Le coup de baguette de la Restauration s'accomplissait avec une

rapidité qui stupéfiait les enfants élevés sous le régime impérial.

Cette révolution ne fut rien pour moi. La moindre parole, le plus

simple geste de madame de Mortsauf étaient les seuls événements

auxquels j'attachais de l'importance. J'ignorais ce qu'était le

conseil privé; je ne connaissais rien à la politique ni aux choses du

monde; je n'avais d'autre ambition que celle d'aimer Henriette, mieux

que Pétrarque n'aimait Laure. Cette insouciance me fit prendre pour

un enfant par la duchesse. Il vint beaucoup de monde à Frapesle, nous

y fûmes trente personnes à dîner. Quel enivrement pour un jeune homme

de voir la femme qu'il aime être la plus belle entre toutes, devenir

l'objet de regards passionnés, et de se savoir seul à recevoir la

lueur de ses yeux chastement réservée; de connaître assez toutes les

nuances de sa voix pour trouver dans sa parole, en apparence légère ou

moqueuse, les preuves d'une pensée constante, même quand on se sent au

cœur une jalousie dévorante contre les distractions du monde. Le comte,

heureux des attentions dont il se vit l'objet, fut presque jeune;

sa femme en espéra quelque changement d'humeur; moi je riais avec

Madeleine qui, semblable aux enfants chez lesquels le corps succombe

sous les étreintes de l'âme, me faisait rire par des observations

étonnantes et pleines d'un esprit moqueur sans malignité, mais qui

n'épargnait personne. Ce fut une belle journée. Un mot, un espoir né

le matin avait rendu la nature lumineuse; et me voyant si joyeux,

Henriette était joyeuse.

--Ce bonheur à travers sa vie grise et nuageuse lui sembla bien bon, me

dit-elle le lendemain.

Le lendemain je passai naturellement la journée à Clochegourde; j'en

avais été banni pendant cinq jours, j'avais soif de ma vie. Le comte

était parti dès six heures pour aller faire dresser ses contrats

d'acquisition à Tours. Un grave sujet de discorde s'était ému entre

la mère et la fille. La duchesse voulait que la comtesse la suivît à

Paris, où elle devait obtenir pour elle une charge à la cour, où le

comte, en revenant sur son refus, pouvait occuper de hautes fonctions.

Henriette, qui passait pour une femme heureuse, ne voulait dévoiler à

personne, pas même au cœur d'une mère, ses horribles souffrances, ni

trahir l'incapacité de son mari. Pour que sa mère ne pénétrât point

le secret de son ménage, elle avait envoyé monsieur de Mortsauf à

Tours, où il devait se débattre avec les notaires. Moi seul, comme

elle l'avait dit, connaissais les secrets de Clochegourde. Après avoir

expérimenté combien l'air pur, le ciel bleu de cette vallée calmaient

les irritations de l'esprit ou les amères douleurs de la maladie, et

quelle influence l'habitation de Clochegourde exerçait sur la santé

de ses enfants, elle opposait des refus motivés que combattait la

duchesse, femme envahissante, moins chagrine qu'humiliée du mauvais

mariage de sa fille. Henriette aperçut que sa mère s'inquiétait

peu de Jacques et de Madeleine, affreuse découverte! Comme toutes

les mères habituées à continuer sur la femme mariée le despotisme

qu'elles exerçaient sur la jeune fille, la duchesse procédait par des

considérations qui n'admettaient point de répliques; elle affectait

tantôt une amitié captieuse afin d'arracher un consentement à ses vues,

tantôt une amère froideur pour avoir par la crainte ce que la douceur

ne lui obtenait pas; puis, voyant ses efforts inutiles, elle déploya le

même esprit d'ironie que j'avais observé chez ma mère. En dix jours,

Henriette connut tous les déchirements que causent aux jeunes femmes

les révoltes nécessaires à l'établissement de leur indépendance. Vous

qui, pour votre bonheur, avez la meilleure des mères, vous ne sauriez

comprendre ces choses. Pour avoir une idée de cette lutte entre une

femme sèche, froide, calculée, ambitieuse, et sa fille, pleine de

cette onctueuse et fraîche bonté qui ne tarit jamais, il faudrait vous

figurer le lys auquel mon cœur l'a sans cesse comparée, broyé dans les

rouages d'une machine en acier poli. Cette mère n'avait jamais eu rien

de cohérent avec sa fille; elle ne sut deviner aucune des véritables

difficultés qui l'obligeaient à ne pas profiter des avantages de la

Restauration, et à continuer sa vie solitaire. Elle crut à quelque

amourette entre sa fille et moi. Ce mot, dont elle se servit pour

exprimer ses soupçons, ouvrit entre ces deux femmes des abîmes que

rien ne pouvait combler désormais. Quoique les familles enterrent

soigneusement ces intolérables dissidences, pénétrez-y? vous trouverez

dans presque toutes des plaies profondes, incurables, qui diminuent les

sentiments naturels: ou c'est des passions réelles, attendrissantes,

que la convenance des caractères rend éternelles et qui donnent à la

mort un contre-coup dont les noires meurtrissures sont ineffaçables;

ou des haines latentes qui glacent lentement le cœur et sèchent les

larmes au jour des adieux éternels. Tourmentée hier, tourmentée

aujourd'hui, frappée par tous, même par ses deux anges souffrants qui

n'étaient complices ni des maux qu'ils enduraient ni de ceux qu'ils

causaient, comment cette pauvre âme n'aurait-elle pas aimé celui qui

ne la frappait point et qui voulait l'environner d'une triple haie

d'épines, afin de la défendre des orages, de tout contact, de toute

blessure? Si je souffrais de ces débats, j'en étais parfois heureux en

sentant qu'elle se rejetait dans mon cœur, car Henriette me confia ses

nouvelles peines. Je pus alors apprécier son calme dans la douleur, et

la patience énergique qu'elle savait déployer. Chaque jour j'appris

mieux le sens de ces mots:--Aimez-moi, comme m'aimait ma tante.

--Vous n'avez donc point d'ambition? me dit à dîner la duchesse d'un

air dur.

--Madame, lui répondis-je en lui lançant un regard sérieux, je me sens

une force à dompter le monde; mais je n'ai que vingt et un ans, et je

suis tout seul.

Elle regarda sa fille d'un air étonné, elle croyait que, pour me garder

près d'elle, sa fille éteignait en moi toute ambition. Le séjour que

fit la duchesse de Lenoncourt à Clochegourde fut un temps de gêne

perpétuelle. La comtesse me recommandait le décorum, elle s'effrayait

d'une parole doucement dite; et, pour lui plaire, il fallait endosser

le harnais de la dissimulation. Le grand jeudi vint, ce fut un jour

d'ennuyeux cérémonial, un de ces jours que haïssent les amants habitués

aux cajoleries du laissez-aller quotidien, accoutumés à voir leur

chaise à sa place et la maîtresse du logis tout à eux. L'amour a

horreur de tout ce qui n'est pas lui-même. La duchesse alla jouir des

pompes de la cour, et tout rentra dans l'ordre à Clochegourde.

Ma petite brouille avec le comte avait eu pour résultat de m'y

implanter encore plus avant que par le passé: j'y pus venir à tout

moment sans exciter la moindre défiance, et les antécédents de ma vie

me portèrent à m'étendre comme une plante grimpante dans la belle âme

où s'ouvrait pour moi le monde enchanteur des sentiments partagés.

A chaque heure, de moment en moment, notre fraternel mariage, fondé

sur la confiance, devint plus cohérent; nous nous établissions chacun

dans notre position: la comtesse m'enveloppait dans les nourricières

protections, dans les blanches draperies d'un amour tout maternel;

tandis que mon amour, séraphique en sa présence, devenait loin d'elle

mordant et altéré comme un fer rouge; je l'aimais d'un double amour

qui décochait tour à tour les mille flèches du désir, et les perdait

au ciel où elles se mouraient dans un éther infranchissable. Si vous

me demandez pourquoi, jeune et plein de fougueux vouloirs, je demeurai

dans les abusives croyances de l'amour platonique, je vous avouerai que

je n'étais pas assez homme encore pour tourmenter cette femme, toujours

en crainte de quelque catastrophe chez ses enfants; toujours attendant

un éclat, une orageuse variation d'humeur chez son mari; frappée par

lui, quand elle n'était pas affligée par la maladie de Jacques ou de

Madeleine; assise au chevet de l'un d'eux quand son mari calmé pouvait

lui laisser prendre un peu de repos. Le son d'une parole trop vive

ébranlait son être, un désir l'offensait; pour elle, il fallait être

amour voilé, force mêlée de tendresse, enfin tout ce qu'elle était

pour les autres. Puis, vous le dirai-je, à vous si bien femme, cette

situation comportait des langueurs enchanteresses, des moments de

suavité divine et les contentements qui suivent de tacites immolations.

Sa conscience était contagieuse, son dévouement sans récompense

terrestre imposait par sa persistance; cette vive et secrète piété

qui servait de lien à ses autres vertus, agissait à l'entour comme un

encens spirituel. Puis j'étais jeune! assez jeune pour concentrer ma

nature dans le baiser qu'elle me permettait si rarement de mettre sur

sa main dont elle ne voulut jamais me donner que le dessus et jamais

la paume, limite où pour elle commençaient peut-être les voluptés

sensuelles. Si jamais deux âmes ne s'étreignirent avec plus d'ardeur,

jamais le corps ne fut plus intrépidement ni plus victorieusement

dompté. Enfin, plus tard, j'ai reconnu la cause de ce bonheur plein.

A mon âge, aucun intérêt ne me distrayait le cœur, aucune ambition ne

traversait le cours de ce sentiment déchaîné comme un torrent et qui

faisait onde de tout ce qu'il emportait. Oui, plus tard, nous aimons

la femme dans une femme; tandis que de la première femme aimée, nous

aimons tout: ses enfants sont les nôtres, sa maison est la nôtre, ses

intérêts sont nos intérêts, son malheur est notre plus grand malheur;

nous aimons sa robe et ses meubles; nous sommes plus fâchés de voir

ses blés versés que de savoir notre argent perdu; nous sommes prêts

à gronder le visiteur qui dérange nos curiosités sur la cheminée.

Ce saint amour nous fait vivre dans un autre, tandis que plus tard,

hélas! nous attirons une autre vie en nous-mêmes, en demandant à la

femme d'enrichir de ses jeunes sentiments nos facultés appauvries.

Je fus bientôt de la maison, et j'éprouvai pour la première fois une

de ces douceurs infinies qui sont à l'âme tourmentée ce qu'est un

bain pour le corps fatigué; l'âme est alors rafraîchie sur toutes ses

surfaces, caressée dans ses plis les plus profonds. Vous ne sauriez

me comprendre, vous êtes femme, et il s'agit ici d'un bonheur que

vous donnez, sans jamais recevoir le pareil. Un homme seul connaît le

friand plaisir d'être, au sein d'une maison étrangère, le privilégié

de la maîtresse, le centre secret de ses affections: les chiens

n'aboient plus après vous, les domestiques reconnaissent, aussi bien

que les chiens, les insignes cachés que vous portez; les enfants, chez

lesquels rien n'est faussé, qui savent que leur part ne s'amoindrira

jamais, et que vous êtes bienfaisant à la lumière de leur vie, ces

enfants possèdent un esprit divinateur; ils se font chats pour vous,

ils ont de ces bonnes tyrannies qu'ils réservent aux êtres adorés et

adorants; ils ont des discrétions spirituelles et sont d'innocents

complices; ils viennent à vous sur la pointe des pieds, vous sourient

et s'en vont sans bruit. Pour vous, tout s'empresse, tout vous aime

et vous rit. Les passions vraies semblent être de belles fleurs qui

font d'autant plus de plaisir à voir que les terrains où elles se

produisent sont plus ingrats. Mais si j'eus les délicieux bénéfices de

cette naturalisation dans une famille où je trouvais des parents selon

mon cœur, j'en eus aussi les charges. Jusqu'alors monsieur de Mortsauf

s'était gêné pour moi; je n'avais vu que les masses de ses défauts,

j'en sentis bientôt l'application dans toute son étendue, et vis

combien la comtesse avait été noblement charitable en me dépeignant ses

luttes quotidiennes. Je connus alors tous les angles de ce caractère

intolérable: j'entendis ces criailleries continuelles à propos de

rien, ces plaintes sur des maux dont aucun signe n'existait au dehors,

ce mécontentement inné qui déflorait la vie, et ce besoin incessant

de tyrannie qui lui aurait fait dévorer chaque année de nouvelles

victimes. Quand nous nous promenions le soir, il dirigeait lui-même la

promenade; mais quelle qu'elle fût, il s'y était toujours ennuyé; de

retour au logis, il mettait sur les autres le fardeau de sa lassitude;

sa femme en avait été la cause en le menant contre son gré là où elle

voulait aller; ne se souvenant plus de nous avoir conduits, il se

plaignait d'être gouverné par elle dans les moindres détails de la vie,

de ne pouvoir garder ni une volonté ni une pensée à lui, d'être un zéro

dans sa maison. Si ses duretés rencontraient une silencieuse patience,

il se fâchait en sentant une limite à son pouvoir; il demandait

aigrement si la religion n'ordonnait pas aux femmes de complaire à

leurs maris, s'il était convenable de mépriser le père de ses enfants.

Il finissait toujours par attaquer chez sa femme une corde sensible;

et quand il l'avait fait résonner, il semblait goûter un plaisir

particulier à ces nullités dominatrices. Quelquefois il affectait un

mutisme morne, un abattement morbide, qui soudain effrayait sa femme

de laquelle il recevait alors des soins touchants. Semblable à ces

enfants gâtés qui exercent leur pouvoir sans se soucier des alarmes

maternelles, il se laissait dorloter comme Jacques et Madeleine dont

il était jaloux. Enfin, à la longue, je découvris que dans les plus

petites, comme dans les plus grandes circonstances, le comte agissait

envers ses domestiques, ses enfants et sa femme, comme envers moi

au jeu de trictrac. Le jour où j'embrassai dans leurs racines et

dans leurs rameaux ces difficultés qui, semblables à des lianes,

étouffaient, comprimaient les mouvements et la respiration de cette

famille, emmaillottaient de fils légers mais multipliés la marche du

ménage, et retardaient l'accroissement de la fortune en compliquant les

actes les plus nécessaires, j'eus une admirative épouvante qui domina

mon amour, et le refoula dans mon cœur. Qu'étais-je, mon Dieu? Les

larmes que j'avais bues engendrèrent en moi comme une ivresse sublime,

et je trouvai du bonheur à épouser les souffrances de cette femme. Je

m'étais plié naguère au despotisme du comte comme un contrebandier

paie ses amendes; désormais, je m'offris volontairement aux coups du

despote, pour être au plus près d'Henriette. La comtesse me devina,

me laissa prendre une place à ses côtés, et me récompensa par la

permission de partager ses douleurs, comme jadis l'apostat repenti,

jaloux de voler au ciel de conserve avec ses frères, obtenait la grâce

de mourir dans le cirque.

--Sans vous j'allais succomber à cette vie, me dit Henriette un soir où

le comte avait été, comme les mouches par un jour de grande chaleur,

plus piquant, plus acerbe, plus changeant qu'à l'ordinaire.

Le comte s'était couché. Nous restâmes, Henriette et moi, pendant une

partie de la soirée, sous nos acacias: les enfants jouaient autour

de nous, baignés dans les rayons du couchant. Nos paroles rares et

purement exclamatives nous révélaient la mutualité des pensées par

lesquelles nous nous reposions de nos communes souffrances. Quand les

mots manquaient, le silence servait fidèlement nos âmes qui pour ainsi

dire entraient l'une chez l'autre sans obstacle, mais sans y être

conviés par le baiser: savourant toutes deux les charmes d'une torpeur

pensive, elles s'engageaient dans les ondulations d'une même rêverie,

se plongeaient ensemble dans la rivière, en sortaient rafraîchies comme

deux nymphes aussi parfaitement unies que la jalousie le peut désirer,

mais sans aucun lien terrestre. Nous allions dans un gouffre sans fond,

nous revenions à la surface, les mains vides, en nous demandant par un

regard:--«Aurons-nous un seul jour à nous parmi tant de jours?» Quand

la volupté nous cueille de ces fleurs nées sans racines, pourquoi la

chair murmure-t-elle? Malgré l'énervante poésie du soir qui donnait

aux briques de la balustrade ces tons orangés, si calmants et si purs;

malgré cette religieuse atmosphère qui nous communiquait en sons

adoucis les cris des deux enfants, et nous laissait tranquilles; le

désir serpenta dans mes veines comme le signal d'un feu de joie. Après

trois mois, je commençais à ne plus me contenter de la part qui m'était

faite, et je caressais doucement la main d'Henriette en essayant de

transborder ainsi les riches voluptés qui m'embrasaient. Henriette

redevint madame de Mortsauf et me retira sa main; quelques pleurs

roulèrent dans mes yeux, elle les vit et me jeta un regard tiède en

portant sa main à mes lèvres.

Sachez donc bien, me dit-elle, que ceci me coûte des larmes! L'amitié

qui veut une si grande faveur est bien dangereuse.

J'éclatai, je me répandis en reproches, je parlai de mes souffrances

et du peu d'allégement que je demandais pour les supporter. J'osai lui

dire qu'à mon âge, si les sens étaient tout âme, l'âme aussi avait

un sexe; que je saurais mourir, mais non mourir les lèvres closes.

Elle m'imposa silence en me lançant son regard fier, où je crus lire

le: _Et moi, suis-je sur des roses?_ du Cacique. Peut-être aussi me

trompai-je. Depuis le jour où, devant la porte de Frapesle, je lui

avais à tort prêté cette pensée qui faisait naître notre bonheur d'une

tombe, j'avais honte de tacher son âme par des souhaits empreints

de passion brutale. Elle prit la parole; et, d'une lèvre emmiellée,

me dit qu'elle ne pouvait pas être tout pour moi, que je devais le

savoir. Je compris, au moment où elle disait ces paroles, que, si je

lui obéissais, je creuserais des abîmes entre nous deux. Je baissai la

tête. Elle continua, disant qu'elle avait la certitude religieuse de

pouvoir aimer un frère, sans offenser ni Dieu ni les hommes; qu'il y

avait quelque douceur à faire de ce culte une image réelle de l'amour

divin, qui, selon son bon Saint-Martin, est la vie du monde. Si je ne

pouvais pas être pour elle quelque chose comme son vieux confesseur,

moins qu'un amant, mais plus qu'un frère, il fallait ne plus nous voir.

Elle saurait mourir en portant à Dieu ce surcroît de souffrances

vives, supportées non sans larmes ni déchirements.

--J'ai donné, dit-elle en finissant, plus que je ne devais pour n'avoir

plus rien à laisser prendre, et j'en suis déjà punie.

Il fallut la calmer, promettre de ne jamais lui causer une peine, et de

l'aimer à vingt ans comme les vieillards aiment leur dernier enfant.

Le lendemain je vins de bonne heure. Elle n'avait plus de fleurs pour

les vases de son salon gris. Je m'élançai dans les champs, dans les

vignes, et j'y cherchai des fleurs pour lui composer deux bouquets;

mais tout en les cueillant une à une, les coupant au pied, les

admirant, je pensai que les couleurs et les feuillages avaient une

harmonie, une poésie qui se faisait jour dans l'entendement en charmant

le regard, comme les phrases musicales réveillent mille souvenirs

au fond des cœurs aimants et aimés. Si la couleur est la lumière

organisée, ne doit-elle pas avoir un sens comme les combinaisons de

l'air ont le leur? Aidé par Jacques et Madeleine, heureux tous trois

de conspirer une surprise pour notre chérie, j'entrepris, sur les

dernières marches du perron où nous établîmes le quartier-général

de nos fleurs, deux bouquets par lesquels j'essayai de peindre un

sentiment. Figurez-vous une source de fleurs sortant des deux vases par

un bouillonnement, retombant en vagues frangées, et du sein de laquelle

s'élançaient mes vœux en roses blanches, en lys à la coupe d'argent?

Sur cette fraîche étoffe brillaient les bluets, les myosotis, les

vipérines, toutes les fleurs bleues dont les nuances, prises dans le

ciel, se marient si bien avec le blanc; n'est-ce pas deux innocences,

celle qui ne sait rien et celle qui sait tout, une pensée de l'enfant,

une pensée du martyr? L'amour a son blason, et la comtesse le déchiffra

secrètement. Elle me jeta l'un de ces regards incisifs qui ressemblent

au cri d'un malade touché dans sa plaie: elle était à la fois honteuse

et ravie. Quelle récompense dans ce regard! la rendre heureuse, lui

rafraîchir le cœur, quel encouragement! J'inventai donc la théorie du

père Castel au profit de l'amour, et retrouvai pour elle une science

perdue en Europe où les fleurs de l'écritoire remplacent les pages

écrites en Orient avec des couleurs embaumées. Quel charme que de faire

exprimer ses sensations par ces filles du soleil, les sœurs des fleurs

écloses sous les rayons de l'amour! Je m'entendis bientôt avec les

productions de la flore champêtre, comme un homme que j'ai rencontré

plus tard à Grandlieu s'entendait avec les abeilles.

Deux fois par semaine, pendant le reste de mon séjour à Frapesle, je

recommençai le long travail de cette œuvre poétique à l'accomplissement

de laquelle étaient nécessaires toutes les variétés des graminées

desquelles je fis une étude approfondie, moins en botaniste qu'en

poète, étudiant plus leur esprit que leur forme. Pour trouver une

fleur là où elle venait, j'allais souvent à d'énormes distances, au

bord des eaux, dans les vallons, au sommet des rochers, en pleines

landes, butinant des pensées au sein des bois et des bruyères. Dans

ces courses, je m'initiai moi-même à des plaisirs inconnus au savant

qui vit dans la méditation, à l'agriculteur occupé de spécialités, à

l'artisan cloué dans les villes, au commerçant attaché à son comptoir;

mais connus de quelques forestiers, de quelques bûcherons, de quelques

rêveurs. Il est dans la nature des effets dont les signifiances sont

sans bornes, et qui s'élèvent à la hauteur des plus grandes conceptions

morales. Soit une bruyère fleurie, couverte des diamants de la rosée

qui la trempe, et dans laquelle se joue le soleil, immensité parée pour

un seul regard qui s'y jette à propos. Soit un coin de forêt environné

de roches ruineuses, coupé de sables, vêtu de mousses, garni de

genévriers, qui vous saisit par je ne sais quoi de sauvage, de heurté,

d'effrayant, et d'où sort le cri de l'orfraie. Soit une lande chaude,

sans végétation, pierreuse, à pans raides, dont les horizons tiennent

de ceux du désert, et où je rencontrais une fleur sublime et solitaire,

une pulsatille au pavillon de soie violette étalé pour ses étamines

d'or; image attendrissante de ma blanche idole, seule dans sa vallée!

Soit de grandes mares d'eau sur lesquelles la nature jette aussitôt des

taches vertes, espèce de transition entre la plante et l'animal, où

la vie arrive en quelques jours, des plantes et des insectes flottant

là, comme un monde dans l'éther! Soit encore une chaumière avec son

jardin plein de choux, sa vigne, ses palis, suspendue au-dessus d'une

fondrière, encadrée par quelques maigres champs de seigle, figure de

tant d'humbles existences! Soit une longue allée de forêt semblable à

quelque nef de cathédrale, où les arbres sont des piliers, où leurs

branches forment les arceaux de la voûte, au bout de laquelle une

clairière lointaine aux jours mélangés d'ombres ou nuancés par les

teintes rouges du couchant poind à travers les feuilles et montre

comme les vitraux coloriés d'un chœur plein d'oiseaux qui chantent.

Puis au sortir de ces bois frais et touffus, une jachère crayeuse où

sur des mousses ardentes et sonores, des couleuvres repues rentrent

chez elles en levant leurs têtes élégantes et fines. Jetez sur ces

tableaux, tantôt des torrents de soleil ruisselant comme des ondes

nourrissantes, tantôt des amas de nuées grises alignées comme les rides

au front d'un vieillard, tantôt les tons froids d'un ciel faiblement

orangé, sillonné de bandes d'un bleu pâle; puis écoutez? vous entendrez

d'indéfinissables harmonies au milieu d'un silence qui confond. Pendant

les mois de septembre et d'octobre, je n'ai jamais construit un seul

bouquet qui m'ait coûté moins de trois heures de recherches, tant

j'admirais, avec le suave abandon des poètes, ces fugitives allégories

où pour moi se peignaient les phases les plus contrastantes de la vie

humaine, majestueux spectacles où va maintenant fouiller ma mémoire.

Souvent aujourd'hui je marie à ces grandes scènes le souvenir de l'âme

alors épandue sur la nature. J'y promène encore la souveraine dont la

robe blanche ondoyait dans les taillis, flottait sur les pelouses, et

dont la pensée s'élevait, comme un fruit promis, de chaque calice plein

d'étamines amoureuses.

La Comédie humaine - Volume 07. Scènes de la vie de Province - Tome 03 · 第 32 / 49 段