--Adieu, mon ami, dit-elle en s'arrêtant, en jetant sa tête sur

mon cœur et ses bras à mon cou. Adieu, nous ne nous verrons plus.

Dieu m'a donné le triste pouvoir de regarder dans l'avenir. Ne vous

rappelez-vous pas la terreur qui m'a saisie, un jour, quand vous êtes

revenu si beau! si jeune! et que je vous ai vu me tournant le dos comme

aujourd'hui que vous quittez Clochegourde pour aller à la Grenadière.

Hé! bien, encore une fois, pendant cette nuit j'ai pu jeter un coup

d'œil sur nos destinées. Mon ami, nous nous parlons en ce moment pour

la dernière fois. A peine pourrai-je vous dire encore quelques mots,

car ce ne sera plus moi tout entière qui vous parlerai. La mort a déjà

frappé quelque chose en moi. Vous aurez alors enlevé leur mère à mes

enfants, remplacez-la près d'eux! vous le pourrez! Jacques et Madeleine

vous aiment comme si vous les aviez toujours fait souffrir.

--Mourir! dis-je effrayé en la regardant et revoyant le feu sec de

ses yeux luisants dont on ne peut donner une idée à ceux qui n'ont

pas connu des êtres chers atteints de cette horrible maladie, qu'en

comparant ses yeux à des globes d'argent bruni. Mourir! Henriette, je

t'ordonne de vivre. Tu m'as autrefois demandé des serments, eh! bien,

aujourd'hui j'en exige un de toi: jure-moi de consulter Origet et de

lui obéir en tout...

--Voulez-vous donc vous opposer à la clémence de Dieu? dit-elle en

m'interrompant par le cri du désespoir indigné d'être méconnu.

--Vous ne m'aimez donc pas assez pour m'obéir aveuglément en toute

chose comme cette misérable lady...

--Oui, tout ce que tu voudras, dit-elle poussée par une jalousie qui

lui fit en un moment franchir les distances qu'elle avait respectées

jusqu'alors.

--Je reste ici, lui dis-je en la baisant sur les yeux.

Effrayée de ce consentement, elle s'échappa de mes bras, alla

s'appuyer contre un arbre; puis elle rentra chez elle en marchant avec

précipitation, sans tourner la tête; mais je la suivis, elle pleurait

et priait. Arrivé au boulingrin, je lui pris la main et la baisai

respectueusement. Cette soumission inespérée la toucha.

--A toi quand même! lui dis-je, car je t'aime comme t'aimait ta tante.

Elle tressaillit en me serrant alors violemment la main.

--Un regard, lui dis-je, encore un de nos anciens regards! La femme qui

se donne tout entière, m'écriai-je en sentant mon âme illuminée par le

coup d'œil qu'elle me jeta, donne moins de vie et d'âme que je viens

d'en recevoir. Henriette, tu es la plus aimée, la seule aimée.

--Je vivrai! me dit-elle, mais guérissez-vous aussi.

Ce regard avait effacé l'impression des sarcasmes d'Arabelle. J'étais

donc le jouet des deux passions inconciliables que je vous ai décrites

et dont j'éprouvais alternativement l'influence. J'aimais un ange et un

démon; deux femmes également belles, parées l'une de toutes les vertus

que nous meurtrissons en haine de nos imperfections, l'autre de tous

les vices que nous déifions par égoïsme. En parcourant cette avenue,

où je retournais de moments en moments pour revoir madame de Mortsauf

appuyée sur un arbre et entourée de ses enfants qui agitaient leurs

mouchoirs, je surpris dans mon âme un mouvement d'orgueil de me savoir

l'arbitre de deux destinées si belles, d'être la gloire à des titres

si différents de deux femmes si supérieures, et d'avoir inspiré de

si grandes passions que de chaque côté la mort arriverait si je leur

manquais. Cette fatuité passagère a été doublement punie, croyez-le

bien! Je ne sais quel démon me disait d'attendre près d'Arabelle

le moment où quelque désespoir, où la mort du comte me livrerait

Henriette, car Henriette m'aimait toujours: ses duretés, ses larmes,

ses remords, sa chrétienne résignation étaient d'éloquentes traces d'un

sentiment qui ne pouvait pas plus s'effacer de son cœur que du mien.

En allant au pas dans cette jolie avenue, et faisant ces réflexions,

je n'avais plus vingt-cinq ans, j'en avais cinquante. N'est-ce pas

encore plus le jeune homme que la femme qui passe en un moment de

trente à soixante ans? Quoique j'aie chassé d'un souffle ces mauvaises

pensées, elles m'obsédèrent, je dois l'avouer! Peut-être leur principe

se trouvait-il aux Tuileries, sous les lambris du cabinet royal. Qui

pouvait résister à l'esprit déflorateur de Louis XVIII, lui qui disait

qu'on n'a de véritables passions que dans l'âge mûr, parce que la

passion n'est belle et furieuse que quand il s'y mêle de l'impuissance

et qu'on se trouve alors à chaque plaisir comme un joueur à son dernier

enjeu. Quand je fus au bout de l'avenue, je me retournai et la franchis

en un clin-d'œil en voyant qu'Henriette y était encore, elle seule! Je

vins lui dire un dernier adieu, mouillé de larmes expiatrices dont la

cause lui fut cachée. Larmes sincères, accordées sans le savoir à ces

belles amours à jamais perdues, à ces vierges émotions, à ces fleurs de

la vie qui ne renaissent plus; car, plus tard, l'homme ne donne plus,

il reçoit; il s'aime lui-même dans sa maîtresse; tandis qu'au jeune

âge il aime sa maîtresse en lui: plus tard nous inoculons nos goûts,

nos vices peut-être à la femme qui nous aime; tandis qu'au début de la

vie, celle que nous aimons nous impose ses vertus, ses délicatesses;

elle nous convie au beau par un sourire, et nous apprend le dévouement

par son exemple. Malheur à qui n'a pas eu son Henriette! Malheur à qui

n'a pas connu quelque lady Dudley! S'il se marie, celui-ci ne gardera

pas sa femme, celui-là sera peut-être abandonné par sa maîtresse; mais

heureux qui peut trouver les deux en une seule; heureux, Natalie,

l'homme que vous aimez!

De retour à Paris, Arabelle et moi nous devînmes plus intimes que

par le passé. Bientôt nous abolîmes insensiblement l'un et l'autre

les lois de convenance que je m'étais imposées, et dont la stricte

observation fait souvent pardonner par le monde la fausseté de la

position où s'était mise lady Dudley. Le monde, qui aime tant à

pénétrer au delà des apparences, les légitime dès qu'il connaît le

secret qu'elles enveloppent. Les amants forcés de vivre au milieu du

grand monde auront toujours tort de renverser ces barrières exigées

par la jurisprudence des salons, tort de ne pas obéir scrupuleusement

à toutes les conventions imposées par les mœurs; il s'agit alors moins

des autres que d'eux-mêmes. Les distances à franchir, le respect

extérieur à conserver, les comédies à jouer, le mystère à obscurcir,

toute cette stratégie de l'amour heureux occupe la vie, renouvelle le

désir et protége notre cœur contre les relâchements de l'habitude. Mais

essentiellement dissipatrices, les premières passions, de même que les

jeunes gens, coupent leurs forêts à blanc au lieu de les aménager.

Arabelle n'adoptait pas ces idées bourgeoises, elle s'y était pliée

pour me plaire; semblable au bourreau marquant d'avance sa proie

afin de se l'approprier, elle voulait me compromettre à la face de

tout Paris pour faire de moi son _sposo_. Aussi employa-t-elle ses

coquetteries à me garder chez elle, car elle n'était pas contente de

son élégant esclandre qui, faute de preuves, n'encourageait que les

chuchotteries sous l'éventail. En la voyant si heureuse de commettre

une imprudence qui dessinerait franchement sa position, comment

n'aurais-je pas cru à son amour? Une fois plongé dans les douceurs

d'un mariage illicite, le désespoir me saisit, car je voyais ma vie

arrêtée au rebours des idées reçues et des recommandations d'Henriette.

Je vécus alors avec l'espèce de rage qui saisit un poitrinaire quand,

pressentant sa fin, il ne veut pas qu'on interroge le bruit de sa

respiration. Il y avait un coin de mon cœur où je ne pouvais me

retirer sans souffrance; un esprit vengeur me jetait incessamment des

idées sur lesquelles je n'osais m'appesantir. Mes lettres à Henriette

peignaient cette maladie morale, et lui causaient un mal infini. «Au

prix de tant de trésors perdus, elle me voulait au moins heureux!»

me dit-elle dans la seule réponse que je reçus. Et je n'étais pas

heureux! Chère Natalie, le bonheur est absolu, il ne souffre pas de

comparaisons. Ma première ardeur passée, je comparai nécessairement

ces deux femmes l'une à l'autre, contraste que je n'avais pas encore

pu étudier. En effet, toute grande passion pèse si fortement sur

notre caractère qu'elle en refoule d'abord les aspérités et comble

la trace des habitudes qui constituent nos défauts ou nos qualités;

mais plus tard, chez deux amants bien accoutumés l'un à l'autre, les

traits de la physionomie morale reparaissent; tous deux se jugent

alors mutuellement, et souvent il se déclare, durant cette réaction du

caractère sur la passion, des antipathies qui préparent ces désunions

dont s'arment les gens superficiels pour accuser le cœur humain

d'instabilité. Cette période commença donc. Moins aveuglé par les

séductions, et détaillant pour ainsi dire mon plaisir, j'entrepris,

sans le vouloir peut-être, un examen qui nuisit à lady Dudley.

Je lui trouvai d'abord en moins l'esprit qui distingue la Française

entre toutes les femmes, et la rend la plus délicieuse à aimer, selon

l'aveu des gens que les hasards de leur vie ont mis à même d'éprouver

les manières d'aimer de chaque pays. Quand une Française aime, elle

se métamorphose; sa coquetterie si vantée, elle l'emploie à parer

son amour; sa vanité si dangereuse, elle l'immole et met toutes ses

prétentions à bien aimer. Elle épouse les intérêts, les haines,

les amitiés de son amant; elle acquiert en un jour les subtilités

expérimentées de l'homme d'affaires, elle étudie le code, elle comprend

le mécanisme du crédit, et réduit la caisse d'un banquier; étourdie

et prodigue, elle ne fera pas une seule faute et ne gaspillera pas un

seul louis; elle devient à la fois mère, gouvernante, médecin, et donne

à toutes ses transformations une grâce de bonheur qui révèle dans les

plus légers détails un amour infini; elle réunit les qualités spéciales

qui recommandent les femmes de chaque pays en donnant à ce mélange

de l'unité par l'esprit, cette semence française qui anime, permet,

justifie, varie tout et détruit la monotonie d'un sentiment appuyé sur

le premier temps d'un seul verbe. La femme française aime toujours,

sans relâche ni fatigue, à tout moment, en public et seule; en public,

elle trouve un accent qui ne résonne que dans une oreille, elle parle

par son silence même, et sait vous regarder les yeux baissés; si

l'occasion lui interdit la parole et le regard, elle emploiera le

sable sur lequel s'imprime son pied pour y écrire une pensée; seule,

elle exprime sa passion même pendant le sommeil; enfin elle plie le

monde à son amour. Au contraire, l'Anglaise plie son amour au monde.

Habituée par son éducation à conserver cette habitude glaciale, ce

maintien britannique si égoïste dont je vous ai parlé, elle ouvre et

ferme son cœur avec la facilité d'une mécanique anglaise. Elle possède

un masque impénétrable qu'elle met et qu'elle ôte flegmatiquement;

passionnée comme une Italienne quand aucun œil ne la voit, elle devient

froidement digne aussitôt que le monde intervient. L'homme le plus aimé

doute alors de son empire en voyant la profonde immobilité du visage,

le calme de la voix, la parfaite liberté de contenance qui distingue

une Anglaise sortie de son boudoir. En ce moment, l'hypocrisie va

jusqu'à l'indifférence, l'Anglaise a tout oublié. Certes la femme qui

sait jeter son amour comme un vêtement fait croire qu'elle peut en

changer. Quelles tempêtes soulèvent alors les vagues du cœur quand

elles sont remuées par l'amour-propre blessé de voir une femme prenant,

interrompant, reprenant l'amour comme une tapisserie à main! Ces femmes

sont trop maîtresses d'elles-mêmes pour vous bien appartenir; elles

accordent trop d'influence au monde pour que notre règne soit entier.

Là où la Française console le patient par un regard, trahit sa colère

contre les visiteurs par quelques jolies moqueries, le silence des

Anglaises est absolu, agace l'âme et taquine l'esprit. Ces femmes

trônent si constamment en toute occasion que, pour la plupart d'entre

elles, l'omnipotence de la _fashion_ doit s'étendre jusque sur leurs

plaisirs. Qui exagère la pudeur doit exagérer l'amour, les Anglaises

sont ainsi; elles mènent tout dans la forme, sans que chez elles

l'amour de la forme produise le sentiment de l'art: quoi qu'elles

puissent dire, le protestantisme et le catholicisme expliquent les

différences qui donnent à l'âme des Françaises tant de supériorité

sur l'amour raisonné, calculateur des Anglaises. Le protestantisme

doute, examine et tue les croyances, il est donc la mort de l'art et de

l'amour. Là où le monde commande, les gens du monde doivent obéir; mais

les gens passionnés le fuient aussitôt, il leur est insupportable. Vous

comprendrez alors combien fut choqué mon amour-propre en découvrant que

lady Dudley ne pouvait point se passer du monde, et que la transition

britannique lui était familière: ce n'était pas un sacrifice que le

monde lui imposait; non, elle se manifestait naturellement sous deux

formes ennemies l'une de l'autre; quand elle aimait, elle aimait avec

ivresse; aucune femme d'aucun pays ne lui était comparable, elle

valait tout un sérail; mais le rideau tombé sur cette scène de féerie

en bannissait jusqu'au souvenir. Elle ne répondait ni à un regard ni

à un sourire: elle n'était ni maîtresse ni esclave, elle était comme

une ambassadrice obligée d'arrondir ses phrases et ses coudes, elle

impatientait par son calme, elle outrageait le cœur par son décorum;

elle ravalait ainsi l'amour jusqu'au besoin, au lieu de l'élever

jusqu'à l'idéal par l'enthousiasme. Elle n'exprimait ni crainte, ni

regrets, ni désir; mais à l'heure dite sa tendresse se dressait comme

des feux subitement allumés, et semblait insulter à sa réserve. A

laquelle de ces deux femmes devais-je croire? Je sentis alors par mille

piqûres d'épingle les différences infinies qui séparaient Henriette

d'Arabelle. Quand madame de Mortsauf me quittait pour un moment, elle

semblait laisser à l'air le soin de me parler d'elle; les plis de sa

robe, quand elle s'en allait, s'adressaient à mes yeux comme leur bruit

onduleux arrivait joyeusement à mon oreille quand elle revenait; il y

avait des tendresses infinies dans la manière dont elle dépliait ses

paupières en abaissant ses yeux vers la terre; sa voix, cette voix

musicale, était une caresse continuelle; ses discours témoignaient

d'une pensée constante, elle se ressemblait toujours à elle-même; elle

ne scindait pas son âme en deux atmosphères, l'une ardente et l'autre

glacée; enfin, madame de Mortsauf réservait son esprit et la fleur

de sa pensée pour exprimer ses sentiments, elle se faisait coquette

par les idées avec ses enfants et avec moi. Mais l'esprit d'Arabelle

ne lui servait pas à rendre la vie aimable, elle ne l'exerçait point

à mon profit, il n'existait que par le monde et pour le monde, elle

était purement moqueuse; elle aimait à déchirer, à mordre, non pour

m'amuser, mais pour satisfaire un goût. Madame de Mortsauf aurait

dérobé son bonheur à tous les regards, lady Arabelle voulait montrer le

sien à tout Paris, et, par une horrible grimace, elle restait dans les

convenances tout en paradant au Bois avec moi. Ce mélange d'ostentation

et de dignité, d'amour et de froideur, blessait constamment mon âme,

à la fois vierge et passionnée; et, comme je ne savais point passer

ainsi d'une température à l'autre, mon humeur s'en ressentait; j'étais

palpitant d'amour quand elle reprenait sa pudeur de convention. Quand

je m'avisai de me plaindre, non sans de grands ménagements, elle tourna

sa langue à triple dard contre moi, mêlant les gasconnades de sa

passion à ces plaisanteries anglaises que j'ai tâché de vous peindre.

Aussitôt qu'elle se trouvait en contradiction avec moi, elle se faisait

un jeu de froisser mon cœur et d'humilier mon esprit, elle me maniait

comme une pâte. A des observations sur le milieu que l'on doit garder

en tout, elle répondait par la caricature de mes idées, qu'elle portait

à l'extrême. Quand je lui reprochais son attitude, elle me demandait si

je voulais qu'elle m'embrassât devant tout Paris, aux Italiens; elle

s'y engageait si sérieusement, que, connaissant son envie de faire

parler d'elle, je tremblais de lui voir exécuter sa promesse. Malgré

sa passion réelle, je ne sentais jamais rien de recueilli, de saint,

de profond comme chez Henriette: elle était toujours insatiable comme

une terre sablonneuse. Madame de Mortsauf était toujours rassurée et

sentait mon âme dans une accentuation ou dans un coup d'œil, tandis que

la marquise n'était jamais accablée par un regard, ni par un serrement

de main, ni par une douce parole. Il y a plus! le bonheur de la veille

n'était rien le lendemain; aucune preuve d'amour ne l'étonnait; elle

éprouvait un si grand désir d'agitation, de bruit, d'éclat, que rien

n'atteignait sans doute à son beau idéal en ce genre, et de là ses

furieux efforts d'amour; dans sa fantaisie exagérée, il s'agissait

d'elle et non de moi. Cette lettre de madame de Mortsauf, lumière qui

brillait encore sur ma vie, et qui prouvait la manière dont la femme

la plus vertueuse sait obéir au génie de la Française, en accusant une

perpétuelle vigilance, une entente continuelle de toutes mes fortunes;

cette lettre a dû vous faire comprendre avec quel soin Henriette

s'occupait de mes intérêts matériels, de mes relations politiques,

de mes conquêtes morales, avec quelle ardeur elle embrassait ma vie

par les endroits permis. Sur tous ces points, lady Dudley affectait

la réserve d'une personne de simple connaissance. Jamais elle ne

s'informa ni de mes affaires, ni de ma fortune, ni de mes travaux, ni

des difficultés de ma vie, ni de mes haines, ni de mes amitiés d'homme.

Prodigue pour elle-même sans être généreuse, elle séparait vraiment un

peu trop les intérêts et l'amour; tandis que, sans l'avoir éprouvé, je

savais qu'afin de m'éviter un chagrin, Henriette aurait trouvé pour

moi ce qu'elle n'aurait pas cherché pour elle. Dans un de ces malheurs

qui peuvent attaquer les hommes les plus élevés et les plus riches,

l'histoire en atteste assez! j'aurais consulté Henriette, mais je me

serais laissé traîner en prison sans dire un mot à lady Dudley.

Jusqu'ici le contraste repose sur les sentiments, mais il en était de

même pour les choses. Le luxe est en France l'expression de l'homme,

la reproduction de ses idées, de sa poésie spéciale; il peint le

caractère, et donne entre amants du prix aux moindres soins en faisant

rayonner autour de nous la pensée dominante de l'être aimé; mais ce

luxe anglais dont les recherches m'avaient séduit par leur finesse

était mécanique aussi! lady Dudley n'y mettait rien d'elle, il venait

des gens, il était acheté. Les mille attentions caressantes de

Clochegourde étaient, aux yeux d'Arabelle, l'affaire des domestiques; à

chacun d'eux son devoir et sa spécialité. Choisir les meilleurs laquais

était l'affaire de son majordome, comme s'il se fût agi de chevaux.

Elle ne s'attachait point à ses gens, la mort du plus précieux d'entre

eux ne l'aurait point affectée: on l'eût à prix d'argent remplacé

par quelque autre également habile. Quant au prochain, jamais je ne

surpris dans ses yeux une larme pour les malheurs d'autrui, elle avait

même une naïveté d'égoïsme de laquelle il fallait absolument rire.

Les draperies rouges de la grande dame couvraient cette nature de

bronze. La délicieuse Almée qui se roulait le soir sur ses tapis, qui

faisait sonner tous les grelots de son amoureuse folie, réconciliait

promptement un homme jeune avec l'Anglaise insensible et dure; aussi ne

découvris-je que pas à pas le tuf sur lequel je perdais mes semailles,

et qui ne devait point donner de moissons. Madame de Mortsauf avait

pénétré tout d'un coup cette nature dans sa rapide rencontre; je me

souvins de ses paroles prophétiques: Henriette avait eu raison en tout,

l'amour d'Arabelle me devenait insupportable. J'ai remarqué depuis que

la plupart des femmes qui montent bien à cheval ont peu de tendresse.

Comme aux amazones, il leur manque une mamelle, et leurs cœurs sont

endurcis en un certain endroit, je ne sais lequel.

Au moment où je commençais à sentir la pesanteur de ce joug, où la

fatigue me gagnait le corps et l'âme, où je comprenais bien tout ce

que le sentiment vrai donne de sainteté à l'amour, où j'étais accablé

par les souvenirs de Clochegourde en respirant, malgré la distance, le

parfum de toutes ses roses, la chaleur de sa terrasse, en entendant

le chant de ses rossignols, en ce moment affreux où j'apercevais le

lit pierreux du torrent sous ses eaux diminuées, je reçus un coup qui

retentit encore dans ma vie, car à chaque heure il trouve un écho. Je

travaillais dans le cabinet du roi qui devait sortir à quatre heures,

le duc de Lenoncourt était de service; en le voyant entrer le roi lui

demanda des nouvelles de la comtesse; je levai brusquement la tête

d'une façon trop significative; le roi, choqué de ce mouvement, me jeta

le regard qui précédait ces mots durs qu'il savait si bien dire.

--Sire, ma pauvre fille se meurt, répondit le duc.

--Le roi daignera-t-il m'accorder un congé? dis-je les larmes aux yeux

en bravant une colère près d'éclater.

--Courez, mylord, me répondit-il en souriant de mettre une épigramme

dans chaque mot et me faisant grâce de sa réprimande en faveur de son

esprit.

Plus courtisan que père, le duc ne demanda point de congé et monta

dans la voiture du roi pour l'accompagner. Je partis sans dire adieu

à lady Dudley, qui par bonheur était sortie et à laquelle j'écrivis

que j'allais en mission pour le service du roi. A la Croix de Berny,

je rencontrai Sa Majesté qui revenait de Verrières. En acceptant un

bouquet de fleurs qu'il laissa tomber à ses pieds, le roi me jeta un

regard plein de ces royales ironies accablantes de profondeur, et

qui semblait me dire:--«Si tu veux être quelque chose en politique,

reviens! Ne t'amuse pas à parlementer avec les morts!» Le duc me fit

avec la main un signe de mélancolie. Les deux pompeuses calèches à huit

chevaux, les colonels dorés, l'escorte et ses tourbillons de poussière

passèrent rapidement aux cris de Vive le roi! Il me sembla que la cour

avait foulé le corps de madame de Mortsauf avec l'insensibilité que

la nature témoigne pour nos catastrophes. Quoique ce fût un excellent

homme, le duc allait sans doute faire le whist de MONSIEUR, après le

coucher du roi. Quant à la duchesse, elle avait depuis long-temps porté

le premier coup à sa fille en lui parlant, elle seule, de lady Dudley.

Mon rapide voyage fut comme un rêve, mais un rêve de joueur ruiné;

j'étais au désespoir de ne point avoir reçu de nouvelles. Le

confesseur avait-il poussé la rigidité jusqu'à m'interdire l'accès de

Clochegourde? J'accusais Madeleine, Jacques, l'abbé Dominis, tout,

jusqu'à monsieur de Mortsauf. Au delà de Tours, en débouchant par les

ponts Saint-Sauveur, pour descendre dans le chemin bordé de peupliers

qui mène à Poncher, et que j'avais tant admiré quand je courais à la

recherche de mon inconnue, je rencontrai monsieur Origet; il devina

que je me rendais à Clochegourde, je devinai qu'il en revenait; nous

arrêtâmes chacun notre voiture et nous en descendîmes, moi pour

demander des nouvelles et lui pour m'en donner.

--Hé! bien, comment va madame de Mortsauf? lui dis-je.

La Comédie humaine - Volume 07. Scènes de la vie de Province - Tome 03 · 第 45 / 49 段