Mes tristes conjectures étaient vraies. Les doux paysages, la tiède

atmosphère, le beau ciel, l'enivrante poésie de cette vallée qui,

pendant quinze ans, avait calmé les lancinantes fantaisies de ce

malade, étaient impuissants aujourd'hui. A l'époque de la vie où chez

les autres hommes les aspérités se fondent et les angles s'émoussent,

le caractère du vieux gentilhomme était encore devenu plus agressif que

par le passé. Depuis quelques mois, il contredisait pour contredire,

sans raison, sans justifier ses opinions: il demandait le pourquoi de

toute chose, s'inquiétait d'un retard ou d'une commission, se mêlait à

tout propos des affaires intérieures, et se faisait rendre compte des

moindres minuties du ménage de manière à fatiguer sa femme ou ses gens,

en ne leur laissant point leur libre arbitre. Jadis il ne s'irritait

jamais sans quelque motif spécieux, maintenant son irritation était

constante. Peut-être les soins de sa fortune, les spéculations de

l'agriculture, une vie de mouvement avaient-ils jusqu'alors détourné

son humeur atrabilaire en donnant une pâture à ses inquiétudes, en

employant l'activité de son esprit; et peut-être aujourd'hui le manque

d'occupations mettait-il sa maladie aux prises avec elle-même; ne

s'exerçant plus au dehors, elle se produisait par des idées fixes,

le _moi_ moral s'était emparé du _moi_ physique. Il était devenu son

propre médecin; il compulsait des livres de médecine, croyait avoir

les maladies dont il lisait les descriptions, et prenait alors pour

sa santé des précautions inouïes, variables, impossibles à prévoir,

partant impossibles à contenter. Tantôt il ne voulait pas de bruit,

et quand la comtesse établissait autour de lui un silence absolu,

tout à coup il se plaignait d'être comme dans une tombe, il disait

qu'il y avait un milieu entre ne pas faire du bruit et le néant de

la Trappe. Tantôt il affectait une parfaite indifférence des choses

terrestres, la maison entière respirait; ses enfants jouaient, les

travaux ménagers s'accomplissaient sans aucune critique; soudain au

milieu du bruit, il s'écriait lamentablement:--«On veut me tuer!»--Ma

chère, s'il s'agissait de vos enfants, vous sauriez bien deviner ce qui

les gêne, disait-il à sa femme en aggravant l'injustice de ces paroles

par le ton aigre et froid dont il les accompagnait. Il se vêtait et

se devêtait à tout moment, en étudiant les plus légères variations

de l'atmosphère, et ne faisait rien sans consulter le baromètre.

Malgré les maternelles attentions de sa femme, il ne trouvait aucune

nourriture à son goût, car il prétendait avoir un estomac délabré dont

les douloureuses digestions lui causaient des insomnies continuelles;

et néanmoins il mangeait, buvait, digérait, dormait avec une perfection

que le plus savant médecin aurait admirée. Ses volontés changeantes

lassaient les gens de sa maison, qui, routiniers comme le sont tous

les domestiques, étaient incapables de se conformer aux exigences

de systèmes incessamment contraires. Le comte ordonnait-il de tenir

les fenêtres ouvertes sous prétexte que le grand air était désormais

nécessaire à sa santé; quelques jours après, le grand air, ou trop

humide ou trop chaud, devenait intolérable; il grondait alors, il

entamait une querelle, et, pour avoir raison, il niait souvent sa

consigne antérieure. Ce défaut de mémoire ou cette mauvaise foi lui

donnait gain de cause dans toutes les discussions où sa femme essayait

de l'opposer à lui-même. L'habitation de Clochegourde était devenue

si insupportable que l'abbé de Dominis, homme profondément instruit,

avait pris le parti de chercher la résolution de quelques problèmes, et

se retranchait dans une distraction affectée. La comtesse n'espérait

plus, comme par le passé, pouvoir enfermer dans le cercle de la famille

les accès de ces folles colères; déjà les gens de la maison avaient

été témoins de scènes où l'exaspération sans motif de ce vieillard

prématuré passa les bornes; ils étaient si dévoués à la comtesse qu'il

n'en transpirait rien au dehors, mais elle redoutait chaque jour un

éclat public de ce délire que le respect humain ne contenait plus.

J'appris plus tard d'affreux détails sur la conduite du comte envers sa

femme; au lieu de la consoler, il l'accablait de sinistres prédictions

et la rendait responsable des malheurs à venir, parce qu'elle

refusait les médications insensées auxquelles il voulait soumettre

ses enfants. La comtesse se promenait-elle avec Jacques et Madeleine,

le comte lui prédisait un orage, malgré la pureté du ciel; si par

hasard l'événement justifiait son pronostic, la satisfaction de son

amour-propre le rendait insensible au mal de ses enfants; l'un d'eux

était-il indisposé, le comte employait tout son esprit à rechercher

la cause de cette souffrance dans le système de soins adopté par sa

femme et qu'il épiloguait dans les plus minces détails, en concluant

toujours par ces mots assassins: «Si vos enfants retombent malades,

vous l'aurez bien voulu.» Il agissait ainsi dans les moindres détails

de l'administration domestique où il ne voyait jamais que le pire côté

des choses, se faisant à tout propos _l'avocat du diable_, suivant

une expression de son vieux cocher. La comtesse avait indiqué pour

Jacques et Madeleine des heures de repas différentes des siennes, et

les avait ainsi soustraits à la terrible action de la maladie du comte,

en attirant sur elle tous les orages. Madeleine et Jacques voyaient

rarement leur père. Par une de ces hallucinations particulières aux

égoïstes, le comte n'avait pas la plus légère conscience du mal dont

il était l'auteur. Dans la conversation confidentielle que nous avions

eue, il s'était surtout plaint d'être trop bon pour tous les siens.

Il maniait donc le fléau, abattait, brisait tout autour de lui comme

eût fait un singe; puis, après avoir blessé sa victime, il niait

l'avoir touchée. Je compris alors d'où provenaient les lignes comme

marquées avec le fil d'un rasoir sur le front de la comtesse, et que

j'avais aperçues en la revoyant. Il est chez les âmes nobles une

pudeur qui les empêche d'exprimer leurs souffrances, elles en dérobent

orgueilleusement l'étendue à ceux qu'elles aiment par un sentiment

de charité voluptueuse. Aussi, malgré mes instances, n'arrachai-je

pas tout d'un coup cette confidence à Henriette. Elle craignait de

me chagriner, elle me faisait des aveux interrompus par de subites

rougeurs; mais j'eus bientôt deviné l'aggravation que le désœuvrement

du comte avait apportée dans les peines domestiques de Clochegourde.

--Henriette, lui dis-je quelques jours après, en lui prouvant que

j'avais mesuré la profondeur de ses nouvelles misères, n'avez-vous pas

eu tort de si bien arranger votre terre que le comte n'y trouve plus à

s'occuper?

--Cher, me dit-elle en souriant, ma situation est assez critique

pour mériter toute mon attention, croyez que j'en ai bien étudié les

ressources, et toutes sont épuisées. En effet, les tracasseries ont

toujours été grandissant. Comme monsieur de Mortsauf et moi nous sommes

toujours en présence, je ne puis les affaiblir en les divisant sur

plusieurs points, tout serait également douloureux pour moi. J'ai songé

à distraire monsieur de Mortsauf, en lui conseillant d'établir une

magnanerie à Clochegourde où il existe déjà quelques mûriers, vestiges

de l'ancienne industrie de la Touraine; mais j'ai reconnu qu'il serait

tout aussi despote au logis, et que j'aurais de plus les mille ennuis

de cette entreprise. Apprenez, monsieur l'observateur, me dit-elle,

que dans le jeune âge les mauvaises qualités de l'homme sont contenues

par le monde, arrêtées dans leur essor par le jeu des passions, gênées

par le respect humain; plus tard, dans la solitude, chez un homme âgé,

les petits défauts se montrent d'autant plus terribles qu'ils ont été

long-temps comprimés. Les faiblesses humaines sont essentiellement

lâches, elles ne comportent ni paix ni trêve; ce que vous leur avez

accordé hier, elles l'exigent aujourd'hui, demain et toujours; elles

s'établissent dans les concessions et les étendent. La puissance est

clémente, elle se rend à l'évidence, elle est juste et paisible; tandis

que les passions engendrées par la faiblesse sont impitoyables; elles

sont heureuses quand elles peuvent agir à la manière des enfants qui

préfèrent les fruits volés en secret à ceux qu'ils peuvent manger à

table; ainsi monsieur de Mortsauf éprouve une joie véritable à me

surprendre; et lui qui ne tromperait personne me trompe avec délices,

pourvu que la ruse reste dans le for intérieur.

Un mois environ après mon arrivée, un matin, en sortant de déjeuner, la

comtesse me prit par le bras, se sauva par une porte à claire-voie qui

donnait dans le verger, et m'entraîna vivement dans les vignes.

--Ah! il me tuera, dit-elle. Cependant je veux vivre, ne fût-ce que

pour mes enfants! Comment, pas un jour de relâche! Toujours marcher

dans les broussailles, manquer de tomber à tout moment, et à tout

moment rassembler ses forces pour garder son équilibre. Aucune

créature ne saurait suffire à de telles dépenses d'énergie. Si je

connaissais bien le terrain sur lequel doivent porter mes efforts, si

ma résistance était déterminée, l'âme s'y plierait; mais non, chaque

jour l'attaque change de caractère, et me surprend sans défense;

ma douleur n'est pas une, elle est multiple. Félix, Félix, vous ne

sauriez imaginer quelle forme odieuse a prise sa tyrannie, et quelles

sauvages exigences lui ont suggérées ses livres de médecine. Oh! mon

ami... dit-elle en appuyant sa tête sur mes épaules, sans achever

sa confidence. Que devenir, que faire? reprit-elle en se débattant

contre les pensées qu'elle n'avait pas exprimées. Comment résister?

Il me tuera. Non, je me tuerai moi-même, et c'est un crime cependant!

M'enfuir? et mes enfants! Me séparer? mais comment, après quinze ans

de mariage, dire à mon père que je ne puis demeurer avec monsieur de

Mortsauf, quand, si mon père ou ma mère viennent, il sera posé, sage,

poli, spirituel. D'ailleurs les femmes mariées ont-elles des pères,

ont-elles des mères? elles appartiennent corps et biens à leurs maris.

Je vivais tranquille, sinon heureuse, je puisais quelques forces dans

ma chaste solitude, je l'avoue; mais si je suis privée de ce bonheur

négatif, je deviendrai folle aussi moi. Ma résistance est fondée sur

de puissantes raisons qui ne me sont pas personnelles. N'est-ce pas

un crime que de donner le jour à des pauvres créatures condamnées

par avance à de perpétuelles douleurs? Cependant ma conduite soulève

de si graves questions que je ne puis les décider seule; je suis juge

et partie. J'irai demain à Tours consulter l'abbé Birotteau, mon

nouveau directeur; car mon cher et vertueux abbé de la Berge est mort,

dit-elle en s'interrompant. Quoiqu'il fût sévère, sa force apostolique

me manquera toujours; son successeur est un ange de douceur qui

s'attendrit au lieu de réprimander; néanmoins, au cœur de la religion

quel courage ne se retremperait? quelle raison ne s'affermirait à la

voix de l'Esprit-Saint?--Mon Dieu, reprit-elle en séchant ses larmes

et levant les yeux au ciel, de quoi me punissez-vous? Mais, il faut le

croire, dit-elle en appuyant ses doigts sur mon bras, oui, croyons-le,

Félix, nous devons passer par un creuset rouge avant d'arriver saints

et parfaits dans les sphères supérieures. Dois-je me taire? me

défendez-vous, mon Dieu, de crier dans le sein d'un ami? l'aimé-je

trop? Elle me pressa sur son cœur comme si elle eût craint de me

perdre:--Qui me résoudra ces doutes? Ma conscience ne me reproche rien.

Les étoiles rayonnent d'en haut sur les hommes; pourquoi l'âme, cette

étoile humaine, n'envelopperait-elle pas de ses feux un ami, quand on

ne laisse aller à lui que de pures pensées?

J'écoutais cette horrible clameur en silence, tenant la main moite de

cette femme dans la mienne plus moite encore; je la serrais avec une

force à laquelle Henriette répondait par une force égale.

--Vous êtes donc par là? cria le comte qui venait à nous, la tête nue.

Depuis mon retour il voulait obstinément se mêler à nos entretiens,

soit qu'il en espérât quelque amusement, soit qu'il crût que la

comtesse me contait ses douleurs et se plaignait dans mon sein, soit

encore qu'il fût jaloux d'un plaisir qu'il ne partageait point.

--Comme il me suit! dit-elle avec l'accent du désespoir. Allons voir

les clos, nous l'éviterons. Baissons-nous le long des haies pour qu'il

ne nous aperçoive pas.

Nous nous fîmes un rempart d'une haie touffue, nous gagnâmes les clos

en courant, et nous nous trouvâmes bientôt loin du comte, dans une

allée d'amandiers.

--Chère Henriette, lui dis-je alors en serrant son bras contre mon

cœur, et m'arrêtant pour la contempler dans sa douleur, vous m'avez

naguère dirigé savamment à travers les voies périlleuses du grand

monde; permettez-moi de vous donner quelques instructions pour vous

aider à finir le duel sans témoins dans lequel vous succomberiez

infailliblement, car vous ne vous battez point avec des armes égales.

Ne luttez pas plus long-temps contre un fou...

--Chut! dit-elle en réprimant des larmes qui roulèrent dans ses yeux.

--Écoutez-moi, chère! Après une heure de ces conversations que je suis

obligé de subir par amour pour vous, souvent ma pensée est pervertie,

ma tête est lourde; le comte me fait douter de mon intelligence, les

mêmes idées répétées se gravent malgré moi dans mon cerveau. Les

monomanies bien caractérisées ne sont pas contagieuses; mais, quand

la folie réside dans la manière d'envisager les choses, et qu'elle se

cache sous des discussions constantes, elle peut causer des ravages

sur ceux qui vivent auprès d'elle. Votre patience est sublime, mais

ne vous mène-t-elle pas à l'abrutissement? Ainsi pour vous, pour vos

enfants, changez de système avec le comte. Votre adorable complaisance

a développé son égoïsme, vous l'avez traité comme une mère traite un

enfant qu'elle gâte; mais aujourd'hui, si vous voulez vivre... Et,

dis-je en la regardant, vous le voulez! déployez l'empire que vous

avez sur lui. Vous le savez, il vous aime et vous craint, faites-vous

craindre davantage, opposez à ses volontés diffuses une volonté

rectiligne. Étendez votre pouvoir comme il a su étendre, lui, les

concessions que vous lui avez faites, et renfermez sa maladie dans une

sphère morale, comme on renferme les fous dans une loge.

--Cher enfant, me dit-elle en souriant avec amertume, une femme sans

cœur peut seule jouer ce rôle. Je suis mère, je serais un mauvais

bourreau. Oui, je sais souffrir, mais faire souffrir les autres!

jamais, dit-elle, pas même pour obtenir un résultat honorable ou grand.

D'ailleurs, ne devrais-je pas faire mentir mon cœur, déguiser ma voix,

armer mon front, corrompre mon geste... ne me demandez pas de tels

mensonges. Je puis me placer entre monsieur de Mortsauf et ses enfants,

je recevrai ses coups pour qu'ils n'atteignent ici personne; voilà tout

ce que je puis pour concilier tant d'intérêts contraires.

--Laisse-moi t'adorer! sainte, trois fois sainte! dis-je en mettant

un genou en terre, en baisant sa robe et y essuyant des pleurs qui me

vinrent aux yeux.

--Mais, s'il vous tue, lui dis-je.

Elle pâlit, et répondit en levant les yeux au ciel:--La volonté de Dieu

sera faite!

--Savez-vous ce que le roi disait à votre père à propos de vous? «Ce

diable de Mortsauf vit donc toujours!»

--Ce qui est une plaisanterie dans la bouche du roi, répondit-elle, est

un crime ici.

Malgré nos précautions, le comte nous avait suivis à la piste; il

nous atteignit tout en sueur sous un noyer où la comtesse s'était

arrêtée pour me dire cette parole grave; en le voyant, je me mis à

parler vendange. Eut-il d'injustes soupçons? je ne sais; mais il resta

sans mot dire à nous examiner, sans prendre garde à la fraîcheur que

distillent les noyers. Après un moment employé par quelques paroles

insignifiantes entrecoupées de pauses très-significatives, le comte dit

avoir mal au cœur et à la tête; il se plaignit doucement, sans quêter

notre pitié, sans nous peindre ses douleurs par des images exagérées.

Nous n'y fîmes aucune attention. En rentrant, il se sentit plus mal

encore, parla de se mettre au lit, et s'y mit sans cérémonie, avec un

naturel qui ne lui était pas ordinaire. Nous profitâmes de l'armistice

que nous donnait son humeur hypocondriaque, et nous descendîmes à notre

chère terrasse, accompagnés de Madeleine.

--Allons nous promener sur l'eau, dit la comtesse après quelques tours,

nous irons assister à la pêche que le garde fait pour nous aujourd'hui.

Nous sortons par la petite porte, nous gagnons la toue, nous y

sautons, et nous voilà remontant l'Indre avec lenteur. Comme trois

enfants amusés à des riens, nous regardions les herbes des bords, les

demoiselles bleues ou vertes; et la comtesse s'étonnait de pouvoir

goûter de si tranquilles plaisirs au milieu de ses poignants chagrins;

mais le calme de la nature, qui marche insouciante de nos luttes,

n'exerce-t-il pas sur nous un charme consolateur? L'agitation d'un

amour plein de désirs contenus s'harmonie à celle de l'eau, les fleurs

que la main de l'homme n'a point perverties expriment ses rêves les

plus secrets, le voluptueux balancement d'une barque imite vaguement

les pensées qui flottent dans l'âme. Nous éprouvâmes l'engourdissante

influence de cette double poésie. Les paroles, montées au diapason de

la nature, déployèrent une grâce mystérieuse, et les regards eurent

de plus éclatants rayons en participant à la lumière si largement

versée par le soleil dans la prairie flamboyante. La rivière fut

comme un sentier sur lequel nous volions. Enfin, n'étant pas diverti

par le mouvement qu'exige la marche à pied, notre esprit s'empara de

la création. La joie tumultueuse d'une petite fille en liberté, si

gracieuse dans ses gestes, si agaçante dans ses propos, n'était-elle

pas aussi la vivante expression de deux âmes libres qui se plaisaient à

former idéalement cette merveilleuse créature rêvée par Platon, connue

de tous ceux dont la jeunesse fut remplie par un heureux amour. Pour

vous peindre cette heure, non dans ses détails indescriptibles, mais

dans son ensemble, je vous dirai que nous nous aimions en tous les

êtres, en toutes les choses qui nous entouraient; nous sentions hors

de nous le bonheur que chacun de nous souhaitait; il nous pénétrait

si vivement que la comtesse ôta ses gants et laissa tomber ses belles

mains dans l'eau comme pour rafraîchir une secrète ardeur. Ses yeux

parlaient; mais sa bouche, qui s'entr'ouvrait comme une rose à l'air,

se serait fermée à un désir. Vous connaissez la mélodie des sons graves

parfaitement unis aux sons élevés, elle m'a toujours rappelé la mélodie

de nos deux âmes en ce moment, qui ne se retrouvera plus jamais.

--Où faites-vous pêcher, lui dis-je, si vous ne pouvez pêcher que sur

les rives qui sont à vous?

--Près du pont de Ruan, me dit-elle. Ha! nous avons maintenant la

rivière à nous depuis le pont de Ruan jusqu'à Clochegourde. Monsieur de

Mortsauf vient d'acheter quarante arpents de prairie avec les économies

de ces deux années et l'arriéré de sa pension. Cela vous étonne?

--Moi, je voudrais que toute la vallée fût à vous! m'écriai-je. Elle me

répondit par un sourire. Nous arrivâmes au-dessous du pont de Ruan, à

un endroit où l'Indre est large, et où l'on péchait.

--Hé! bien, Martineau? dit-elle.

--Ah! madame la comtesse, nous avons du guignon. Depuis trois heures

que nous y sommes, en remontant du moulin ici, nous n'avons rien pris.

Nous abordâmes afin d'assister aux derniers coups de filet, et nous

nous plaçâmes tous trois à l'ombre d'un _bouillard_, espèce de peuplier

dont l'écorce est blanche, qui se trouve sur le Danube, sur la Loire,

probablement sur tous les grands fleuves, et qui jette au printemps un

coton blanc soyeux, l'enveloppe de sa fleur. La comtesse avait repris

son auguste sérénité; elle se repentait presque de m'avoir dévoilé

ses douleurs et d'avoir crié comme Job, au lieu de pleurer comme la

Madeleine, une Madeleine sans amours, ni fêtes, ni dissipations, mais

non sans parfums ni beautés. La seine ramenée à ses pieds fut pleine de

poissons: des tanches, des barbillons, des brochets, des perches et une

énorme carpe sautillant sur l'herbe.

--C'est un fait exprès, dit le garde.

Les ouvriers écarquillaient leurs yeux en admirant cette femme qui

ressemblait à une fée dont la baguette aurait touché les filets. En

ce moment le piqueur parut, chevauchant à travers la prairie au grand

galop, et lui causa d'horribles tressaillements. Nous n'avions pas

Jacques avec nous, et la première pensée des mères est, comme l'a si

poétiquement dit Virgile, de serrer leurs enfants sur leur sein au

moindre événement.

--Jacques! cria-t-elle. Où est Jacques? Qu'est-il arrivé à mon fils?

Elle ne m'aimait pas! Si elle m'avait aimé, elle aurait eu pour mes

souffrances cette expression de lionne au désespoir.

--Madame la comtesse, monsieur le comte se trouve plus mal.

Elle respira, courut avec moi, suivie de Madeleine.

--Revenez lentement, me dit-elle; que cette chère fille ne s'échauffe

pas. Vous le voyez, la course de monsieur de Mortsauf par ce temps si

chaud l'avait mis en sueur, et sa station sous le noyer a pu devenir la

cause d'un malheur.

Ce mot, dit au milieu de son trouble, accusait la pureté de son âme. La

mort du comte, un malheur! Elle gagna rapidement Clochegourde, passa

par la brèche d'un mur et traversa les clos. Je revins lentement en

effet. L'expression d'Henriette m'avait éclairé, mais comme éclaire la

foudre qui ruine les moissons engrangées. Durant cette promenade sur

l'eau, je m'étais cru le préféré; je sentis amèrement qu'elle était

de bonne foi dans ses paroles. L'amant qui n'est pas tout n'est rien.

J'aimais donc seul avec les désirs d'un amour qui sait tout ce qu'il

veut, qui se repaît par avance de caresses espérées, et se contente des

voluptés de l'âme parce qu'il y mêle celles que lui réserve l'avenir.

Si Henriette aimait, elle ne connaissait rien ni des plaisirs de

l'amour ni de ses tempêtes. Elle vivait du sentiment même, comme une

sainte avec Dieu. J'étais l'objet auquel s'étaient rattachées ses

pensées, ses sensations méconnues, comme un essaim s'attache à quelque

branche d'arbre fleuri; mais je n'étais pas le principe, j'étais un

accident de sa vie, je n'étais pas toute sa vie. Roi détrôné, j'allais

me demandant qui pouvait me rendre mon royaume. Dans ma folle jalousie,

je me reprochais de n'avoir rien osé, de n'avoir pas resserré les liens

d'une tendresse qui me semblait alors plus subtile que vraie par les

chaînes du droit positif que crée la possession.

L'indisposition du comte, déterminée peut-être par le froid du noyer,

devint grave en quelques heures. J'allai quérir à Tours un médecin

renommé, monsieur Origet, que je ne pus ramener que dans la soirée;

mais il resta pendant toute la nuit et le lendemain à Clochegourde.

Quoiqu'il eût envoyé chercher une grande quantité de sangsues par le

piqueur, il jugea qu'une saignée était urgente, et n'avait point de

lancette sur lui. Aussitôt je courus à Azay par un temps affreux,

je réveillai le chirurgien, monsieur Deslandes, et le contraignis à

venir avec une célérité d'oiseau. Dix minutes plus tard, le comte eût

succombé; la saignée le sauva. Malgré ce premier succès, le médecin

pronostiquait la fièvre inflammatoire la plus pernicieuse, une de ces

maladies comme en font les gens qui se sont bien portés pendant vingt

ans. La comtesse atterrée croyait être la cause de cette fatale crise.

Sans force pour me remercier de mes soins, elle se contentait de me

jeter quelques sourires dont l'expression équivalait au baiser qu'elle

avait mis sur ma main; j'aurais voulu y lire les remords d'un illicite

amour, mais c'était l'acte de contrition d'un repentir qui faisait mal

à voir dans une âme si pure, c'était l'expression d'une admirative

tendresse pour celui qu'elle regardait comme noble, en s'accusant,

elle seule, d'un crime imaginaire. Certes, elle aimait comme Laure

de Noves aimait Pétrarque, et non comme Francesca da Rimini aimait

Paolo: affreuse découverte pour qui rêvait l'union de ces deux sortes

d'amour! La comtesse gisait, le corps affaissé, les bras pendants,

sur un fauteuil sale dans cette chambre qui ressemblait à la bauge

d'un sanglier. Le lendemain soir, avant de partir, le médecin dit à la

comtesse, qui avait passé la nuit, de prendre une garde. La maladie

devait être longue.

--Une garde, répondit-elle, non, non. Nous le soignerons,

s'écria-t-elle en me regardant; nous nous devons de le sauver!

A ce cri, le médecin nous jeta un coup d'œil observateur, plein

d'étonnement. L'expression de cette parole était de nature à lui

faire soupçonner quelque forfait manqué. Il promit de revenir deux

fois par semaine, indiqua la marche à tenir à monsieur Deslandes et

désigna les symptômes menaçants qui pouvaient exiger qu'on vînt le

chercher à Tours. Afin de procurer à la comtesse au moins une nuit

de sommeil sur deux, je lui demandai de me laisser veiller le comte

alternativement avec elle. Ainsi je la décidai, non sans peine, à

s'aller coucher la troisième nuit. Quand tout reposa dans la maison,

pendant un moment où le comte s'assoupit, j'entendis chez Henriette un

douloureux gémissement. Mon inquiétude devint si vive que j'allai la

trouver; elle était à genoux devant son prie-Dieu, fondant en larmes,

et s'accusait:--Mon Dieu, si tel est le prix d'un murmure, criait-elle,

je ne me plaindrai jamais.

--Vous l'avez quitté! dit-elle en me voyant.

--Je vous entendais pleurer et gémir, j'ai eu peur pour vous.

--Oh! moi, dit-elle, je me porte bien!

Elle voulut être certaine que monsieur de Mortsauf dormît; nous

descendîmes tous deux, et tous deux à la clarté d'une lampe nous le

regardâmes: le comte était plus affaibli par la perte du sang tiré à

flots qu'il n'était endormi; ses mains agitées cherchaient à ramener sa

couverture sur lui.

--On prétend que c'est des gestes de mourants, dit-elle. Ah! s'il

mourait de cette maladie que nous avons causée, je ne me marierais

jamais, je le jure, ajouta-t-elle en étendant la main sur la tête du

comte par un geste solennel.

--J'ai tout fait pour le sauver, lui dis-je.

--Oh! vous, vous êtes bon, dit-elle. Mais moi, je suis la grande

coupable.

Elle se pencha sur ce front décomposé, en balaya la sueur avec ses

cheveux, et le baisa saintement; mais je ne vis pas avec une joie

secrète qu'elle s'acquittait de cette caresse comme d'une expiation.

--Blanche, à boire, dit le comte d'une voix éteinte.

--Vous voyez, il ne connaît que moi, me dit-elle en lui apportant un

verre.

Et par son accent, par ses manières affectueuses, elle cherchait à

insulter aux sentiments qui nous liaient, en les immolant au malade.

--Henriette, lui dis-je, allez prendre quelque repos, je vous en

supplie.

--Plus d'Henriette, dit-elle en m'interrompant avec une impérieuse

précipitation.

--Couchez-vous afin de ne pas tomber malade. Vos enfants, _lui-même_

vous ordonnent de vous soigner, il est des cas où l'égoïsme devient une

sublime vertu.

--Oui, dit-elle.

Elle s'en alla me recommandant son mari par des gestes qui eussent

accusé quelque prochain délire, s'ils n'avaient pas eu les grâces

de l'enfance mêlées à la force suppliante du repentir. Cette scène,

terrible en la mesurant à l'état habituel de cette âme pure, m'effraya;

je craignis l'exaltation de sa conscience. Quand le médecin revint,

je lui révélai les scrupules d'hermine effarouchée qui poignaient ma

blanche Henriette. Quoique discrète, cette confidence dissipa les

soupçons de monsieur Origet, et il calma les agitations de cette

belle âme en disant qu'en tout état de cause le comte devait subir

cette crise, et que sa station sous le noyer avait été plus utile que

nuisible en déterminant la maladie.

Pendant cinquante-deux jours, le comte fut entre la vie et la mort;

nous veillâmes chacun à notre tour, Henriette et moi, vingt-six

nuits. Certes, monsieur de Mortsauf dut son salut à nos soins, à la

scrupuleuse exactitude avec laquelle nous exécutions les ordres de

monsieur Origet. Semblables aux médecins philosophes que de sagaces

observations autorisent à douter des belles actions quand elles ne sont

que le secret accomplissement d'un devoir, cet homme, tout en assistant

au combat d'héroïsme qui se passait entre la comtesse et moi, ne

pouvait s'empêcher de nous épier par des regards inquisitifs, tant il

avait peur de se tromper dans son admiration.

--Dans une semblable maladie, me dit-il lors de sa troisième visite, la

mort rencontre un prompt auxiliaire dans le moral, quand il se trouve

aussi gravement altéré que l'est celui du comte. Le médecin, la garde,

les gens qui entourent le malade tiennent sa vie entre leurs mains;

car alors un seul mot, une crainte vive exprimée par un geste, ont la

puissance du poison.

La Comédie humaine - Volume 07. Scènes de la vie de Province - Tome 03 · 第 39 / 49 段