sourire. Mais, reprit-elle, elle périra dans le premier effort de la
chrétienne humble, de la mère orgueilleuse, de la femme aux vertus
chancelantes hier, raffermies aujourd'hui. Que vous dirai-je? Hé!
bien, oui, ma vie est conforme à elle-même dans ses plus grandes
circonstances comme dans ses plus petites. Le cœur où je devais
attacher les premières racines de la tendresse, le cœur de ma mère
s'est fermé pour moi, malgré ma persistance à y chercher un pli où
je pusse me glisser. J'étais fille, je venais après trois garçons
morts, et je tâchai vainement d'occuper leur place dans l'affection de
mes parents; je ne guérissais point la plaie faite à l'orgueil de la
famille. Quand, après cette sombre enfance, je connus mon adorable
tante, la mort me l'enleva promptement. Monsieur de Mortsauf, à qui je
me suis vouée, m'a constamment frappée, sans relâche, sans le savoir,
pauvre homme! Son amour a le naïf égoïsme de celui que nous portent nos
enfants. Il n'est pas dans le secret des maux qu'il me cause, il est
toujours pardonné! Mes enfants, ces chers enfants qui tiennent à ma
chair par toutes leurs douleurs, à mon âme par toutes leurs qualités, à
ma nature par leurs joies innocentes; ces enfants ne m'ont-ils pas été
donnés pour montrer combien il se trouve de force et de patience dans
le sein des mères? Oh! oui, mes enfants sont mes vertus! Vous savez si
je suis flagellée par eux, en eux, malgré eux. Devenir mère, pour moi
ce fut acheter le droit de toujours souffrir. Quand Agar a crié dans
le désert, un ange a fait jaillir pour cette esclave trop aimée une
source pure; mais à moi, quand la source limpide vers laquelle (vous
en souvenez-vous?) vous vouliez me guider est venue couler autour de
Clochegourde, elle ne m'a versé que des eaux amères. Oui, vous m'avez
infligé des souffrances inouïes. Dieu pardonnera sans doute à qui n'a
connu l'affection que par la douleur. Mais, si les plus vives peines
que j'aie éprouvées m'ont été imposées par vous, peut-être les ai-je
méritées. Dieu n'est pas injuste. Ah! oui, Félix, un baiser furtivement
déposé sur un front comporte des crimes peut-être! Peut-être doit-on
rudement expier les pas que l'on a faits en avant de ses enfants et
de son mari, lorsqu'on se promenait le soir afin d'être seule avec
des souvenirs et des pensées qui ne leur appartenaient pas, et qu'en
marchant ainsi, l'âme était mariée à une autre! Quand l'être intérieur
se ramasse et se rapetisse pour n'occuper que la place que l'on offre
aux embrassements, peut-être est-ce le pire des crimes! Lorsqu'une
femme se baisse afin de recevoir dans ses cheveux le baiser de son mari
pour se faire un front neutre, il y a crime! Il y a crime à se forger
un avenir en s'appuyant sur la mort, crime à se figurer dans l'avenir
une maternité sans alarmes, de beaux enfants jouant le soir avec un
père adoré de toute sa famille, et sous les yeux attendris d'une mère
heureuse. Oui, j'ai péché, j'ai grandement péché! J'ai trouvé goût aux
pénitences infligées par l'Église, et qui ne rachetaient point assez
ces fautes pour lesquelles le prêtre fut sans doute trop indulgent.
Dieu sans doute a placé la punition au cœur de toutes ces erreurs en
chargeant de sa vengeance celui pour qui elles furent commises. Donner
mes cheveux, n'était-ce pas me promettre? Pourquoi donc aimai-je
à mettre une robe blanche? ainsi je me croyais mieux votre lys; ne
m'aviez-vous pas aperçue, pour la première fois, ici, en robe blanche?
Hélas! j'ai moins aimé mes enfants, car toute affection vive est prise
sur les affections dues. Vous voyez bien, Félix? toute souffrance a sa
signification. Frappez, frappez plus fort que n'ont frappé monsieur de
Mortsauf et mes enfants. Cette femme est un instrument de la colère de
Dieu, je vais l'aborder sans haine, je lui sourirai; sous peine de ne
pas être chrétienne, épouse et mère, je dois l'aimer. Si, comme vous le
dites, j'ai pu contribuer à préserver votre cœur du contact qui l'eût
défleuri, cette Anglaise ne saurait me haïr. Une femme doit aimer la
mère de celui qu'elle aime, et je suis votre mère. Qu'ai-je voulu dans
votre cœur? la place laissée vide par madame de Vandenesse. Oh! oui,
vous vous êtes toujours plaint de ma froideur! Oui, je ne suis bien que
votre mère. Pardonnez-moi donc les duretés involontaires que je vous ai
dites à votre arrivée, car une mère doit se réjouir en sachant son fils
si bien aimé. Elle appuya sa tête sur mon sein, en répétant:--Pardon!
pardon! J'entendis alors des accents inconnus. Ce n'était ni sa voix
de jeune fille et ses notes joyeuses, ni sa voix de femme et ses
terminaisons despotiques, ni les soupirs de la mère endolorie; c'était
une déchirante, une nouvelle voix pour des douleurs nouvelles.--Quant à
vous, Félix, reprit-elle en s'animant, vous êtes l'ami qui ne saurait
mal faire. Ah! vous n'avez rien perdu dans mon cœur, ne vous reprochez
rien, n'ayez pas le plus léger remords. N'était-ce pas le comble de
l'égoïsme que de vous demander de sacrifier à un avenir impossible les
plaisirs les plus immenses, puisque pour les goûter une femme abandonne
ses enfants, abdique son rang, et renonce à l'éternité. Combien de
fois ne vous ai-je pas trouvé supérieur à moi! vous étiez grand et
noble, moi, j'étais petite et criminelle! Allons, voilà qui est dit,
je ne puis être pour vous qu'une lueur élevée, scintillante et froide,
mais inaltérable. Seulement, Félix, faites que je ne sois pas seule
à aimer le frère que je me suis choisi. Chérissez-moi! L'amour d'une
sœur n'a ni mauvais lendemain, ni moments difficiles. Vous n'aurez pas
besoin de mentir à cette âme indulgente qui vivra de votre belle vie,
qui ne manquera jamais à s'affliger de vos douleurs, qui s'égaiera de
vos joies, aimera les femmes qui vous rendront heureux et s'indignera
des trahisons. Moi je n'ai pas eu de frère à aimer ainsi. Soyez assez
grand pour vous dépouiller de tout amour-propre, pour résoudre notre
attachement jusqu'ici si douteux et plein d'orages par cette douce
et sainte affection. Je puis encore vivre ainsi. Je commencerai la
première en serrant la main de lady Dudley.
Elle ne pleurait pas, elle! en prononçant ces paroles pleines d'une
science amère, et par lesquelles, en arrachant le dernier voile qui me
cachait son âme et ses douleurs, elle me montrait par combien de liens
elle s'était attachée à moi, combien de fortes chaînes j'avais hachées.
Nous étions dans un tel délire, que nous ne nous apercevions point de
la pluie qui tombait à torrents.
--Madame la comtesse ne veut-elle pas entrer un moment ici? dit le
cocher en désignant la principale auberge de Ballan.
Elle fit un signe de consentement, et nous restâmes une demi-heure
environ sous la voûte d'entrée au grand étonnement des gens de
l'hôtellerie qui se demandèrent pourquoi madame de Mortsauf était à
onze heures par les chemins. Allait-elle à Tours? En revenait-elle?
Quand l'orage eut cessé, que la pluie fut convertie en ce qu'on nomme
à Tours une _brouée_, qui n'empêchait pas la lune d'éclairer les
brouillards supérieurs rapidement emportés par le vent du haut, le
cocher sortit et retourna sur ses pas, à ma grande joie.
--Suivez mon ordre, lui cria doucement la comtesse.
Nous prîmes donc le chemin des landes de Charlemagne où la pluie
recommença. A moitié des landes, j'entendis les aboiements du chien
favori d'Arabelle; un cheval s'élança tout à coup de dessous une
truisse de chêne, franchit d'un bond le chemin, sauta le fossé creusé
par les propriétaires pour distinguer leurs terrains respectifs dans
ces friches que l'on croyait susceptibles de culture, et lady Dudley
s'alla placer dans la lande pour voir passer la calèche.
--Quel plaisir d'attendre ainsi son amant, quand on le peut sans
crime! dit Henriette.
Les aboiements du chien avaient appris à lady Dudley que j'étais dans
la voiture, elle crut sans doute que je venais ainsi la chercher à
cause du mauvais temps; quand nous arrivâmes à l'endroit où se tenait
la marquise, elle vola sur le bord du chemin avec cette dextérité de
cavalier qui lui est particulière, et dont Henriette s'émerveilla comme
d'un prodige. Par mignonnerie, Arabelle ne disait que la dernière
syllabe de mon nom, prononcée à l'anglaise, espèce d'appel qui sur ses
lèvres avait un charme digne d'une fée. Elle savait ne devoir être
entendue que de moi en criant: _My Dee_.
--C'est lui, madame, répondit la comtesse en contemplant sous un clair
rayon de la lune la fantastique créature dont le visage impatient était
bizarrement accompagné de ses longues boucles défrisées.
Vous savez avec quelle rapidité deux femmes s'examinent. L'Anglaise
reconnut sa rivale et fut glorieusement Anglaise; elle nous enveloppa
d'un regard plein de son mépris anglais et disparut dans la bruyère
avec la rapidité d'une flèche.
--Vite à Clochegourde! cria la comtesse pour qui cet âpre coup-d'œil
fut comme un coup de hache au cœur.
Le cocher retourna pour prendre le chemin de Chinon qui était meilleur
que celui de Saché. Quand la calèche longea de nouveau les landes, nous
entendîmes le galop furieux du cheval d'Arabelle et les pas de son
chien. Tous trois, ils rasaient les bois de l'autre côté de la bruyère.
--Elle s'en va, vous la perdez à jamais, me dit Henriette.
--Eh! bien, lui répondis-je, qu'elle s'en aille! Elle n'aura pas un
regret.
--Oh! les pauvres femmes, s'écria la comtesse en exprimant une
compatissante horreur. Mais où va-t-elle?
--A la Grenadière, une petite maison près de Saint-Cyr, dis-je.
--Elle s'en va seule, reprit Henriette d'un ton qui me prouva que les
femmes se croient solidaires en amour et ne s'abandonnent jamais.
Au moment où nous entrions dans l'avenue de Clochegourde, le chien
d'Arabelle jappa d'une façon joyeuse en accourant au-devant de la
calèche.
--Elle nous a devancés, s'écria la comtesse. Puis elle reprit, après
une pause: Je n'ai jamais vu de plus belle femme. Quelle main et quelle
taille! Son teint efface le lys, et ses yeux ont l'éclat du diamant!
Mais elle monte trop bien à cheval, elle doit aimer à déployer sa
force, je la crois active et violente; puis elle me semble se mettre
un peu trop hardiment au-dessus des conventions: la femme qui ne
reconnaît pas de lois est bien près de n'écouter que ses caprices.
Ceux qui aiment tant à briller, à se mouvoir, n'ont pas reçu le don
de constance. Selon mes idées, l'amour veut plus de tranquillité: je
me le suis figuré comme un lac immense où la sonde ne trouve point de
fond, où les tempêtes peuvent être violentes, mais rares et contenues
en des bornes infranchissables, où deux êtres vivent dans une île
fleurie, loin du monde dont le luxe et l'éclat les offenseraient. Mais
l'amour doit prendre l'empreinte des caractères, j'ai tort peut-être.
Si les principes de la nature se plient aux formes voulues par les
climats, pourquoi n'en serait-il pas ainsi des sentiments chez les
individus? Sans doute, les sentiments, qui tiennent à la loi générale
par la masse, ne contrastent que dans l'expression seulement. Chaque
âme a sa manière. La marquise est la femme forte qui franchit les
distances et agit avec la puissance de l'homme; qui délivrerait son
amant de captivité, tuerait geôlier, gardes et bourreaux; tandis que
certaines créatures ne savent qu'aimer de toute leur âme; dans le
danger, elles s'agenouillent, prient et meurent. Quelle est de ces deux
femmes celle qui vous plaît le plus, voilà toute la question. Mais oui,
la marquise vous aime, elle vous a fait tant de sacrifices! Peut-être
est-ce elle qui vous aimera toujours quand vous ne l'aimerez plus!
--Permettez-moi, cher ange, de répéter ce que vous m'avez dit un jour:
comment savez-vous ces choses?
--Chaque douleur a son enseignement, et j'ai souffert sur tant de
points, que mon savoir est vaste.
Mon domestique avait entendu donner l'ordre, il crut que nous
reviendrions par les terrasses, et tenait mon cheval tout prêt dans
l'avenue: le chien d'Arabelle avait senti le cheval; et sa maîtresse,
conduite par une curiosité bien légitime, l'avait suivi à travers les
bois où sans doute elle était cachée.
--Allez faire votre paix, me dit Henriette en souriant et sans trahir
de mélancolie. Dites-lui combien elle s'est trompée sur mes intentions;
je voulais lui révéler tout le prix du trésor qui lui est échu; mon
cœur n'enferme que de bons sentiments pour elle et n'a surtout ni
colère ni mépris; expliquez-lui que je suis sa sœur et non pas sa
rivale.
--Je n'irai point! m'écriai-je.
--N'avez-vous jamais éprouvé, dit-elle avec l'étincelante fierté des
martyrs, que certains ménagements arrivent jusqu'à l'insulte? Allez,
allez.
Je courus alors vers lady Dudley pour savoir en quelles dispositions
elle était.--Si elle pouvait se fâcher et me quitter! pensai-je, je
reviendrais à Clochegourde. Le chien me conduisit sous un chêne, d'où
la marquise s'élança en me criant:--_Away! away!_ Tout ce que je pus
faire fut de la suivre jusqu'à Saint-Cyr, où nous arrivâmes à minuit.
--Cette dame est en parfaite santé, me dit Arabelle quand elle
descendit de cheval.
Ceux qui l'ont connue peuvent seuls imaginer tous les sarcasmes que
contenait cette observation sèchement jetée d'un air qui voulait
dire:--Moi je serais morte!
--Je te défends de hasarder une seule de tes plaisanteries à triple
dard sur madame de Mortsauf, lui répondis-je.
--Serait-ce déplaire à Votre Grâce que de remarquer la parfaite santé
dont jouit un être cher à votre précieux cœur? Les femmes françaises
haïssent, dit-on, jusqu'au chien de leurs amants; en Angleterre, nous
aimons tout ce que nos souverains seigneurs aiment, nous haïssons
tout ce qu'ils haïssent, parce que nous vivons dans la peau de nos
seigneurs. Permettez-moi donc d'aimer cette dame autant que vous
l'aimez vous-même. Seulement, cher enfant, dit-elle en m'enlaçant de
ses bras humides de pluie, si tu me trahissais, je ne serais ni debout
ni couchée, ni dans une calèche flanquée de laquais, ni à me promener
dans les landes de Charlemagne, ni dans aucune des landes d'aucun pays
d'aucun monde, ni dans mon lit, ni sous le toit de mes pères! Je ne
serais plus, moi. Je suis née dans le Lancashire, pays où les femmes
meurent d'amour. Te connaître et te céder! Je ne te céderais à aucune
puissance, pas même à la mort, car je m'en irais avec toi.
Elle m'emmena dans sa chambre, où déjà le comfort avait étalé ses
jouissances.
--Aime-la, ma chère, lui dis-je avec chaleur, elle t'aime, elle, non
pas d'une façon railleuse, mais sincèrement.
--Sincèrement, petit? dit-elle en délaçant son amazone.
Par vanité d'amant, je voulus révéler la sublimité du caractère
d'Henriette à cette orgueilleuse créature. Pendant que la femme de
chambre, qui ne savait pas un mot de français, lui arrangeait les
cheveux, j'essayai de peindre madame de Mortsauf en en esquissant la
vie, et je répétai les grandes pensées que lui avait suggérées la crise
où toutes les femmes deviennent petites et mauvaises. Quoique Arabelle
parût ne pas me prêter la moindre attention, elle ne perdit aucune de
mes paroles.
--Je suis enchantée, dit-elle quand nous fûmes seuls, de connaître
ton goût pour ces sortes de conversations chrétiennes; il existe dans
une de mes terres un vicaire qui s'entend comme personne à composer
des sermons, nos paysans les comprennent, tant cette prose est bien
appropriée à l'auditeur. J'écrirai demain à mon père de m'envoyer ce
bonhomme par le paquebot, et tu le trouveras à Paris; quand tu l'auras
une fois écouté, tu ne voudras plus écouter que lui, d'autant plus
qu'il jouit aussi d'une parfaite santé; sa morale ne te causera point
de ces secousses qui font pleurer, elle coule sans tempêtes, comme une
source claire, et procure un délicieux sommeil. Tous les soirs, si cela
te plaît, tu satisferas ta passion pour les sermons en digérant ton
dîner. La morale anglaise, cher enfant, est aussi supérieure à celle
de Touraine que notre coutellerie, notre argenterie et nos chevaux
le sont à vos couteaux et à vos bêtes. Fais-moi la grâce d'entendre
mon vicaire, promets-le-moi? Je ne suis que femme, mon amour, je sais
aimer, je puis mourir pour toi si tu le veux; mais je n'ai point
étudié à Eton, ni à Oxford, ni à Édimbourg; je ne suis ni docteur, ni
révérend; je ne saurais donc te préparer de la morale, j'y suis tout à
fait impropre, je serais de la dernière maladresse si j'essayais. Je ne
te reproche pas tes goûts, tu en aurais de plus dépravés que celui-ci,
je tâcherais de m'y conformer; car je veux te faire trouver près de moi
tout ce que tu aimes, plaisirs d'amour, plaisirs de table, plaisirs
d'église, bon claret et vertus chrétiennes. Veux-tu que je mette un
cilice ce soir? Elle est bien heureuse, cette femme, de te servir de
la morale! Dans quelle université les femmes françaises prennent-elles
leurs grades? Pauvre moi! je ne puis que me donner, je ne suis que ton
esclave...
--Alors, pourquoi t'es-tu donc enfuie quand je voulais vous voir
ensemble?
--Es-tu fou, _my dee_? J'irais de Paris à Rome déguisée en laquais,
je ferais pour toi les choses les plus déraisonnables; mais comment
puis-je parler sur les chemins à une femme qui ne m'a pas été présentée
et qui allait commencer un sermon en trois points? Je parlerai à des
paysans, je demanderai à un ouvrier de partager son pain avec moi, si
j'ai faim, je lui donnerai quelques guinées, et tout sera convenable;
mais arrêter une calèche, comme font les gentilshommes de grande route
en Angleterre, ceci n'est pas dans mon code à moi. Tu ne sais donc
qu'aimer, pauvre enfant, tu ne sais donc pas vivre? D'ailleurs, je
ne te ressemble pas encore complétement, mon ange! Je n'aime pas la
morale. Mais pour te plaire, je suis capable des plus grands efforts.
Allons, tais-toi, je m'y mettrai! Je tâcherai de devenir prêcheuse.
Auprès de moi, Jérémie ne sera bientôt qu'un bouffon. Je ne me
permettrai plus de caresses sans les larder de versets de la Bible.
Elle usa de son pouvoir, elle en abusa dès qu'elle vit dans mon regard
cette ardente expression qui s'y peignait aussitôt que commençaient ses
sorcelleries. Elle triompha de tout, et je mis complaisamment au-dessus
des finasseries catholiques, la grandeur de la femme qui se perd, qui
renonce à l'avenir et fait toute sa vertu de l'amour.
--Elle s'aime donc mieux qu'elle ne t'aime? me dit-elle. Elle te
préfère donc quelque chose qui n'est pas toi? Comment attacher à ce qui
est de nous d'autre importance que celle dont vous l'honorez? Aucune
femme, quelque grande moraliste qu'elle soit, ne peut être l'égale
d'un homme. Marchez sur nous, tuez-nous, n'embarrassez jamais votre
existence de nous. A nous de mourir, à vous de vivre grands et fiers.
De vous à nous le poignard, de nous à vous l'amour et le pardon. Le
soleil s'inquiète-t-il des moucherons qui sont dans ses rayons et qui
vivent de lui? ils restent tant qu'ils peuvent, et quand il disparaît
ils meurent...
--Ou ils s'envolent, dis-je en l'interrompant.
--Ou ils s'envolent, reprit-elle avec une indifférence qui aurait
piqué l'homme le plus déterminé à user du singulier pouvoir dont elle
l'investissait. Crois-tu qu'il soit digne d'une femme de faire avaler
à un homme des tartines beurrées de vertu pour lui persuader que la
religion est incompatible avec l'amour? Suis-je donc une impie? On se
donne, ou l'on se refuse; mais se refuser et moraliser, il y a double
peine, ce qui est contraire au droit de tous les pays. Ici tu n'auras
que d'excellents _sandwiches_ apprêtés par la main de ta servante
Arabelle, de qui toute la morale sera d'imaginer des caresses qu'aucun
homme n'a encore ressenties et que les anges m'inspirent.
Je ne sais rien de plus dissolvant que la plaisanterie maniée par une
Anglaise, elle y met le sérieux éloquent, l'air de pompeuse conviction
sous lequel les Anglais couvrent les hautes niaiseries de leur vie à
préjugés. La plaisanterie française est une dentelle avec laquelle
les femmes savent embellir la joie qu'elles donnent et les querelles
qu'elles inventent; c'est une parure morale, gracieuse comme leur
toilette. Mais la plaisanterie anglaise est un acide qui corrode si
bien les êtres sur lesquels il tombe qu'il en fait des squelettes lavés
et brossés. La langue d'une Anglaise spirituelle ressemble à celle d'un
tigre qui emporte la chair jusqu'à l'os en voulant jouer. Arme toute
puissante du démon qui vient dire en ricanant: _Ce n'est que cela?_
la moquerie laisse un venin mortel dans les blessures qu'elle ouvre
à plaisir. Pendant cette nuit, Arabelle voulut montrer son pouvoir
comme un sultan qui, pour prouver son adresse, s'amuse à décoller des
innocents.
--Mon ange, me dit-elle quand elle m'eut plongé dans ce demi-sommeil où
l'on oublie tout excepté le bonheur, je viens de me faire de la morale
aussi, moi! Je me suis demandé si je commettais un crime en t'aimant,
si je violais les lois divines, et j'ai trouvé que rien n'était plus
religieux ni plus naturel. Pourquoi Dieu créerait-il des êtres plus
beaux que les autres si ce n'est pour nous indiquer que nous devons les
adorer? Le crime serait de ne pas t'aimer, n'es-tu pas un ange? Cette
dame t'insulte en te confondant avec les autres hommes, les règles
de la morale ne te sont pas applicables, Dieu t'a mis au-dessus de
tout. N'est-ce pas se rapprocher de lui que de t'aimer? pourra-t-il
en vouloir à une pauvre femme d'avoir appétit des choses divines? Ton
vaste et lumineux cœur ressemble tant au ciel que je m'y trompe comme
les moucherons qui viennent se brûler aux bougies d'une fête! les
punira-t-on, ceux-ci, de leur erreur? d'ailleurs, est-ce une erreur,
n'est-ce pas une haute adoration de la lumière? Ils périssent par trop
de religion, si l'on appelle périr se jeter au cou de ce qu'on aime.
J'ai la faiblesse de t'aimer, tandis que cette femme a la force de
rester dans sa chapelle catholique. Ne fronce pas le sourcil! tu crois
que je lui en veux? Non, petit! J'adore sa morale qui lui a conseillé
de te laisser libre et m'a permis ainsi de te conquérir, de te garder à
jamais; car tu es à moi pour toujours, n'est-ce pas?
--Oui.
--A jamais?
--Oui.
--Me fais-tu donc une grâce, sultan? Moi seule ai deviné tout ce que
tu valais! Elle sait cultiver les terres, dis-tu? Moi je laisse cette
science aux fermiers, j'aime mieux cultiver ton cœur.
Je tâche de me rappeler ces enivrants bavardages afin de vous bien
peindre cette femme, de vous justifier ce que je vous en ai dit, et
vous mettre ainsi dans tout le secret du dénoûment. Mais comment vous
décrire les accompagnements de ces jolies paroles que vous savez!
C'était des folies comparables aux fantaisies les plus exorbitantes de
nos rêves; tantôt des créations semblables à celles de mes bouquets: la
grâce unie à la force, la tendresse et ses molles lenteurs, opposées
aux irruptions volcaniques de la fougue; tantôt les gradations les
plus savantes de la musique appliquées au concert de nos voluptés;
puis des jeux pareils à ceux des serpents entrelacés; enfin, les plus
caressants discours ornés des plus riantes idées, tout ce que l'esprit
peut ajouter de poésie aux plaisirs des sens. Elle voulait anéantir
sous les foudroiements de son amour impétueux les impressions laissées
dans mon cœur par l'âme chaste et recueillie d'Henriette. La marquise
avait aussi bien vu la comtesse, que madame de Mortsauf l'avait vue:
elles s'étaient bien jugées toutes deux. La grandeur de l'attaque faite
par Arabelle me révélait l'étendue de sa peur et sa secrète admiration
pour sa rivale. Au matin, je la trouvai les yeux en pleurs et n'ayant
pas dormi.
--Qu'as-tu? lui dis-je.
--J'ai peur que mon extrême amour ne me nuise, répondit-elle. J'ai tout
donné. Plus adroite que je ne le suis, cette femme possède quelque
chose en elle que tu peux désirer. Si tu la préfères, ne pense plus à
moi: je ne t'ennuierai point de mes douleurs, de mes remords, de mes
souffrances; non, j'irai mourir loin de toi, comme une plante sans son
vivifiant soleil.
Elle sut m'arracher des protestations d'amour qui la comblèrent de
joie. Que dire en effet à une femme qui pleure au matin? Une dureté me
semble alors infâme. Si nous ne lui avons pas résisté la veille, le
lendemain, ne sommes-nous pas obligés à mentir, car le Code-Homme nous
fait en galanterie un devoir du mensonge.
--Hé! bien, je suis généreuse, dit-elle en essuyant ses larmes,
retourne auprès d'elle, je ne veux pas te devoir à la force de mon
amour, mais à ta propre volonté. Si tu reviens ici, je croirai que tu
m'aimes autant que je t'aime, ce qui m'a toujours paru impossible.
Elle sut me persuader de retourner à Clochegourde. La fausseté de la
situation dans laquelle j'allais entrer ne pouvait être devinée par un
homme gorgé de bonheur. En refusant d'aller à Clochegourde, je donnais
gain de cause à lady Dudley sur Henriette. Arabelle m'emmenait alors
à Paris. Mais y aller, n'était-ce pas insulter madame de Mortsauf?
dans ce cas, je devais revenir encore plus sûrement à Arabelle. Une
femme a-t-elle jamais pardonné de semblables crimes de lèse-amour? A
moins d'être un ange descendu des cieux, et non l'esprit purifié qui
s'y rend, une femme aimante préférerait voir son amant souffrant une
agonie à le voir heureux par une autre: plus elle aime, plus elle sera
blessée. Ainsi vue sous ses deux faces, ma situation, une fois sorti
de Clochegourde pour aller à la Grenadière, était aussi mortelle à mes
amours d'élection que profitable à mes amours de hasard. La marquise
avait calculé tout avec une profondeur étudiée. Elle m'avoua plus tard
que si madame de Mortsauf ne l'avait pas rencontrée dans les landes,
elle avait médité de me compromettre en rôdant autour de Clochegourde.
Au moment où j'abordai la comtesse, que je vis pâle, abattue comme une
personne qui a souffert quelque dure insomnie, j'exerçai soudain, non
pas ce tact, mais le _flairer_ qui fait ressentir aux cœurs encore
jeunes et généreux la portée de ces actions indifférentes aux yeux
de la masse, criminelles selon la jurisprudence des grandes âmes.
Aussitôt, comme un enfant qui, descendu dans un abîme en jouant, en
cueillant des fleurs, voit avec angoisse qu'il lui sera impossible
de remonter, n'aperçoit plus le sol humain qu'à une distance
infranchissable, se sent tout seul, à la nuit, et entend les hurlements
sauvages, je compris que nous étions séparés par tout un monde. Il se
fit dans nos deux âmes une grande clameur et comme un retentissement
du lugubre _Consummatum est!_ qui se crie dans les églises le
vendredi-saint à l'heure où le Sauveur expira, horrible scène qui glace
les jeunes âmes pour qui la religion est un premier amour. Toutes les
illusions d'Henriette étaient mortes d'un seul coup, son cœur avait
souffert une passion. Elle, si respectée par le plaisir qui ne l'avait
jamais enlacée de ses engourdissants replis, devinait-elle aujourd'hui
les voluptés de l'amour heureux, pour me refuser ses regards? car elle
me retira la lumière qui depuis six ans brillait sur ma vie. Elle
savait donc que la source des rayons épanchés de nos yeux était dans
nos âmes, auxquelles ils servaient de route pour pénétrer l'une chez
l'autre ou pour se confondre en une seule, se séparer, jouer comme deux
femmes sans défiance qui se disent tout? Je sentis amèrement la faute
d'apporter sous ce toit inconnu aux caresses un visage où les ailes du
plaisir avaient semé leur poussière diaprée. Si, la veille, j'avais
laissé lady Dudley s'en aller seule; si j'étais revenu à Clochegourde,
où peut-être Henriette m'avait attendu; peut-être... enfin peut-être
madame de Mortsauf ne se serait-elle pas si cruellement proposé d'être
ma sœur. Elle mit à toutes ses complaisances le faste d'une force
exagérée, elle entrait violemment dans son rôle pour n'en point sortir.
Pendant le déjeuner, elle eut pour moi mille attentions, des attentions
humiliantes, elle me soignait comme un malade de qui elle avait pitié.
--Vous vous êtes promené de bonne heure, me dit le comte; vous devez
alors avoir un excellent appétit, vous dont l'estomac n'est pas détruit!
Cette phrase, qui n'attira pas sur les lèvres de la comtesse le sourire
d'une sœur rusée, acheva de me prouver le ridicule de ma position.
Il était impossible d'être à Clochegourde le jour, à Saint-Cyr la
nuit. Arabelle avait compté sur ma délicatesse et sur la grandeur de
madame de Mortsauf. Pendant cette longue journée, je sentis combien il
est difficile de devenir l'ami d'une femme longtemps désirée. Cette
transition, si simple quand les ans la préparent, est une maladie au
jeune âge. J'avais honte, je maudissais le plaisir, j'aurais voulu que
madame de Mortsauf me demandât mon sang. Je ne pouvais lui déchirer à
belles dents sa rivale, elle évitait d'en parler, et médire d'Arabelle
était une infamie qui m'aurait fait mépriser Henriette magnifique et
noble jusque dans les derniers replis de son cœur. Après cinq ans de
délicieuse intimité, nous ne savions de quoi parler; nos paroles ne
répondaient point à nos pensées; nous nous cachions mutuellement de
dévorantes douleurs, nous pour qui la douleur avait toujours été un
fidèle truchement. Henriette affectait un air heureux et pour elle et
pour moi; mais elle était triste. Quoiqu'elle se dît à tout propos
ma sœur, et qu'elle fût femme, elle ne trouvait aucune idée pour
entretenir la conversation, et nous demeurions la plupart du temps dans
un silence contraint. Elle accrut mon supplice intérieur, en feignant
de se croire la seule victime de cette lady.
--Je souffre plus que vous, lui dis-je en un moment où la sœur laissa
échapper une ironie toute féminine.
--Comment? répondit-elle avec ce ton de hauteur que prennent les femmes
quand on veut primer leurs sensations.
--Mais j'ai tous les torts.
Il y eut un moment où la comtesse prit avec moi un air froid et
indifférent qui me brisa; je résolus de partir. Le soir, sur la
terrasse, je fis mes adieux à la famille réunie. Tous me suivirent au
boulingrin où piaffait mon cheval dont ils s'écartèrent. Elle vint à
moi quand j'en pris la bride.
--Allons seuls, à pied, dans l'avenue, me dit-elle.
Je lui donnai le bras, et nous sortîmes par les cours en marchant à
pas lents, comme si nous savourions nos mouvements confondus; nous
atteignîmes ainsi un bouquet d'arbres qui enveloppait un coin de
l'enceinte extérieure.