voix sévère; mais vous avez parlé d'un sentiment que j'ignore et qui
ne m'est point permis. Vous êtes un enfant, je vous pardonne encore,
mais pour la dernière fois. Sachez-le, monsieur, mon cœur est comme
enivré de maternité! Je n'aime monsieur de Mortsauf ni par devoir
social, ni par calcul de béatitudes éternelles à gagner; mais par un
irrésistible sentiment qui l'attache à toutes les fibres de mon cœur.
Ai-je été violentée à mon mariage? Il fut décidé par ma sympathie
pour les infortunes. N'était-ce pas aux femmes à réparer les maux
du temps, à consoler ceux qui coururent sur la brèche et revinrent
blessés? Que vous dirai-je? j'ai ressenti je ne sais quel contentement
égoïste en voyant que vous l'amusiez: n'est-ce pas la maternité pure?
Ma confession ne vous a-t-elle donc pas assez montré les _trois_
enfants auxquels je ne dois jamais faillir, sur lesquels je dois
faire pleuvoir une rosée réparatrice, et faire rayonner mon âme sans
en laisser adultérer la moindre parcelle? N'aigrissez pas le lait
d'une mère! Quoique l'épouse soit invulnérable en moi, ne me parlez
donc plus ainsi. Si vous ne respectiez pas cette défense si simple,
je vous en préviens, l'entrée de cette maison vous serait à jamais
fermée. Je croyais à de pures amitiés, à des fraternités volontaires,
plus certaines que ne le sont les fraternités imposées. Erreur! Je
voulais un ami qui ne fût pas un juge, un ami pour m'écouter en ces
moments de faiblesse où la voix qui gronde est une voix meurtrière,
un ami saint avec qui je n'eusse rien à craindre. La jeunesse est
noble, sans mensonges, capable de sacrifices, désintéressée: en voyant
votre persistance, j'ai cru, je l'avoue, à quelque dessein du ciel;
j'ai cru que j'aurais une âme qui serait à moi seule comme un prêtre
est à tous, un cœur où je pourrais épancher mes douleurs quand elles
surabondent, crier quand mes cris sont irrésistibles et m'étoufferaient
si je continuais à les dévorer. Ainsi mon existence, si précieuse à ces
enfants, aurait pu se prolonger jusqu'au jour où Jacques serait devenu
homme. Mais n'est-ce pas être trop égoïste? La Laure de Pétrarque
peut-elle se recommencer? Je me suis trompée, Dieu ne le veut pas. Il
faudra mourir à mon poste, comme le soldat sans ami. Mon confesseur est
rude, austère; et... ma tante n'est plus!
Deux grosses larmes éclairées par un rayon de lune sortirent de ses
yeux, roulèrent sur ses joues, en atteignirent le bas; mais je tendis
la main assez à temps pour les recevoir, et les bus avec une avidité
pieuse qu'excitèrent ces paroles déjà signées par dix ans de larmes
secrètes, de sensibilité dépensée, de soins constants, d'alarmes
perpétuelles, l'héroïsme le plus élevé de votre sexe! Elle me regarda
d'un air doucement stupide.
--Voici, lui dis-je, la première, la sainte communion de l'amour. Oui,
je viens de participer à vos douleurs, de m'unir à votre âme, comme
nous nous unissons au Christ en buvant sa divine substance. Aimer sans
espoir est encore un bonheur. Ah! quelle femme sur la terre pourrait
me causer une joie aussi grande que celle d'avoir aspiré ces larmes!
J'accepte ce contrat qui doit se résoudre en souffrances pour moi. Je
me donne à vous sans arrière-pensée, et serai ce que vous voudrez que
je sois.
Elle m'arrêta par un geste, et me dit de sa voix profonde:--Je consens
à ce pacte, si vous voulez ne jamais presser les liens qui nous
attacheront.
--Oui, lui dis-je, mais moins vous m'accorderez, plus certainement
dois-je posséder.
--Vous commencez par une méfiance, répondit-elle en exprimant la
mélancolie du doute.
--Non, mais par une jouissance pure. Écoutez! je voudrais de vous un
nom qui ne fût à personne, comme doit être le sentiment que nous nous
vouons.
--C'est beaucoup, dit-elle, mais je suis moins petite que vous ne le
croyez. Monsieur de Mortsauf m'appelle Blanche. Une seule personne au
monde, celle que j'ai le plus aimée, mon adorable tante, me nommait
Henriette. Je redeviendrai donc Henriette pour vous.
Je lui pris la main et la baisai. Elle me l'abandonna dans cette
confiance qui rend la femme si supérieure à nous, confiance qui nous
accable. Elle s'appuya sur la balustrade en briques et regarda l'Indre.
--N'avez-vous pas tort, mon ami, dit-elle, d'aller du premier bond au
bout de la carrière? Vous avez épuisé, par votre première aspiration,
une coupe offerte avec candeur. Mais un vrai sentiment ne se partage
pas, il doit être entier, ou il n'est pas. Monsieur de Mortsauf, me
dit-elle après un moment de silence, est par-dessus tout loyal et fier.
Peut-être seriez-vous tenté, pour moi, d'oublier ce qu'il a dit; s'il
n'en sait rien, moi demain je l'en instruirai. Soyez quelque temps sans
vous montrer à Clochegourde, il vous en estimera davantage. Dimanche
prochain, au sortir de l'église, il ira lui-même à vous; je le connais,
il effacera ses torts; et vous aimera de l'avoir traité comme un homme
responsable de ses actions et de ses paroles.
--Cinq jours sans vous voir, sans vous entendre!
--Ne mettez jamais cette chaleur aux paroles que vous me direz,
dit-elle.
Nous fîmes deux fois le tour de la terrasse en silence. Puis elle me
dit d'un ton de commandement qui me prouvait qu'elle prenait possession
de mon âme:--Il est tard, séparons-nous.
Je voulais lui baiser la main, elle hésita, me la rendit, et me dit
d'une voix de prière:--Ne la prenez que lorsque je vous la donnerai,
laissez-moi mon libre arbitre, sans quoi je serais une chose à vous, et
cela ne doit pas être.
--Adieu, lui dis-je.
Je sortis par la petite porte d'en bas qu'elle m'ouvrit. Au moment
où elle l'allait fermer, elle la rouvrit, me tendit sa main en me
disant:--En vérité, vous avez été bien bon ce soir, vous avez consolé
tout mon avenir; prenez, mon ami, prenez!
Je baisai sa main à plusieurs reprises; et quand je levai les yeux,
je vis des larmes dans les siens. Elle remonta sur la terrasse, et me
regarda encore un moment à travers la prairie. Quand je fus dans le
chemin de Frapesle, je vis encore sa robe blanche éclairée par la lune;
puis, quelques instants après, une lumière illumina sa chambre.
--O mon Henriette! me dis-je, à toi l'amour le plus pur qui jamais aura
brillé sur cette terre!
Je regagnai Frapesle en me retournant à chaque pas. Je sentais en
moi je ne sais quel contentement ineffable. Une brillante carrière
s'ouvrait enfin au dévouement dont est gros tout jeune cœur, et qui
chez moi fut si long-temps une force inerte! Semblable au prêtre
qui, par un seul pas, s'est avancé dans une vie nouvelle, j'étais
consacré, voué. Un simple _oui, madame!_ m'avait engagé à garder
pour moi seul en mon cœur un amour irrésistible, à ne jamais abuser
de l'amitié pour amener à petits pas cette femme dans l'amour. Tous
les sentiments nobles réveillés faisaient entendre en moi-même leurs
voix confuses. Avant de me retrouver à l'étroit dans une chambre, je
voulus voluptueusement rester sous l'azur ensemencé d'étoiles, entendre
encore en moi-même ces chants de ramier blessé, les tons simples de
cette confidence ingénue, rassembler dans l'air les effluves de cette
âme qui toutes devaient venir à moi. Combien elle me parut grande,
cette femme, avec son oubli profond du moi, sa religion pour les
êtres blessés, faibles ou souffrants, avec son dévouement allégé des
chaînes légales! Elle était là, sereine sur son bûcher de sainte et de
martyre! J'admirais sa figure qui m'apparut au milieu des ténèbres,
quand soudain je crus deviner un sens à ses paroles, une mystérieuse
signifiance qui me la rendit complétement sublime. Peut-être
voulait-elle que je fusse pour elle ce qu'elle était pour son petit
monde? Peut-être voulait-elle tirer de moi sa force et sa consolation,
me mettant ainsi dans sa sphère, sur sa ligne ou plus haut? Les astres,
disent quelques hardis constructeurs des mondes, se communiquent ainsi
le mouvement et la lumière. Cette pensée m'éleva soudain à des hauteurs
éthérées. Je me retrouvai dans le ciel de mes anciens songes, et je
m'expliquai les peines de mon enfance par le bonheur immense où je
nageais.
Génies éteints dans les larmes, cœurs méconnus, saintes Clarisse
Harlowe ignorées, enfants désavoués, proscrits innocents, vous tous qui
êtes entrés dans la vie par ses déserts, vous qui partout avez trouvé
les visages froids, les cœurs fermés, les oreilles closes, ne vous
plaignez jamais! vous seuls pouvez connaître l'infini de la joie au
moment où pour vous un cœur s'ouvre, une oreille vous écoute, un regard
vous répond. Un seul jour efface les mauvais jours. Les douleurs,
les méditations, les désespoirs, les mélancolies passées et non pas
oubliées sont autant de liens par lesquels l'âme s'attache à l'âme
confidente. Belle de nos désirs réprimés, une femme hérite alors des
soupirs et des amours perdus, elle nous restitue agrandies toutes les
affections trompées, elle explique les chagrins antérieurs comme la
soulte exigée par le destin pour les éternelles félicités qu'elle donne
au jour des fiançailles de l'âme. Les anges seuls disent le nom nouveau
dont il faudrait nommer ce saint amour, de même que vous seuls, chers
martyrs, saurez bien ce que madame de Mortsauf était soudain devenue
pour moi, pauvre, seul!
Cette scène s'était passée un mardi, j'attendis jusqu'au dimanche sans
passer l'Indre dans mes promenades. Pendant ces cinq jours, de grands
événements arrivèrent à Clochegourde. Le comte reçut le brevet de
maréchal-de-camp, la croix de Saint-Louis, et une pension de quatre
mille francs. Le duc de Lenoncourt-Givry, nommé pair de France,
recouvra deux forêts, reprit son service à la cour, et sa femme rentra
dans ses biens non vendus qui avaient fait partie du domaine de la
couronne impériale. La comtesse de Mortsauf devenait ainsi l'une des
plus riches héritières du Maine. Sa mère était venue lui apporter cent
mille francs économisés sur les revenus de Givry, le montant de sa
dot qui n'avait point été payée, et dont le comte ne parlait jamais,
malgré sa détresse. Dans les choses de la vie extérieure, la conduite
de cet homme attestait le plus fier de tous les désintéressements. En
joignant à cette somme ses économies, le comte pouvait acheter deux
domaines voisins qui valaient environ neuf mille livres de rente. Son
fils devant succéder à la pairie de son grand-père, il pensa tout à
coup à lui constituer un majorat qui se composerait de la fortune
territoriale des deux familles sans nuire à Madeleine, à laquelle la
faveur du duc de Lenoncourt ferait sans doute faire un beau mariage.
Ces arrangements et ce bonheur jetèrent quelque baume sur les plaies
de l'émigré. La duchesse de Lenoncourt à Clochegourde fut un événement
dans le pays. Je songeais douloureusement que cette femme était une
grande dame, et j'aperçus alors dans sa fille l'esprit de caste que
couvrait à mes yeux la noblesse de ses sentiments. Qu'étais-je, moi
pauvre, sans autre avenir que mon courage et mes facultés? Je ne
pensais aux conséquences de la restauration, ni pour moi, ni pour les
autres. Le dimanche, de la chapelle réservée où j'étais à l'église avec
monsieur, madame de Chessel et l'abbé de Quélus, je lançais des regards
avides sur une autre chapelle latérale où se trouvaient la duchesse et
sa fille, le comte et les enfants. Le chapeau de paille qui me cachait
mon idole ne vacilla pas, et cet oubli de moi sembla m'attacher plus
vivement que tout le passé. Cette grande Henriette de Lenoncourt, qui
maintenant était ma chère Henriette, et de qui je voulais fleurir la
vie, priait avec ardeur; la foi communiquait à son attitude je ne sais
quoi d'abîmé, de prosterné, une pose de statue religieuse, qui me
pénétra.
Suivant l'habitude des cures de village, les vêpres devaient se dire
quelque temps après la messe. Au sortir de l'église, madame de Chessel
proposa naturellement à ses voisins de passer les deux heures d'attente
à Frapesle, au lieu de traverser deux fois l'Indre et la prairie par
la chaleur. L'offre fut agréée. Monsieur de Chessel donna le bras à la
duchesse, madame de Chessel accepta celui du comte, je présentai le
mien à la comtesse, et je sentis pour la première fois ce beau bras
frais à mes flancs. Pendant le retour de la paroisse à Frapesle, trajet
qui se faisait à travers les bois de Saché où la lumière filtrée dans
les feuillages produisait, sur le sable des allées, ces jolis jours qui
ressemblent à des soieries peintes, j'eus des sensations d'orgueil et
des idées qui me causèrent de violentes palpitations.
--Qu'avez-vous? me dit-elle après quelques pas faits dans un silence
que je n'osais rompre. Votre cœur bat trop vite?.....
--J'ai appris des événements heureux pour vous, lui dis-je, et comme
ceux qui aiment bien, j'ai des craintes vagues. Vos grandeurs ne
nuiront-elles point à vos amitiés?
--Moi! dit-elle, fi! Encore une idée semblable, et je ne vous
mépriserais pas, je vous aurais oublié pour toujours.
Je la regardai, en proie à une ivresse qui dut être communicative.
--Nous profitons du bénéfice de lois que nous n'avons ni provoquées ni
demandées, mais nous ne serons ni mendiants ni avides; et d'ailleurs
vous savez bien, reprit-elle, que ni moi ni monsieur de Mortsauf nous
ne pouvons sortir de Clochegourde. Par mon conseil, il a refusé le
commandement auquel il avait droit dans la Maison Rouge. Il nous suffit
que mon père ait sa charge! Notre modestie forcée, dit-elle en souriant
avec amertume, a déjà bien servi notre enfant. Le roi, près duquel mon
père est de service, a dit fort gracieusement qu'il reporterait sur
Jacques la faveur dont nous ne voulions pas. L'éducation de Jacques, à
laquelle il faut songer, est maintenant l'objet d'une grave discussion;
il va représenter deux maisons, les Lenoncourt et les Mortsauf. Je
ne puis avoir d'ambition que pour lui, voici donc mes inquiétudes
augmentées. Non-seulement Jacques doit vivre, mais il doit encore
devenir digne de son nom, deux obligations qui se contrarient. Jusqu'à
présent j'ai pu suffire à son éducation en mesurant les travaux à ses
forces, mais d'abord où trouver un précepteur qui me convienne? Puis,
plus tard, quel ami me le conservera dans cet horrible Paris où tout
est piége pour l'âme et danger pour le corps? Mon ami, me dit-elle
d'une voix émue, à voir votre front et vos yeux, qui ne devinerait en
vous l'un de ces oiseaux qui doivent habiter les hauteurs? prenez votre
élan, soyez un jour le parrain de notre cher enfant. Allez à Paris, si
votre frère et votre père ne vous secondent point, notre famille, ma
mère surtout, qui a le génie des affaires, sera certes très-influente;
profitez de notre crédit! vous ne manquerez alors ni d'appui, ni de
secours dans la carrière que vous choisirez! mettez donc le superflu de
vos forces dans une noble ambition...
--Je vous entends, lui dis-je en l'interrompant, mon ambition deviendra
ma maîtresse. Je n'ai pas besoin de ceci pour être tout à vous. Non, je
ne veux pas être récompensé de ma sagesse ici par des faveurs là-bas.
J'irai, je grandirai seul, par moi-même. J'accepterais tout de vous;
des autres, je ne veux rien.
--Enfantillage! dit-elle en murmurant mais en retenant mal un sourire
de contentement.
--D'ailleurs, je me suis voué, lui dis-je. En méditant notre situation,
j'ai pensé à m'attacher à vous par des liens qui ne puissent jamais se
dénouer.
Elle eut un léger tremblement et s'arrêta pour me regarder.
--Que voulez-vous dire? fit-elle en laissant aller les deux couples qui
nous précédaient et gardant ses enfants près d'elle.
--Hé! bien, répondis-je, dites-moi franchement comment vous voulez que
je vous aime.
--Aimez-moi comme m'aimait ma tante, de qui je vous ai donné les droits
en vous autorisant à m'appeler du nom qu'elle avait choisi pour elle
parmi les miens.
--J'aimerai donc sans espérance, avec un dévouement complet. Hé! bien,
oui, je ferai pour vous ce que l'homme fait pour Dieu. Ne l'avez-vous
pas demandé? Je vais entrer dans un séminaire, j'en sortirai prêtre,
et j'élèverai Jacques. Votre Jacques, ce sera comme un autre moi:
conceptions politiques, pensée, énergie, patience, je lui donnerai
tout. Ainsi, je demeurerai près de vous, sans que mon amour, pris dans
la religion comme une image d'argent dans du cristal, puisse être
suspecté. Vous n'avez à craindre aucune de ces ardeurs immodérées qui
saisissent un homme et par lesquelles une fois déjà je me suis laissé
vaincre. Je me consumerai dans la flamme, et vous aimerai d'un amour
purifié.
Elle pâlit, et dit à mots pressés:--Félix, ne vous engagez pas en des
liens qui, un jour, seraient un obstacle à votre bonheur. Je mourrais
de chagrin d'avoir été la cause de ce suicide. Enfant, un désespoir
d'amour est-il donc une vocation? Attendez les épreuves de la vie pour
juger de la vie; je le veux, je l'ordonne. Ne vous mariez ni avec
l'Église ni avec une femme, ne vous mariez d'aucune manière, je vous le
défends. Restez libre. Vous avez vingt et un ans. A peine savez-vous ce
que vous réserve l'avenir. Mon Dieu! vous aurais-je mal jugé? Cependant
j'ai cru que deux mois suffisaient à connaître certaines âmes.
--Quel espoir avez-vous? lui dis-je en jetant des éclairs par les yeux.
--Mon ami, acceptez mon aide, élevez-vous, faites fortune, et vous
saurez quel est mon espoir. Enfin, dit-elle en paraissant laisser
échapper un secret, ne quittez jamais la main de Madeleine que vous
tenez en ce moment.
Elle s'était penchée à mon oreille pour me dire ces paroles qui
prouvaient combien elle était occupée de mon avenir.
--Madeleine? lui dis-je, jamais!
Ces deux mots nous rejetèrent dans un silence plein d'agitations. Nos
âmes étaient en proie à ces bouleversements qui les sillonnent de
manière à y laisser d'éternelles empreintes, Nous étions en vue d'une
porte en bois par laquelle on entrait dans le parc de Frapesle, et dont
il me semble encore voir les deux pilastres ruinés, couverts de plantes
grimpantes et de mousses, d'herbes et de ronces. Tout à coup une idée,
celle de la mort du comte, passa comme une flèche dans ma cervelle, et
je lui dis:--Je vous comprends.
--C'est bien heureux, répondit-elle d'un ton qui me fit voir que je lui
supposais une pensée qu'elle n'aurait jamais.
Sa pureté m'arracha une larme d'admiration que l'égoïsme de la passion
rendit bien amère. En faisant un retour sur moi, je songeai qu'elle ne
m'aimait pas assez pour souhaiter sa liberté. Tant que l'amour recule
devant un crime, il nous semble avoir des bornes, et l'amour doit être
infini. J'eus une horrible contraction de cœur.
--Elle ne m'aime pas, pensais-je.
Pour ne pas laisser lire dans mon âme, j'embrassai Madeleine sur ses
cheveux.
--J'ai peur de votre mère, dis-je à la comtesse pour reprendre
l'entretien.
--Et moi aussi, répondit-elle en faisant un geste plein d'enfantillage,
mais n'oubliez pas de toujours la nommer madame la duchesse et de lui
parler à la troisième personne. La jeunesse actuelle a perdu l'habitude
de ces formes polies, reprenez-les? faites cela pour moi. D'ailleurs,
il est de si bon goût de respecter les femmes, quel que soit leur
âge, et de reconnaître les distinctions sociales sans les mettre en
question. Les honneurs que vous rendez aux supériorités établies ne
sont-ils pas la garantie de ceux qui vous sont dus? Tout est solidaire
dans la Société. Le cardinal de la Rovère et Raphaël d'Urbin étaient
autrefois deux puissances également révérées. Vous avez sucé dans vos
lycées le lait de la Révolution, et vos idées politiques peuvent s'en
ressentir, mais en avançant dans la vie, vous apprendrez combien les
principes de liberté mal définis sont impuissants à créer le bonheur
des peuples. Avant de songer, en ma qualité de Lenoncourt, à ce qu'est
ou ce que doit être une aristocratie, mon bon sens de paysanne me dit
que les Sociétés n'existent que par la hiérarchie. Vous êtes dans
un moment de la vie où il faut choisir bien! Soyez de votre parti.
Surtout, ajouta-t-elle en riant, quand il triomphe.
Je fus vivement touché par ces paroles où la profondeur politique
se cachait sous la chaleur de l'affection, alliance qui donne aux
femmes un si grand pouvoir de séduction; elles savent toutes prêter
aux raisonnements les plus aigus les formes du sentiment. Il semblait
que, dans son désir de justifier les actions du comte, Henriette eût
prévu les réflexions qui devaient sourdre en mon âme au moment où je
vis, pour la première fois, les effets de la courtisanerie. Monsieur
de Mortsauf, roi dans son castel, entouré de son auréole historique,
avait pris à mes yeux des proportions grandioses, et j'avoue que je
fus singulièrement étonné de la distance qu'il mit entre la duchesse
et lui, par des manières au moins obséquieuses. L'esclave a sa vanité,
il ne veut obéir qu'au plus grand des despotes; je me sentais comme
humilié de voir l'abaissement de celui qui me faisait trembler en
dominant tout mon amour. Ce mouvement intérieur me fit comprendre le
supplice des femmes de qui l'âme généreuse est accouplée à celle d'un
homme de qui elles enterrent journellement les lâchetés. Le respect
est une barrière qui protége également le grand et le petit, chacun
de son côté peut se regarder en face. Je fus respectueux avec la
duchesse, à cause de ma jeunesse; mais là où les autres voyaient une
duchesse, je vis la mère de mon Henriette et mis une sorte de sainteté
dans mes hommages. Nous entrâmes dans la grande cour de Frapesle, où
nous trouvâmes la compagnie. Le comte de Mortsauf me présenta fort
gracieusement à la duchesse, qui m'examina d'un air froid et réservé.
Madame de Lenoncourt était alors une femme de cinquante-six ans,
parfaitement conservée et qui avait de grandes manières. En voyant ses
yeux d'un bleu dur, ses tempes rayées, son visage maigre et macéré,
sa taille imposante et droite, ses mouvements rares, sa blancheur
fauve qui se revoyait si éclatante dans sa fille, je reconnus la race
froide d'où procédait ma mère, aussi promptement qu'un minéralogiste
reconnaît le fer de Suède. Son langage était celui de la vieille cour,
elle prononçait les _oit_ en _ait_ et disait _frait_ pour _froid_,
_porteux_ au lieu de _porteurs_. Je ne fus ni courtisan, ni gourmé;
je me conduisis si bien, qu'en allant à vêpres la comtesse me dit à
l'oreille:--Vous êtes parfait!
Le comte vint à moi, me prit par la main et me dit:--Nous ne sommes pas
fâchés, Félix? Si j'ai eu quelques vivacités, vous les pardonnerez à
votre vieux camarade. Nous allons rester ici probablement à dîner, et
nous vous inviterons pour jeudi, la veille du départ de la duchesse.
Je vais à Tours y terminer quelques affaires. Ne négligez pas
Clochegourde. Ma belle-mère est une connaissance que je vous engage
à cultiver. Son salon donnera le ton au faubourg Saint-Germain. Elle
a les traditions de la grande compagnie, elle possède une immense
instruction, connaît le blason du premier comme du dernier gentilhomme
en Europe.
Le bon goût du comte, peut-être les conseils de son génie domestique,
se montrèrent dans les circonstances nouvelles où le mettait le
triomphe de sa cause. Il n'eut ni arrogance ni blessante politesse, il
fut sans emphase, et la duchesse fut sans airs protecteurs. Monsieur
et madame de Chessel acceptèrent avec reconnaissance le dîner du jeudi
suivant. Je plus à la duchesse, et ses regards m'apprirent qu'elle
examinait en moi un homme de qui sa fille lui avait parlé. Quand nous
revînmes de vêpres, elle me questionna sur ma famille et me demanda
si le Vandenesse occupé déjà dans la diplomatie était mon parent.--Il
est mon frère, lui dis-je. Elle devint alors affectueuse à demi. Elle
m'apprit que ma grand'tante, la vieille marquise de Listomère, était
une Grandlieu. Ses manières furent polies comme l'avaient été celles de
monsieur de Mortsauf le jour où il me vit pour la première fois. Son
regard perdit cette expression de hauteur par laquelle les princes de
la terre vous font mesurer la distance qui se trouve entre eux et vous.
Je ne savais presque rien de ma famille. La duchesse m'apprit que mon
grand-oncle, vieil abbé que je ne connaissais même pas de nom, faisait
partie du conseil privé, mon frère avait reçu de l'avancement; enfin,
par un article de la Charte que je ne connaissais pas encore, mon père
redevenait marquis de Vandenesse.
--Je ne suis qu'une chose, le serf de Clochegourde, dis-je tout bas à
la comtesse.