plaignait de douleurs vives sans les préciser. Quand nous fûmes au
salon, il y eut entre nous tous une indéfinissable incertitude. Le
comte était plongé dans un fauteuil, absorbé dans une contemplation
respectée par sa femme, qui se connaissait aux symptômes de la maladie
et savait en prévoir les accès. J'imitai son silence. Si elle ne me
pria point de m'en aller, peut-être crut-elle que la partie de trictrac
égaierait le comte et dissiperait ces fatales susceptibilités nerveuses
dont les éclats la tuaient. Rien n'était plus difficile que de faire
faire au comte cette partie de trictrac, dont il avait toujours grande
envie. Semblable à une petite maîtresse, il voulait être prié, forcé,
pour ne pas avoir l'air d'être obligé, peut-être par cela même qu'il en
était ainsi. Si, par suite d'une conversation intéressante, j'oubliais
pour un moment mes _salamalek_, il devenait maussade, âpre, blessant,
et s'irritait de la conversation en contredisant tout. Averti par sa
mauvaise humeur, je lui proposais une partie; alors il coquetait:
«D'abord il était trop tard, disait-il, puis je ne m'en souciais pas.»
Enfin des simagrées désordonnées, comme chez les femmes qui finissent
par vous faire ignorer leurs véritables désirs. Je m'humiliais, je le
suppliais de m'entretenir dans une science si facile à oublier faute
d'exercice. Cette fois j'eus besoin d'une gaieté folle pour le décider
à jouer. Il se plaignait d'étourdissements qui l'empêcheraient de
calculer, il avait le crâne serré comme dans un étau, il entendait des
sifflements, il étouffait et poussait des soupirs énormes. Enfin il
consentit à s'attabler. Madame de Mortsauf nous quitta pour coucher ses
enfants et faire dire les prières à sa maison. Tout alla bien pendant
son absence, je m'arrangeai pour que monsieur de Mortsauf gagnât, et
son bonheur le dérida brusquement. Le passage subit d'une tristesse
qui lui arrachait de sinistres prédictions sur lui-même, à cette joie
d'homme ivre, à ce rire fou et presque sans raison, m'inquiéta, me
glaça. Je ne l'avais jamais vu dans un accès si franchement accusé.
Notre connaissance intime avait porté ses fruits, il ne se gênait plus
avec moi. Chaque jour il essayait de m'envelopper dans sa tyrannie,
d'assurer une nouvelle pâture à son humeur, car il semble vraiment
que les maladies morales soient des créatures qui ont leurs appétits,
leurs instincts, et veulent augmenter l'espace de leur empire comme
un propriétaire veut augmenter son domaine. La comtesse descendit, et
vint près du trictrac pour mieux éclairer sa tapisserie, mais elle se
mit à son métier dans une appréhension mal déguisée. Un coup funeste,
et que je ne pus empêcher, changea la face du comte: de gaie, elle
devint sombre; de pourpre, elle devint jaune, ses yeux vacillèrent.
Puis arriva un dernier malheur que je ne pouvais ni prévoir ni réparer.
Monsieur de Mortsauf amena pour lui-même un dé foudroyant qui décida sa
ruine. Aussitôt il se leva, jeta la table sur moi, la lampe à terre,
frappa du poing sur la console, et sauta par le salon, je ne saurais
dire qu'il marcha. Le torrent d'injures, d'imprécations, d'apostrophes,
de phrases incohérentes qui sortit de sa bouche, aurait fait croire à
quelque antique possession, comme au Moyen Age. Jugez de mon attitude!
--Allez dans le jardin, me dit-elle en me pressant la main.
Je sortis sans que le comte s'aperçût de ma disparition. De la terrasse
où je me rendis à pas lents, j'entendis les éclats de sa voix et
ses gémissements qui partaient de sa chambre contiguë à la salle à
manger. A travers la tempête, j'entendis aussi la voix de l'ange qui,
par intervalles, s'élevait comme un chant de rossignol au moment où
la pluie va cesser. Je me promenais sous les acacias par la plus
belle nuit du mois d'août finissant, en attendant que la comtesse m'y
rejoignît. Elle allait venir, son geste me l'avait promis. Depuis
quelques jours une explication flottait entre nous, et semblait devoir
éclater au premier mot qui ferait jaillir la source trop pleine en
nos âmes. Quelle honte retardait l'heure de notre parfaite entente?
Peut-être aimait-elle autant que je l'aimais ce tressaillement
semblable aux émotions de la peur, qui meurtrit la sensibilité, pendant
ces moments où l'on retient sa vie près de déborder, où l'on hésite à
dévoiler son intérieur, en obéissant à la pudeur qui agite les jeunes
filles avant qu'elles ne se montrent à l'époux aimé. Nous avions
agrandi nous-mêmes par nos pensées accumulées cette première confidence
devenue nécessaire. Une heure se passa. J'étais assis sur la balustrade
en briques, quand le retentissement de son pas mêlé au bruit onduleux
de la robe flottante anima l'air calme du soir. C'est des sensations
auxquelles le cœur ne suffit pas.
--Monsieur de Mortsauf est maintenant endormi, me dit-elle. Quand il
est ainsi, je lui donne une tasse d'eau dans laquelle on a fait infuser
quelques têtes de pavots, et les crises sont assez éloignées pour que
ce remède si simple ait toujours la même vertu. Monsieur, me dit-elle
en changeant de ton et prenant sa plus persuasive inflexion de voix,
un hasard malheureux vous a livré des secrets jusqu'ici soigneusement
gardés, promettez-moi d'ensevelir dans votre cœur le souvenir de cette
scène. Faites-le pour moi, je vous en prie. Je ne vous demande pas de
serment, dites-moi le _oui_ de l'homme d'honneur, je serai contente.
--Ai-je donc besoin de prononcer ce _oui_? lui dis-je. Ne nous
sommes-nous jamais compris?
--Ne jugez point défavorablement monsieur de Mortsauf en voyant
les effets de longues souffrances endurées pendant l'émigration,
reprit-elle. Demain il ignorera complétement les choses qu'il aura
dites, et vous le trouverez excellent et affectueux.
--Cessez, madame, lui répondis-je, de vouloir justifier le comte,
je ferai tout ce que vous voudrez. Je me jetterais à l'instant dans
l'Indre, si je pouvais ainsi renouveler monsieur de Mortsauf et vous
rendre à une vie heureuse. La seule chose que je ne puisse refaire est
mon opinion, rien n'est plus fortement tissu en moi. Je vous donnerais
ma vie, je ne puis vous donner ma conscience; je puis ne pas l'écouter,
mais puis-je l'empêcher de parler? or, dans mon opinion, monsieur de
Mortsauf est...
--Je vous entends, dit-elle, en m'interrompant avec une brusquerie
insolite, vous avez raison. Le comte est nerveux comme une petite
maîtresse, reprit-elle pour adoucir l'idée de la folie en adoucissant
le mot, mais il n'est ainsi que par intervalles, une fois au plus
par année, lors des grandes chaleurs. Combien de maux a causés
l'émigration! Combien de belles existences perdues! Il eût été, j'en
suis certaine, un grand homme de guerre, l'honneur de son pays.
--Je le sais, lui dis-je en l'interrompant à mon tour, et lui faisant
comprendre qu'il était inutile de me tromper.
Elle s'arrêta, posa l'une de ses mains sur son front, et me dit:--Qui
vous a donc ainsi produit dans notre intérieur? Dieu veut-il m'envoyer
un secours, une vive amitié qui me soutienne! reprit-elle en appuyant
sa main sur la mienne avec force, car vous êtes bon, généreux...
Elle leva les yeux vers le ciel, comme pour invoquer un visible
témoignage qui lui confirmât ses secrètes espérances, et les reporta
sur moi. Électrisé par ce regard qui jetait une âme dans la mienne,
j'eus, selon la jurisprudence mondaine, un manque de tact; mais, chez
certaines âmes, n'est-ce pas souvent précipitation généreuse au-devant
d'un danger, envie de prévenir un choc, crainte d'un malheur qui
n'arrive pas, et plus souvent encore n'est-ce pas l'interrogation
brusque faite à un cœur, un coup donné pour savoir s'il résonne à
l'unisson? Plusieurs pensées s'élevèrent en moi comme des lueurs, et me
conseillèrent de laver la tache qui souillait ma candeur, au moment où
je prévoyais une complète initiation.
--Avant d'aller plus loin, lui dis-je d'une voix altérée par des
palpitations facilement entendues dans le profond silence où nous
étions, permettez-moi de purifier un souvenir du passé?
--Taisez-vous, me dit-elle vivement en me mettant sur les lèvres un
doigt qu'elle ôta aussitôt. Elle me regarda fièrement comme une femme
trop haut située pour que l'injure puisse l'atteindre, et me dit d'une
voix troublée:--Je sais de quoi vous voulez parler. Il s'agit du
premier, du dernier, du seul outrage que j'aurai reçu! Ne parlez jamais
de ce bal. Si la chrétienne vous a pardonné, la femme souffre encore.
--Ne soyez pas plus impitoyable que ne l'est Dieu, lui dis-je en
gardant entre mes cils les larmes qui me vinrent aux yeux.
--Je dois être plus sévère, je suis plus faible, répondit-elle.
--Mais, repris-je avec une manière de révolte enfantine, écoutez-moi,
quand ce ne serait que pour la première, la dernière et la seule fois
de votre vie.
--Eh! bien, dit-elle, parlez! Autrement, vous croiriez que je crains de
vous entendre.
Sentant alors que ce moment était unique en notre vie, je lui dis avec
cet accent qui commande l'attention, que les femmes au bal m'avaient
été toutes indifférentes comme celles que j'avais aperçues jusqu'alors;
mais qu'en la voyant, moi de qui la vie était si studieuse, de qui
l'âme était si peu hardie, j'avais été comme emporté par une frénésie
qui ne pouvait être condamnée que par ceux qui ne l'avaient jamais
éprouvée, que jamais cœur d'homme ne fut si bien empli du désir auquel
ne résiste aucune créature et qui fait tout vaincre, même la mort...
--Et le mépris? dit-elle en m'arrêtant.
--Vous m'avez donc méprisé? lui demandai-je.
--Ne parlons plus de ces choses, dit-elle.
--Mais parlons-en! lui répondis-je avec une exaltation causée par une
douleur surhumaine. Il s'agit de tout moi-même, de ma vie inconnue,
d'un secret que vous devez connaître; autrement je mourrais de
désespoir! Ne s'agit-il pas aussi de vous, qui, sans le savoir, avez
été la Dame aux mains de laquelle reluit la couronne promise aux
vainqueurs du tournoi.
Je lui contai mon enfance et ma jeunesse, non comme je vous l'ai dite,
en la jugeant à distance; mais avec les paroles ardentes du jeune
homme de qui les blessures saignaient encore. Ma voix retentit comme
la hache des bûcherons dans une forêt. Devant elle tombèrent à grand
bruit les années mortes, les longues douleurs qui les avaient hérissées
de branches sans feuillages. Je lui peignis avec des mots enfiévrés
une foule de détails terribles dont je vous ai fait grâce. J'étalai
le trésor de mes vœux brillants, l'or vierge de mes désirs, tout un
cœur brûlant conservé sous les glaces de ces Alpes entassées par un
continuel hiver. Lorsque, courbé sous le poids de mes souffrances
redites avec les charbons d'Isaïe, j'attendis un mot de cette femme qui
m'écoutait la tête baissée, elle éclaira les ténèbres par un regard,
elle anima les mondes terrestres et divins par un seul mot.
--Nous avons eu la même enfance! dit-elle en me montrant un visage
où reluisait l'auréole des martyrs. Après une pause où nos âmes se
marièrent dans cette même pensée consolante: Je n'étais donc pas seul
à souffrir! la comtesse me dit de sa voix réservée pour parler à ses
chers petits, comment elle avait eu le tort d'être une fille quand
les fils étaient morts. Elle m'expliqua les différences que son état
de fille sans cesse attachée aux flancs d'une mère mettait entre ses
douleurs et celles d'un enfant jeté dans le monde des colléges. Ma
solitude avait été comme un paradis, comparée au contact de la meule
sous laquelle son âme fut sans cesse meurtrie, jusqu'au jour où sa
véritable mère, sa bonne tante l'avait sauvée en l'arrachant à ce
supplice dont elle me raconta les renaissantes douleurs. C'était les
inexplicables pointilleries insuportables aux natures nerveuses qui
ne reculent pas devant un coup de poignard et meurent sous l'épée de
Damoclès: tantôt une expansion généreuse arrêtée par un ordre glacial,
tantôt un baiser froidement reçu; un silence imposé, reproché tour à
tour; des larmes dévorées qui lui restaient sur le cœur; enfin les
mille tyrannies du couvent, cachées aux yeux des étrangers sous les
apparences d'une maternité glorieusement exaltée. Sa mère tirait
vanité d'elle, et la vantait; mais elle payait cher le lendemain ces
flatteries nécessaires au triomphe de l'institutrice. Quand, à force
d'obéissance et de douceur, elle croyait avoir vaincu le cœur de la
mère et qu'elle s'ouvrait à elle, le tyran reparaissait armé de ces
confidences. Un espion n'eût pas été si lâche ni si traître. Tous ses
plaisirs de jeune fille, ses fêtes lui avaient été chèrement vendues,
car elle était grondée d'avoir été heureuse, comme elle l'eût été
pour une faute. Jamais les enseignements de sa noble éducation ne lui
avaient été donnés avec amour, mais avec une blessante ironie. Elle
n'en voulait point à sa mère, elle se reprochait seulement de ressentir
moins d'amour que de terreur pour elle. Peut-être, pensait cet ange,
ces sévérités étaient-elles nécessaires? ne l'avaient-elles pas
préparée à sa vie actuelle? En l'écoutant, il me semblait que la harpe
de Job de laquelle j'avais tiré de sauvages accords, maintenant maniée
par des doigts chrétiens, y répondait en chantant les litanies de la
Vierge au pied de la croix.
--Nous vivions dans la même sphère avant de nous retrouver ici, vous
partie de l'orient et moi de l'occident.
Elle agita la tête par un mouvement désespéré:--A vous l'orient, à moi
l'occident, dit-elle. Vous vivrez heureux, je mourrai de douleur! Les
hommes font eux-mêmes les événements de leur vie, et la mienne est à
jamais fixée. Aucune puissance ne peut briser cette lourde chaîne à
laquelle la femme tient par un anneau d'or, emblème de la pureté des
épouses.
Nous sentant alors jumeaux du même sein, elle ne conçut point que les
confidences se fissent à demi entre frères abreuvés aux même sources.
Après le soupir naturel aux cœurs purs au moment où ils s'ouvrent, elle
me raconta les premiers jours de son mariage, ses premières déceptions,
tout le _renouveau_ du malheur. Elle avait, comme moi, connu les petits
faits, si grands pour les âmes dont la limpide substance est ébranlée
tout entière au moindre choc, de même qu'une pierre jetée dans un lac
en agite également la surface et la profondeur. En se mariant, elle
possédait ses épargnes, ce peu d'or qui représente les heures joyeuses,
les mille désirs du jeune âge; en un jour de détresse, elle l'avait
généreusement donné sans dire que c'était des souvenirs et non des
pièces d'or; jamais son mari ne lui en avait tenu compte, il ne se
savait pas son débiteur! En échange de ce trésor englouti dans les
eaux dormantes de l'oubli, elle n'avait pas obtenu ce regard mouillé
qui solde tout, qui pour les âmes généreuses est comme un éternel
joyau dont les feux brillent aux jours difficiles. Comme elle avait
marché de douleur en douleur! Monsieur de Mortsauf oubliait de lui
donner l'argent nécessaire à la maison; il se réveillait d'un rêve
quand, après avoir vaincu toutes ses timidités de femme, elle lui en
demandait; et jamais il ne lui avait une seule fois évité ces cruels
serrements de cœur! Quelle terreur vint la saisir au moment où la
nature maladive de cet homme ruiné s'était dévoilée! elle avait été
brisée par le premier éclat de ses folles colères. Par combien de
réflexions dures n'avait-elle point passé avant de regarder comme nul
son mari, cette imposante figure qui domine l'existence d'une femme!
De quelles horribles calamités furent suivies ses deux couches! Quel
saisissement à l'aspect de deux enfants mort-nés? Quel courage pour se
dire: «Je leur soufflerai la vie! je les enfanterai de nouveau tous
les jours!» Puis quel désespoir de sentir un obstacle dans le cœur et
dans la main d'où les femmes tirent leurs secours! Elle avait vu cet
immense malheur déroulant ses savanes épineuses à chaque difficulté
vaincue. A la montée de chaque rocher, elle avait aperçu de nouveaux
déserts à franchir, jusqu'au jour où elle eut bien connu son mari,
l'organisation de ses enfants, et le pays où elle devait vivre;
jusqu'au jour où, comme l'enfant arraché par Napoléon aux tendres
soins du logis, elle eut habitué ses pieds à marcher dans la boue et
dans la neige, accoutumé son front aux boulets, toute sa personne à la
passive obéissance du soldat. Ces choses que je vous résume, elle me
les dit alors dans leur ténébreuse étendue, avec leur cortége de faits
désolants, de batailles conjugales perdues, d'essais infructueux.
--Enfin, me dit-elle en terminant, il faudrait demeurer ici quelques
mois pour savoir combien de peines me coûtent les améliorations de
Clochegourde, combien de patelineries fatigantes pour lui faire vouloir
la chose la plus utile à ses intérêts! Quelle malice d'enfant le saisit
quand une chose due à mes conseils ne réussit pas tout d'abord! Avec
quelle joie il s'attribue le bien! Quelle patience m'est nécessaire
pour toujours entendre des plaintes quand je me tue à lui sarcler ses
heures, à lui embaumer son air, à lui sabler, à lui fleurir les chemins
qu'il a semés de pierres. Ma récompense est ce terrible refrain: «--Je
vais mourir! la vie me pèse!» S'il a le bonheur d'avoir du monde
chez lui, tout s'efface, il est gracieux et poli. Pourquoi n'est-il
pas ainsi pour sa famille? Je ne sais comment expliquer ce manque de
loyauté chez un homme parfois vraiment chevaleresque. Il est capable
d'aller secrètement à franc étrier me chercher à Paris une parure
comme il le fit dernièrement pour le bal de la ville. Avare pour sa
maison, il serait prodigue pour moi, si je le voulais. Ce devrait
être l'inverse: je n'ai besoin de rien, et sa maison est lourde. Dans
le désir de lui rendre la vie heureuse, et sans songer que je serais
mère, peut-être l'ai-je habitué à me prendre pour sa victime; moi qui
en usant de quelques cajoleries, le mènerais comme un enfant, si je
pouvais m'abaisser à jouer un rôle qui me semble infâme! Mais l'intérêt
de la maison exige que je sois calme et sévère comme une statue de la
Justice, et cependant, moi aussi, j'ai l'âme expansive et tendre!
--Pourquoi, lui dis-je, n'usez-vous pas de cette influence pour vous
rendre maîtresse de lui, pour le gouverner?
--S'il ne s'agissait que de moi seule, je ne saurais ni vaincre son
silence obtus, opposé pendant des heures entières à des arguments
justes, ni répondre à des observations sans logique, de véritables
raisons d'enfant. Je n'ai de courage ni contre la faiblesse ni contre
l'enfance; elles peuvent me frapper sans que je leur résiste; peut-être
opposerais-je la force à la force, mais je suis sans énergie contre
ceux que je plains. S'il fallait contraindre Madeleine à quelque chose
pour la sauver je mourrais avec elle. La pitié détend toutes mes fibres
et mollifie mes nerfs. Aussi les violentes secousses de ces dix années
m'ont-elles abattue; maintenant ma sensibilité si souvent attaquée
est parfois sans consistance, rien ne la régénère; parfois l'énergie,
avec laquelle je supportais les orages, me manque. Oui, parfois je
suis vaincue. Faute de repos et de bains de mer où je retremperais mes
fibres, je périrai. Monsieur de Mortsauf m'aura tuée et il mourra de ma
mort.
--Pourquoi ne quittez-vous pas Clochegourde pour quelques mois?
Pourquoi n'iriez-vous pas, accompagnée de vos enfants, au bord de la
mer?
--D'abord, monsieur de Mortsauf se croirait perdu si je m'éloignais.
Quoiqu'il ne veuille pas croire à sa situation, il en a la conscience.
Il se rencontre en lui l'homme et le malade, deux natures différentes
dont les contradictions expliquent bien des bizarreries! Puis, il
aurait raison de trembler. Tout irait mal ici. Vous avez vu peut-être
en moi la mère de famille occupée à protéger ses enfants contre le
milan qui plane sur eux. Tâche écrasante, augmentée des soins exigés
par monsieur de Mortsauf qui va toujours demandant:--Où est madame?
Ce n'est rien. Je suis aussi le précepteur de Jacques, la gouvernante
de Madeleine. Ce n'est rien encore! Je suis intendant et régisseur.
Vous connaîtrez un jour la portée de mes paroles quand vous saurez que
l'exploitation d'une terre est ici la plus fatigante des industries.
Nous avons peu de revenus en argent, nos fermes sont cultivées à
moitié, système qui veut une surveillance continuelle. Il faut vendre
soi-même ses grains, ses bestiaux, ses récoltes de toute nature.
Nous avons pour concurrents nos propres fermiers qui s'entendent au
cabaret avec les consommateurs, et font les prix après avoir vendu
les premiers. Je vous ennuierais si je vous expliquais les mille
difficultés de notre agriculture. Quel que soit mon dévouement, je
ne puis veiller à ce que nos colons n'amendent pas leurs propres
terres avec nos fumiers; je ne puis, ni aller voir si nos métiviers
ne s'entendent pas avec eux lors du partage des récoltes, ni savoir
le moment opportun pour la vente. Or, si vous venez à penser au peu
de mémoire de monsieur de Mortsauf, aux peines que vous m'avez vue
prendre pour l'obliger à s'occuper de ses affaires, vous comprendrez la
lourdeur de mon fardeau, l'impossibilité de le déposer un moment. Si je
m'absentais, nous serions ruinés. Personne ne l'écouterait; la plupart
du temps, ses ordres se contredisent; d'ailleurs personne ne l'aime,
il est trop grondeur, il fait trop l'absolu; puis, comme tous les
gens faibles, il écoute trop facilement ses inférieurs pour inspirer
autour de lui l'affection qui unit les familles. Si je partais, aucun
domestique ne resterait ici huit jours. Vous voyez bien que je suis
attachée à Clochegourde comme ces bouquets de plomb le sont à nos
toits. Je n'ai pas eu d'arrière-pensée avec vous, monsieur. Toute la
contrée ignore les secrets de Clochegourde, et maintenant vous les
savez. N'en dites rien que de bon et d'obligeant, et vous aurez mon
estime, ma reconnaissance, ajouta-t-elle encore d'une voix adoucie. A
ce prix, vous pouvez toujours revenir à Clochegourde, vous y trouverez
des cœurs amis.
--Mais, dis-je, moi je n'ai jamais souffert! Vous seule...
--Non, reprit-elle en laissant échapper ce sourire des femmes résignées
qui fendrait le granit, ne vous étonnez pas de cette confidence, elle
vous montre la vie comme elle est, et non comme votre imagination
vous l'a fait espérer. Nous avons tous nos défauts et nos qualités.
Si j'eusse épousé quelque prodigue, il m'aurait ruinée. Si j'eusse
été donnée à quelque jeune homme ardent et voluptueux, il aurait eu
des succès, peut-être n'aurais-je pas su le conserver, il m'aurait
abandonnée, je serais morte de jalousie. Je suis jalouse! dit-elle avec
un accent d'exaltation qui ressemblait au coup de tonnerre d'un orage
qui passe. Hé! bien, monsieur m'aime autant qu'il peut m'aimer; tout
ce que son cœur enferme d'affection, il le verse à mes pieds, comme
la Madeleine a versé le reste de ses parfums aux pieds du Sauveur.
Croyez-le! une vie d'amour est une fatale exception à la loi terrestre;
toute fleur périt, les grandes joies ont un lendemain mauvais, quand
elles ont un lendemain. La vie réelle est une vie d'angoisses: son
image est dans cette ortie, venue au pied de la terrasse, et qui, sans
soleil, demeure verte sur sa tige. Ici, comme dans les patries du
nord, il est des sourires dans le ciel, rares il est vrai, mais qui
paient bien des peines. Enfin les femmes qui sont exclusivement mères
ne s'attachent-elles pas plus par les sacrifices que par les plaisirs?
Ici j'attire sur moi les orages que je vois prêts à fondre sur les gens
ou sur mes enfants, et j'éprouve en les détournant je ne sais quel
sentiment qui me donne une force secrète. La résignation de la veille
a toujours préparé celle du lendemain. Dieu ne me laisse d'ailleurs
point sans espoir. Si d'abord la santé de mes enfants m'a désespérée,
aujourd'hui plus ils avancent dans la vie, mieux ils se portent. Après
tout, notre demeure s'est embellie, la fortune se répare. Qui sait si
la vieillesse de monsieur ne sera pas heureuse par moi? Croyez-le!
l'être qui se présente devant le Grand Juge, une palme verte à la
main, lui ramenant consolés ceux qui maudissaient la vie, cet être a
converti ses douleurs en délices. Si mes souffrances servent au bonheur
de la famille, est-ce bien des souffrances?
--Oui, lui dis-je, mais elles étaient nécessaires comme le sont les
miennes pour me faire apprécier les saveurs du fruit mûri dans nos
roches; maintenant peut-être le goûterons-nous ensemble, peut-être en
admirerons-nous les prodiges? ces torrents d'affection dont il inonde
les âmes, cette sève qui ranime les feuilles jaunissantes. La vie ne
pèse plus alors, elle n'est plus à nous. Mon Dieu! ne m'entendez-vous
pas? repris-je en me servant du langage mystique auquel notre éducation
religieuse nous avait habitués. Voyez par quelles voies nous avons
marché l'un vers l'autre? quel aimant nous a dirigés sur l'océan des
eaux amères, vers la source d'eau douce, coulant au pied des monts sur
un sable pailleté, entre deux rives vertes et fleuries? N'avons-nous
pas, comme les Mages, suivi la même étoile? Nous voici devant la crèche
d'où s'éveille un divin enfant qui lancera ses flèches au front des
arbres nus, qui nous ranimera le monde par ses cris joyeux, qui par des
plaisirs incessants donnera du goût à la vie, rendra aux nuits leur
sommeil, aux jours leur allégresse. Qui donc a serré chaque année de
nouveaux nœuds entre nous? Ne sommes-nous pas plus que frère et sœur?
Ne déliez jamais ce que le ciel a réuni. Les souffrances dont vous
parlez étaient le grain répandu à flots par la main du Semeur pour
faire éclore la moisson déjà dorée par le plus beau des soleils. Voyez!
voyez! N'irons-nous pas ensemble tout cueillir brin à brin? Quelle
force en moi, pour que j'ose vous parler ainsi! Répondez-moi donc, ou
je ne repasserai pas l'Indre.