des problèmes les plus intéressants de la vie humaine, d'une crise
à laquelle ont été soumis la plus grande partie des hommes, et que
je voudrais expliquer, ne fût-ce que pour allumer un phare sur cet
écueil. Cette belle lady, si svelte, si frêle, cette femme de lait,
si brisée, si brisable, si douce, d'un front si caressant, couronnée
de cheveux de couleur fauve et si fins, cette créature dont l'éclat
semble phosphorescent et passager, est une organisation de fer. Quelque
fougueux qu'il soit, aucun cheval ne résiste à son poignet nerveux, à
cette main molle en apparence et que rien ne lasse. Elle a le pied de
la biche, un petit pied sec et musculeux, sous une grâce d'enveloppe
indescriptible. Elle est d'une force à ne rien craindre dans une lutte;
nul homme ne peut la suivre à cheval; elle gagnerait le prix d'un
_steeple chase_ sur des centaures; elle tire les daims et les cerfs
sans arrêter son cheval. Son corps ignore la sueur, il aspire le feu
dans l'atmosphère et vit dans l'eau sous peine de ne pas vivre. Aussi
sa passion est-elle tout africaine; son désir va comme le tourbillon
du désert, le désert dont l'ardente immensité se peint dans ses yeux,
le désert plein d'azur et d'amour, avec son ciel inaltérable, avec
ces fraîches nuits étoilées. Quelles oppositions avec Clochegourde!
L'orient et l'occident, l'une attirant à elle les moindres parcelles
humides pour s'en nourrir, l'autre exsudant son âme, enveloppant ses
fidèles d'une lumineuse atmosphère; celle-ci, vive et svelte; celle-là,
lente et grasse. Enfin, avez-vous jamais réfléchi au sens général
des mœurs anglaises? N'est-ce pas la divinisation de la matière, un
épicuréisme défini, médité, savamment appliqué? Quoi qu'elle fasse
ou dise, l'Angleterre est matérialiste, à son insu peut-être. Elle a
des prétentions religieuses et morales, d'où la spiritualité divine,
d'où l'âme catholique est absente, et dont la grâce fécondante ne sera
remplacée par aucune hypocrisie, quelque bien jouée qu'elle soit. Elle
possède au plus haut degré cette science de l'existence qui bonifie
les moindres parcelles de la matérialité, qui fait que votre pantoufle
est la plus exquise pantoufle du monde, qui donne à votre linge une
saveur indicible, qui double de cèdre et parfume les commodes; qui
verse à l'heure dite un thé suave, savamment déplié, qui bannit la
poussière, cloue des tapis depuis la première marche jusque dans les
derniers replis de la maison, brosse les murs des caves, polit le
marteau de la porte, assouplit les ressorts du carrosse, qui fait de
la matière une pulpe nourrissante et cotonneuse, brillante et propre
au sein de laquelle l'âme expire sous la jouissance, qui produit
l'affreuse monotonie du bien-être, donne une vie sans opposition dénuée
de spontanéité et qui pour tout dire vous machinise. Ainsi, je connus
tout à coup au sein de ce luxe anglais une femme peut-être unique
en son sexe, qui m'enveloppa dans les rets de cet amour renaissant
de son agonie et aux prodigalités duquel j'apportais une continence
sévère, de cet amour qui a des beautés accablantes, une électricité
à lui, qui vous introduit souvent dans les cieux par les portes
d'ivoire de son demi-sommeil, ou qui vous y enlève en croupe sur ses
reins ailés. Amour horriblement ingrat, qui rit sur les cadavres de
ceux qu'il tue; amour sans mémoire, un cruel amour qui ressemble à la
politique anglaise, et dans lequel tombent presque tous les hommes.
Vous comprenez déjà le problème. L'homme est composé de matière et
d'esprit; l'animalité vient aboutir en lui, et l'ange commence à lui.
De là cette lutte que nous éprouvons tous entre une destinée future
que nous pressentons et les souvenirs de nos instincts antérieurs
dont nous ne sommes pas entièrement détachés: un amour charnel et un
amour divin. Tel homme les résout en un seul, tel autre s'abstient;
celui-ci fouille le sexe entier pour y chercher la satisfaction de
ses appétits antérieurs, celui-là l'idéalise en une seule femme dans
laquelle se résume l'univers; les uns flottent indécis entre les
voluptés de la matière et celles de l'esprit, les autres spiritualisent
la chair en lui demandant ce qu'elle ne saurait donner. Si, pensant à
ces traits généraux de l'amour, vous tenez compte des répulsions et
des affinités qui résultent de la diversité des organisations, et qui
brisent les pactes conclus entre ceux qui ne se sont pas éprouvés; si
vous y joignez les erreurs produites par les espérances des gens qui
vivent plus spécialement par l'esprit, par le cœur ou par l'action,
qui pensent, qui sentent ou qui agissent, et dont les vocations
sont trompées, méconnues dans une association où il se trouve deux
êtres, également doubles; vous aurez une grande indulgence pour les
malheurs envers lesquels la société se montre sans pitié. Eh! bien,
lady Arabelle contente les instincts, les organes, les appétits, les
vices et les vertus de la matière subtile dont nous sommes faits;
elle était la maîtresse du corps. Madame de Mortsauf était l'épouse
de l'âme. L'amour que satisfait la maîtresse a des bornes, la matière
est finie, ses propriétés ont des forces calculées, elle est soumise
à d'inévitables saturations; je sentais souvent je ne sais quel
vide à Paris, près de lady Dudley. L'infini est le domaine du cœur,
l'amour était sans borne à Clochegourde. J'aimais passionnément lady
Arabelle, et certes, si la bête était sublime en elle, elle avait
aussi de la supériorité dans l'intelligence; sa conversation moqueuse
embrassait tout. Mais j'adorais Henriette. La nuit je pleurais de
bonheur, le matin je pleurais de remords. Il est certaines femmes assez
savantes pour cacher leur jalousie sous la bonté la plus angélique;
c'est celles qui, semblables à lady Dudley, ont dépassé trente ans.
Ces femmes savent alors sentir et calculer, presser tout le suc du
présent et penser à l'avenir; elles peuvent étouffer des gémissements
souvent légitimes avec l'énergie du chasseur qui ne s'aperçoit pas
d'une blessure en poursuivant son bouillant hallali. Sans parler de
madame de Mortsauf, Arabelle essayait de la tuer dans mon âme, où elle
la retrouvait toujours, et sa passion se ravivait au souffle de cet
amour invincible. Afin de triompher par des comparaisons qui fussent
à son avantage, elle ne se montra ni soupçonneuse, ni tracassière, ni
curieuse, comme le sont la plupart des jeunes femmes; mais, semblable
à la lionne qui a saisi dans sa gueule et rapporté dans son antre une
proie à ronger, elle veillait à ce que rien ne troublât son bonheur, et
me gardait comme une conquête insoumise. J'écrivais à Henriette sous
ses yeux, jamais elle ne lut une seule ligne, jamais elle ne chercha
par aucun moyen à savoir l'adresse écrite sur mes lettres. J'avais ma
liberté. Elle semblait s'être dit:--Si je le perds, je n'en accuserai
que moi. Et elle s'appuyait fièrement sur un amour si dévoué qu'elle
m'aurait donné sa vie sans hésiter si je la lui avais demandée. Enfin
elle m'avait fait croire que, si je la quittais, elle se tuerait
aussitôt. Il fallait l'entendre à ce sujet célébrer la coutume des
veuves indiennes qui se brûlent sur le bûcher de leurs maris.--«Quoique
dans l'Inde cet usage soit une distinction réservée à la classe
noble, et que, sous ce rapport, il soit peu compris des Européens
incapables de deviner la dédaigneuse grandeur de ce privilége, avouez,
me disait-elle, que, dans nos plates mœurs modernes, l'aristocratie ne
peut plus se relever que par l'extraordinaire des sentiments? Comment
puis-je apprendre aux bourgeois que le sang de mes veines ne ressemble
pas au leur, si ce n'est en mourant autrement qu'ils ne meurent? Des
femmes sans naissance peuvent avoir les diamants, les étoffes, les
chevaux, les écussons même qui devraient nous être réservés, car
on achète un nom! Mais, aimer, tête levée, à contresens de la loi,
mourir pour l'idole que l'on s'est choisie en se taillant un linceul
dans les draps de son lit, soumettre le monde et le ciel à un homme
en dérobant ainsi au Tout-Puissant le droit de faire un Dieu, ne le
trahir pour rien, pas même pour la vertu; car se refuser à lui au
nom du devoir, n'est-ce pas se donner à quelque chose qui n'est pas
_lui_?... que ce soit un homme ou une idée, il y a toujours trahison!
Voilà des grandeurs où n'atteignent pas les femmes vulgaires; elles ne
connaissent que deux routes communes, ou le grand chemin de la vertu,
ou le bourbeux sentier de la courtisane!» Elle procédait, vous le
voyez, par l'orgueil, elle flattait toutes les vanités en les déifiant,
elle me mettait si haut qu'elle ne pouvait vivre qu'à mes genoux;
aussi toutes les séductions de son esprit étaient-elles exprimées par
sa pose d'esclave et par son entière soumission. Elle savait rester
tout un jour, étendue à mes pieds, silencieuse, occupée à me regarder,
épiant l'heure du plaisir comme une cadine du sérail et l'avançant
par d'habiles coquetteries, tout en paraissant l'attendre. Par quels
mots peindre les six premiers mois pendant lesquels je fus en proie
aux énervantes jouissances d'un amour fertile en plaisirs, et qui les
variait avec le savoir que donne l'expérience, mais en cachant son
instruction sous les emportements de la passion. Ces plaisirs, subite
révélation de la poésie des sens, constituent le lien vigoureux par
lequel les jeunes gens s'attachent aux femmes plus âgées qu'eux; mais
ce lien est l'anneau du forçat, il laisse dans l'âme une ineffaçable
empreinte, il y met un dégoût anticipé pour les amours frais, candides,
riches de fleurs seulement, et qui ne savent pas servir d'alcohol
dans des coupes d'or curieusement ciselées, enrichies de pierres où
brillent d'inépuisables feux. En savourant les voluptés que je rêvais
sans les connaître, que j'avais exprimées dans mes _selam_, et que
l'union des âmes rend mille fois plus ardentes, je ne manquai pas de
paradoxes pour me justifier à moi-même la complaisance avec laquelle
je m'abreuvais à cette belle coupe. Souvent lorsque, perdue dans
l'infini de la lassitude, mon âme dégagée du corps voltigeait loin
de la terre, je pensais que ces plaisirs étaient un moyen d'annuler
la matière et de rendre l'esprit à son vol sublime. Souvent lady
Dudley, comme beaucoup de femmes, profitait de l'exaltation à laquelle
conduit l'excès du bonheur, pour me lier par des serments; et, sous
le coup d'un désir, elle m'arrachait des blasphèmes contre l'ange de
Clochegourde. Une fois traître, je devins fourbe. Je continuai d'écrire
à madame de Mortsauf comme si j'étais toujours le même enfant au
méchant petit habit bleu qu'elle aimait tant; mais, je l'avoue, son
don de seconde vue m'épouvantait quand je pensais aux désastres qu'une
indiscrétion pouvait causer dans le joli château de mes espérances.
Souvent, au milieu de mes joies, une soudaine douleur me glaçait,
j'entendais le nom d'Henriette prononcé par une voix d'en haut comme
le:--_Caïn, où est Abel?_ de l'Écriture. Mes lettres restèrent sans
réponse. Je fus saisi d'une horrible inquiétude, je voulus partir
pour Clochegourde. Arabelle ne s'y opposa point, mais elle parla
naturellement de m'accompagner en Touraine. Son caprice aiguisé par
la difficulté, ses pressentiments justifiés par un bonheur inespéré,
tout avait engendré chez elle un amour réel qu'elle désirait rendre
unique. Son génie de femme lui fit apercevoir dans ce voyage un moyen
de me détacher entièrement de madame de Mortsauf; tandis que, aveuglé
par la peur, emporté par la naïveté de la passion vraie, je ne vis pas
le piége où j'allais être pris. Lady Dudley proposa les concessions
les plus humbles et prévint toutes les objections. Elle consentit à
demeurer près de Tours, à la campagne, inconnue, déguisée, sans sortir
le jour, et à choisir pour nos rendez-vous les heures de la nuit où
personne ne pouvait nous rencontrer. Je partis de Tours à cheval
pour Clochegourde. J'avais mes raisons en y venant ainsi, car il me
fallait pour mes excursions nocturnes un cheval, et le mien était un
cheval arabe que lady Esther Stanhope avait envoyé à la marquise, et
qu'elle m'avait échangé contre ce fameux tableau de Rembrandt, qu'elle
a dans son salon à Londres, et que j'ai si singulièrement obtenu. Je
pris le chemin que j'avais parcouru pédestrement six ans auparavant,
et m'arrêtai sous le noyer. De là, je vis madame de Mortsauf en robe
blanche au bord de la terrasse. Aussitôt je m'élançai vers elle avec la
rapidité de l'éclair, et fus en quelques minutes au bas du mur, après
avoir franchi la distance en droite ligne, comme s'il s'agissait d'une
course au clocher. Elle entendit les bonds prodigieux de l'hirondelle
du désert, et, quand je l'arrêtai net au coin de la terrasse, elle me
dit:--Ah! vous voilà!
Ces trois mots me foudroyèrent. Elle savait mon aventure. Qui la lui
avait apprise? sa mère, de qui plus tard elle me montra la lettre
odieuse! La faiblesse indifférente de cette voix, jadis si pleine de
vie, la pâleur mate du son révélaient une douleur mûrie, exhalaient
je ne sais quelle odeur de fleurs coupées sans retour. L'ouragan
de l'infidélité, semblable à ces crues de la Loire qui ensablent à
jamais une terre, avait passé sur son âme en faisant un désert là où
verdoyaient d'opulentes prairies. Je fis entrer mon cheval par la
petite porte; il se coucha sur le gazon à mon commandement, et la
comtesse, qui s'était avancée à pas lents, s'écria:--Le bel animal!
Elle se tenait les bras croisés pour que je ne prisse pas sa main, je
devinai son intention.--Je vais prévenir monsieur de Mortsauf, dit-elle
en me quittant.
Je demeurai debout, confondu, la laissant aller, la contemplant,
toujours noble, lente, fière, plus blanche que je ne l'avais vue,
mais gardant au front la jaune empreinte du sceau de la plus amère
mélancolie, et penchant la tête comme un lys trop chargé de pluie.
--Henriette! criai-je avec la rage de l'homme qui se sent mourir.
Elle ne se retourna point, elle ne s'arrêta pas, elle dédaigna de me
dire qu'elle m'avait retiré son nom, qu'elle n'y répondait plus, elle
marchait toujours. Je pourrai dans cette épouvantable vallée où doivent
tenir des millions de peuples devenus poussière et dont l'âme anime
maintenant la surface du globe, je pourrai me trouver petit au sein de
cette foule pressée sous les immensités lumineuses qui l'éclaireront de
leur gloire; mais alors je serai moins aplati que je ne le fus devant
cette forme blanche, montant comme monte dans les rues d'une ville
quelque inflexible inondation, montant d'un pas égal à son château de
Clochegourde, la gloire et le supplice de cette Didon chrétienne! Je
maudis Arabelle par une seule imprécation qui l'eût tuée si elle l'eût
entendue, elle qui avait tout laissé pour moi, comme on laisse tout
pour Dieu! Je restai perdu dans un monde de pensées, en apercevant de
tous côtés l'infini de la douleur. Je les vis alors descendant tous.
Jacques courait avec l'impétuosité naïve de son âge. Gazelle aux yeux
mourants, Madeleine accompagnait sa mère. Je serrai Jacques contre
mon cœur en versant sur lui les effusions de l'âme et les larmes que
rejetait sa mère. Monsieur de Mortsauf vint à moi, me tendit les bras,
me pressa sur lui, m'embrassa sur les joues, en me disant:--Félix, j'ai
su que je vous devais la vie!
Madame de Mortsauf nous tourna le dos pendant cette scène, en prenant
le prétexte de montrer le cheval à Madeleine stupéfaite.
--Ha! diantre! voilà bien les femmes, cria le comte en colère, elles
examinent votre cheval.
Madeleine se retourna, vint à moi, je lui baisai la main en regardant
la comtesse qui rougit.
--Elle est bien mieux, Madeleine, dis-je.
--Pauvre fillette! répondit la comtesse en la baisant au front.
--Oui, pour le moment, ils sont tous bien, répondit le comte. Moi seul,
mon cher Félix, suis délabré comme une vieille tour qui va tomber.
--Il paraît que le général a toujours ses dragons noirs, repris-je en
regardant madame de Mortsauf.
--Nous avons tous nos _blues devils_, répondit-elle. N'est-ce pas le
mot anglais?
Nous remontâmes vers les clos en nous promenant ensemble, et sentant
tous qu'il était survenu quelque grave événement. Elle n'avait aucun
désir d'être seule avec moi. Enfin j'étais son hôte.
--Pour le coup, et votre cheval? dit le comte quand nous fûmes sortis.
--Vous verrez, reprit la comtesse, que j'aurai tort en y pensant, et
tort en n'y pensant plus.
--Mais oui, dit-il, il faut tout faire en temps utile.
--J'y vais, dis-je en trouvant ce froid accueil insupportable. Moi seul
puis le faire sortir, et le caser comme il faut. Mon _groom_ vient par
la voiture de Chinon, il le pansera.
--Le _groom_ arrive-t-il aussi d'Angleterre? dit-elle.
--Il ne s'en fait que là, répondit le comte qui devint gai en voyant sa
femme triste.
La froideur de sa femme fut une occasion de la contredire, il m'accabla
de son amitié. Je connus la pesanteur de l'attachement d'un mari. Ne
croyez pas que le moment où leurs attentions assassinent les âmes
nobles soit le temps où leurs femmes prodiguent une affection qui
semble leur être volée; non! ils sont odieux et insupportables le jour
où cet amour s'envole. La bonne intelligence, condition essentielle
aux attachements de ce genre, apparaît alors comme un moyen; elle pèse
alors, elle est horrible comme tout moyen que sa fin ne justifie plus.
--Mon cher Félix, me dit le comte en me prenant les mains et me les
serrant affectueusement, pardonnez à madame de Mortsauf, les femmes ont
besoin d'être quinteuses, leur faiblesse les excuse, elles ne sauraient
avoir l'égalité d'humeur que nous donne la force du caractère. Elle
vous aime beaucoup, je le sais; mais...
Pendant que le comte parlait, madame de Mortsauf s'éloigna de nous
insensiblement de manière à nous laisser seuls.
--Félix, me dit-il alors à voix basse en contemplant sa femme qui
remontait au château accompagnée de ses deux enfants, j'ignore ce
qui se passe dans l'âme de madame de Mortsauf, mais son caractère a
complétement changé depuis six semaines. Elle si douce, si dévouée
jusqu'ici, devient d'une maussaderie incroyable!
Manette m'apprit plus tard que la comtesse était tombée dans un
abattement qui la rendait insensible aux tracasseries du comte. En ne
rencontrant plus de terre molle où planter ses flèches, cet homme était
devenu inquiet comme l'enfant qui ne voit plus remuer le pauvre insecte
qu'il tourmente. En ce moment il avait besoin d'un confident comme
l'exécuteur a besoin d'un aide.
--Essayez, dit-il après une pause, de questionner madame de Mortsauf.
Une femme a toujours des secrets pour son mari; mais elle vous confiera
peut-être le sujet de ses peines. Dût-il m'en coûter la moitié des
jours qui me restent et la moitié de ma fortune, je sacrifierais tout
pour la rendre heureuse. Elle est si nécessaire à ma vie! Si dans ma
vieillesse je ne sentais pas toujours cet ange à mes côtés, je serais
le plus malheureux des hommes! je voudrais mourir tranquille. Dites-lui
donc qu'elle n'a pas long-temps à me supporter. Moi, Félix, mon pauvre
ami, je m'en vais, je le sais. Je cache à tout le monde la fatale
vérité, pourquoi les affliger par avance? Toujours le pylore, mon ami!
J'ai fini par saisir les causes de la maladie, la sensibilité m'a tué.
En effet, toutes nos affections frappent sur le centre gastrique...
--En sorte, lui dis-je en souriant, que les gens de cœur périssent par
l'estomac.
--Ne riez pas, Félix, rien n'est plus vrai. Les peines trop vives
exagèrent le jeu du grand sympathique. Cette exaltation de la
sensibilité entretient dans une constante irritation la muqueuse de
l'estomac. Si cet état persiste, il amène des perturbations d'abord
insensibles dans les fonctions digestives: les sécrétions s'altèrent,
l'appétit se déprave et la digestion se fait capricieuse: bientôt des
douleurs poignantes apparaissent, s'aggravent et deviennent de jour
en jour plus fréquentes; puis la désorganisation arrive à son comble
comme si quelque poison lent se mêlait au bol alimentaire; la muqueuse
s'épaissit, l'induration de la valvule du pylore s'opère et il s'y
forme un squirrhe dont il faut mourir. Eh! bien, j'en suis là, mon
cher! L'induration marche sans que rien puisse l'arrêter. Voyez mon
teint jaune-paille, mes yeux secs et brillants, ma maigreur excessive?
Je me dessèche. Que voulez-vous, j'ai rapporté de l'émigration le germe
de cette maladie: j'ai tant souffert alors! Mon mariage, qui pouvait
réparer les maux de l'émigration, loin de calmer mon âme ulcérée, a
ravivé la plaie. Qu'ai-je trouvé ici? d'éternelles alarmes causées
par mes enfants, des chagrins domestiques, une fortune à refaire, des
économies qui engendraient mille privations que j'imposais à ma femme
et dont je pâtissais le premier. Enfin, je ne puis confier ce secret
qu'à vous, mais voici ma plus dure peine. Quoique Blanche soit un ange,
elle ne me comprend pas; elle ne sait rien de mes douleurs, elle les
contrarie, je lui pardonne! Tenez, ceci est affreux à dire, mon ami;
mais une femme moins vertueuse qu'elle m'aurait rendu plus heureux en
se prêtant à des adoucissements que Blanche n'imagine pas, car elle est
niaise comme un enfant! Ajoutez que mes gens me tourmentent, c'est des
buses qui entendent grec lorsque je parle français. Quand notre fortune
a été reconstruite, coussi coussi, quand j'ai eu moins d'ennui, le mal
était fait, j'atteignais à la période des appétits dépravés; puis est
venue ma grande maladie, si mal prise par Origet. Bref, aujourd'hui je
n'ai pas six mois à vivre...
J'écoutais le comte avec terreur. En revoyant la comtesse, le brillant
de ses yeux secs et la teinte jaune-paille de son front m'avaient
frappé, j'entraînai le comte vers la maison en paraissant écouter
ses plaintes mêlées de dissertations médicales; mais je ne songeais
qu'à Henriette et voulais l'observer. Je trouvai la comtesse dans
le salon, où elle assistait à une leçon de mathématiques donnée à
Jacques par l'abbé de Dominis, en montrant à Madeleine un point de
tapisserie. Autrefois elle aurait bien su, le jour de mon arrivée,
remettre ses occupations pour être toute à moi; mais mon amour était si
profondément vrai que je refoulai dans mon cœur le chagrin que me causa
ce contraste entre le présent et le passé; car je voyais la fatale
teinte jaune-paille qui, sur ce céleste visage, ressemblait au reflet
des lueurs divines que les peintres italiens ont mises à la figure des
saintes. Je sentis alors en moi le vent glacé de la mort. Puis quand
le feu de ses yeux dénués de l'eau limpide où jadis nageait son regard
tomba sur moi, je frissonnai; j'aperçus alors quelques changements dus
au chagrin et que je n'avais point remarqués en plein air: les lignes
si menues qui, à ma dernière visite, n'étaient que légèrement imprimées
sur son front, l'avaient creusé; ses tempes bleuâtres semblaient
ardentes et concaves; ses yeux s'étaient enfoncés sous leurs arcades
attendries, et le tour avait bruni; elle était mortifiée comme le
fruit sur lequel les meurtrissures commencent à paraître, et qu'un
ver intérieur fait prématurément blondir. Moi, dont toute l'ambition
était de verser le bonheur à flots dans son âme, n'avais-je pas jeté
l'amertume dans la source où se rafraîchissait sa vie, où se retrempait
son courage? Je vins m'asseoir à ses côtés, et lui dis d'une voix où
pleurait le repentir:--Êtes-vous contente de votre santé?
--Oui, répondit-elle en plongeant ses yeux dans les miens. Ma santé, la
voici, reprit-elle en me montrant Jacques et Madeleine.
Sortie victorieuse de sa lutte avec la nature, à quinze ans, Madeleine
était femme; elle avait grandi, ses couleurs de rose du Bengale
renaissaient sur ses joues bistrées; elle avait perdu l'insouciance de
l'enfant qui regarde tout en face, et commençait à baisser les yeux;
ses mouvements devenaient rares et graves comme ceux de sa mère; sa
taille était svelte, et les grâces de son corsage fleurissaient déjà;
déjà la coquetterie lissait ses magnifiques cheveux noirs, séparés en
deux bandeaux sur son front d'Espagnole. Elle ressemblait aux jolies
statuettes du Moyen-Age, si fines de contour, si minces de forme que
l'œil en les caressant craint de les voir se briser; mais la santé, ce
fruit éclos après tant d'efforts, avait mis sur ses joues le velouté
de la pêche, et le long de son col le soyeux duvet où, comme chez sa
mère, se jouait la lumière. Elle devait vivre! Dieu l'avait écrit,
cher bouton de la plus belle des fleurs humaines! sur les longs cils
de tes paupières, sur la courbe de tes épaules qui promettaient de se
développer richement comme celles de ta mère! Cette brune jeune fille,
à la taille de peuplier, contrastait avec Jacques, frêle jeune homme
de dix-sept ans, de qui la tête avait grossi, dont le front inquiétait
par sa rapide extension, dont les yeux fiévreux, fatigués, étaient en
harmonie avec une voix profondément sonore. L'organe livrait un trop
fort volume de son, de même que le regard laissait échapper trop de
pensées. C'était l'intelligence, l'âme, le cœur d'Henriette dévorant
de leur flamme rapide un corps sans consistance; car Jacques avait ce
teint de lait animé des couleurs ardentes qui distinguent les jeunes
Anglaises marquées par le fléau pour être abattues dans un temps
déterminé; santé trompeuse! En obéissant au signe par lequel Henriette,
après m'avoir montré Madeleine, indiquait Jacques qui traçait des
figures de géométrie et des calculs algébriques sur un tableau devant
l'abbé de Dominis, je tressaillis à l'aspect de cette mort cachée sous
les fleurs, et respectai l'erreur de la pauvre mère.
--Quand je les vois ainsi, la joie fait taire mes douleurs, de même
qu'elles se taisent et disparaissent quand je les vois malades.
Mon ami, dit-elle l'œil brillant de plaisir maternel, si d'autres
affections nous trahissent, les sentiments récompensés ici, les
devoirs accomplis et couronnés de succès compensent la défaite essuyée
ailleurs. Jacques sera comme vous un homme d'une haute instruction,
plein de vertueux savoir; il sera comme vous l'honneur de son pays,
qu'il gouvernera peut-être, aidé par vous qui serez si haut placé; mais
je tâcherai qu'il soit fidèle à ses premières affections. Madeleine, la
chère créature, a déjà le cœur sublime, elle est pure comme la neige du
plus haut sommet des Alpes, elle aura le dévouement de la femme et sa
gracieuse intelligence, elle est fière, elle sera digne des Lenoncourt!
La mère jadis si tourmentée est maintenant bien heureuse, heureuse
d'un bonheur infini, sans mélange; oui, ma vie est pleine, ma vie est
riche. Vous le voyez, Dieu fait éclore mes joies au sein des affections
permises et mêle de l'amertume à celles vers lesquelles m'entraînait un
penchant dangereux...
--Bien, s'écria joyeusement l'abbé. Monsieur le vicomte en sait autant
que moi...
En achevant sa démonstration Jacques toussa légèrement.
--Assez pour aujourd'hui, mon cher abbé, dit la comtesse émue, et
surtout pas de leçon de chimie. Montez à cheval, Jacques, reprit-elle
en se laissant embrasser par son fils avec la caressante mais digne
volupté d'une mère, et les yeux tournés vers moi comme pour insulter
mes souvenirs. Allez, cher, et soyez prudent.
--Mais, lui dis-je pendant qu'elle suivait Jacques par un long regard,
vous ne m'avez pas répondu. Ressentez-vous quelques douleurs?
--Oui, parfois à l'estomac. Si j'étais à Paris, j'aurais les honneurs
d'une gastrite, la maladie à la mode.
--Ma mère souffre souvent et beaucoup, me dit Madeleine.
--Ah! dit-elle, ma santé vous intéresse?...
Madeleine étonnée de la profonde ironie empreinte dans ces mots, nous
regarda tour à tour; mes yeux comptaient des fleurs roses sur le
coussin de son meuble gris et vert qui ornait le salon.
--Cette situation est intolérable, lui dis-je à l'oreille.
--Est-ce moi qui l'ai créée? me demanda-t-elle. Cher enfant,
ajouta-t-elle à haute voix en affectant ce cruel enjouement par lequel
les femmes enjolivent leurs vengeances, ignorez-vous l'histoire
moderne? la France et l'Angleterre ne sont-elles pas toujours ennemies?
Madeleine sait cela, elle sait qu'une mer immense les sépare, mer
froide, mer orageuse.
Les vases de la cheminée étaient remplacés par des candélabres, afin
sans doute de m'ôter le plaisir de les remplir de fleurs; je les
retrouvai plus tard dans sa chambre. Quand mon domestique arriva, je
sortis pour lui donner des ordres; il m'avait apporté quelques affaires
que je voulus placer dans ma chambre.
--Félix, me dit la comtesse, ne vous trompez pas! L'ancienne chambre
de ma tante est maintenant celle de Madeleine, vous êtes au-dessus du
comte.
Quoique coupable, j'avais un cœur, et tous ces mots étaient des coups
de poignard froidement donnés aux endroits les plus sensibles qu'elle
semblait choisir pour frapper. Les souffrances morales ne sont pas
absolues, elles sont en raison de la délicatesse des âmes, et la
comtesse avait durement parcouru cette échelle des douleurs; mais,
par cette raison même, la meilleure femme sera toujours d'autant plus
cruelle qu'elle a été plus bienfaisante; je la regardai, mais elle
baissa la tête. J'allai dans ma nouvelle chambre qui était jolie,
blanche et verte. Là, je fondis en larmes. Henriette m'entendit, elle y
vint en apportant un bouquet de fleurs.
--Henriette, lui dis-je, en êtes vous à ne point pardonner la plus
excusable des fautes?
--Ne m'appelez jamais Henriette, reprit-elle, elle n'existe plus, la
pauvre femme; mais vous trouverez toujours madame de Mortsauf, une
amie dévouée qui vous écoutera, qui vous aimera. Félix, nous causerons
plus tard. Si vous avez encore de la tendresse pour moi, laissez-moi
m'habituer à vous voir; et au moment où les mots me déchireront moins
le cœur, à l'heure où j'aurai reconquis un peu de courage, eh! bien,
alors, alors seulement. Voyez-vous cette vallée, dit-elle en me
montrant l'Indre, elle me fait mal, je l'aime toujours.
--Ah! périsse l'Angleterre et toutes ses femmes! Je donne ma démission
au roi, je meurs ici, pardonné.
--Non, aimez-la, cette femme! Henriette n'est plus, ceci n'est pas un
jeu, vous le saurez.
Elle se retira, dévoilant par l'accent de ce dernier mot l'étendue de
ses plaies. Je sortis vivement, la retins et lui dis:--Vous ne m'aimez
donc plus?
--Vous m'avez fait plus de mal que tous les autres ensemble!
Aujourd'hui je souffre moins, je vous aime donc moins; mais il n'y
a qu'en Angleterre où l'on dise _ni jamais, ni toujours_; ici nous
disons _toujours_. Soyez sage, n'augmentez pas ma douleur; et si vous
souffrez, songez que je vis, moi!
Elle me retira sa main que je tenais froide, sans mouvement, mais
humide, et se sauva comme une flèche en traversant le corridor où
cette scène véritablement tragique avait eu lieu. Pendant le dîner, le
marquis me réservait un supplice auquel je n'avais pas songé.
--La marquise Dudley n'est donc pas à Paris? me dit-il.
Je rougis excessivement en lui répondant:--Non.
--Elle n'est pas à Tours, dit le comte en continuant.
--Elle n'est pas divorcée, elle peut aller en Angleterre. Son mari
serait bien heureux, si elle voulait revenir à lui, dis-je avec
vivacité.
--A-t-elle des enfants, demanda madame de Mortsauf d'une voix altérée.
--Deux fils, lui dis-je.
--Où sont-ils?
--En Angleterre, avec le père.
--Voyons, Félix, soyez franc. Est-elle aussi belle qu'on le dit?
--Pouvez-vous lui faire une semblable question? la femme qu'on aime
n'est-elle pas toujours la plus belle des femmes, s'écria la comtesse.
--Oui, toujours, dis-je avec orgueil en lui lançant un regard qu'elle
ne soutint pas.
--Vous êtes heureux, reprit le comte, oui, vous êtes un heureux coquin.
Ah! dans ma jeunesse, j'aurais été fou d'une semblable conquête...
--Assez, dit madame de Mortsauf, en montrant par un regard Madeleine à
son père.
--Je ne suis pas un enfant, dit le comte qui se plaisait à redevenir
jeune.
En sortant de table, la comtesse m'amena sur la terrasse, et quand
nous y fûmes, elle s'écria:--Comment, il se rencontre des femmes qui
sacrifient leurs enfants à un homme? La fortune, le monde, je le
conçois, l'éternité, oui, peut-être! Mais les enfants! se priver de ses
enfants!
--Oui, et ces femmes voudraient avoir encore à sacrifier plus, elles
donnent tout...
Pour la comtesse, le monde se renversa, ses idées se confondirent.
Saisie par ce grandiose, soupçonnant que le bonheur devait justifier
cette immolation, entendant en elle-même les cris de la chair révoltée,
elle demeura stupide en face de sa vie manquée. Oui, elle eut un moment
de doute horrible; mais elle se releva grande et sainte, portant haut
la tête.
--Aimez-la donc bien, Félix, cette femme, dit-elle avec des larmes aux
yeux, ce sera ma sœur heureuse. Je lui pardonne les maux qu'elle m'a
faits, si elle vous donne ce que vous ne deviez jamais trouver ici, ce
que vous ne pouvez plus tenir de moi. Vous avez eu raison, je ne vous
ai jamais dit que je vous aimasse, et je ne vous ai jamais aimé comme
on aime dans ce monde. Mais si elle n'est pas mère, comment peut-elle
aimer?
--Chère sainte, repris-je, il faudrait que je fusse moins ému que je
ne le suis pour t'expliquer que tu planes victorieusement au-dessus
d'elle, qu'elle est une femme de la terre, une fille des races
déchues, et que tu es la fille des cieux, l'ange adoré, que tu as
tout mon cœur et qu'elle n'a que ma chair; elle le sait, elle en est
au désespoir, et elle changerait avec toi, quand même le plus cruel
martyre lui serait imposé pour prix de ce changement. Mais tout est
irrémédiable. A toi l'âme, à toi les pensées, l'amour pur, à toi la
jeunesse et la vieillesse; à elle les désirs et les plaisirs de la
passion fugitive; à toi mon souvenir dans toute son étendue, à elle
l'oubli le plus profond.
--Dites, dites, dites-moi donc cela, ô mon ami! Elle alla s'asseoir
sur un banc et fondit en larmes. La vertu, Félix, la sainteté de la
vie, l'amour maternel, ne sont donc pas des erreurs. Oh! jetez ce baume
sur mes plaies! Répétez une parole qui me rend aux cieux où je voulais
tendre d'un vol égal avec vous! Bénissez-moi par un regard, par un mot
sacré, je vous pardonnerai les maux que j'ai soufferts depuis deux mois.
--Henriette, il est des mystères de notre vie que vous ignorez. Je
vous ai rencontrée dans un âge auquel le sentiment peut étouffer
les désirs inspirés par notre nature; mais plusieurs scènes dont le
souvenir me réchaufferait à l'heure où viendra la mort ont dû vous
attester que cet âge finissait, et votre constant triomphe a été d'en
prolonger les muettes délices. Un amour sans possession se soutient par
l'exaspération même des désirs; puis il vient un moment où tout est
souffrance en nous, qui ne ressemblons en rien à vous. Nous possédons
une puissance qui ne saurait être abdiquée, sous peine de ne plus être
hommes. Privé de la nourriture qui le doit alimenter, le cœur se dévore
lui-même, et sent un épuisement qui n'est pas la mort, mais qui la
précède. La nature ne peut donc pas être longtemps trompée; au moindre
accident, elle se réveille avec une énergie qui ressemble à la folie.
Non, je n'ai pas aimé, mais j'ai eu soif au milieu du désert.
--Du désert! dit-elle avec amertume en montrant la vallée. Et,
ajouta-t-elle, comme il raisonne, et combien de distinctions subtiles?
les fidèles n'ont pas tant d'esprit.
--Henriette, lui dis-je, ne nous querellons pas pour quelques
expressions hasardées. Non, mon âme n'a pas vacillé, mais je n'ai pas
été maître de mes sens. Cette femme n'ignore pas que tu es la seule
aimée. Elle joue un rôle secondaire dans ma vie, elle le sait, et s'y
résigne; j'ai le droit de la quitter, comme on quitte une courtisane...
--Et alors...
--Elle m'a dit qu'elle se tuerait, répondis-je en croyant que cette
résolution surprendrait Henriette. Mais en m'entendant elle laissa
échapper un de ces dédaigneux sourires plus expressifs encore que les
pensées qu'ils traduisaient.--Ma chère conscience, repris-je, si tu me
tenais compte de mes résistances et des séductions qui conspiraient ma
perte, tu concevrais cette fatale...
--Oh! oui fatale! dit-elle. J'ai cru trop en vous! J'ai cru que vous
ne manqueriez pas de la vertu que pratique le prêtre et... que possède
monsieur de Mortsauf, ajouta-t-elle en donnant à sa voix le mordant
de l'épigramme.--Tout est fini, reprit-elle après une pause, je vous
dois beaucoup, mon ami; vous avez éteint en moi les flammes de la vie
corporelle. Le plus difficile du chemin est fait, l'âge approche, me
voilà souffrante, bientôt maladive; je ne pourrais être pour vous
la brillante fée qui vous verse une pluie de faveurs. Soyez fidèle
à lady Arabelle. Madeleine, que j'élevais si bien pour vous, à qui
sera-t-elle? Pauvre Madeleine, pauvre Madeleine! répéta-t-elle comme un
douloureux refrain. Si vous l'aviez entendue me disant: Ma mère, vous
n'êtes pas gentille pour Félix! La chère créature!