--Je doute que vous la trouviez vivante, me répondit-il. Elle meurt

d'une affreuse mort, elle meurt d'inanition. Quand elle me fit appeler

au mois de juin dernier, aucune puissance médicale ne pouvait plus

combattre la maladie; elle avait les affreux symptômes que monsieur de

Mortsauf vous aura sans doute décrits, puisqu'il croyait les éprouver.

Madame la comtesse n'était pas alors sous l'influence passagère d'une

perturbation due à une lutte intérieure que la médecine dirige et

qui devient la cause d'un état meilleur, ou sous le coup d'une crise

commencée et dont le désordre se répare; non, la maladie était arrivée

au point où l'art est inutile: c'est l'incurable résultat d'un chagrin,

comme une blessure mortelle est la conséquence d'un coup de poignard.

Cette affection est produite par l'inertie d'un organe dont le jeu est

aussi nécessaire à la vie que celui du cœur. Le chagrin a fait l'office

du poignard. Ne vous y trompez pas! madame de Mortsauf meurt de quelque

peine inconnue.

--Inconnue! dis-je. Ses enfants n'ont point été malades?

--Non, me dit-il en me regardant d'un air significatif, et depuis

qu'elle est sérieusement atteinte, monsieur de Mortsauf ne l'a plus

tourmentée. Je ne suis plus utile, monsieur Deslandes d'Azay suffit,

il n'existe aucun remède, et les souffrances sont horribles. Riche,

jeune, belle, et mourir maigrie, vieillie par la faim, car elle mourra

de faim! Depuis quarante jours, l'estomac étant comme fermé rejette

tout aliment, sous quelque forme qu'on le présente.

Monsieur Origet me pressa la main que je lui tendis, il me l'avait

presque demandée par un geste de respect.

--Du courage, monsieur, dit-il en levant les yeux au ciel.

Sa phrase exprimait de la compassion pour des peines qu'il croyait

également partagées; il ne soupçonnait pas le dard envenimé de ses

paroles qui m'atteignirent comme une flèche au cœur. Je montai

brusquement en voiture en promettant une bonne récompense au postillon

si j'arrivais à temps.

Malgré mon impatience, je crus avoir fait le chemin en quelques

minutes, tant j'étais absorbé par les réflexions amères qui se

pressaient dans mon âme. Elle meurt de chagrin, et ses enfants vont

bien! elle mourait donc par moi! Ma conscience menaçante prononça un de

ces réquisitoires qui retentissent dans toute la vie et quelquefois au

delà. Quelle faiblesse et quelle impuissance dans la justice humaine!

elle ne venge que les actes patents. Pourquoi la mort et la honte au

meurtrier qui tue d'un coup, qui vous surprend généreusement dans le

sommeil et vous endort pour toujours, ou qui frappe à l'improviste, en

vous évitant l'agonie? Pourquoi la vie heureuse, pourquoi l'estime au

meurtrier qui verse goutte à goutte le fiel dans l'âme et mine le corps

pour le détruire? Combien de meurtriers impunis! Quelle complaisance

pour le vice élégant! quel acquittement pour l'homicide causé par les

persécutions morales! Je ne sais quelle main vengeresse leva tout à

coup le rideau peint qui couvre la société. Je vis plusieurs de ces

victimes qui vous sont aussi connues qu'à moi: madame de Beauséant

partie mourante en Normandie quelques jours avant mon départ! La

duchesse de Langeais compromise! Lady Brandon arrivée en Touraine pour

y mourir dans cette humble maison où lady Dudley était restée deux

semaines, et tuée, par quel horrible dénoûment? vous le savez! Notre

époque est fertile en événements de ce genre. Qui n'a connu cette

pauvre jeune femme qui s'est empoisonnée, vaincue par la jalousie qui

tuait peut-être madame de Mortsauf? Qui n'a frémi du destin de cette

délicieuse jeune fille qui, semblable à une fleur piquée par un taon,

a dépéri en deux ans de mariage, victime de sa pudique ignorance,

victime d'un misérable auquel Ronquerolles, Montriveau, de Marsay

donnent la main parce qu'il sert leurs projets politiques? Qui n'a

palpité au récit des derniers moments de cette femme qu'aucune prière

n'a pu fléchir et qui n'a jamais voulu revoir son mari après en avoir

si noblement payé les dettes? Madame d'Aiglemont n'a-t-elle pas vu la

tombe de bien près, et sans les soins de mon frère vivrait-elle? Le

monde et la science sont complices de ces crimes pour lesquels il n'est

point de Cours d'Assises. Il semble que personne ne meure de chagrin,

ni de désespoir, ni d'amour, ni de misères cachées, ni d'espérances

cultivées sans fruit, incessamment replantées et déracinées. La

nomenclature nouvelle a des mots ingénieux pour tout expliquer; la

gastrite, la péricardite, les mille maladies de femme dont les noms

se disent à l'oreille, servent de passe-port aux cercueils escortés

de larmes hypocrites que la main du notaire a bientôt essuyées. Y

a-t-il au fond de ce malheur quelque loi que nous ne connaissons pas?

Le centenaire doit-il impitoyablement joncher le terrain de morts, et

le dessécher autour de lui pour s'élever, de même que le millionnaire

s'assimile les efforts d'une multitude de petites industries? Y a-t-il

une forte vie venimeuse qui se repaît des créatures douces et tendres?

Mon Dieu! appartenais-je donc à la race des tigres? Le remords me

serrait le cœur de ses doigts brûlants, et j'avais les joues sillonnées

de larmes quand j'entrai dans l'avenue de Clochegourde par une humide

matinée d'octobre qui détachait les feuilles mortes des peupliers dont

la plantation avait été dirigée par Henriette, dans cette avenue où

naguère elle agitait son mouchoir comme pour me rappeler! Vivait-elle?

Pourrais-je sentir ses deux blanches mains sur ma tête prosternée? En

un moment je payai tous les plaisirs donnés par Arabelle et les trouvai

chèrement vendus! je me jurai de ne jamais la revoir, et je pris en

haine l'Angleterre. Quoique lady Dudley soit une variété de l'espèce,

j'enveloppai toutes les Anglaises dans les crêpes de mon arrêt.

En entrant à Clochegourde, je reçus un nouveau coup. Je trouvai

Jacques, Madeleine et l'abbé de Dominis agenouillés tous trois au pied

d'une croix de bois plantée au coin d'une pièce de terre qui avait été

comprise dans l'enceinte, lors de la construction de la grille, et que

ni le comte, ni la comtesse n'avaient voulu abattre. Je sautai hors de

ma voiture et j'allai vers eux le visage plein de larmes, et le cœur

brisé par le spectacle de ces deux enfants et de ce grave personnage

implorant Dieu. Le vieux piqueur y était aussi, à quelques pas, la tête

nue.

--Eh! bien, monsieur? dis-je à l'abbé de Dominis en baisant au front

Jacques et Madeleine qui me jetèrent un regard froid, sans cesser

leur prière. L'abbé se leva, je lui pris le bras pour m'y appuyer en

lui disant:--Vit-elle encore? Il inclina la tête par un mouvement

triste et doux.--Parlez, je vous en supplie, au nom de la Passion de

Notre-Seigneur! Pourquoi priez-vous au pied de cette croix? pourquoi

êtes-vous ici et non près d'elle? pourquoi ses enfants sont-ils dehors

par une si froide matinée? dites-moi tout, afin que je ne cause pas

quelque malheur par ignorance.

--Depuis plusieurs jours, madame la comtesse ne veut voir ses enfants

qu'à des heures déterminées.--Monsieur, reprit-il après une pause,

peut-être devriez-vous attendre quelques heures avant de revoir

madame de Mortsauf, elle est bien changée! mais il est utile de la

préparer à cette entrevue, vous pourriez lui causer quelque surcroît de

souffrance.... Quant à la mort, ce serait un bienfait.

Je serrai la main de cet homme divin dont le regard et la voix

caressaient les blessures d'autrui sans les aviver.

--Nous prions tous ici pour elle, reprit-il; car elle, si sainte, si

résignée, si faite à mourir, depuis quelques jours elle a pour la mort

une horreur secrète, elle jette sur ceux qui sont pleins de vie des

regards où, pour la première fois, se peignent des sentiments sombres

et envieux. Ses vertiges sont excités, je crois, moins par l'effroi

de la mort que par une ivresse intérieure, par les fleurs fanées de

sa jeunesse qui fermentent en se flétrissant. Oui, le mauvais ange

dispute cette belle âme au ciel. Madame subit sa lutte au mont des

Oliviers, elle accompagne de ses larmes la chute des roses blanches qui

couronnaient sa tête de Jephté mariée, et tombées une à une. Attendez,

ne vous montrez pas encore, vous lui apporteriez les clartés de la

cour, elle retrouverait sur votre visage un reflet des fêtes mondaines

et vous rendriez de la force à ses plaintes. Ayez pitié d'une faiblesse

que Dieu lui-même a pardonnée à son Fils devenu homme. Quels mérites

aurions-nous d'ailleurs à vaincre sans adversaire? Permettez que son

confesseur ou moi, deux vieillards dont les ruines n'offensent point

sa vue, nous la préparions à une entrevue inespérée, à des émotions

auxquelles l'abbé Birotteau avait exigé qu'elle renonçât. Mais il est

dans les choses de ce monde une invisible trame de causes célestes

qu'un œil religieux aperçoit, et si vous êtes venu ici, peut-être y

êtes-vous amené par une de ces célestes étoiles qui brillent dans le

monde moral, et qui conduisent vers le tombeau comme vers la crèche...

Il me dit alors, en employant cette onctueuse éloquence qui tombe sur

le cœur comme une rosée, que depuis six mois la comtesse avait chaque

jour souffert davantage, malgré les soins de monsieur Origet. Le

docteur était venu pendant deux mois, tous les soirs, à Clochegourde,

voulant arracher cette proie à la mort, car la comtesse avait

dit:--«Sauvez-moi!»--«Mais, pour guérir le corps, il aurait fallu que

le cœur fût guéri!» s'était un jour écrié le vieux médecin.

--Selon les progrès du mal, les paroles de cette femme si douce sont

devenues amères, me dit l'abbé de Dominis. Elle crie à la terre de la

garder, au lieu de crier à Dieu de la prendre; puis, elle se repent de

murmurer contre les décrets d'en haut. Ces alternatives lui déchirent

le cœur, et rendent horrible la lutte du corps et de l'âme. Souvent le

corps triomphe!--«Vous me coûtez bien cher!» a-t-elle dit un jour à

Madeleine et à Jacques en les repoussant de son lit. Mais en ce moment,

rappelée à Dieu par ma vue, elle a dit à mademoiselle Madeleine ces

angéliques paroles: «Le bonheur des autres devient la joie de ceux

qui ne peuvent plus être heureux.» Et son accent fut si déchirant que

j'ai senti mes paupières se mouiller. Elle tombe, il est vrai; mais, à

chaque faux pas, elle se relève plus haut vers le ciel.

Frappé des messages successifs que le hasard m'envoyait, et qui,

dans ce grand concert d'infortunes, préparaient par de douloureuses

modulations le thème funèbre, le grand cri de l'amour expirant, je

m'écriai:--Vous le croyez, ce beau lys coupé refleurira dans le ciel?

--Vous l'avez laissée fleur encore, me répondit-il, mais vous la

retrouverez consumée, purifiée dans le feu des douleurs, et pure comme

un diamant encore enfoui dans les cendres. Oui, ce brillant esprit,

étoile angélique, sortira splendide de ses nuages pour aller dans le

royaume de lumière.

Au moment où je serrais la main de cet homme évangélique, le cœur

oppressé de reconnaissance, le comte montra hors de la maison sa tête

entièrement blanchie et s'élança vers moi par un mouvement où se

peignait la surprise.

--Elle a dit vrai! le voici. «Félix, Félix, voici Félix qui vient!»

s'est écriée madame de Mortsauf. Mon ami, reprit-il en me jetant des

regards insensés de terreur, la mort est ici. Pourquoi n'a-t-elle pas

pris un vieux fou comme moi qu'elle avait entamé.....

Je marchai vers le château, rappelant mon courage; mais sur le seuil de

la longue antichambre qui menait du boulingrin au perron, en traversant

la maison, l'abbé Birotteau m'arrêta.

--Madame la comtesse vous prie de ne pas entrer encore, me dit-il.

En jetant un coup d'œil, je vis les gens allant et venant, tous

affairés, ivres de douleur et surpris sans doute des ordres que Manette

leur communiquait.

--Qu'arrive-t-il? dit le comte effarouché de ce mouvement autant par

crainte de l'horrible événement, que par l'inquiétude naturelle à son

caractère.

--Une fantaisie de malade, répondit l'abbé. Madame la comtesse ne veut

pas recevoir monsieur le vicomte dans l'état où elle est; elle parle de

toilette, pourquoi la contrarier?

Manette alla chercher Madeleine, et nous vîmes Madeleine sortant

quelques moments après être entrée chez sa mère. Puis en nous promenant

tous les cinq, Jacques et son père, les deux abbés et moi, tous

silencieux le long de la façade sur le boulingrin, nous dépassâmes

la maison. Je contemplai tour à tour Montbazon et Azay, regardant la

vallée jaunie dont le deuil répondait alors comme en toute occasion aux

sentiments qui m'agitaient. Tout à coup j'aperçus la chère mignonne

courant après les fleurs d'automne et les cueillant sans doute pour

composer des bouquets. En pensant à tout ce que signifiait cette

réplique de mes soins amoureux, il se fit en moi je ne sais quel

mouvement d'entrailles, je chancelai, ma vue s'obscurcit, et les deux

abbés entre lesquels je me trouvais me portèrent sur la margelle d'une

terrasse où je demeurai pendant un moment comme brisé, mais sans perdre

entièrement connaissance.

--Pauvre Félix, me dit le comte, elle avait bien défendu de vous

écrire, elle sait combien vous l'aimez!

Quoique préparé à souffrir, je m'étais trouvé sans force contre une

attention qui résumait tous mes souvenirs de bonheur. «La voilà,

pensai-je, cette lande desséchée comme un squelette, éclairée par un

jour gris au milieu de laquelle s'élevait un seul buisson de fleurs,

que jadis dans mes courses je n'ai pas admirée sans un sinistre

frémissement et qui était l'image de cette heure lugubre!» Tout était

morne dans ce petit castel, autrefois si vivant, si animé! tout

pleurait, tout disait le désespoir et l'abandon. C'était des allées

ratissées à moitié, des travaux commencés et abandonnés, des ouvriers

debout regardant le château. Quoique l'on vendangeât les clos, l'on

n'entendait ni bruit ni babil. Les vignes semblaient inhabitées, tant

le silence était profond. Nous allions comme des gens dont la douleur

repousse des paroles banales, et nous écoutions le comte, le seul de

nous qui parlât. Après les phrases dictées par l'amour machinal qu'il

ressentait pour sa femme, le comte fut conduit par la pente de son

esprit à se plaindre de la comtesse. Sa femme n'avait jamais voulu se

soigner ni l'écouter quand il lui donnait de bons avis; il s'était

aperçu le premier des symptômes de la maladie; car il les avait étudiés

sur lui-même, les avait combattus et s'en était guéri tout seul sans

autre secours que celui d'un régime, et en évitant toute émotion

forte. Il aurait bien pu guérir aussi la comtesse; mais un mari ne

saurait accepter de semblables responsabilités, surtout lorsqu'il a

le malheur de voir en toute affaire son expérience dédaignée. Malgré

ces représentations, la comtesse avait pris Origet pour médecin.

Origet, qui l'avait jadis si mal soigné, lui tuait sa femme. Si cette

maladie a pour cause d'excessifs chagrins, il avait été dans toutes

les conditions pour l'avoir; mais quels pouvaient être les chagrins

de sa femme? La comtesse était heureuse, elle n'avait ni peines ni

contrariétés! leur fortune était, grâce à ses soins et à ses bonnes

idées, dans un état satisfaisant; il laissait madame de Mortsauf régner

à Clochegourde; ses enfants, bien élevés, bien portants, ne donnaient

plus aucune inquiétude; d'où pouvait donc procéder le mal? Et il

discutait et il mêlait l'expression de son désespoir à des accusations

insensées. Puis, ramené bientôt par quelque souvenir à l'admiration que

méritait cette noble créature, quelques larmes s'échappaient de ses

yeux, secs depuis si long-temps.

Madeleine vint m'avertir que sa mère m'attendait. L'abbé Birotteau me

suivit. La grave jeune fille resta près de son père, en disant que la

comtesse désirait être seule avec moi, et prétextait la fatigue que lui

causerait la présence de plusieurs personnes. La solennité de ce moment

produisit en moi cette impression de chaleur intérieure et de froid au

dehors qui nous brise dans les grandes circonstances de la vie. L'abbé

Birotteau, l'un de ces hommes que Dieu a marqués comme siens en les

revêtant de douceur, de simplicité, en leur accordant la patience et la

miséricorde, me prit à part.

--Monsieur, me dit-il, sachez que j'ai fait tout ce qui était

humainement possible pour empêcher cette réunion. Le salut de cette

sainte le voulait ainsi. Je n'ai vu qu'elle et non vous. Maintenant que

vous allez revoir celle dont l'accès aurait dû vous être interdit par

les anges, apprenez que je resterai entre vous pour la défendre contre

vous-même et contre elle peut-être! Respectez sa faiblesse. Je ne vous

demande pas grâce pour elle comme prêtre, mais comme un humble ami que

vous ne saviez pas avoir, et qui veut vous éviter des remords. Notre

chère malade meurt exactement de faim et de soif. Depuis ce matin, elle

est en proie à l'irritation fiévreuse qui précède cette horrible mort,

et je ne puis vous cacher combien elle regrette la vie. Les cris de

sa chair révoltée s'éteignent dans mon cœur où ils blessent des échos

encore trop tendres; mais monsieur de Dominis et moi nous avons accepté

cette tâche religieuse, afin de dérober le spectacle de cette agonie

morale à cette noble famille qui ne reconnaît plus son étoile du soir

et du matin. Car l'époux, les enfants, les serviteurs, tous demandent:

Où est-elle? tant elle est changée. A votre aspect, les plaintes

vont renaître. Quittez les pensées de l'homme du monde, oubliez les

vanités du cœur, soyez près d'elle l'auxiliaire du ciel et non celui

de la terre. Que cette sainte ne meure pas dans une heure de doute, en

laissant échapper des paroles de désespoir.

Je ne répondis rien. Mon silence consterna le pauvre confesseur. Je

voyais, j'entendais, je marchais et n'étais cependant plus sur la

terre. Cette réflexion: «Qu'est-il donc arrivé? dans quel état dois-je

la trouver, pour que chacun use de telles précautions?» engendrait

des appréhensions d'autant plus cruelles qu'elles étaient indéfinies:

elle comprenait toutes les douleurs ensemble. Nous arrivâmes à la

porte de la chambre que m'ouvrit le confesseur inquiet. J'aperçus

alors Henriette en robe blanche, assise sur son petit canapé, placé

devant la cheminée ornée de nos deux vases pleins de fleurs; puis des

fleurs encore sur le guéridon placé devant la croisée. Le visage de

l'abbé Birotteau, stupéfait à l'aspect de cette fête improvisée et du

changement de cette chambre subitement rétablie en son ancien état,

me fit deviner que la mourante avait banni le repoussant appareil

qui environne le lit des malades. Elle avait dépensé les dernières

forces d'une fièvre expirante à parer sa chambre en désordre pour y

recevoir dignement celui qu'elle aimait en ce moment plus que toute

chose. Sous les flots de dentelles, sa figure amaigrie, qui avait la

pâleur verdâtre des fleurs du magnolia quand elles s'entr'ouvrent,

apparaissait comme sur la toile jaune d'un portrait les premiers

contours d'une tête chérie dessinée à la craie; mais, pour sentir

combien la griffe du vautour s'enfonça profondément dans mon cœur,

supposez achevés et pleins de vie les yeux de cette esquisse, des

yeux caves qui brillaient d'un éclat inusité dans une figure éteinte.

Elle n'avait plus la majesté calme que lui communiquait la constante

victoire remportée sur ses douleurs. Son front, seule partie de visage

qui eût gardé ses belles proportions, exprimait l'audace agressive du

désir et des menaces réprimées. Malgré les tons de cire de sa face

allongée, des feux intérieurs s'en échappaient par un rayonnement

semblable au fluide qui flambe au-dessus des champs par une chaude

journée. Ses tempes creusées, ses joues rentrées montraient les formes

intérieures du visage, et le sourire que formaient ses lèvres blanches

ressemblait vaguement au ricanement de la mort. Sa robe croisée sur

son sein attestait la maigreur de son beau corsage. L'expression de

sa tête disait assez qu'elle se savait changée et qu'elle en était

au désespoir. Ce n'était plus ma délicieuse Henriette, ni la sublime

et sainte madame de Mortsauf; mais le quelque chose sans nom de

Bossuet qui se débattait contre le néant, et que la faim, les désirs

trompés poussaient au combat égoïste de la vie contre la mort. Je vins

m'asseoir près d'elle en lui prenant pour la baiser sa main que je

sentis brûlante et desséchée. Elle devina ma douloureuse surprise dans

l'effort même que je fis pour la déguiser. Ses lèvres décolorées se

tendirent alors sur ses dents affamées pour essayer un de ces sourires

forcés sous lesquels nous cachons également l'ironie de la vengeance,

l'attente du plaisir, l'ivresse de l'âme et la rage d'une déception.

--Ah! c'est la mort, mon pauvre Félix, me dit-elle, et vous n'aimez

pas la mort! la mort odieuse, la mort de laquelle toute créature, même

l'amant le plus intrépide, a horreur. Ici finit l'amour: je le savais

bien. Lady Dudley ne vous verra jamais étonné de son changement. Ah!

pourquoi vous ai-je tant souhaité, Félix? vous êtes enfin venu: je

vous récompense de ce dévouement par l'horrible spectacle qui fit

jadis du comte de Rancé un trappiste, moi qui désirais demeurer belle

et grande dans votre souvenir, y vivre comme un lys éternel, je vous

enlève vos illusions. Le véritable amour ne calcule rien. Mais ne vous

enfuyez pas, restez. Monsieur Origet m'a trouvée beaucoup mieux ce

matin, je vais revenir à la vie, je renaîtrai sous vos regards. Puis,

quand j'aurai recouvré quelques forces, quand je commencerai à pouvoir

prendre quelque nourriture, je redeviendrai belle. A peine ai-je

trente-cinq ans, je puis encore avoir de belles années. Le bonheur

rajeunit, et je veux connaître le bonheur. J'ai fait des projets

délicieux, nous les laisserons à Clochegourde et nous irons ensemble en

Italie.

Des pleurs humectèrent mes yeux, je me tournai vers la fenêtre comme

pour regarder les fleurs; l'abbé Birotteau vint à moi précipitamment,

et se pencha vers le bouquet:--Pas de larmes! me dit-il à l'oreille.

--Henriette, vous n'aimez donc plus notre chère vallée? lui répondis-je

afin de justifier mon brusque mouvement.

--Si, dit-elle en apportant son front sous mes lèvres par un mouvement

de câlinerie; mais sans vous, elle m'est funeste...... _sans toi_,

reprit-elle en effleurant mon oreille de ses lèvres chaudes pour y

jeter ces deux syllabes comme deux soupirs.

Je fus épouvanté par cette folle caresse qui agrandissait encore les

terribles discours des deux abbés. En ce moment ma première surprise

se dissipa; mais si je pus faire usage de ma raison, ma volonté ne

fut pas assez forte pour réprimer le mouvement nerveux qui m'agita

pendant cette scène. J'écoutais sans répondre, ou plutôt je répondais

par un sourire fixe et par des signes de consentement, pour ne pas la

contrarier, agissant comme une mère avec son enfant. Après avoir été

frappé de la métamorphose de la personne, je m'aperçus que la femme,

autrefois si imposante par ses sublimités, avait dans l'attitude, dans

la voix, dans les manières, dans les regards et les idées, la naïve

ignorance d'un enfant, les grâces ingénues, l'avidité de mouvement,

l'insouciance profonde de ce qui n'est pas son désir ou lui, enfin

toutes les faiblesses qui recommandent l'enfant à la protection.

En est-il ainsi de tous les mourants? dépouillent-ils tous les

déguisements sociaux, de même que l'enfant ne les a pas encore revêtus?

Ou, se trouvant au bord de l'éternité, la comtesse, en n'acceptant plus

de tous les sentiments humains que l'amour, en exprimait-elle la suave

innocence à la manière de Chloé?

--Comme autrefois vous allez me rendre à la santé, Félix, dit-elle, et

ma vallée me sera bienfaisante. Comment ne mangerais-je pas ce que vous

me présenterez? Vous êtes un si bon garde-malade! Puis, vous êtes si

riche de force et de santé, qu'auprès de vous la vie est contagieuse.

Mon ami, prouvez-moi donc que je ne puis mourir, mourir trompée! Ils

croient que ma plus vive douleur est la soif. Oh! oui, j'ai bien soif,

mon ami. L'eau de l'Indre me fait bien mal à voir, mais mon cœur

éprouve une plus ardente soif. J'avais soif de toi, me dit-elle d'une

voix plus étouffée en me prenant les mains dans ses mains brûlantes et

m'attirant à elle pour me jeter ces paroles à l'oreille: mon agonie a

été de ne pas te voir! Ne m'as-tu pas dit de vivre? je veux vivre. Je

veux monter à cheval aussi, moi! je veux tout connaître, Paris, les

fêtes, les plaisirs.

Ah! Natalie, cette clameur horrible que le matérialisme des sens

trompés rend froide à distance, nous faisait tinter les oreilles au

vieux prêtre et à moi: les accents de cette voix magnifique peignaient

les combats de toute une vie, les angoisses d'un véritable amour déçu.

La comtesse se leva par un mouvement d'impatience, comme un enfant qui

veut un jouet. Quand le confesseur vit sa pénitente ainsi, le pauvre

homme tomba soudain à genoux, joignit les mains, et récita des prières.

La Comédie humaine - Volume 07. Scènes de la vie de Province - Tome 03 · 第 46 / 49 段