Je fis enfin la connaissance de mon frère Charles qui jusqu'alors

avait été comme un étranger pour moi; mais il eut dans ses moindres

relations une morgue qui mettait trop de distance entre nous pour que

nous nous aimassions en frères; tous les sentiments doux reposent

sur l'égalité des âmes, et il n'y eut entre nous aucun point de

cohésion. Il m'enseignait doctoralement ces riens que l'esprit ou le

cœur devinent; à tout propos, il paraissait se défier de moi; si je

n'avais pas eu pour point d'appui mon amour, il m'eût rendu gauche

et bête en affectant de croire que je ne savais rien. Néanmoins il

me présenta dans le monde où ma niaiserie devait faire valoir ses

qualités. Sans les malheurs de mon enfance, j'aurais pu prendre sa

vanité de protecteur pour de l'amitié fraternelle; mais la solitude

morale produit les mêmes effets que la solitude terrestre: le silence

permet d'y apprécier les plus légers retentissements, et l'habitude de

se réfugier en soi-même développe une sensibilité dont la délicatesse

révèle les moindres nuances des affections qui nous touchent. Avant

d'avoir connu madame de Mortsauf, un regard dur me blessait, l'accent

d'un mot brusque me frappait au cœur; j'en gémissais, mais sans rien

savoir de la vie des caresses; tandis qu'à mon retour de Clochegourde,

je pouvais établir des comparaisons qui perfectionnaient ma science

prématurée. L'observation qui repose sur des souffrances ressenties

est incomplète. Le bonheur a sa lumière aussi. Je me laissai d'autant

plus volontiers écraser sous la supériorité du droit d'aînesse, que je

n'étais pas la dupe de Charles.

J'allai seul chez la duchesse de Lenoncourt où je n'entendis point

parler d'Henriette, où personne, excepté le bon vieux duc, la

simplicité même, ne m'en parla; mais à la manière dont il me reçut,

je devinai les secrètes recommandations de sa fille. Au moment où je

commençais à perdre le niais étonnement que cause à tout débutant

la vue du grand monde, au moment où j'y entrevoyais des plaisirs en

comprenant les ressources qu'il offre aux ambitieux, et que je me

plaisais à mettre en usage les maximes d'Henriette en admirant leur

profonde vérité, les événements du 20 mars arrivèrent. Mon frère

suivit la cour à Gand; moi, par le conseil de la comtesse avec qui

j'entretenais une correspondance active de mon côté seulement, j'y

accompagnai le duc de Lenoncourt. La bienveillance habituelle du duc

devint une sincère protection quand il me vit attaché de cœur, de tête

et de pied aux Bourbons; il me présenta lui-même à Sa Majesté. Les

courtisans du malheur sont peu nombreux; la jeunesse a des admirations

naïves, des fidélités sans calcul; le roi savait juger les hommes; ce

qui n'eût pas été remarqué aux Tuileries le fut donc beaucoup à Gand,

et j'eus le bonheur de plaire à Louis XVIII. Une lettre de madame de

Mortsauf à son père, apportée avec des dépêches par un émissaire des

Vendéens et dans laquelle il y avait un mot pour moi, m'apprit que

Jacques était malade. Monsieur de Mortsauf au désespoir autant de la

mauvaise santé de son fils que de voir une seconde émigration commencer

sans lui, avait ajouté quelques mots qui me firent deviner la situation

de la bien-aimée. Tourmentée par lui sans doute quand elle passait tous

ses instants au chevet de Jacques, n'ayant de repos ni le jour ni la

nuit: supérieure aux taquineries, mais sans force pour les dominer

quand elle employait toute son âme à soigner son enfant, Henriette

devait désirer le secours d'une amitié qui lui avait rendu la vie moins

pesante; ne fût-ce que pour s'en servir à occuper monsieur de Mortsauf.

Déjà plusieurs fois j'avais emmené le comte au dehors quand il

menaçait de la tourmenter; innocente ruse dont le succès m'avait valu

quelques-uns de ces regards qui expriment une reconnaissance passionnée

où l'amour voit des promesses. Quoique je fusse impatient de marcher

sur les traces de Charles envoyé récemment au congrès de Vienne,

quoique je voulusse au risque de mes jours justifier les prédictions

d'Henriette et m'affranchir de la vassalité fraternelle, mon ambition,

mes désirs d'indépendance, l'intérêt que j'avais à ne pas quitter le

roi, tout pâlit devant la figure endolorie de madame de Mortsauf;

je résolus de quitter la cour de Gand pour aller servir la vraie

souveraine. Dieu me récompensa. L'émissaire envoyé par les Vendéens

ne pouvait pas retourner en France, le roi voulait un homme qui se

dévouât à y porter ses instructions. Le duc de Lenoncourt savait que

le roi n'oublierait point celui qui se chargerait de cette périlleuse

entreprise; il me fit agréer sans me consulter, et j'acceptai, bien

heureux de pouvoir me retrouver à Clochegourde tout en servant la bonne

cause.

Après avoir eu, dès vingt et un ans, une audience du roi, je revins en

France où, soit à Paris, soit en Vendée, j'eus le bonheur d'accomplir

les intentions de Sa Majesté. Vers la fin de mai, poursuivi par les

autorités bonapartistes auxquelles j'étais signalé, je fus obligé

de fuir en homme qui semblait retourner à son manoir, allant à pied

de domaine en domaine, de bois en bois, à travers la haute Vendée,

le Bocage et le Poitou, changeant de route suivant l'occurrence.

J'atteignis Saumur, de Saumur je vins à Chinon, et de Chinon, en une

seule nuit, je gagnai les bois de Nueil où je rencontrai le comte à

cheval dans une lande; il me prit en croupe, et m'amena chez lui, sans

que nous eussions vu personne qui pût me reconnaître.

--Jacques est mieux, avait été son premier mot.

Je lui avouai ma position de fantassin diplomatique traqué comme une

bête fauve, et le gentilhomme s'arma de son royalisme pour disputer

à monsieur de Chessel le danger de me recevoir. En apercevant

Clochegourde, il me sembla que les huit mois qui venaient de

s'écouler étaient un songe. Quand le comte dit à sa femme en me

précédant:--Devinez qui je vous amène?... Félix.

--Est-ce possible! demanda-t-elle les bras pendants et le visage

stupéfié.

Je me montrai, nous restâmes tous deux immobiles, elle clouée sur son

fauteuil, moi sur le seuil de sa porte, nous contemplant avec l'avide

fixité de deux amants qui veulent réparer par un seul regard tout le

temps perdu; mais honteuse d'une surprise qui laissait son cœur sans

voile, elle se leva, je m'approchai.

--J'ai bien prié pour vous, me dit-elle après m'avoir tendu sa main à

baiser.

Elle me demanda des nouvelles de son père; puis elle devina ma fatigue,

et alla s'occuper de mon gîte; tandis que le comte me faisait donner à

manger, car je mourais de faim. Ma chambre fut celle qui se trouvait

au-dessus de la sienne, celle de sa tante; elle m'y fit conduire par

le comte, après avoir mis le pied sur la première marche de l'escalier

en délibérant sans doute avec elle-même si elle m'y accompagnerait; je

me retournai, elle rougit, me souhaita un bon sommeil, et se retira

précipitamment. Quand je descendis pour dîner, j'appris les désastres

de Waterloo, la fuite de Napoléon, la marche des alliés sur Paris et

le retour probable des Bourbons. Ces événements étaient tout pour

le comte, ils ne furent rien pour nous. Savez-vous la plus grande

nouvelle, après les enfants caressés, car je ne vous parle pas de

mes alarmes en voyant la comtesse pâle et maigrie; je connaissais le

ravage que pouvait faire un geste d'étonnement, et n'exprimai que du

plaisir en la voyant. La grande nouvelle pour nous fut: «--Vous aurez

de la glace!» Elle s'était souvent dépitée l'année dernière de ne pas

avoir d'eau assez fraîche pour moi qui, n'ayant pas d'autre boisson,

l'aimais glacée. Dieu sait au prix de combien d'importunités elle avait

fait construire une glacière! Vous savez mieux que personne qu'il

suffit à l'amour, d'un mot, d'un regard, d'une inflexion de voix,

d'une attention légère en apparence; son plus beau privilége est de se

prouver par lui-même. Hé! bien, son mot, son regard, son plaisir me

révélèrent l'étendue de ses sentiments, comme je lui avais naguère dit

tous les miens par ma conduite au trictrac. Mais les naïfs témoignages

de sa tendresse abondèrent: le septième jour après mon arrivée, elle

redevint fraîche; elle pétilla de santé, de joie et de jeunesse; je

retrouvai mon cher lys embelli, mieux épanoui, de même que je trouvai

mes trésors de cœur augmentés. N'est-ce pas seulement chez les petits

esprits, ou dans les cœurs vulgaires, que l'absence amoindrit les

sentiments, efface les traits de l'âme et diminue les beautés de la

personne aimée? Pour les imaginations ardentes, pour les êtres chez

lesquels l'enthousiasme passe dans le sang, le teint d'une pourpre

nouvelle, et chez qui la passion prend les formes de la constance,

l'absence n'a-t-elle pas l'effet des supplices qui raffermissaient

la foi des premiers chrétiens, et leur rendaient Dieu visible?

N'existe-t-il pas chez un cœur rempli d'amour des souhaits incessants

qui donnent plus de prix aux formes désirées en les faisant entrevoir

colorées par le feu des rêves? n'éprouve-t-on pas des irritations qui

communiquent le beau de l'idéal aux traits adorés en les chargeant de

pensées? Le passé, repris souvenir à souvenir, s'agrandit; l'avenir

se meuble d'espérances. Entre deux cœurs où surabondent ces nuages

électriques, une première entrevue devint alors comme un bienfaisant

orage qui ravive la terre et la féconde en y portant les subites

lumières de la foudre. Combien de plaisirs suaves ne goûtai-je pas

en voyant que chez nous ces pensers, ces ressentiments étaient

réciproques? De quel œil charmé je suivis les progrès du bonheur

chez Henriette! Une femme qui revit sous les regards de l'aimé donne

peut-être une plus grande preuve de sentiment que celle qui meurt tuée

par un doute, ou séchée sur sa tige, faute de sève; je ne sais qui des

deux est la plus touchante. La renaissance de madame de Mortsauf fut

naturelle, comme les effets du mois de mai sur les prairies, comme

ceux du soleil et de l'onde sur les fleurs abattues. Comme notre

vallée d'amour, Henriette avait eu son hiver, elle renaissait comme

elle au printemps. Avant le dîner, nous descendîmes sur notre chère

terrasse. Là, tout en caressant la tête de son pauvre enfant, devenu

plus débile que je ne l'avais vu, qui marchait aux flancs de sa mère,

silencieux comme s'il couvait encore une maladie, elle me raconta ses

nuits passées au chevet du malade.--Durant ces trois mois, elle avait,

disait-elle, vécu d'une vie tout intérieure; elle avait habité comme

un palais sombre en craignant d'entrer en de somptueux appartements où

brillaient des lumières, où se donnaient des fêtes à elle interdites,

et à la porte desquels elle se tenait, un œil à son enfant, l'autre

sur une figure indistincte, une oreille pour écouter les douleurs, une

autre pour entendre une voix. Elle disait des poésies suggérées par

la solitude, comme aucun poète n'en a jamais inventé; mais tout cela

naïvement, sans savoir qu'il y eût le moindre vestige d'amour, ni trace

de voluptueuse pensée, ni poésie orientalement suave, comme une rose du

Frangistan. Quand le comte nous rejoignit, elle continua du même ton,

en femme fière d'elle-même, qui peut jeter un regard d'orgueil à son

mari, et mettre sans rougir un baiser sur le front de son fils. Elle

avait beaucoup prié, elle avait tenu Jacques pendant des nuits entières

sous ses mains jointes, ne voulant pas qu'il mourût.

--J'allais, disait-elle, jusqu'aux portes du sanctuaire demander

sa vie à Dieu. Elle avait eu des visions; elle me les racontait;

mais au moment où elle prononça de sa voix d'ange ces paroles

merveilleuses:--Quand je dormais, mon cœur veillait!

--C'est-à-dire que vous avez été presque folle, répondit le comte en

l'interrompant.

Elle se tut, atteinte d'une vive douleur, comme si c'était la première

blessure reçue, comme si elle eût oublié que, depuis treize ans, jamais

cet homme n'avait manqué de lui décocher une flèche au cœur. Oiseau

sublime atteint dans son vol par ce grossier grain de plomb, elle tomba

dans un stupide abattement.

--Hé! quoi, monsieur, dit-elle après une pause, jamais une de mes

paroles ne trouvera-t-elle grâce au tribunal de votre esprit?

n'aurez-vous jamais d'indulgence pour ma faiblesse, ni de compréhension

pour mes idées de femme?

Elle s'arrêta. Déjà cet ange se repentait de ses murmures, et mesurait

d'un regard son passé comme son avenir: pourrait-elle être comprise,

n'allait-elle pas faire jaillir une virulente apostrophe? Ses veines

bleues battirent violemment dans ses tempes, elle n'eut point de

larmes, mais le vert de ses yeux devint pâle; puis elle abaissa

ses regards vers la terre pour ne pas voir dans les miens sa peine

agrandie, ses sentiments devinés, son âme caressée en mon âme, et

surtout la compatissance encolorée d'un jeune amour prêt, comme un

chien fidèle, à dévorer celui qui blesse sa maîtresse, sans discuter

ni la force ni la qualité de l'assaillant. En ces cruels moments il

fallait voir l'air de supériorité que prenait le comte; il croyait

triompher de sa femme, et l'accablait alors d'une grêle de phrases qui

répétaient la même idée et ressemblaient à des coups de hache rendant

le même son.

--Il est donc toujours le même? lui dis-je quand le comte nous quitta

forcément réclamé par son piqueur qui vint le chercher.

--Toujours, me répondit Jacques.

--Toujours excellent, mon fils, dit-elle à Jacques en essayant ainsi de

soustraire monsieur de Mortsauf au jugement de ses enfants. Vous voyez

le présent, vous ignorez le passé, vous ne sauriez critiquer votre

père sans commettre quelque injustice; mais eussiez-vous la douleur

de voir votre père en faute, l'honneur des familles exige que vous

ensevelissiez de tels secrets dans le plus profond silence.

--Comment vont les changements à la Cassine et à la Rhétorière? lui

demandai-je pour la tirer de ses amères pensées.

--Au delà de mes espérances, me dit-elle. Les bâtiments finis, nous

avons trouvé deux fermiers excellents qui ont pris l'une à quatre mille

cinq cents francs, impôts payés, l'autre à cinq mille francs; et les

baux sont consentis pour quinze ans. Nous avons déjà planté trois mille

pieds d'arbres sur les deux nouvelles fermes. Le parent de Manette

est enchanté d'avoir la Rabelaye. Martineau tient la Baude. Le bien

de nos quatre fermiers consiste en prés et en bois, dans lesquels ils

ne portent point, comme le font quelques fermiers peu consciencieux,

les fumiers destinés à nos terres de labour. Ainsi _nos_ efforts ont

été couronnés par le plus beau succès. Clochegourde, sans les réserves

que nous nommons la ferme du château, sans les bois ni les clos,

rapporte dix-neuf mille francs, et les plantations nous ont préparé de

belles annuités. Je bataille pour faire donner nos terres réservées

à Martineau, notre garde, qui maintenant peut se faire remplacer par

son fils. Il en offre trois mille francs si monsieur de Mortsauf veut

lui bâtir une ferme à la Commanderie. Nous pourrions alors dégager

les abords de Clochegourde, achever notre avenue projetée jusqu'au

chemin de Chinon, et n'avoir que nos vignes et nos bois à soigner. Si

le roi revient, _notre_ pension reviendra; _nous_ y consentirons après

quelques jours de croisière contre le bon sens de _notre_ femme. La

fortune de Jacques sera donc indestructible. Ces derniers résultats

obtenus, je laisserai monsieur thésauriser pour Madeleine, que le roi

dotera d'ailleurs selon l'usage. J'ai la conscience tranquille; ma

tâche s'accomplit. Et vous? me dit-elle.

Je lui expliquai ma mission, et lui fis voir combien son conseil avait

été fructueux et sage. Était-elle douée de seconde vue pour ainsi

pressentir les événements?

--Ne vous l'ai-je pas écrit? dit-elle. Pour vous seul, je puis exercer

une faculté surprenante, dont je n'ai parlé qu'à monsieur de la Berge,

mon confesseur, et qu'il explique par une intervention divine. Souvent,

après quelques méditations profondes, provoquées par des craintes sur

l'état de mes enfants, mes yeux se fermaient aux choses de la terre

et voyaient dans une autre région: quand j'y apercevais Jacques et

Madeleine lumineux, ils étaient pendant un certain temps en bonne

santé; si je les y trouvais enveloppés d'un brouillard, ils tombaient

bientôt malades. Pour vous, non-seulement je vous vois toujours

brillant, mais j'entends une voix douce qui m'explique sans paroles,

par une communication mentale, ce que vous devez faire. Par quelle loi

ne puis-je user de ce don merveilleux que pour mes enfants et pour

vous? dit-elle en tombant dans la rêverie. Dieu veut-il leur servir de

père? se demanda-t-elle après une pause.

--Laissez-moi croire, lui dis-je, que je n'obéis qu'à vous!

Elle me jeta l'un de ces sourires entièrement gracieux qui me causaient

une si grande ivresse de cœur, que je n'aurais pas alors senti un coup

mortel.

--Dès que le roi sera dans Paris, allez-y, quittez Clochegourde,

reprit-elle. Autant il est dégradant de quêter des places et des

grâces, autant il est ridicule de ne pas être à portée de les accepter.

Il se fera de grands changements. Les hommes capables et sûrs seront

nécessaires au roi, ne lui manquez pas; vous entrerez jeune aux

affaires, et vous vous en trouverez bien; car, pour les hommes d'état

comme pour les acteurs, il est des choses de métier que le génie ne

révèle pas, il faut les apprendre. Mon père tient ceci du duc de

Choiseul. Songez à moi, me dit-elle après une pause, faites-moi goûter

les plaisirs de la supériorité dans une âme toute à moi. N'êtes-vous

pas mon fils?

--Votre fils? repris-je d'un air boudeur.

--Rien que mon fils, dit-elle en se moquant de moi, n'est-ce pas avoir

une assez belle place dans mon cœur?

La cloche sonna le dîner, elle prit mon bras et s'y appuya

complaisamment.

--Vous avez grandi, me dit-elle en montant les escaliers. Quand

nous fûmes au perron, elle m'agita le bras comme si mes regards

l'atteignaient trop vivement; quoiqu'elle eût les yeux baissés, elle

savait bien que je ne regardais qu'elle; elle me dit alors de cet air

faussement impatienté, si gracieux, si coquet:--Allons, voyez donc un

peu notre chère vallée? Elle se retourna, mit son ombrelle de soie

blanche au-dessus de nos têtes, en collant Jacques sur elle; et le

geste de tête par lequel elle me montra l'Indre, la toue, les prés,

prouvait que depuis mon séjour et nos promenades elle s'était entendue

avec ces horizons fumeux, avec leurs sinuosités vaporeuses. La nature

était le manteau sous lequel s'abritaient ses pensées. Elle savait

maintenant ce que soupire le rossignol pendant les nuits, et ce que

répète le chantre des marais en psalmodiant sa note plaintive.

A huit heures, le soir, je fus témoin d'une scène qui m'émut

profondément et que je n'avais jamais pu voir, car je restais toujours

à jouer avec monsieur de Mortsauf, pendant qu'elle se passait dans

la salle à manger avant le coucher des enfants. La cloche sonna deux

coups, tous les gens de la maison vinrent.

--Vous êtes notre hôte, soumettez-vous à la règle du couvent? dit-elle

en m'entraînant par la main avec cet air d'innocente raillerie qui

distingue les femmes vraiment pieuses.

Le comte nous suivit. Maîtres, enfants, domestiques, tous

s'agenouillèrent, têtes nues, en se mettant à leurs places habituelles.

C'était le tour de Madeleine à dire les prières: la chère petite les

prononça de sa voix enfantine dont les tons ingénus se détachèrent

avec clarté dans l'harmonieux silence de la campagne et prêtèrent aux

phrases la sainte candeur de l'innocence, cette grâce des anges. Ce fut

la plus émouvante prière que j'aie entendue. La nature répondait aux

paroles de l'enfant par les mille bruissements du soir, accompagnement

d'orgue légèrement touché. Madeleine était à droite de la comtesse et

Jacques à la gauche. Les touffes gracieuses de ces deux têtes entre

lesquelles s'élevait la coiffure nattée de la mère et que dominaient

les cheveux entièrement blancs et le crâne jauni de monsieur de

Mortsauf, composaient un tableau dont les couleurs répétaient en

quelque sorte à l'esprit les idées réveillées par les mélodies de la

prière; enfin, pour satisfaire aux conditions de l'unité qui marque le

sublime, cette assemblée recueillie était enveloppée par la lumière

adoucie du couchant dont les teintes rouges coloraient la salle, en

laissant croire ainsi aux âmes, ou poétiques, ou superstitieuses, que

les feux du ciel visitaient ces fidèles serviteurs de Dieu agenouillés

là sans distinction de rang, dans l'égalité voulue par l'Église. En me

reportant aux jours de la vie patriarcale, mes pensées agrandissaient

encore cette scène déjà si grande par sa simplicité. Les enfants dirent

bonsoir à leur père, les gens nous saluèrent, la comtesse s'en alla,

donnant une main à chaque enfant, et je rentrai dans le salon avec le

comte.

--Nous vous ferons faire votre salut par là et votre enfer par ici, me

dit-il en montrant le trictrac.

La comtesse nous rejoignit une demi-heure après et avança son métier

près de notre table.

--Ceci est pour vous, dit-elle en déroulant le canevas; mais depuis

trois mois l'ouvrage a bien langui. Entre cet œillet rouge et cette

rose, mon pauvre enfant a souffert.

--Allons, allons, dit monsieur de Mortsauf, ne parlons pas de cela.

Six-cinq, monsieur l'envoyé du roi.

Quand je me couchai, je me recueillis pour l'entendre allant et venant

dans sa chambre. Si elle demeura calme et pure, je fus travaillé par

des idées folles qu'inspiraient d'intolérables désirs.--Pourquoi ne

serait-elle pas à moi? me disais-je. Peut-être est-elle comme moi,

plongée dans cette tourbillonnante agitation des sens? A une heure,

je descendis, je pus marcher sans faire de bruit, j'arrivai devant sa

porte, je m'y couchai: l'oreille appliquée à la fente, j'entendis son

égale et douce respiration d'enfant. Quand le froid m'eut saisi, je

remontai, je me remis au lit et dormis tranquillement jusqu'au matin.

Je ne sais à quelle prédestination, à quelle nature doit s'attribuer

le plaisir que je trouve à m'avancer jusqu'au bord des précipices, à

sonder le gouffre du mal, à en interroger le fond, en sentir le froid,

et me retirer tout ému. Cette heure de nuit passée au seuil de sa porte

où j'ai pleuré de rage, sans qu'elle ait jamais su que le lendemain

elle avait marché sur mes pleurs et sur mes baisers, sur sa vertu tour

à tour détruite et respectée, maudite et adorée; cette heure, sotte

aux yeux de plusieurs, est une inspiration de ce sentiment inconnu qui

pousse des militaires, quelques-uns m'ont dit avoir ainsi joué leur

vie, à se jeter devant une batterie pour savoir s'ils échapperaient à

la mitraille, et s'ils seraient heureux en chevauchant ainsi l'abîme

des probabilités, en fumant comme Jean Bart sur un tonneau de poudre.

Le lendemain j'allai cueillir et faire deux bouquets; le comte les

admira, lui que rien en ce genre n'émouvait, et pour qui le mot de

Champcenetz, «il fait des cachots en Espagne,» semblait avoir été dit.

Je passai quelques jours à Clochegourde, n'allant faire que de courtes

visites à Frapesle, où je dînai trois fois cependant. L'armée française

vint occuper Tours. Quoique je fusse évidemment la vie et la santé de

madame de Mortsauf, elle me conjura de gagner Châteauroux, pour revenir

en toute hâte à Paris, par Issoudun et Orléans. Je voulus résister,

elle commanda disant que le génie familier avait parlé; j'obéis. Nos

adieux furent cette fois trempés de larmes, elle craignait pour moi

l'entraînement du monde où j'allais vivre. Ne fallait-il pas entrer

sérieusement dans le tournoiement des intérêts, des passions, des

plaisirs qui font de Paris une mer aussi dangereuse aux chastes amours

qu'à la pureté des consciences. Je lui promis de lui écrire chaque soir

les événements et les pensées de la journée, même les plus frivoles.

A cette promesse, elle appuya sa tête alanguie sur mon épaule, et me

dit:--N'oubliez rien, tout m'intéressera.

Elle me donna des lettres pour le duc et la duchesse chez lesquels

j'allai le second jour de mon arrivée.

--Vous avez du bonheur, me dit le duc, dînez ici, venez avec moi ce

soir au château, votre fortune est faite. Le roi vous a nommé ce matin,

en disant: «Il est jeune, capable et fidèle!» Et le roi regrettait de

ne pas savoir si vous étiez mort ou vivant, en quel lieu vous avaient

jeté les événements, après vous être si bien acquitté de votre mission.

La Comédie humaine - Volume 07. Scènes de la vie de Province - Tome 03 · 第 37 / 49 段