auprès du roi Louis XVIII un emploi secret d'une durée égale à celle de
son règne, place de confiance, sans faveur éclatante, mais sans chance
de disgrâce, qui me mit au cœur du gouvernement et fut la source de
mes prospérités. Madame de Mortsauf avait vu juste, je lui devais donc
tout: pouvoir et richesse, le bonheur et la science; elle me guidait
et m'encourageait, purifiait mon cœur et donnait à mes vouloirs cette
unité sans laquelle les forces de la jeunesse se dépensent inutilement.
Plus tard j'eus un collègue. Chacun de nous fut de service pendant six
mois. Nous pouvions nous suppléer l'un l'autre au besoin; nous avions
une chambre au château, notre voiture et de larges rétributions pour
nos frais quand nous étions obligés de voyager. Singulière situation!
Être les disciples secrets d'un monarque à la politique duquel ses
ennemis ont rendu depuis une éclatante justice, de l'entendre jugeant
tout, intérieur, extérieur, d'être sans influence patente, et de
se voir parfois consultés comme Laforêt par Molière, de sentir les
hésitations d'une vieille expérience, affermies par la conscience
de la jeunesse. Notre avenir était d'ailleurs fixé de manière à
satisfaire l'ambition. Outre mes appointements de maître des requêtes,
payés par le budget du Conseil d'État, le roi me donnait mille francs
par mois sur sa cassette, et me remettait souvent lui-même quelques
gratifications. Quoique le roi sentît qu'un jeune homme de vingt-trois
ans ne résisterait pas long-temps au travail dont il m'accablait, mon
collègue, aujourd'hui pair de France, ne fut choisi que vers le mois
d'août 1817. Ce choix était si difficile, nos fonctions exigeaient
tant de qualités, que le roi fut long-temps à se décider. Il me fit
l'honneur de me demander quel était celui des jeunes gens entre
lesquels il hésitait avec qui je m'accorderais le mieux. Parmi eux se
trouvait un de mes camarades de la pension Lepître, et je ne l'indiquai
point, Sa Majesté me demanda pourquoi.
--Le Roi, lui dis-je, a choisi des hommes également fidèles, mais de
capacités différentes, j'ai nommé celui que je crois le plus habile,
certain de toujours bien vivre avec lui.
Mon jugement coïncidait avec celui du roi, qui me sut toujours gré du
sacrifice que j'avais fait. En cette occasion, il me dit:--Vous serez
Monsieur le Premier. Il ne laissa pas ignorer cette circonstance à
mon collègue qui, en retour de ce service, m'accorda son amitié. La
considération que me marqua le duc de Lenoncourt donna la mesure à
celle dont m'environna le monde. Ces mots: «Le roi prend un vif intérêt
à ce jeune homme; ce jeune homme a de l'avenir, le roi le goûte,»
auraient tenu lieu de talents, mais ils communiquaient au gracieux
accueil dont les jeunes gens sont l'objet ce je ne sais quoi qu'on
accorde au pouvoir. Soit chez le duc de Lenoncourt, soit chez ma sœur
qui épousa vers ce temps son cousin le marquis de Listomère, le fils
de la vieille parente chez qui j'allais à l'île Saint-Louis, je fis
insensiblement la connaissance des personnes les plus influentes au
faubourg Saint-Germain.
Henriette me mit bientôt au cœur de la société dite le Petit-Château,
par les soins de la princesse de Blamont-Chauvry, de qui elle était
la petite-belle-nièce; elle lui écrivit si chaleureusement à mon
sujet, que la princesse m'invita sur-le-champ à la venir voir; je la
cultivai, je sus lui plaire, et elle devint non pas ma protectrice,
mais une amie dont les sentiments eurent je ne sais quoi de maternel.
La vieille princesse prit à cœur de me lier avec sa fille madame
d'Espard, avec la duchesse de Langeais, la vicomtesse de Beauséant et
la duchesse de Maufrigneuse, des femmes qui tour à tour tinrent le
sceptre de la mode et qui furent d'autant plus gracieuses pour moi,
que j'étais sans prétention auprès d'elles, et toujours prêt à leur
être agréable. Mon frère Charles, loin de me renier, s'appuya dès lors
sur moi; mais ce rapide succès lui inspira une secrète jalousie qui
plus tard me causa bien des chagrins. Mon père et ma mère, surpris de
cette fortune inespérée, sentirent leur vanité flattée, et m'adoptèrent
enfin pour leur fils; mais, comme leur sentiment était en quelque sorte
artificiel, pour ne pas dire joué, ce retour eut peu d'influence sur un
cœur ulcéré; d'ailleurs, les affections entachées d'égoïsme excitent
peu les sympathies; le cœur abhorre les calculs et les profits de tout
genre.
J'écrivais fidèlement à ma chère Henriette, qui me répondait une ou
deux lettres par mois. Son esprit planait ainsi sur moi, ses pensées
traversaient les distances et me faisaient une atmosphère pure. Aucune
femme ne pouvait me captiver. Le roi sut ma réserve; sous ce rapport,
il était de l'école de Louis XV, et me nommait en riant mademoiselle
de Vandenesse, mais la sagesse de ma conduite lui plaisait fort. J'ai
la conviction que la patience dont j'avais pris l'habitude pendant
mon enfance et surtout à Clochegourde servit beaucoup à me concilier
les bonnes grâces du roi, qui fut toujours excellent pour moi. Il
eut sans doute la fantaisie de lire mes lettres, car il ne fut pas
long-temps la dupe de ma vie de demoiselle. Un jour, le duc était de
service, j'écrivais sous la dictée du roi, qui, voyant entrer le duc de
Lenoncourt, nous enveloppa d'un regard malicieux.
--Hé! bien, ce diable de Mortsauf veut donc toujours vivre? lui dit-il
de sa belle voix d'argent à laquelle il savait communiquer à volonté le
mordant de l'épigramme.
--Toujours, répondit le duc.
--La comtesse de Mortsauf est un ange que je voudrais cependant bien
voir ici, reprit le roi; mais si je ne puis rien, mon chancelier,
dit-il en se tournant vers moi, sera plus heureux. Vous avez six mois à
vous, je me décide à vous donner pour collègue le jeune homme dont nous
parlions hier. Amusez-vous bien à Clochegourde, monsieur Caton! Et il
se fit rouler hors du cabinet en souriant.
Je volai comme une hirondelle en Touraine. Pour la première fois
j'allais me montrer à celle que j'aimais, non-seulement un peu moins
niais, mais encore dans l'appareil d'un jeune homme élégant dont les
manières avaient été formées par les salons les plus polis, dont
l'éducation avait été achevée par les femmes les plus gracieuses, qui
avait enfin recueilli le prix de ses souffrances, et qui avait mis en
usage l'expérience du plus bel ange que le ciel ait commis à la garde
d'un enfant. Vous savez comment j'étais équipé pendant les trois mois
de mon premier séjour à Frapesle. Quand je revins à Clochegourde lors
de ma mission en Vendée, j'étais vêtu comme un chasseur. Je portais
une veste verte à boutons blancs rougis, un pantalon à raies, des
guêtres de cuir et des souliers. La marche, les halliers m'avaient
si mal arrangé, que le comte fut obligé de me prêter du linge. Cette
fois, deux ans de séjour à Paris, l'habitude d'être avec le roi,
les façons de la fortune, ma croissance achevée, une physionomie
jeune qui recevait un lustre inexplicable de la placidité d'une âme
magnétiquement unie à l'âme pure qui de Clochegourde rayonnait sur moi,
tout m'avait transformé: j'avais de l'assurance sans fatuité, j'avais
un contentement intérieur de me trouver, malgré ma jeunesse, au sommet
des affaires; j'avais la conscience d'être le soutien secret de la plus
adorable femme qui fût ici-bas, son espoir inavoué. Peut-être eus-je
un petit mouvement de vanité quand le fouet des postillons claqua dans
la nouvelle avenue qui de la route de Chinon menait à Clochegourde,
et qu'une grille que je ne connaissais pas s'ouvrit au milieu d'une
enceinte circulaire récemment bâtie. Je n'avais pas écrit mon arrivée à
la comtesse, voulant lui causer une surprise, et j'eus doublement tort:
d'abord, elle éprouva le saisissement que donne un plaisir long-temps
espéré, mais considéré comme impossible; puis, elle me prouva que
toutes les surprises calculées étaient de mauvais goût.
Quand Henriette vit le jeune homme là où elle n'avait jamais vu qu'un
enfant, elle abaissa son regard vers la terre par un mouvement d'une
tragique lenteur; elle se laissa prendre et baiser la main sans
témoigner ce plaisir intime dont j'étais averti par son frisonnement de
sensitive; et quand elle releva son visage pour me regarder encore, je
la trouvai pâle.
--Hé! bien, vous n'oubliez donc pas vos vieux amis? me dit monsieur de
Mortsauf, qui n'était ni changé ni vieilli.
Les deux enfants me sautèrent au cou. J'aperçus à la porte la figure
grave de l'abbé de Dominis, précepteur de Jacques.
--Oui, dis-je au comte; j'aurai désormais par an six mois de liberté
qui vous appartiendront toujours. Hé! bien, qu'avez-vous? dis-je à la
comtesse en lui passant mon bras pour lui envelopper la taille et la
soutenir, en présence de tous les siens.
--Oh! laissez-moi, me dit-elle en bondissant, ce n'est rien.
Je lus dans son âme, et répondis à sa pensée secrète en lui disant:--Ne
reconnaissez-vous donc plus votre fidèle esclave?
Elle prit mon bras, quitta le comte, ses enfants, l'abbé, les gens
accourus, et me mena loin de tous en tournant le boulingrin, mais en
restant sous leurs yeux; puis, quand elle jugea que sa voix ne serait
point entendue:--Félix, mon ami, dit-elle, pardonnez la peur à qui n'a
qu'un fil pour se diriger dans un labyrinthe souterrain, et qui tremble
de le voir se briser. Répétez-moi que je suis plus que jamais Henriette
pour vous, que vous ne m'abandonnerez point, que rien ne prévaudra
contre moi, que vous serez toujours un ami dévoué. J'ai vu tout à coup
dans l'avenir, et vous n'y étiez pas, comme toujours, la face brillante
et les yeux sur moi; vous me tourniez le dos.
--Henriette, idole dont le culte l'emporte sur celui de Dieu, lys,
fleur de ma vie, comment ne savez-vous donc plus, vous qui êtes ma
conscience, que je me suis si bien incarné à votre cœur que mon âme est
ici quand ma personne est à Paris? Faut-il donc vous dire que je suis
venu en dix-sept heures, que chaque tour de roue emportait un monde de
pensées et de désirs qui a éclaté comme une tempête aussitôt que je
vous ai vue...
--Dites, dites! Je suis sûre de moi, je puis vous entendre sans crime.
Dieu ne veut pas que je meure: il vous envoie à moi comme il dispense
son souffle à ses créations, comme il épand la pluie des nuées sur une
terre aride; dites, dites! m'aimez-vous saintement?
--Saintement.
--A jamais?
--A jamais.
--Comme une vierge Marie, qui doit rester dans ses voiles et sous sa
couronne blanche?
--Comme une vierge Marie visible.
--Comme une sœur?
--Comme une sœur trop aimée.
--Comme une mère?
--Comme une mère secrètement désirée.
--Chevaleresquement, sans espoir?
--Chevaleresquement, mais avec espoir.
--Enfin, comme si vous n'aviez encore que vingt ans, et que vous
portiez votre petit méchant habit bleu du bal?
--Oh! mieux. Je vous aime ainsi, et je vous aime encore comme... Elle
me regarda dans une vive appréhension... comme vous aimait votre tante.
--Je suis heureuse: vous avez dissipé mes terreurs, dit-elle en
revenant vers la famille étonnée de notre conférence secrète; mais
soyez bien enfant ici! car vous êtes encore un enfant. Si votre
politique est d'être homme avec le roi, sachez, monsieur qu'ici la
vôtre est de rester enfant. Enfant, vous serez aimé. Je résisterai
toujours à la force de l'homme; mais que refuserais-je à l'enfant!
rien: il ne peut rien vouloir que je ne puisse accorder.--Les secrets
sont dits, fit-elle en regardant le comte d'un air malicieux où
reparaissait la jeune fille et son caractère primitif. Je vous laisse,
je vais m'habiller.
Jamais, depuis trois ans, je n'avais entendu sa voix si pleinement
heureuse. Pour la première fois je connus ces jolis cris d'hirondelle,
ces notes enfantines dont je vous ai parlé. J'apportais un équipage
de chasse à Jacques, à Madeleine une boîte à ouvrage dont sa mère se
servit toujours; enfin je réparai la mesquinerie à laquelle m'avait
condamné jadis la parcimonie de ma mère. La joie que témoignaient les
deux enfants, enchantés de se montrer l'un à l'autre leurs cadeaux,
parut importuner le comte, toujours chagrin quand on ne s'occupait pas
de lui. Je fis un signe d'intelligence à Madeleine, et je suivis le
comte, qui voulait causer de lui-même avec moi. Il m'emmena vers la
terrasse; mais nous nous arrêtâmes sur le perron à chaque fait grave
dont il m'entretenait.
--Mon pauvre Félix, me dit-il, vous les voyez tous heureux et bien
portants: moi, je fais ombre au tableau: j'ai pris leurs maux, et je
bénis Dieu de me les avoir donnés. Autrefois j'ignorais ce que j'avais;
mais aujourd'hui je le sais: j'ai le pylore attaqué, je ne digère plus
rien.
--Par quel hasard êtes-vous devenu savant comme un professeur de
l'École de médecine? lui dis-je en souriant. Votre médecin est-il assez
indiscret pour vous dire ainsi...
--Dieu me préserve de consulter les médecins, s'écria-t-il en
manifestant la répulsion que la plupart des malades imaginaires
éprouvent pour la médecine.
Je subis alors une conversation folle, pendant laquelle il me fit les
plus ridicules confidences, se plaignant de sa femme, de ses gens, de
ses enfants et de la vie, en prenant un plaisir évident à répéter ses
dires de tous les jours à un ami qui, ne les connaissant pas, pouvait
s'en étonner, et que la politesse obligeait à l'écouter avec intérêt.
Il dut être content de moi, car je lui prêtais une profonde attention,
en essayant de pénétrer ce caractère inconcevable, et de deviner les
nouveaux tourments qu'il infligeait à sa femme et qu'elle me taisait.
Henriette mit fin à ce monologue en apparaissant sur le perron, le
comte l'aperçut, hocha la tête et me dit:--Vous m'écoutez, vous, Félix;
mais ici personne ne me plaint!
Il s'en alla comme s'il eût eu la conscience du trouble qu'il aurait
porté dans mon entretien avec Henriette, ou que, par une attention
chevaleresque pour elle, il eût su qu'il lui faisait plaisir en
nous laissant seuls. Son caractère offrait des désinences vraiment
inexplicables, car il était jaloux comme le sont tous les gens faibles;
mais aussi sa confiance dans la sainteté de sa femme était sans
bornes; peut-être même les souffrances de son amour-propre blessé par
la supériorité de cette haute vertu engendraient-elles son opposition
constante aux volontés de la comtesse, qu'il bravait comme les enfants
bravent leurs maîtres ou leurs mères. Jacques prenait sa leçon,
Madeleine faisait sa toilette: pendant une heure environ je pus donc me
promener seul avec la comtesse sur la terrasse.
--Hé! bien, cher ange, lui dis-je, la chaîne s'est alourdie, les sables
se sont enflammés, les épines ne multiplient?
--Taisez-vous, me dit-elle en devinant les pensées que m'avait
suggérées ma conversation avec le comte; vous êtes ici, tout est
oublié! Je ne souffre point, je n'ai pas souffert!
Elle fit quelques pas légers, comme pour aérer sa blanche toilette,
pour livrer au zéphyr ses ruches de tulle neigeuses, ses manches
flottantes, ses rubans frais, sa pèlerine et les boucles fluides de
sa coiffure à la Sévigné; et je la vis pour la première fois, jeune
fille, gaie de sa gaieté naturelle, prête à jouer comme un enfant. Je
connus alors et les larmes du bonheur et la joie que l'homme éprouve à
donner le plaisir.
--Belle fleur humaine que caresse ma pensée et que baise mon âme! ô mon
lys! lui dis-je, toujours intact et droit sur sa tige, toujours blanc,
fier, parfumé, solitaire!
--Assez, monsieur, dit-elle en souriant. Parlez-moi de vous,
racontez-moi bien tout.
Nous eûmes alors sous cette mobile voûte de feuillages frémissants une
longue conversation pleine de parenthèses interminables, prise, quittée
et reprise, où je la mis au fait de ma vie, de mes occupations; je lui
décrivis mon appartement à Paris, car elle voulut tout savoir; et,
bonheur alors inapprécié, je n'avais rien à lui cacher. En connaissant
ainsi mon âme et tous les détails de cette existence remplie par
d'écrasants travaux, en apprenant l'étendue de ces fonctions où, sans
une probité sévère, on pouvait si facilement tromper, s'enrichir, mais
que j'exerçais avec tant de rigueur que le roi, lui dis-je, m'appelait
_mademoiselle de Vandenesse_, elle saisit ma main et la baisa en y
laissant tomber une larme de joie. Cette subite transposition des
rôles, cet éloge si magnifique, cette pensée si rapidement exprimée,
mais plus rapidement comprise: «Voici le maître que j'aurais voulu,
voilà mon rêve!» tout ce qu'il y avait d'aveux dans cette action, où
l'abaissement était de la grandeur, où l'amour se trahissait dans une
région interdite aux sens, cet orage de choses célestes me tomba sur le
cœur et m'écrasa. Je me sentis petit, j'aurais voulu mourir à ses pieds.
--Ah! dis-je, vous nous surpasserez toujours en tout. Comment
pouvez-vous douter de moi? car on en a douté tout à l'heure, Henriette.
--Non pour le présent, reprit-elle en me regardant avec une douceur
ineffable qui, pour moi seulement, voilait la lumière de ses yeux; mais
en vous voyant si beau, je me suis dit:--Nos projets sur Madeleine
seront dérangés par quelque femme qui devinera les trésors cachés dans
votre cœur, qui vous adorera, qui nous volera notre Félix et brisera
tout ici.
--Toujours Madeleine! dis-je en exprimant une surprise dont elle ne
s'affligea qu'à demi. Est-ce donc à Madeleine que je suis fidèle?
Nous tombâmes dans un silence que monsieur de Mortsauf vint
malencontreusement interrompre. Je dus, le cœur plein, soutenir une
conversation hérissée de difficultés, où mes sincères réponses sur
la politique alors suivie par le roi heurtèrent les idées du comte
qui me força d'expliquer les intentions de Sa Majesté. Malgré mes
interrogations sur ses chevaux, sur la situation de ses affaires
agricoles, s'il était content de ses cinq fermes, s'il couperait les
arbres d'une vieille avenue; il en revenait toujours à la politique
avec une taquinerie de vieille fille et une persistance d'enfant, car
ces sortes d'esprits se heurtent volontiers aux endroits où brille la
lumière, ils y retournent toujours en bourdonnant sans rien pénétrer,
et fatiguent l'âme comme les grosses mouches fatiguent l'oreille en
fredonnant le long des vitres. Henriette se taisait. Pour éteindre
cette conversation que la chaleur du jeune âge pouvait enflammer, je
répondis par des monosyllabes approbatifs en évitant ainsi d'inutiles
discussions; mais monsieur de Mortsauf avait beaucoup trop d'esprit
pour ne pas sentir tout ce que ma politesse avait d'injurieux. Au
moment où, fâché d'avoir toujours raison, il se cabra, ses sourcils et
les rides de son front jouèrent, ses yeux jaunes éclatèrent, son nez
ensanglanté se colora davantage, comme le jour où, pour la première
fois, je fus témoin d'un de ses accès de démence; Henriette me jeta des
regards suppliants en me faisant comprendre qu'elle ne pouvait déployer
en ma faveur l'autorité dont elle usait pour justifier ou pour défendre
ses enfants. Je répondis alors au comte en le prenant au sérieux et
maniant avec une excessive adresse son esprit ombrageux.
--Pauvre cher, pauvre cher! disait-elle en murmurant plusieurs fois
ces deux mots qui arrivaient à mon oreille comme une brise. Puis
quand elle crut pouvoir intervenir avec succès, elle nous dit en
s'arrêtant:--Savez-vous, messieurs, que vous êtes parfaitement ennuyeux?
Ramené par cette interrogation à la chevaleresque obéissance due aux
femmes, le comte cessa de parler politique; nous l'ennuyâmes à notre
tour en disant des riens, et il nous laissa libres de nous promener en
prétendant que la tête lui tournait à parcourir ainsi continuellement
le même espace.