glissaient à travers le feuillage, et prise de je ne sais quelle
compassion pour nos débris, elle se replongea dans notre passé si pur,
en se laissant aller à des contemplations qui furent mutuelles. Nous
reprenions nos souvenirs, nos yeux allaient de la vallée au clos, des
fenêtres de Clochegourde à Frapesle, en peuplant cette rêverie de
nos bouquets embaumés, des romans de nos désirs. Ce fut sa dernière
volupté, savourée avec la candeur de l'âme chrétienne. Cette scène, si
grande pour nous, nous avait jetés dans une même mélancolie. Elle crut
à mes paroles, et se vit où je la mettais, dans les cieux.
--Mon ami, me dit-elle, j'obéis à Dieu, car son doigt est dans tout
ceci.
Je ne connus que plus tard la profondeur de ce mot. Nous remontâmes
lentement par les terrasses. Elle prit mon bras, s'y appuya résignée,
saignant, mais ayant mis un appareil sur ses blessures.
--La vie humaine est ainsi, me dit-elle. Qu'a fait monsieur de Mortsauf
pour mériter son sort? Ceci nous démontre l'existence d'un monde
meilleur. Malheur à ceux qui se plaindraient d'avoir marché dans la
bonne voie!
Elle se mit alors à si bien évaluer la vie, à la si profondément
considérer sous ses diverses faces, que ces froids calculs me
révélèrent le dégoût qui l'avait saisie pour toutes les choses
d'ici-bas. En arrivant sur le perron, elle quitta mon bras, et dit
cette dernière phrase:--Si Dieu nous a donné le sentiment et le goût du
bonheur, ne doit-il pas se charger des âmes innocentes qui n'ont trouvé
que des afflictions ici-bas. Cela est, ou Dieu n'est pas, ou notre vie
serait une amère plaisanterie.
A ces derniers mots, elle rentra brusquement, et je la trouvai sur
son canapé, couchée comme si elle avait été foudroyée par la voix qui
terrassa saint Paul.
--Qu'avez-vous? lui dis-je.
--Je ne sais plus ce qu'est la vertu, dit-elle, et n'ai pas conscience
de la mienne!
Nous restâmes pétrifiés tous deux, écoutant le son de cette parole
comme celui d'une pierre jetée dans un gouffre.
--Si je me suis trompée dans ma vie, _elle_ a raison, _elle!_ reprit
madame de Mortsauf.
Ainsi son dernier combat suivit sa dernière volupté. Quand le comte
vint, elle se plaignit, elle qui ne se plaignait jamais; je la conjurai
de me préciser ses souffrances, mais elle refusa de s'expliquer, et
s'alla coucher en me laissant en proie à des remords qui naissaient
les uns des autres. Madeleine accompagna sa mère; et le lendemain je
sus par elle que la comtesse avait été prise de vomissements causés,
dit-elle, par les violentes émotions de cette journée. Ainsi, moi qui
souhaitais donner ma vie pour elle, je la tuais.
--Cher comte, dis-je à monsieur de Mortsauf qui me força de jouer au
trictrac, je crois la comtesse très-sérieusement malade, il est encore
temps de la sauver; appelez Origet, et suppliez-la de suivre ses avis...
--Origet qui m'a tué? dit-il en m'interrompant. Non, non, je
consulterai Carbonneau.
Pendant cette semaine, et surtout les premiers jours, tout me fut
souffrance, commencement de paralysie au cœur, blessure à la vanité,
blessure à l'âme. Il faut avoir été le centre de tout, des regards et
des soupirs, avoir été le principe de la vie, le foyer d'où chacun
tirait sa lumière, pour connaître l'horreur du vide. Les mêmes choses
étaient là, mais l'esprit qui les vivifiait s'était éteint comme
une flamme soufflée. J'ai compris l'affreuse nécessité où sont les
amants de ne plus se revoir quand l'amour est envolé. N'être plus
rien, là où l'on a régné! Trouver la silencieuse froideur de la mort
là où scintillaient les joyeux rayons de la vie! les comparaisons
accablent. Bientôt j'en vins à regretter la douloureuse ignorance
de tout bonheur qui avait assombri ma jeunesse. Aussi mon désespoir
devint-il si profond que la comtesse en fut, je crois, attendrie. Un
jour, après le dîner, pendant que nous nous promenions tous sur le bord
de l'eau, je fis un dernier effort pour obtenir mon pardon. Je priai
Jacques d'emmener sa sœur en avant, je laissai le comte aller seul, et
conduisant madame de Mortsauf vers la toue:--Henriette, lui dis-je, un
mot, de grâce, ou je me jette dans l'Indre! J'ai failli, oui, c'est
vrai; mais n'imité-je pas le chien dans son sublime attachement!
je reviens comme lui, comme lui plein de honte; s'il fait mal, il
est châtié, mais il adore la main qui le frappe; brisez-moi, mais
rendez-moi votre cœur...
--Pauvre enfant! dit-elle, n'êtes-vous pas toujours mon fils?
Elle prit mon bras et regagna silencieusement Jacques et Madeleine,
avec lesquels elle revint à Clochegourde par les clos en me laissant au
comte, qui se mit à parler politique à propos de ses voisins.
--Rentrons, lui dis-je, vous avez la tête nue, et la rosée du soir
pourrait causer quelque accident.
--Vous me plaigniez, vous! mon cher Félix, me répondit-il, en se
méprenant sur mes intentions. Ma femme ne m'a jamais voulu consoler,
par système peut-être.
Jamais elle ne m'aurait laissé seul avec son mari, maintenant j'avais
besoin de prétextes pour l'aller rejoindre. Elle était avec ses enfants
occupée à expliquer les règles du trictrac à Jacques.
--Voilà, dit le comte, toujours jaloux de l'affection qu'elle portait à
ses deux enfants, voilà ceux pour lesquels je suis toujours abandonné.
Les maris, mon cher Félix, ont toujours le dessous; la femme la plus
vertueuse trouve encore le moyen de satisfaire son besoin de voler
l'affection conjugale.
Elle continua ses caresses sans répondre.
--Jacques, dit-il, venez ici!
Jacques fit quelques difficultés.
--Votre père vous veut, allez, mon fils, dit la mère en le poussant.
--Ils m'aiment par ordre, reprit ce vieillard qui parfois voyait sa
situation.
--Monsieur, répondit-elle en passant à plusieurs reprises sa main
sur les cheveux de Madeleine qui était coiffée en belle Ferronnière,
ne soyez pas injuste pour les pauvres femmes; la vie ne leur est pas
toujours facile à porter, et peut-être les enfants sont-ils les vertus
d'une mère!
--Ma chère, répondit le comte qui s'avisa d'être logique, ce que vous
dites signifie que, sans leurs enfants, les femmes manqueraient de
vertu et planteraient là leurs maris.
La comtesse se leva brusquement et emmena Madeleine sur le perron.
--Voilà le mariage, mon cher, dit le comte. Prétendez-vous dire en
sortant ainsi que je déraisonne? cria-t-il en prenant son fils par la
main et venant au perron auprès de sa femme sur laquelle il lança des
regards furieux.
--Au contraire, monsieur, vous m'avez effrayée. Votre réflexion me fait
un mal affreux, dit-elle d'une voix creuse en me jetant un regard de
criminelle. Si la vertu ne consiste pas à se sacrifier pour ses enfants
et pour son mari, qu'est-ce donc que la vertu?
--Se sa-cri-fi-er! reprit le comte, en faisant de chaque syllabe un
coup de barre sur le cœur de sa victime. Que sacrifiez-vous donc
à vos enfants? que me sacrifiez-vous donc? qui? quoi? répondez?
répondrez-vous? Que se passe-t-il donc ici? que voulez-vous dire?
--Monsieur, répondit-elle, seriez-vous donc satisfait d'être aimé pour
l'amour de Dieu, ou de savoir votre femme vertueuse pour la vertu en
elle-même?
--Madame a raison, dis-je en prenant la parole d'une voix émue qui
vibra dans ces deux cœurs où je jetai mes espérances à jamais perdues
et que je calmai par l'expression de la plus haute de toutes les
douleurs dont le cri sourd éteignit cette querelle comme, quand le lion
rugit, tout se tait. Oui, le plus beau privilége que nous ait conféré
la raison est de pouvoir rapporter nos vertus aux êtres dont le bonheur
est notre ouvrage, et que nous ne rendons heureux ni par calcul, ni
par devoir, mais par une inépuisable et volontaire affection.
Une larme brilla dans les yeux d'Henriette.
--Et, cher comte, si par hasard une femme était involontairement
soumise a quelque sentiment étranger à ceux que la société lui impose,
avouez que plus ce sentiment serait irrésistible, plus elle serait
vertueuse en l'étouffant, en se _sacrifiant_ à ses enfants, à son mari.
Cette théorie n'est d'ailleurs applicable ni à moi, qui malheureusement
offre un exemple du contraire, ni à vous qu'elle ne concernera jamais.
Une main à la fois moite et brûlante se posa sur ma main et s'y appuya
silencieusement.
--Vous êtes une belle âme, Félix, dit le comte qui passa non sans grâce
sa main sur la taille de sa femme et l'amena doucement à lui, pour lui
dire:--Pardonnez, ma chère, à un pauvre malade qui voudrait sans doute
être aimé plus qu'il ne le mérite.
--Il est des cœurs qui sont tout générosité, répondit-elle en appuyant
sa tête sur l'épaule du comte qui prit cette phrase pour lui. Cette
erreur causa je ne sais quel frémissement à la comtesse; son peigne
tomba, ses cheveux se dénouèrent, elle pâlit; son mari qui la soutenait
poussa une sorte de rugissement en la sentant défaillir, il la saisit
comme il eût fait de sa fille et la porta sur le canapé du salon où
nous l'entourâmes. Henriette garda ma main dans la sienne, comme pour
me dire que nous seuls savions le secret de cette scène si simple en
apparence, si épouvantable par les déchirements de son âme.
--J'ai tort, me dit-elle à voix basse en un moment où le comte nous
laissa seuls pour aller demander un verre d'eau de fleurs d'oranger,
j'ai mille fois tort envers vous, que j'ai voulu désespérer quand
j'aurais dû vous recevoir à merci. Cher, vous êtes d'une adorable
bonté que moi seule puis apprécier. Oui, je le sais, il est des bontés
qui sont inspirées par la passion. Les hommes ont plusieurs manières
d'être bons; ils sont bons par dédain, par entraînement, par calcul,
par indolence de caractère; mais vous, mon ami, vous venez d'être d'une
bonté absolue.
--Si cela est, lui dis-je, apprenez que tout ce que je puis avoir de
grand en moi vient de vous. Ne savez-vous donc plus que je suis votre
ouvrage?
--Cette parole suffit au bonheur d'une femme, répondit-elle au moment
où le comte revint. Je suis mieux, dit-elle en se levant, il me faut de
l'air.
Nous descendîmes tous sur la terrasse embaumée par les acacias encore
en fleurs. Elle avait pris mon bras droit et le serrait contre son cœur
en exprimant ainsi de douloureuses pensées; mais c'était, suivant son
expression, de ces douleurs qu'elle aimait. Elle voulait sans doute
être seule avec moi; mais son imagination inhabile aux ruses de femme
ne lui suggérait aucun moyen de renvoyer ses enfants et son mari; nous
causions donc de choses indifférentes, pendant qu'elle se creusait
la tête en cherchant à se ménager un moment où elle pourrait enfin
décharger son cœur dans le mien.
--Il y a bien longtemps que je ne me suis promenée en voiture, dit-elle
enfin en voyant la beauté de la soirée. Monsieur, donnez des ordres, je
vous prie, pour que je puisse aller faire un tour.
Elle savait qu'avant la prière toute explication serait impossible,
et craignait que le comte ne voulût faire un trictrac. Elle pouvait
bien se trouver avec moi sur cette tiède terrasse embaumée, quand son
mari serait couché; mais elle redoutait peut-être de rester sous ces
ombrages à travers lesquels passaient des lueurs voluptueuses, de se
promener le long de la balustrade d'où nos yeux embrassaient le cours
de l'Indre dans la prairie. De même qu'une cathédrale aux voûtes
sombres et silencieuses conseille la prière; de même, les feuillages
éclairés par la lune, parfumés de senteurs pénétrantes, et animés par
les bruits sourds du printemps, remuent les fibres et affaiblissent
la volonté. La campagne, qui calme les passions des vieillards,
excite celles des jeunes cœurs; nous le savions! Deux coups de cloche
annoncèrent l'heure de la prière, la comtesse tressaillit.
--Ma chère Henriette, qu'avez-vous?
--Henriette n'existe plus, répondit-elle. Ne la faites pas renaître,
elle était exigeante, capricieuse; maintenant vous avez une paisible
amie dont la vertu vient d'être raffermie par des paroles que le Ciel
vous a dictées. Nous parlerons de tout ceci plus tard. Soyons exacts à
la prière. Aujourd'hui, mon tour de la dire est arrivé.
Quand la comtesse prononça les paroles par lesquelles elle demandait à
Dieu son secours contre les adversités de la vie, elle y mit un accent
dont je ne fus pas frappé seul; elle semblait avoir usé de son don de
seconde vue pour entrevoir la terrible émotion à laquelle devait la
soumettre une maladresse causée par mon oubli de mes conventions avec
Arabelle.
--Nous avons le temps de faire trois rois avant que les chevaux ne
soient attelés, dit le comte en m'entraînant au salon. Vous irez vous
promener avec ma femme, moi je me coucherai.
Comme toutes nos parties, celle-ci fut orageuse. De sa chambre ou de
celle de Madeleine, la comtesse put entendre la voix de son mari.
--Vous abusez étrangement de l'hospitalité, dit-elle au comte quand
elle revint au salon.
Je la regardai d'un air hébété, je ne m'habituais point à ses duretés;
elle se serait certes bien gardée jadis de me soustraire à la tyrannie
du comte, autrefois elle aimait à me voir partageant ses souffrances et
les endurant avec patience pour l'amour d'elle.
--Je donnerais ma vie, lui dis-je à l'oreille, pour vous entendre
encore murmurant:--_Pauvre cher! pauvre cher!_
Elle baissa les yeux en se souvenant de l'heure à laquelle je faisais
allusion; son regard se coula vers moi, mais en dessous, et il exprima
la joie de la femme qui voit les plus fugitifs accents de son cœur,
préférés aux profondes délices d'un autre amour. Alors, comme toutes
les fois que je subissais pareille injure, je la lui pardonnais en
me sentant compris. Le comte perdait, il se dit fatigué pour pouvoir
quitter la partie, et nous allâmes nous promener autour du boulingrin
en attendant la voiture; aussitôt qu'il nous eut laissés, le plaisir
rayonna si vivement sur mon visage, que la comtesse m'interrogea par un
regard curieux et surpris.
--Henriette existe, lui dis-je, je suis toujours aimé; vous me blessez
avec intention évidente de me briser le cœur; je puis encore être
heureux!
--Il ne restait plus qu'un lambeau de la femme, dit-elle avec
épouvante, et vous l'emportez en ce moment. Dieu soit béni! lui qui me
donne le courage d'endurer mon martyre mérité. Oui, je vous aime encore
trop, j'allais faillir, l'Anglaise m'éclaire un abîme.
En ce moment, nous montâmes en voiture, le cocher demanda l'ordre.
--Allez sur la route de Chinon par l'avenue, vous nous ramènerez par
les landes de Charlemagne et le chemin de Saché.
--Quel jour sommes-nous? dis-je avec trop de vivacité.
--Samedi.
--N'allez point par là, madame, le samedi soir la route est pleine de
coquassiers qui vont à Tours, et nous rencontrerions leurs charrettes.
--Faites ce que je vous dis, reprit-elle en regardant le cocher. Nous
connaissions trop l'un et l'autre les modes de notre voix, quelque
infinis qu'ils fussent, pour nous déguiser la moindre de nos émotions.
Henriette avait tout compris.
--Vous n'avez pas pensé aux coquassiers, en choisissant cette nuit,
dit-elle avec une légère teinte d'ironie. Lady Dudley est à Tours. Ne
mentez pas, elle vous attend près d'ici. _Quel jour sommes-nous, les
coquassiers! les charrettes!_ reprit-elle. Avez-vous jamais fait de
semblables observations quand nous sortions autrefois?
--Elles prouvent que j'oublie tout à Clochegourde, répondis-je
simplement.
--Elle vous attend? reprit-elle.
--Oui.
--A quelle heure?
--Entre onze heures et minuit.
--Où?
--Dans les landes.
--Ne me trompez point, n'est-ce pas sous le noyer?
--Dans les landes.
--Nous irons, dit-elle, je la verrai.
En entendant ces paroles, je regardai ma vie comme définitivement
arrêtée. Je résolus en un moment de terminer par un complet mariage
avec lady Dudley la lutte douloureuse qui menaçait d'épuiser ma
sensibilité, d'enlever par tant de chocs répétés ces voluptueuses
délicatesses qui ressemblent à la fleur des fruits. Mon silence
farouche blessa la comtesse, dont toute la grandeur ne m'était pas
connue.
--Ne vous irritez point contre moi, dit-elle de sa voix d'or, ceci,
cher, est ma punition. Vous ne serez jamais aimé comme vous l'êtes
ici, reprit-elle en posant sa main sur son cœur. Ne vous l'ai-je pas
avoué? La marquise Dudley m'a sauvée. A elle les souillures, je ne
les lui envie point. A moi le glorieux amour des anges! J'ai parcouru
des champs immenses depuis votre arrivée. J'ai jugé la vie. Élevez
l'âme, vous la déchirez; plus vous allez haut, moins de sympathie vous
rencontrez; au lieu de souffrir dans la vallée, vous souffrez dans les
airs comme l'aigle qui plane en emportant au cœur une flèche décochée
par quelque pâtre grossier. Je comprends aujourd'hui que le ciel et
la terre sont incompatibles. Oui, pour qui peut vivre dans la zone
céleste, Dieu seul est possible. Notre âme doit être alors détachée de
toutes les choses terrestres. Il faut aimer ses amis comme on aime ses
enfants, pour eux et non pour soi. Le moi cause les malheurs et les
chagrins. Mon cœur ira plus haut que ne va l'aigle; là est un amour
qui ne me trompera point. Quant à vivre de la vie terrestre, elle nous
ravale trop en faisant dominer l'égoïsme des sens sur la spiritualité
de l'ange qui est en nous. Les jouissances que donne la passion sont
horriblement orageuses, payées par d'énervantes inquiétudes qui brisent
les ressorts de l'âme. Je suis venue au bord de la mer où s'agitent ces
tempêtes, je les ai vues de trop près; elles m'ont souvent enveloppée
de leurs nuages, la lame ne s'est pas toujours brisée à mes pieds,
j'ai senti sa rude étreinte qui froidit le cœur; je dois me retirer
sur les hauts lieux, je périrais au bord de cette mer immense. Je
vois en vous, comme en tous ceux qui m'ont affligée, les gardiens de
ma vertu. Ma vie a été mêlée d'angoisses heureusement proportionnées
à mes forces, et s'est entretenue ainsi pure des passions mauvaises,
sans repos séducteur et toujours prête à Dieu. Notre attachement _fut_
la tentative insensée, l'effort de deux enfants candides essayant de
satisfaire leur cœur, les hommes et Dieu... Folie, Félix! Ha! dit-elle
après une pause, comment vous nomme cette femme?
--Amédée, répondis-je. Félix est un être à part, qui n'appartiendra
jamais qu'à vous.