avait été comme un étranger pour moi; mais il eut dans ses moindres
relations une morgue qui mettait trop de distance entre nous pour que
nous nous aimassions en frères; tous les sentiments doux reposent
sur l'égalité des âmes, et il n'y eut entre nous aucun point de
cohésion. Il m'enseignait doctoralement ces riens que l'esprit ou le
cœur devinent; à tout propos, il paraissait se défier de moi; si je
n'avais pas eu pour point d'appui mon amour, il m'eût rendu gauche
et bête en affectant de croire que je ne savais rien. Néanmoins il
me présenta dans le monde où ma niaiserie devait faire valoir ses
qualités. Sans les malheurs de mon enfance, j'aurais pu prendre sa
vanité de protecteur pour de l'amitié fraternelle; mais la solitude
morale produit les mêmes effets que la solitude terrestre: le silence
permet d'y apprécier les plus légers retentissements, et l'habitude de
se réfugier en soi-même développe une sensibilité dont la délicatesse
révèle les moindres nuances des affections qui nous touchent. Avant
d'avoir connu madame de Mortsauf, un regard dur me blessait, l'accent
d'un mot brusque me frappait au cœur; j'en gémissais, mais sans rien
savoir de la vie des caresses; tandis qu'à mon retour de Clochegourde,
je pouvais établir des comparaisons qui perfectionnaient ma science
prématurée. L'observation qui repose sur des souffrances ressenties
est incomplète. Le bonheur a sa lumière aussi. Je me laissai d'autant
plus volontiers écraser sous la supériorité du droit d'aînesse, que je
n'étais pas la dupe de Charles.
J'allai seul chez la duchesse de Lenoncourt où je n'entendis point
parler d'Henriette, où personne, excepté le bon vieux duc, la
simplicité même, ne m'en parla; mais à la manière dont il me reçut,
je devinai les secrètes recommandations de sa fille. Au moment où je
commençais à perdre le niais étonnement que cause à tout débutant
la vue du grand monde, au moment où j'y entrevoyais des plaisirs en
comprenant les ressources qu'il offre aux ambitieux, et que je me
plaisais à mettre en usage les maximes d'Henriette en admirant leur
profonde vérité, les événements du 20 mars arrivèrent. Mon frère
suivit la cour à Gand; moi, par le conseil de la comtesse avec qui
j'entretenais une correspondance active de mon côté seulement, j'y
accompagnai le duc de Lenoncourt. La bienveillance habituelle du duc
devint une sincère protection quand il me vit attaché de cœur, de tête
et de pied aux Bourbons; il me présenta lui-même à Sa Majesté. Les
courtisans du malheur sont peu nombreux; la jeunesse a des admirations
naïves, des fidélités sans calcul; le roi savait juger les hommes; ce
qui n'eût pas été remarqué aux Tuileries le fut donc beaucoup à Gand,
et j'eus le bonheur de plaire à Louis XVIII. Une lettre de madame de
Mortsauf à son père, apportée avec des dépêches par un émissaire des
Vendéens et dans laquelle il y avait un mot pour moi, m'apprit que
Jacques était malade. Monsieur de Mortsauf au désespoir autant de la
mauvaise santé de son fils que de voir une seconde émigration commencer
sans lui, avait ajouté quelques mots qui me firent deviner la situation
de la bien-aimée. Tourmentée par lui sans doute quand elle passait tous
ses instants au chevet de Jacques, n'ayant de repos ni le jour ni la
nuit: supérieure aux taquineries, mais sans force pour les dominer
quand elle employait toute son âme à soigner son enfant, Henriette
devait désirer le secours d'une amitié qui lui avait rendu la vie moins
pesante; ne fût-ce que pour s'en servir à occuper monsieur de Mortsauf.
Déjà plusieurs fois j'avais emmené le comte au dehors quand il
menaçait de la tourmenter; innocente ruse dont le succès m'avait valu
quelques-uns de ces regards qui expriment une reconnaissance passionnée
où l'amour voit des promesses. Quoique je fusse impatient de marcher
sur les traces de Charles envoyé récemment au congrès de Vienne,
quoique je voulusse au risque de mes jours justifier les prédictions
d'Henriette et m'affranchir de la vassalité fraternelle, mon ambition,
mes désirs d'indépendance, l'intérêt que j'avais à ne pas quitter le
roi, tout pâlit devant la figure endolorie de madame de Mortsauf;
je résolus de quitter la cour de Gand pour aller servir la vraie
souveraine. Dieu me récompensa. L'émissaire envoyé par les Vendéens
ne pouvait pas retourner en France, le roi voulait un homme qui se
dévouât à y porter ses instructions. Le duc de Lenoncourt savait que
le roi n'oublierait point celui qui se chargerait de cette périlleuse
entreprise; il me fit agréer sans me consulter, et j'acceptai, bien
heureux de pouvoir me retrouver à Clochegourde tout en servant la bonne
cause.
Après avoir eu, dès vingt et un ans, une audience du roi, je revins en
France où, soit à Paris, soit en Vendée, j'eus le bonheur d'accomplir
les intentions de Sa Majesté. Vers la fin de mai, poursuivi par les
autorités bonapartistes auxquelles j'étais signalé, je fus obligé
de fuir en homme qui semblait retourner à son manoir, allant à pied
de domaine en domaine, de bois en bois, à travers la haute Vendée,
le Bocage et le Poitou, changeant de route suivant l'occurrence.
J'atteignis Saumur, de Saumur je vins à Chinon, et de Chinon, en une
seule nuit, je gagnai les bois de Nueil où je rencontrai le comte à
cheval dans une lande; il me prit en croupe, et m'amena chez lui, sans
que nous eussions vu personne qui pût me reconnaître.
--Jacques est mieux, avait été son premier mot.
Je lui avouai ma position de fantassin diplomatique traqué comme une
bête fauve, et le gentilhomme s'arma de son royalisme pour disputer
à monsieur de Chessel le danger de me recevoir. En apercevant
Clochegourde, il me sembla que les huit mois qui venaient de
s'écouler étaient un songe. Quand le comte dit à sa femme en me
précédant:--Devinez qui je vous amène?... Félix.
--Est-ce possible! demanda-t-elle les bras pendants et le visage
stupéfié.
Je me montrai, nous restâmes tous deux immobiles, elle clouée sur son
fauteuil, moi sur le seuil de sa porte, nous contemplant avec l'avide
fixité de deux amants qui veulent réparer par un seul regard tout le
temps perdu; mais honteuse d'une surprise qui laissait son cœur sans
voile, elle se leva, je m'approchai.
--J'ai bien prié pour vous, me dit-elle après m'avoir tendu sa main à
baiser.
Elle me demanda des nouvelles de son père; puis elle devina ma fatigue,
et alla s'occuper de mon gîte; tandis que le comte me faisait donner à
manger, car je mourais de faim. Ma chambre fut celle qui se trouvait
au-dessus de la sienne, celle de sa tante; elle m'y fit conduire par
le comte, après avoir mis le pied sur la première marche de l'escalier
en délibérant sans doute avec elle-même si elle m'y accompagnerait; je
me retournai, elle rougit, me souhaita un bon sommeil, et se retira
précipitamment. Quand je descendis pour dîner, j'appris les désastres
de Waterloo, la fuite de Napoléon, la marche des alliés sur Paris et
le retour probable des Bourbons. Ces événements étaient tout pour
le comte, ils ne furent rien pour nous. Savez-vous la plus grande
nouvelle, après les enfants caressés, car je ne vous parle pas de
mes alarmes en voyant la comtesse pâle et maigrie; je connaissais le
ravage que pouvait faire un geste d'étonnement, et n'exprimai que du
plaisir en la voyant. La grande nouvelle pour nous fut: «--Vous aurez
de la glace!» Elle s'était souvent dépitée l'année dernière de ne pas
avoir d'eau assez fraîche pour moi qui, n'ayant pas d'autre boisson,
l'aimais glacée. Dieu sait au prix de combien d'importunités elle avait
fait construire une glacière! Vous savez mieux que personne qu'il
suffit à l'amour, d'un mot, d'un regard, d'une inflexion de voix,
d'une attention légère en apparence; son plus beau privilége est de se
prouver par lui-même. Hé! bien, son mot, son regard, son plaisir me
révélèrent l'étendue de ses sentiments, comme je lui avais naguère dit
tous les miens par ma conduite au trictrac. Mais les naïfs témoignages
de sa tendresse abondèrent: le septième jour après mon arrivée, elle
redevint fraîche; elle pétilla de santé, de joie et de jeunesse; je
retrouvai mon cher lys embelli, mieux épanoui, de même que je trouvai
mes trésors de cœur augmentés. N'est-ce pas seulement chez les petits
esprits, ou dans les cœurs vulgaires, que l'absence amoindrit les
sentiments, efface les traits de l'âme et diminue les beautés de la
personne aimée? Pour les imaginations ardentes, pour les êtres chez
lesquels l'enthousiasme passe dans le sang, le teint d'une pourpre
nouvelle, et chez qui la passion prend les formes de la constance,
l'absence n'a-t-elle pas l'effet des supplices qui raffermissaient
la foi des premiers chrétiens, et leur rendaient Dieu visible?
N'existe-t-il pas chez un cœur rempli d'amour des souhaits incessants
qui donnent plus de prix aux formes désirées en les faisant entrevoir
colorées par le feu des rêves? n'éprouve-t-on pas des irritations qui
communiquent le beau de l'idéal aux traits adorés en les chargeant de
pensées? Le passé, repris souvenir à souvenir, s'agrandit; l'avenir
se meuble d'espérances. Entre deux cœurs où surabondent ces nuages
électriques, une première entrevue devint alors comme un bienfaisant
orage qui ravive la terre et la féconde en y portant les subites
lumières de la foudre. Combien de plaisirs suaves ne goûtai-je pas
en voyant que chez nous ces pensers, ces ressentiments étaient
réciproques? De quel œil charmé je suivis les progrès du bonheur
chez Henriette! Une femme qui revit sous les regards de l'aimé donne
peut-être une plus grande preuve de sentiment que celle qui meurt tuée
par un doute, ou séchée sur sa tige, faute de sève; je ne sais qui des
deux est la plus touchante. La renaissance de madame de Mortsauf fut
naturelle, comme les effets du mois de mai sur les prairies, comme
ceux du soleil et de l'onde sur les fleurs abattues. Comme notre
vallée d'amour, Henriette avait eu son hiver, elle renaissait comme
elle au printemps. Avant le dîner, nous descendîmes sur notre chère
terrasse. Là, tout en caressant la tête de son pauvre enfant, devenu
plus débile que je ne l'avais vu, qui marchait aux flancs de sa mère,
silencieux comme s'il couvait encore une maladie, elle me raconta ses
nuits passées au chevet du malade.--Durant ces trois mois, elle avait,
disait-elle, vécu d'une vie tout intérieure; elle avait habité comme
un palais sombre en craignant d'entrer en de somptueux appartements où
brillaient des lumières, où se donnaient des fêtes à elle interdites,
et à la porte desquels elle se tenait, un œil à son enfant, l'autre
sur une figure indistincte, une oreille pour écouter les douleurs, une
autre pour entendre une voix. Elle disait des poésies suggérées par
la solitude, comme aucun poète n'en a jamais inventé; mais tout cela
naïvement, sans savoir qu'il y eût le moindre vestige d'amour, ni trace
de voluptueuse pensée, ni poésie orientalement suave, comme une rose du
Frangistan. Quand le comte nous rejoignit, elle continua du même ton,
en femme fière d'elle-même, qui peut jeter un regard d'orgueil à son
mari, et mettre sans rougir un baiser sur le front de son fils. Elle
avait beaucoup prié, elle avait tenu Jacques pendant des nuits entières
sous ses mains jointes, ne voulant pas qu'il mourût.
--J'allais, disait-elle, jusqu'aux portes du sanctuaire demander
sa vie à Dieu. Elle avait eu des visions; elle me les racontait;
mais au moment où elle prononça de sa voix d'ange ces paroles
merveilleuses:--Quand je dormais, mon cœur veillait!
--C'est-à-dire que vous avez été presque folle, répondit le comte en
l'interrompant.
Elle se tut, atteinte d'une vive douleur, comme si c'était la première
blessure reçue, comme si elle eût oublié que, depuis treize ans, jamais
cet homme n'avait manqué de lui décocher une flèche au cœur. Oiseau
sublime atteint dans son vol par ce grossier grain de plomb, elle tomba
dans un stupide abattement.
--Hé! quoi, monsieur, dit-elle après une pause, jamais une de mes
paroles ne trouvera-t-elle grâce au tribunal de votre esprit?
n'aurez-vous jamais d'indulgence pour ma faiblesse, ni de compréhension
pour mes idées de femme?
Elle s'arrêta. Déjà cet ange se repentait de ses murmures, et mesurait
d'un regard son passé comme son avenir: pourrait-elle être comprise,
n'allait-elle pas faire jaillir une virulente apostrophe? Ses veines
bleues battirent violemment dans ses tempes, elle n'eut point de
larmes, mais le vert de ses yeux devint pâle; puis elle abaissa
ses regards vers la terre pour ne pas voir dans les miens sa peine
agrandie, ses sentiments devinés, son âme caressée en mon âme, et
surtout la compatissance encolorée d'un jeune amour prêt, comme un
chien fidèle, à dévorer celui qui blesse sa maîtresse, sans discuter
ni la force ni la qualité de l'assaillant. En ces cruels moments il
fallait voir l'air de supériorité que prenait le comte; il croyait
triompher de sa femme, et l'accablait alors d'une grêle de phrases qui
répétaient la même idée et ressemblaient à des coups de hache rendant
le même son.
--Il est donc toujours le même? lui dis-je quand le comte nous quitta
forcément réclamé par son piqueur qui vint le chercher.
--Toujours, me répondit Jacques.
--Toujours excellent, mon fils, dit-elle à Jacques en essayant ainsi de
soustraire monsieur de Mortsauf au jugement de ses enfants. Vous voyez
le présent, vous ignorez le passé, vous ne sauriez critiquer votre
père sans commettre quelque injustice; mais eussiez-vous la douleur
de voir votre père en faute, l'honneur des familles exige que vous
ensevelissiez de tels secrets dans le plus profond silence.
--Comment vont les changements à la Cassine et à la Rhétorière? lui
demandai-je pour la tirer de ses amères pensées.
--Au delà de mes espérances, me dit-elle. Les bâtiments finis, nous
avons trouvé deux fermiers excellents qui ont pris l'une à quatre mille
cinq cents francs, impôts payés, l'autre à cinq mille francs; et les
baux sont consentis pour quinze ans. Nous avons déjà planté trois mille
pieds d'arbres sur les deux nouvelles fermes. Le parent de Manette
est enchanté d'avoir la Rabelaye. Martineau tient la Baude. Le bien
de nos quatre fermiers consiste en prés et en bois, dans lesquels ils
ne portent point, comme le font quelques fermiers peu consciencieux,
les fumiers destinés à nos terres de labour. Ainsi _nos_ efforts ont
été couronnés par le plus beau succès. Clochegourde, sans les réserves
que nous nommons la ferme du château, sans les bois ni les clos,
rapporte dix-neuf mille francs, et les plantations nous ont préparé de
belles annuités. Je bataille pour faire donner nos terres réservées
à Martineau, notre garde, qui maintenant peut se faire remplacer par
son fils. Il en offre trois mille francs si monsieur de Mortsauf veut
lui bâtir une ferme à la Commanderie. Nous pourrions alors dégager
les abords de Clochegourde, achever notre avenue projetée jusqu'au
chemin de Chinon, et n'avoir que nos vignes et nos bois à soigner. Si
le roi revient, _notre_ pension reviendra; _nous_ y consentirons après
quelques jours de croisière contre le bon sens de _notre_ femme. La
fortune de Jacques sera donc indestructible. Ces derniers résultats
obtenus, je laisserai monsieur thésauriser pour Madeleine, que le roi
dotera d'ailleurs selon l'usage. J'ai la conscience tranquille; ma
tâche s'accomplit. Et vous? me dit-elle.
Je lui expliquai ma mission, et lui fis voir combien son conseil avait
été fructueux et sage. Était-elle douée de seconde vue pour ainsi
pressentir les événements?
--Ne vous l'ai-je pas écrit? dit-elle. Pour vous seul, je puis exercer
une faculté surprenante, dont je n'ai parlé qu'à monsieur de la Berge,
mon confesseur, et qu'il explique par une intervention divine. Souvent,
après quelques méditations profondes, provoquées par des craintes sur
l'état de mes enfants, mes yeux se fermaient aux choses de la terre
et voyaient dans une autre région: quand j'y apercevais Jacques et
Madeleine lumineux, ils étaient pendant un certain temps en bonne
santé; si je les y trouvais enveloppés d'un brouillard, ils tombaient
bientôt malades. Pour vous, non-seulement je vous vois toujours
brillant, mais j'entends une voix douce qui m'explique sans paroles,
par une communication mentale, ce que vous devez faire. Par quelle loi
ne puis-je user de ce don merveilleux que pour mes enfants et pour
vous? dit-elle en tombant dans la rêverie. Dieu veut-il leur servir de
père? se demanda-t-elle après une pause.
--Laissez-moi croire, lui dis-je, que je n'obéis qu'à vous!
Elle me jeta l'un de ces sourires entièrement gracieux qui me causaient
une si grande ivresse de cœur, que je n'aurais pas alors senti un coup
mortel.
--Dès que le roi sera dans Paris, allez-y, quittez Clochegourde,
reprit-elle. Autant il est dégradant de quêter des places et des
grâces, autant il est ridicule de ne pas être à portée de les accepter.
Il se fera de grands changements. Les hommes capables et sûrs seront
nécessaires au roi, ne lui manquez pas; vous entrerez jeune aux
affaires, et vous vous en trouverez bien; car, pour les hommes d'état
comme pour les acteurs, il est des choses de métier que le génie ne
révèle pas, il faut les apprendre. Mon père tient ceci du duc de
Choiseul. Songez à moi, me dit-elle après une pause, faites-moi goûter
les plaisirs de la supériorité dans une âme toute à moi. N'êtes-vous
pas mon fils?
--Votre fils? repris-je d'un air boudeur.
--Rien que mon fils, dit-elle en se moquant de moi, n'est-ce pas avoir
une assez belle place dans mon cœur?
La cloche sonna le dîner, elle prit mon bras et s'y appuya
complaisamment.
--Vous avez grandi, me dit-elle en montant les escaliers. Quand
nous fûmes au perron, elle m'agita le bras comme si mes regards
l'atteignaient trop vivement; quoiqu'elle eût les yeux baissés, elle
savait bien que je ne regardais qu'elle; elle me dit alors de cet air
faussement impatienté, si gracieux, si coquet:--Allons, voyez donc un
peu notre chère vallée? Elle se retourna, mit son ombrelle de soie
blanche au-dessus de nos têtes, en collant Jacques sur elle; et le
geste de tête par lequel elle me montra l'Indre, la toue, les prés,
prouvait que depuis mon séjour et nos promenades elle s'était entendue
avec ces horizons fumeux, avec leurs sinuosités vaporeuses. La nature
était le manteau sous lequel s'abritaient ses pensées. Elle savait
maintenant ce que soupire le rossignol pendant les nuits, et ce que
répète le chantre des marais en psalmodiant sa note plaintive.
A huit heures, le soir, je fus témoin d'une scène qui m'émut
profondément et que je n'avais jamais pu voir, car je restais toujours
à jouer avec monsieur de Mortsauf, pendant qu'elle se passait dans
la salle à manger avant le coucher des enfants. La cloche sonna deux
coups, tous les gens de la maison vinrent.
--Vous êtes notre hôte, soumettez-vous à la règle du couvent? dit-elle
en m'entraînant par la main avec cet air d'innocente raillerie qui
distingue les femmes vraiment pieuses.
Le comte nous suivit. Maîtres, enfants, domestiques, tous
s'agenouillèrent, têtes nues, en se mettant à leurs places habituelles.
C'était le tour de Madeleine à dire les prières: la chère petite les
prononça de sa voix enfantine dont les tons ingénus se détachèrent
avec clarté dans l'harmonieux silence de la campagne et prêtèrent aux
phrases la sainte candeur de l'innocence, cette grâce des anges. Ce fut
la plus émouvante prière que j'aie entendue. La nature répondait aux
paroles de l'enfant par les mille bruissements du soir, accompagnement
d'orgue légèrement touché. Madeleine était à droite de la comtesse et
Jacques à la gauche. Les touffes gracieuses de ces deux têtes entre
lesquelles s'élevait la coiffure nattée de la mère et que dominaient
les cheveux entièrement blancs et le crâne jauni de monsieur de
Mortsauf, composaient un tableau dont les couleurs répétaient en
quelque sorte à l'esprit les idées réveillées par les mélodies de la
prière; enfin, pour satisfaire aux conditions de l'unité qui marque le
sublime, cette assemblée recueillie était enveloppée par la lumière
adoucie du couchant dont les teintes rouges coloraient la salle, en
laissant croire ainsi aux âmes, ou poétiques, ou superstitieuses, que
les feux du ciel visitaient ces fidèles serviteurs de Dieu agenouillés
là sans distinction de rang, dans l'égalité voulue par l'Église. En me
reportant aux jours de la vie patriarcale, mes pensées agrandissaient
encore cette scène déjà si grande par sa simplicité. Les enfants dirent
bonsoir à leur père, les gens nous saluèrent, la comtesse s'en alla,
donnant une main à chaque enfant, et je rentrai dans le salon avec le
comte.
--Nous vous ferons faire votre salut par là et votre enfer par ici, me
dit-il en montrant le trictrac.
La comtesse nous rejoignit une demi-heure après et avança son métier
près de notre table.
--Ceci est pour vous, dit-elle en déroulant le canevas; mais depuis
trois mois l'ouvrage a bien langui. Entre cet œillet rouge et cette
rose, mon pauvre enfant a souffert.
--Allons, allons, dit monsieur de Mortsauf, ne parlons pas de cela.
Six-cinq, monsieur l'envoyé du roi.
Quand je me couchai, je me recueillis pour l'entendre allant et venant
dans sa chambre. Si elle demeura calme et pure, je fus travaillé par
des idées folles qu'inspiraient d'intolérables désirs.--Pourquoi ne
serait-elle pas à moi? me disais-je. Peut-être est-elle comme moi,
plongée dans cette tourbillonnante agitation des sens? A une heure,
je descendis, je pus marcher sans faire de bruit, j'arrivai devant sa
porte, je m'y couchai: l'oreille appliquée à la fente, j'entendis son
égale et douce respiration d'enfant. Quand le froid m'eut saisi, je
remontai, je me remis au lit et dormis tranquillement jusqu'au matin.
Je ne sais à quelle prédestination, à quelle nature doit s'attribuer
le plaisir que je trouve à m'avancer jusqu'au bord des précipices, à
sonder le gouffre du mal, à en interroger le fond, en sentir le froid,
et me retirer tout ému. Cette heure de nuit passée au seuil de sa porte
où j'ai pleuré de rage, sans qu'elle ait jamais su que le lendemain
elle avait marché sur mes pleurs et sur mes baisers, sur sa vertu tour
à tour détruite et respectée, maudite et adorée; cette heure, sotte
aux yeux de plusieurs, est une inspiration de ce sentiment inconnu qui
pousse des militaires, quelques-uns m'ont dit avoir ainsi joué leur
vie, à se jeter devant une batterie pour savoir s'ils échapperaient à
la mitraille, et s'ils seraient heureux en chevauchant ainsi l'abîme
des probabilités, en fumant comme Jean Bart sur un tonneau de poudre.
Le lendemain j'allai cueillir et faire deux bouquets; le comte les
admira, lui que rien en ce genre n'émouvait, et pour qui le mot de
Champcenetz, «il fait des cachots en Espagne,» semblait avoir été dit.
Je passai quelques jours à Clochegourde, n'allant faire que de courtes
visites à Frapesle, où je dînai trois fois cependant. L'armée française
vint occuper Tours. Quoique je fusse évidemment la vie et la santé de
madame de Mortsauf, elle me conjura de gagner Châteauroux, pour revenir
en toute hâte à Paris, par Issoudun et Orléans. Je voulus résister,
elle commanda disant que le génie familier avait parlé; j'obéis. Nos
adieux furent cette fois trempés de larmes, elle craignait pour moi
l'entraînement du monde où j'allais vivre. Ne fallait-il pas entrer
sérieusement dans le tournoiement des intérêts, des passions, des
plaisirs qui font de Paris une mer aussi dangereuse aux chastes amours
qu'à la pureté des consciences. Je lui promis de lui écrire chaque soir
les événements et les pensées de la journée, même les plus frivoles.
A cette promesse, elle appuya sa tête alanguie sur mon épaule, et me
dit:--N'oubliez rien, tout m'intéressera.
Elle me donna des lettres pour le duc et la duchesse chez lesquels
j'allai le second jour de mon arrivée.
--Vous avez du bonheur, me dit le duc, dînez ici, venez avec moi ce
soir au château, votre fortune est faite. Le roi vous a nommé ce matin,
en disant: «Il est jeune, capable et fidèle!» Et le roi regrettait de
ne pas savoir si vous étiez mort ou vivant, en quel lieu vous avaient
jeté les événements, après vous être si bien acquitté de votre mission.