--Lisez; mais seulement après ma mort, me dit-elle en me tendant

le mystérieux écrit.

Le comte vit pâlir sa femme, il la prit et la porta lui-même sur le

lit, où nous l'entourâmes.

--Félix, me dit-elle, je puis avoir des torts envers vous. Souvent j'ai

pu vous causer quelques douleurs en vous laissant espérer des joies

devant lesquelles j'ai reculé; mais n'est-ce pas au courage de l'épouse

et de la mère que je dois de mourir réconciliée avec tous? Vous me

pardonnerez donc aussi, vous qui m'avez accusée si souvent, et dont

l'injustice me faisait plaisir!

L'abbé Birotteau mit un doigt sur ses lèvres. A ce geste, la mourante

pencha la tête, une faiblesse survint, elle agita les mains pour dire

de faire entrer le clergé, ses enfants et ses domestiques; puis elle

me montra par un geste impérieux le comte anéanti et ses enfants qui

survinrent. La vue de ce père de qui seuls nous connaissions la secrète

démence, devenu le tuteur de ces êtres si délicats, lui inspira de

muettes supplications qui tombèrent dans mon âme comme un feu sacré.

Avant de recevoir l'extrême-onction, elle demanda pardon à ses gens

de les avoir quelquefois brusqués; elle implora leurs prières, et

les recommanda tous individuellement au comte; elle avoua noblement

avoir proféré, durant ce dernier mois, des plaintes peu chrétiennes

qui avaient pu scandaliser ses gens; elle avait repoussé ses enfants,

elle avait conçu des sentiments peu convenables; mais elle rejeta

ce défaut de soumission aux volontés de Dieu sur ses intolérables

douleurs. Enfin elle remercia publiquement avec une touchante effusion

de cœur l'abbé Birotteau de lui avoir montré le néant des choses

humaines. Quand elle eut cessé de parler, les prières commencèrent;

puis le curé de Saché lui donna le viatique. Quelques moments après, sa

respiration s'embarrassa, un nuage se répandit sur ses yeux qui bientôt

se rouvrirent, elle me lança un dernier regard, et mourut aux yeux de

tous, en entendant peut-être le concert de nos sanglots. Par un hasard

assez naturel à la campagne, nous entendîmes alors le chant alternatif

de deux rossignols qui répétèrent plusieurs fois leur note unique,

purement filée comme un tendre appel. Au moment où son dernier soupir

s'exhala, dernière souffrance d'une vie qui fut une longue souffrance,

je sentis en moi-même un coup par lequel toutes mes facultés furent

atteintes. Le comte et moi, nous restâmes auprès du lit funèbre pendant

toute la nuit, avec les deux abbés et le curé, veillant à la lueur

des cierges, la morte étendue sur le sommier de son lit; maintenant

calme, là où elle avait tant souffert. Ce fut ma première communication

avec la mort. Je demeurai pendant toute cette nuit les yeux attachés

sur Henriette, fasciné par l'expression pure que donne l'apaisement

de toutes les tempêtes, par la blancheur du visage que je douais

encore de ses innombrables affections, mais qui ne répondait plus à

mon amour. Quelle majesté dans ce silence et dans ce froid! combien

de réflexions n'exprime-t-il pas? Quelle beauté dans ce repos absolu,

quel despotisme dans cette immobilité: tout le passé s'y trouve encore,

et l'avenir y commence. Ah! je l'aimais morte, autant que je l'aimais

vivante. Au matin, le comte s'alla coucher, les trois prêtres fatigués

s'endormirent à cette heure pesante, si connue de ceux qui veillent. Je

pus alors, sans témoins, la baiser au front avec tout l'amour qu'elle

ne m'avait jamais permis d'exprimer.

Le surlendemain, par une fraîche matinée d'automne, nous accompagnâmes

la comtesse à sa dernière demeure. Elle était portée par le vieux

piqueur, les deux Martineau et le mari de Manette. Nous descendîmes par

le chemin que j'avais si joyeusement monté le jour où je la retrouvai;

nous traversâmes la vallée de l'Indre pour arriver au petit cimetière

de Saché; pauvre cimetière de village, situé au revers de l'église,

sur la croupe d'une colline, et où par humilité chrétienne elle voulut

être enterrée avec une simple croix de bois noir, comme une pauvre

femme des champs, avait-elle dit. Lorsque du milieu de la vallée,

j'aperçus l'église du bourg et la place du cimetière, je fus saisi d'un

frisson convulsif. Hélas! nous avons tous dans la vie un Golgotha où

nous laissons nos trente-trois premières années en recevant un coup

de lance au cœur, en sentant sur notre tête la couronne d'épines qui

remplace la couronne de roses: cette colline devait être pour moi le

mont des expiations. Nous étions suivis d'une foule immense accourue

pour dire les regrets de cette vallée où elle avait enterré dans le

silence une foule de belles actions. On sut par Manette, sa confidente,

que pour secourir les pauvres elle économisait sur sa toilette, quand

ses épargnes ne suffisaient plus. C'était des enfants nus habillés,

des layettes envoyées, des mères secourues, des sacs de blé payés aux

meuniers en hiver pour des vieillards impotents, une vache donnée à

propos à quelque pauvre ménage; enfin les œuvres de la chrétienne,

de la mère et de la châtelaine, puis des dots offertes à propos pour

unir des couples qui s'aimaient, et des remplacements payés à des

jeunes gens tombés au sort, touchantes offrandes de la femme aimante

qui disait:--_Le bonheur des autres est la consolation de ceux qui ne

peuvent plus être heureux._ Ces choses contées à toutes les veillées

depuis trois jours avaient rendu la foule immense. Je marchais avec

Jacques et les deux abbés derrière le cercueil. Suivant l'usage, ni

Madeleine, ni le comte n'étaient avec nous, ils demeuraient seuls à

Clochegourde. Manette voulut absolument venir.

--Pauvre madame! Pauvre madame! La voilà heureuse, entendis-je à

plusieurs reprises à travers ses sanglots.

La Comédie humaine - Volume 07. Scènes de la vie de Province - Tome 03 · 第 47 / 49 段