En me parlant ainsi, Origet étudiait mon visage et ma contenance; mais

il vit dans mes yeux la claire expression d'une âme candide. En effet,

durant le cours de cette cruelle maladie, il ne se forma pas dans mon

intelligence la plus légère de ces mauvaises idées involontaires

qui parfois sillonnent les consciences les plus innocentes. Pour qui

contemple en grand la nature, tout y tend à l'unité par l'assimilation.

Le monde moral doit être régi par un principe analogue. Dans une

sphère pure, tout est pur. Près d'Henriette, il se respirait un parfum

du ciel, il semblait qu'un désir reprochable devait à jamais vous

éloigner d'elle. Ainsi, non-seulement elle était le bonheur, mais elle

était aussi la vertu. En nous trouvant toujours également attentifs et

soigneux, le docteur avait je ne sais quoi de pieux et d'attendri dans

les paroles et dans les manières; il semblait se dire:--Voilà les vrais

malades, ils cachent leur blessure et l'oublient! Par un contraste

qui, selon cet excellent homme, était assez ordinaire chez les hommes

ainsi détruits, monsieur de Mortsauf fut patient, plein d'obéissance,

ne se plaignit jamais et montra la plus merveilleuse docilité; lui

qui, bien portant, ne faisait pas la chose la plus simple sans mille

observations. Le secret de cette soumission à la médecine, tant niée

naguère, était une secrète peur de la mort, autre contraste chez un

homme d'une bravoure irrécusable! Cette peur pourrait assez bien

expliquer plusieurs bizarreries du nouveau caractère que lui avaient

prêté ses malheurs.

Vous l'avouerai-je, Natalie, et le croirez-vous? ces cinquante jours

et le mois qui les suivit furent les plus beaux moments de ma vie.

L'amour n'est-il pas dans les espaces infinis de l'âme comme est

dans une belle vallée le grand fleuve où se rendent les pluies, les

ruisseaux et les torrents, où tombent les arbres et les fleurs, les

graviers du bord et les plus élevés quartiers de roc; il s'agrandit

aussi bien par les orages que par le lent tribut des claires fontaines.

Oui, quand on aime, tout arrive à l'amour. Les premiers grands dangers

passés, la comtesse et moi, nous nous habituâmes à la maladie. Malgré

le désordre incessant introduit par les soins qu'exigeait le comte, sa

chambre que nous avions trouvée si mal tenue devint propre et coquette.

Bientôt nous y fûmes comme deux êtres échoués dans une île déserte;

car non-seulement les malheurs isolent, mais encore ils font taire les

mesquines conventions de la société. Puis l'intérêt du malade nous

obligea d'avoir des points de contact qu'aucun autre événement n'aurait

autorisés. Combien de fois nos mains, si timides auparavant, ne se

rencontrèrent-elles pas en rendant quelque service au comte! n'avais-je

pas à soutenir, à aider Henriette! Souvent emportée par une nécessité

comparable à celle du soldat en vedette, elle oubliait de manger; je

lui servis alors, quelquefois sur ses genoux, un repas pris en hâte

et qui nécessitait mille petits soins. Ce fut une scène d'enfance à

côté d'une tombe entr'ouverte. Elle me commandait vivement les apprêts

qui pouvaient éviter quelque souffrance au comte, et m'employait à

mille menus ouvrages. Pendant le premier temps où l'intensité du

danger étouffait, comme durant une bataille, les subtiles distinctions

qui caractérisent les faits de la vie ordinaire, elle dépouilla

nécessairement ce décorum que toute femme, même la plus naturelle,

garde en ses paroles, dans ses regards, dans son maintien quand elle

est en présence du monde ou de sa famille, et qui n'est plus de mise

en déshabillé. Ne venait-elle pas me relever aux premiers chants de

l'oiseau, dans ses vêtements du matin qui me permirent de revoir

parfois les éblouissants trésors que, dans mes folles espérances,

je considérais comme miens? Tout en restant imposante et fière,

pouvait-elle ainsi ne pas être familière? D'ailleurs pendant les

premiers jours le danger ôta si bien toute signification passionnée

aux privautés de notre intime union, qu'elle n'y vit point de mal;

puis, quand vint la réflexion, elle songea peut-être que ce serait une

insulte pour elle comme pour moi que de changer ses manières. Nous nous

trouvâmes insensiblement apprivoisés, mariés à demi. Elle se montra

bien noblement confiante, sûre de moi comme d'elle-même. J'entrai donc

plus avant dans son cœur. La comtesse redevint mon Henriette, Henriette

contrainte d'aimer davantage celui qui s'efforçait d'être sa seconde

âme. Bientôt je n'attendis plus sa main toujours irrésistiblement

abandonnée au moindre coup d'œil solliciteur; je pouvais, sans qu'elle

se dérobât à ma vue, suivre avec ivresse les lignes de ses belles

formes durant les longues heures pendant lesquelles nous écoutions le

sommeil du malade. Les chétives voluptés que nous nous accordions,

ces regards attendris, ces paroles prononcées à voix basse pour ne

pas éveiller le comte, les craintes, les espérances dites et redites,

enfin les mille événements de cette fusion complète de deux cœurs

longtemps séparés, se détachaient vivement sur les ombres douloureuses

de la scène actuelle. Nous connûmes nos âmes à fond dans cette épreuve

à laquelle succombent souvent les affections les plus vives qui ne

résistent pas au laisser-voir de toutes les heures, qui se détachent en

éprouvant cette cohésion constante où l'on trouve la vie ou lourde ou

légère à porter. Vous savez quel ravage fait la maladie d'un maître,

quelle interruption dans les affaires, le temps manque pour tout; la

vie embarrassée chez lui dérange les mouvements de sa maison et ceux

de sa famille. Quoique tout tombât sur madame de Mortsauf, le comte

était encore utile au dehors; il allait parler aux fermiers, se rendait

chez les gens d'affaires, recevait les fonds; si elle était l'âme, il

était le corps. Je me fis son intendant pour qu'elle pût soigner le

comte sans rien laisser péricliter au dehors. Elle accepta tout sans

façon, sans un remercîment. Ce fut une douce communauté de plus que

ces soins de maison partagés, que ces ordres transmis en son nom. Je

m'entretenais souvent le soir avec elle, dans sa chambre, et de ses

intérêts et de ses enfants. Ces causeries donnèrent un semblant de plus

à notre mariage éphémère. Avec quelle joie Henriette se prêtait à me

laisser jouer le rôle de son mari, à me faire occuper sa place à table,

à m'envoyer parler au garde; et tout cela dans une complète innocence,

mais non sans cet intime plaisir qu'éprouve la plus vertueuse femme du

monde à trouver un biais où se réunissent la stricte observation des

lois et le contentement de ses désirs inavoués. Annulé par la maladie,

le comte ne pesait plus sur sa femme, ni sur sa maison; et alors la

comtesse fut elle-même, elle eut le droit de s'occuper de moi, de me

rendre l'objet d'une foule de soins. Quelle joie quand je découvris

en elle la pensée vaguement conçue peut-être, mais délicieusement

exprimée, de me révéler tout le prix de sa personne et de ses qualités,

de me faire apercevoir le changement qui s'opérerait en elle si elle

était comprise! Cette fleur, incessamment fermée dans la froide

atmosphère de son ménage, s'épanouit à mes regards, et pour moi seul;

elle prit autant de joie à se déployer que j'en sentis en y jetant

l'œil curieux de l'amour. Elle me prouvait par tous les riens de la vie

combien j'étais présent à sa pensée. Le jour où, après avoir passé la

nuit au chevet du malade, je dormais tard, Henriette se levait le matin

avant tout le monde, elle faisait régner autour de moi le plus absolu

silence; sans être avertis, Jacques et Madeleine jouaient au loin; elle

usait de mille supercheries pour conquérir le droit de mettre elle-même

mon couvert; enfin, elle me servait, avec quel pétillement de joie dans

les mouvements, avec quelle fauve finesse d'hirondelle, quel vermillon

sur les joues, quels tremblements dans la voix, quelle pénétration de

lynx! Ces expansions de l'âme se peignent-elles? Souvent elle était

accablée de fatigue; mais si par hasard en ces moments de lassitude

il s'agissait de moi, pour moi comme pour ses enfants elle trouvait

de nouvelles forces, elle s'élançait agile, vive et joyeuse. Comme

elle aimait à jeter sa tendresse en rayons dans l'air! Ah! Natalie,

oui, certaines femmes partagent ici-bas les priviléges des Esprits

Angéliques, et répandent comme eux cette lumière que Saint-Martin, le

Philosophe Inconnu, disait être intelligente, mélodieuse et parfumée.

Sûre de ma discrétion, Henriette se plut à me relever le pesant rideau

qui nous cachait l'avenir, en me laissant voir en elle deux femmes: la

femme enchaînée qui m'avait séduit malgré ses rudesses, et la femme

libre dont la douceur devait éterniser mon amour. Quelle différence!

madame de Mortsauf était le bengali transporté dans la froide Europe,

tristement posé sur son bâton, muet et mourant dans sa cage où le garde

un naturaliste; Henriette était l'oiseau chantant ses poèmes orientaux

dans son bocage au bord du Gange, et comme une pierrerie vivante,

volant de branche en branche parmi les roses d'un immense volkaméria

toujours fleuri. Sa beauté se fit plus belle, son esprit se raviva. Ce

continuel feu de joie était un secret entre nos deux esprits, car l'œil

de l'abbé de Dominis, ce représentant du monde, était plus redoutable

pour Henriette que celui de monsieur de Mortsauf; mais elle prenait

comme moi grand plaisir à donner à sa pensée des tours ingénieux;

elle cachait son contentement sous la plaisanterie, et couvrait

d'ailleurs les témoignages de sa tendresse du brillant pavillon de la

reconnaissance.

--Nous avons mis votre amitié à de rudes épreuves, Félix! Nous pouvons

bien lui permettre les licences que nous permettons à Jacques, monsieur

l'abbé? disait-elle à table.

Le sévère abbé répondait par l'aimable sourire de l'homme pieux qui

lit dans les cœurs et les trouve purs; il exprimait d'ailleurs pour

la comtesse le respect mélangé d'adoration qu'inspirent les anges.

Deux fois, en ces cinquante jours, la comtesse s'avança peut-être au

delà des bornes dans lesquelles se renfermait notre affection; mais

encore ces deux événements furent-ils enveloppés d'un voile qui ne

se leva qu'au jour des aveux suprêmes. Un matin, dans les premiers

jours de la maladie du comte, au moment où elle se repentit de m'avoir

traité si sévèrement en me retirant les innocents priviléges accordés

à ma chaste tendresse, je l'attendais, elle devait me remplacer. Trop

fatigué, je m'étais endormi, la tête appuyée sur la muraille. Je me

réveillai soudain en me sentant le front touché par je ne sais quoi

de frais qui me donna une sensation comparable à celle d'une rose

qu'on y eût appuyée. Je vis la comtesse à trois pas de moi, qui me

dit:--«J'arrive!» Je m'en allai; mais en lui souhaitant le bonjour, je

lui pris la main, et la sentis humide et tremblante.

--Souffrez-vous? lui dis-je.

--Pourquoi me faites-vous cette question? me demanda-t-elle. Je la

regardai, rougissant, confus:--J'ai rêvé, dis-je.

Un soir, pendant les dernières visites de monsieur Origet, qui avait

positivement annoncé la convalescence du comte, je me trouvais avec

Jacques et Madeleine sous le perron où nous étions tous trois couchés

sur les marches, emportés par l'attention que demandait une partie

d'onchets que nous faisions avec des tuyaux de paille et des crochets

armés d'épingles. Monsieur de Mortsauf dormait. En attendant que son

cheval fût attelé, le médecin et la comtesse causaient à voix basse

dans le salon. Monsieur Origet s'en alla sans que je m'aperçusse de

son départ. Après l'avoir reconduit, Henriette s'appuya sur la fenêtre

d'où elle nous contempla sans doute pendant quelque temps, à notre

insu. La soirée était une de ces soirées chaudes où le ciel prend les

teintes du cuivre, où la campagne envoie dans les échos mille bruits

confus. Un dernier rayon de soleil se mourait sur les toits, les fleurs

des jardins embaumaient les airs, les clochettes des bestiaux ramenés

aux étables retentissaient au loin. Nous nous conformions au silence

de cette heure tiède en étouffant nos cris de peur d'éveiller le

comte. Tout à coup, malgré le bruit onduleux d'une robe, j'entendis la

contraction gutturale d'un soupir violemment réprimé; je m'élançai dans

le salon, j'y vis la comtesse assise dans l'embrasure de la fenêtre,

un mouchoir sur la figure; elle reconnut mon pas, et me fit un geste

impérieux pour m'ordonner de la laisser seule. Je vins, le cœur pénétré

de crainte, et voulus lui ôter son mouchoir de force, elle avait le

visage baigné de larmes; elle s'enfuit dans sa chambre, et n'en sortit

que pour la prière. Pour la première fois, depuis cinquante jours,

je l'emmenai sur la terrasse et lui demandai compte de son émotion;

mais elle affecta la gaieté la plus folle et la justifia par la bonne

nouvelle que lui avait donnée Origet.

--Henriette, Henriette, lui dis-je, vous la saviez au moment où

je vous ai vue pleurant. Entre nous deux un mensonge serait une

monstruosité. Pourquoi m'avez-vous empêché d'essuyer ces larmes?

M'appartenaient-elles donc?

--J'ai pensé, me dit-elle, que pour moi cette maladie a été comme une

halte dans la douleur. Maintenant que je ne tremble plus pour monsieur

de Mortsauf, il faut trembler pour moi.

Elle avait raison. La santé du comte s'annonça par le retour de son

humeur fantasque: il commençait à dire que ni sa femme, ni moi, ni le

médecin ne savaient le soigner, nous ignorions tous et sa maladie et

son tempérament, et ses souffrances et les remèdes convenables. Origet,

infatué de je ne sais quelle doctrine, voyait une altération dans les

humeurs, tandis qu'il ne devait s'occuper que du pylore. Un jour, il

nous regarda malicieusement comme un homme qui nous aurait épiés ou

bien devinés, et il dit en souriant à sa femme:--Eh! bien, ma chère, si

j'étais mort, vous m'auriez regretté, sans doute, mais, avouez-le, vous

vous seriez résignée...

--J'aurais porté le deuil de cour, rose et noir, répondit-elle en riant

afin de faire taire son mari.

Mais il y eut surtout à propos de la nourriture, que le docteur

déterminait sagement en s'opposant à ce que l'on satisfît la faim

du convalescent, des scènes de violence et des criailleries qui ne

pouvaient se comparer à rien dans le passé, car le caractère du comte

se montra d'autant plus terrible qu'il avait pour ainsi dire sommeillé.

Forte de ses ordonnances du médecin et de l'obéissance de ses gens,

stimulée par moi qui vis dans cette lutte un moyen de lui apprendre

à exercer sa domination sur son mari, la comtesse s'enhardit à la

résistance; elle sut opposer un front calme à la démence et aux cris;

elle s'habitua, le prenant pour ce qu'il était, pour un enfant, à

entendre ses épithètes injurieuses. J'eus le bonheur de lui voir saisir

enfin le gouvernement de cet esprit maladif. Le comte criait, mais il

obéissait, et il obéissait surtout après avoir beaucoup crié. Malgré

l'évidence des résultats, Henriette pleurait parfois à l'aspect de ce

vieillard décharné, faible, au front plus jaune que la feuille près

de tomber, aux yeux pâles, aux mains tremblantes; elle se reprochait

ses duretés, elle ne résistait pas souvent à la joie qu'elle voyait

dans les yeux du comte quand, en lui mesurant ses repas, elle allait

au delà des défenses du médecin. Elle se montra d'ailleurs d'autant

plus douce et gracieuse pour lui qu'elle l'avait été pour moi; mais il

y eut cependant des différences qui remplirent mon cœur d'une joie

illimitée. Elle n'était pas infatigable, elle savait appeler ses gens

pour servir le comte quand ses caprices se succédaient un peu trop

rapidement et qu'il se plaignait de ne pas être compris.

La comtesse voulut aller rendre grâces à Dieu du rétablissement de

monsieur de Mortsauf, elle fit dire une messe et me demanda mon bras

pour se rendre à l'église; je l'y menai; mais pendant le temps que dura

la messe, je vins voir monsieur et madame de Chessel. Au retour, elle

voulut me gronder.

--Henriette, lui dis-je, je suis incapable de fausseté. Je puis me

jeter à l'eau pour sauver mon ennemi qui se noie, lui donner mon

manteau pour le réchauffer; enfin je lui pardonnerais, mais sans

oublier l'offense.

Elle garda le silence, et pressa mon bras sur son cœur.

--Vous êtes un ange, vous avez dû être sincère dans vos actions de

grâces, dis-je en continuant. La mère du prince de la Paix fut sauvée

des mains d'une populace furieuse qui voulait la tuer, et quand la

reine lui demanda: Que faisiez-vous? elle répondit: Je priais pour eux!

La femme est ainsi. Moi je suis un homme et nécessairement imparfait.

--Ne vous calomniez point, dit-elle en me remuant le bras avec

violence, peut-être valez-vous mieux que moi.

--Oui, repris-je, car je donnerais l'éternité pour un seul jour de

bonheur, et vous!...

--Et moi? dit-elle en me regardant avec fierté.

Je me tus et baissai les yeux pour éviter la foudre de son regard.

--Moi! reprit-elle, de quel _moi_ parlez-vous? Je sens bien des moi

en moi! Ces deux enfants, ajouta-t-elle en montrant Madeleine et

Jacques, sont des _moi_. Félix, dit-elle avec un accent déchirant, me

croyez-vous donc égoïste? Pensez-vous que je saurais sacrifier toute

une éternité pour récompenser celui qui me sacrifie sa vie? Cette

pensée est horrible, elle froisse à jamais les sentiments religieux.

Une femme ainsi déchue peut-elle se relever? son bonheur peut-il

l'absoudre? Vous me feriez bientôt décider ces questions!... Oui, je

vous livre enfin un secret de ma conscience: cette idée m'a souvent

traversé le cœur, je l'ai souvent expiée par de dures pénitences, elle

a causé des larmes dont vous m'avez demandé compte avant-hier...

--Ne donnez-vous pas trop d'importance à certaines choses que les

femmes vulgaires mettent à haut prix et que vous devriez...

--Oh! dit-elle en m'interrompant, leur en donnez-vous moins?

Cette logique arrêta tout raisonnement.

--Hé! bien, reprit-elle, sachez-le! Oui, j'aurais la lâcheté

d'abandonner ce pauvre vieillard dont je suis la vie! Mais, mon ami,

ces deux petites créatures si faibles qui sont en avant de nous,

Madeleine et Jacques, ne resteraient-ils pas avec leur père? Eh!

bien, croyez-vous, je vous le demande, croyez-vous qu'ils vécussent

trois mois sous la domination insensée de cet homme? Si en manquant à

mes devoirs, il ne s'agissait que de moi... Elle laissa échapper un

superbe sourire. Mais n'est-ce pas tuer mes deux enfants? leur mort

serait certaine. Mon Dieu, s'écria-t-elle, pourquoi parlons-nous de ces

choses? Mariez-vous, et laissez-moi mourir!

Elle dit ces paroles d'un ton si amer, si profond, qu'elle étouffa la

révolte de ma passion.

--Vous avez crié, là-haut, sous ce noyer; je viens de crier, moi, sous

ces aulnes, voilà tout. Je me tairai désormais.

--Vos générosités me tuent, dit-elle en levant les yeux au ciel.

Nous étions arrivés sur la terrasse, nous y trouvâmes le comte assis

dans un fauteuil, au soleil. L'aspect de cette figure fondue, à peine

animée par un sourire faible, éteignit les flammes sorties des cendres.

Je m'appuyai sur la balustrade, en contemplant le tableau que m'offrait

ce moribond, entre ses deux enfants toujours malingres, et sa femme

pâlie par les veilles, amaigrie par les excessifs travaux, par les

alarmes et peut-être par les joies de ces deux terribles mois, mais que

les émotions de cette scène avaient colorée outre mesure. A l'aspect

de cette famille souffrante, enveloppée des feuillages tremblotants

à travers lesquels passait la grise lumière d'un ciel d'automne

nuageux, je sentis en moi-même se dénouer les liens qui rattachent le

corps à l'esprit. Pour la première fois, j'éprouvai ce spleen moral

que connaissent, dit-on, les plus robustes lutteurs au fort de leurs

combats, espèce de folie froide qui fait un lâche de l'homme le plus

brave, un dévot d'un incrédule, qui rend indifférent à toute chose,

même aux sentiments les plus vitaux, à l'honneur, à l'amour; car le

doute nous ôte la connaissance de nous-mêmes, et nous dégoûte de la

vie. Pauvres créatures nerveuses que la richesse de votre organisation

livre sans défense à je ne sais quel fatal génie, où sont vos pairs et

vos juges? Je conçus comment le jeune audacieux qui avançait déjà la

main sur le bâton des maréchaux de France, habile négociateur autant

qu'intrépide capitaine, avait pu devenir l'innocent assassin que je

voyais! Mes désirs, aujourd'hui couronnés de roses, pouvaient avoir

cette fin? Épouvanté par la cause autant que par l'effet, demandant

comme l'impie où était ici la Providence, je ne pus retenir deux larmes

qui roulèrent sur mes joues.

--Qu'as-tu, mon bon Félix? me dit Madeleine de sa voix enfantine.

Puis Henriette acheva de dissiper ces noires vapeurs et ces ténèbres

par un regard de sollicitude qui rayonna dans mon âme comme le soleil.

En ce moment, le vieux piqueur m'apporta de Tours une lettre dont la

vue m'arracha je ne sais quel cri de surprise, et qui fit trembler

madame de Mortsauf par contre-coup. Je voyais le cachet du cabinet, le

roi me rappelait. Je lui tendis la lettre, elle la lut d'un regard.

--Il s'en va! dit le comte.

--Que vais-je devenir? me dit-elle en apercevant pour la première fois

son désert sans soleil.

Nous restâmes dans une stupeur de pensée qui nous oppressa tous

également, car nous n'avions jamais si bien senti que nous nous étions

tous nécessaires les uns aux autres. La comtesse eut, en me parlant de

toutes choses, même indifférentes, un son de voix nouveau, comme si

l'instrument eût perdu plusieurs cordes, et que les autres se fussent

détendues. Elle eut des gestes d'apathie et des regards sans lueur. Je

la priai de me confier ses pensées.

--En ai-je? me dit-elle.

Elle m'entraîna dans sa chambre, me fit asseoir sur son canapé, fouilla

le tiroir de sa toilette, se mit à genoux devant moi, et me dit:--Voilà

les cheveux qui me sont tombés depuis un an, prenez-les, ils sont bien

à vous, vous saurez un jour comment et pourquoi.

Je me penchai lentement vers son front, elle ne se baissa pas pour

éviter mes lèvres, je les appuyai saintement, sans coupable ivresse,

sans volupté chatouilleuse, mais avec un solennel attendrissement.

Voulait-elle tout sacrifier? Allait-elle seulement, comme je l'avais

fait, au bord du précipice? Si l'amour l'avait amenée à se livrer, elle

n'eût pas eu ce calme profond, ce regard religieux, et ne m'eût pas

dit de sa voix pure:--Vous ne m'en voulez plus?

Je partis au commencement de la nuit, elle voulut m'accompagner par la

route de Frapesle, et nous nous arrêtâmes au noyer; je le lui montrai,

lui disant comment de là je l'avais aperçue quatre ans auparavant:--La

vallée était bien belle! m'écriai-je.

--Et maintenant? reprit-elle vivement.

--Vous êtes sous le noyer, lui dis-je, et la vallée est à nous.

Elle baissa la tête, et notre adieu se fit là. Elle remonta dans sa

voiture avec Madeleine, et moi dans la mienne, seul. De retour à Paris,

je fus heureusement absorbé par des travaux pressants qui me donnèrent

une violente distraction et me forcèrent à me dérober au monde qui

m'oublia. Je correspondis avec madame de Mortsauf, à qui j'envoyais mon

journal toutes les semaines, et qui me répondait deux fois par mois.

Vie obscure et pleine, semblable à ces endroits touffus, fleuris et

ignorés, que j'avais admirés naguère encore au fond des bois en faisant

de nouveaux poèmes de fleurs pendant les deux dernières semaines.

O vous qui aimez! imposez-vous de ces belles obligations, chargez-vous

de règles à accomplir comme l'Église en a donné pour chaque jour aux

chrétiens. C'est de grandes idées que les observances rigoureuses

créées par la Religion Romaine, elles tracent toujours plus avant

dans l'âme les sillons du devoir par la répétition des actes qui

conservent l'espérance et la crainte. Les sentiments courent toujours

vifs dans ces ruisseaux creusés qui retiennent les eaux, les purifient,

rafraîchissent incessamment le cœur, et fertilisent la vie par les

abondants trésors d'une foi cachée, source divine où se multiplie

l'unique pensée d'un unique amour.

La Comédie humaine - Volume 07. Scènes de la vie de Province - Tome 03 · 第 40 / 49 段