rapidité qui stupéfiait les enfants élevés sous le régime impérial.
Cette révolution ne fut rien pour moi. La moindre parole, le plus
simple geste de madame de Mortsauf étaient les seuls événements
auxquels j'attachais de l'importance. J'ignorais ce qu'était le
conseil privé; je ne connaissais rien à la politique ni aux choses du
monde; je n'avais d'autre ambition que celle d'aimer Henriette, mieux
que Pétrarque n'aimait Laure. Cette insouciance me fit prendre pour
un enfant par la duchesse. Il vint beaucoup de monde à Frapesle, nous
y fûmes trente personnes à dîner. Quel enivrement pour un jeune homme
de voir la femme qu'il aime être la plus belle entre toutes, devenir
l'objet de regards passionnés, et de se savoir seul à recevoir la
lueur de ses yeux chastement réservée; de connaître assez toutes les
nuances de sa voix pour trouver dans sa parole, en apparence légère ou
moqueuse, les preuves d'une pensée constante, même quand on se sent au
cœur une jalousie dévorante contre les distractions du monde. Le comte,
heureux des attentions dont il se vit l'objet, fut presque jeune;
sa femme en espéra quelque changement d'humeur; moi je riais avec
Madeleine qui, semblable aux enfants chez lesquels le corps succombe
sous les étreintes de l'âme, me faisait rire par des observations
étonnantes et pleines d'un esprit moqueur sans malignité, mais qui
n'épargnait personne. Ce fut une belle journée. Un mot, un espoir né
le matin avait rendu la nature lumineuse; et me voyant si joyeux,
Henriette était joyeuse.
--Ce bonheur à travers sa vie grise et nuageuse lui sembla bien bon, me
dit-elle le lendemain.
Le lendemain je passai naturellement la journée à Clochegourde; j'en
avais été banni pendant cinq jours, j'avais soif de ma vie. Le comte
était parti dès six heures pour aller faire dresser ses contrats
d'acquisition à Tours. Un grave sujet de discorde s'était ému entre
la mère et la fille. La duchesse voulait que la comtesse la suivît à
Paris, où elle devait obtenir pour elle une charge à la cour, où le
comte, en revenant sur son refus, pouvait occuper de hautes fonctions.
Henriette, qui passait pour une femme heureuse, ne voulait dévoiler à
personne, pas même au cœur d'une mère, ses horribles souffrances, ni
trahir l'incapacité de son mari. Pour que sa mère ne pénétrât point
le secret de son ménage, elle avait envoyé monsieur de Mortsauf à
Tours, où il devait se débattre avec les notaires. Moi seul, comme
elle l'avait dit, connaissais les secrets de Clochegourde. Après avoir
expérimenté combien l'air pur, le ciel bleu de cette vallée calmaient
les irritations de l'esprit ou les amères douleurs de la maladie, et
quelle influence l'habitation de Clochegourde exerçait sur la santé
de ses enfants, elle opposait des refus motivés que combattait la
duchesse, femme envahissante, moins chagrine qu'humiliée du mauvais
mariage de sa fille. Henriette aperçut que sa mère s'inquiétait
peu de Jacques et de Madeleine, affreuse découverte! Comme toutes
les mères habituées à continuer sur la femme mariée le despotisme
qu'elles exerçaient sur la jeune fille, la duchesse procédait par des
considérations qui n'admettaient point de répliques; elle affectait
tantôt une amitié captieuse afin d'arracher un consentement à ses vues,
tantôt une amère froideur pour avoir par la crainte ce que la douceur
ne lui obtenait pas; puis, voyant ses efforts inutiles, elle déploya le
même esprit d'ironie que j'avais observé chez ma mère. En dix jours,
Henriette connut tous les déchirements que causent aux jeunes femmes
les révoltes nécessaires à l'établissement de leur indépendance. Vous
qui, pour votre bonheur, avez la meilleure des mères, vous ne sauriez
comprendre ces choses. Pour avoir une idée de cette lutte entre une
femme sèche, froide, calculée, ambitieuse, et sa fille, pleine de
cette onctueuse et fraîche bonté qui ne tarit jamais, il faudrait vous
figurer le lys auquel mon cœur l'a sans cesse comparée, broyé dans les
rouages d'une machine en acier poli. Cette mère n'avait jamais eu rien
de cohérent avec sa fille; elle ne sut deviner aucune des véritables
difficultés qui l'obligeaient à ne pas profiter des avantages de la
Restauration, et à continuer sa vie solitaire. Elle crut à quelque
amourette entre sa fille et moi. Ce mot, dont elle se servit pour
exprimer ses soupçons, ouvrit entre ces deux femmes des abîmes que
rien ne pouvait combler désormais. Quoique les familles enterrent
soigneusement ces intolérables dissidences, pénétrez-y? vous trouverez
dans presque toutes des plaies profondes, incurables, qui diminuent les
sentiments naturels: ou c'est des passions réelles, attendrissantes,
que la convenance des caractères rend éternelles et qui donnent à la
mort un contre-coup dont les noires meurtrissures sont ineffaçables;
ou des haines latentes qui glacent lentement le cœur et sèchent les
larmes au jour des adieux éternels. Tourmentée hier, tourmentée
aujourd'hui, frappée par tous, même par ses deux anges souffrants qui
n'étaient complices ni des maux qu'ils enduraient ni de ceux qu'ils
causaient, comment cette pauvre âme n'aurait-elle pas aimé celui qui
ne la frappait point et qui voulait l'environner d'une triple haie
d'épines, afin de la défendre des orages, de tout contact, de toute
blessure? Si je souffrais de ces débats, j'en étais parfois heureux en
sentant qu'elle se rejetait dans mon cœur, car Henriette me confia ses
nouvelles peines. Je pus alors apprécier son calme dans la douleur, et
la patience énergique qu'elle savait déployer. Chaque jour j'appris
mieux le sens de ces mots:--Aimez-moi, comme m'aimait ma tante.
--Vous n'avez donc point d'ambition? me dit à dîner la duchesse d'un
air dur.
--Madame, lui répondis-je en lui lançant un regard sérieux, je me sens
une force à dompter le monde; mais je n'ai que vingt et un ans, et je
suis tout seul.
Elle regarda sa fille d'un air étonné, elle croyait que, pour me garder
près d'elle, sa fille éteignait en moi toute ambition. Le séjour que
fit la duchesse de Lenoncourt à Clochegourde fut un temps de gêne
perpétuelle. La comtesse me recommandait le décorum, elle s'effrayait
d'une parole doucement dite; et, pour lui plaire, il fallait endosser
le harnais de la dissimulation. Le grand jeudi vint, ce fut un jour
d'ennuyeux cérémonial, un de ces jours que haïssent les amants habitués
aux cajoleries du laissez-aller quotidien, accoutumés à voir leur
chaise à sa place et la maîtresse du logis tout à eux. L'amour a
horreur de tout ce qui n'est pas lui-même. La duchesse alla jouir des
pompes de la cour, et tout rentra dans l'ordre à Clochegourde.
Ma petite brouille avec le comte avait eu pour résultat de m'y
implanter encore plus avant que par le passé: j'y pus venir à tout
moment sans exciter la moindre défiance, et les antécédents de ma vie
me portèrent à m'étendre comme une plante grimpante dans la belle âme
où s'ouvrait pour moi le monde enchanteur des sentiments partagés.
A chaque heure, de moment en moment, notre fraternel mariage, fondé
sur la confiance, devint plus cohérent; nous nous établissions chacun
dans notre position: la comtesse m'enveloppait dans les nourricières
protections, dans les blanches draperies d'un amour tout maternel;
tandis que mon amour, séraphique en sa présence, devenait loin d'elle
mordant et altéré comme un fer rouge; je l'aimais d'un double amour
qui décochait tour à tour les mille flèches du désir, et les perdait
au ciel où elles se mouraient dans un éther infranchissable. Si vous
me demandez pourquoi, jeune et plein de fougueux vouloirs, je demeurai
dans les abusives croyances de l'amour platonique, je vous avouerai que
je n'étais pas assez homme encore pour tourmenter cette femme, toujours
en crainte de quelque catastrophe chez ses enfants; toujours attendant
un éclat, une orageuse variation d'humeur chez son mari; frappée par
lui, quand elle n'était pas affligée par la maladie de Jacques ou de
Madeleine; assise au chevet de l'un d'eux quand son mari calmé pouvait
lui laisser prendre un peu de repos. Le son d'une parole trop vive
ébranlait son être, un désir l'offensait; pour elle, il fallait être
amour voilé, force mêlée de tendresse, enfin tout ce qu'elle était
pour les autres. Puis, vous le dirai-je, à vous si bien femme, cette
situation comportait des langueurs enchanteresses, des moments de
suavité divine et les contentements qui suivent de tacites immolations.
Sa conscience était contagieuse, son dévouement sans récompense
terrestre imposait par sa persistance; cette vive et secrète piété
qui servait de lien à ses autres vertus, agissait à l'entour comme un
encens spirituel. Puis j'étais jeune! assez jeune pour concentrer ma
nature dans le baiser qu'elle me permettait si rarement de mettre sur
sa main dont elle ne voulut jamais me donner que le dessus et jamais
la paume, limite où pour elle commençaient peut-être les voluptés
sensuelles. Si jamais deux âmes ne s'étreignirent avec plus d'ardeur,
jamais le corps ne fut plus intrépidement ni plus victorieusement
dompté. Enfin, plus tard, j'ai reconnu la cause de ce bonheur plein.
A mon âge, aucun intérêt ne me distrayait le cœur, aucune ambition ne
traversait le cours de ce sentiment déchaîné comme un torrent et qui
faisait onde de tout ce qu'il emportait. Oui, plus tard, nous aimons
la femme dans une femme; tandis que de la première femme aimée, nous
aimons tout: ses enfants sont les nôtres, sa maison est la nôtre, ses
intérêts sont nos intérêts, son malheur est notre plus grand malheur;
nous aimons sa robe et ses meubles; nous sommes plus fâchés de voir
ses blés versés que de savoir notre argent perdu; nous sommes prêts
à gronder le visiteur qui dérange nos curiosités sur la cheminée.
Ce saint amour nous fait vivre dans un autre, tandis que plus tard,
hélas! nous attirons une autre vie en nous-mêmes, en demandant à la
femme d'enrichir de ses jeunes sentiments nos facultés appauvries.
Je fus bientôt de la maison, et j'éprouvai pour la première fois une
de ces douceurs infinies qui sont à l'âme tourmentée ce qu'est un
bain pour le corps fatigué; l'âme est alors rafraîchie sur toutes ses
surfaces, caressée dans ses plis les plus profonds. Vous ne sauriez
me comprendre, vous êtes femme, et il s'agit ici d'un bonheur que
vous donnez, sans jamais recevoir le pareil. Un homme seul connaît le
friand plaisir d'être, au sein d'une maison étrangère, le privilégié
de la maîtresse, le centre secret de ses affections: les chiens
n'aboient plus après vous, les domestiques reconnaissent, aussi bien
que les chiens, les insignes cachés que vous portez; les enfants, chez
lesquels rien n'est faussé, qui savent que leur part ne s'amoindrira
jamais, et que vous êtes bienfaisant à la lumière de leur vie, ces
enfants possèdent un esprit divinateur; ils se font chats pour vous,
ils ont de ces bonnes tyrannies qu'ils réservent aux êtres adorés et
adorants; ils ont des discrétions spirituelles et sont d'innocents
complices; ils viennent à vous sur la pointe des pieds, vous sourient
et s'en vont sans bruit. Pour vous, tout s'empresse, tout vous aime
et vous rit. Les passions vraies semblent être de belles fleurs qui
font d'autant plus de plaisir à voir que les terrains où elles se
produisent sont plus ingrats. Mais si j'eus les délicieux bénéfices de
cette naturalisation dans une famille où je trouvais des parents selon
mon cœur, j'en eus aussi les charges. Jusqu'alors monsieur de Mortsauf
s'était gêné pour moi; je n'avais vu que les masses de ses défauts,
j'en sentis bientôt l'application dans toute son étendue, et vis
combien la comtesse avait été noblement charitable en me dépeignant ses
luttes quotidiennes. Je connus alors tous les angles de ce caractère
intolérable: j'entendis ces criailleries continuelles à propos de
rien, ces plaintes sur des maux dont aucun signe n'existait au dehors,
ce mécontentement inné qui déflorait la vie, et ce besoin incessant
de tyrannie qui lui aurait fait dévorer chaque année de nouvelles
victimes. Quand nous nous promenions le soir, il dirigeait lui-même la
promenade; mais quelle qu'elle fût, il s'y était toujours ennuyé; de
retour au logis, il mettait sur les autres le fardeau de sa lassitude;
sa femme en avait été la cause en le menant contre son gré là où elle
voulait aller; ne se souvenant plus de nous avoir conduits, il se
plaignait d'être gouverné par elle dans les moindres détails de la vie,
de ne pouvoir garder ni une volonté ni une pensée à lui, d'être un zéro
dans sa maison. Si ses duretés rencontraient une silencieuse patience,
il se fâchait en sentant une limite à son pouvoir; il demandait
aigrement si la religion n'ordonnait pas aux femmes de complaire à
leurs maris, s'il était convenable de mépriser le père de ses enfants.
Il finissait toujours par attaquer chez sa femme une corde sensible;
et quand il l'avait fait résonner, il semblait goûter un plaisir
particulier à ces nullités dominatrices. Quelquefois il affectait un
mutisme morne, un abattement morbide, qui soudain effrayait sa femme
de laquelle il recevait alors des soins touchants. Semblable à ces
enfants gâtés qui exercent leur pouvoir sans se soucier des alarmes
maternelles, il se laissait dorloter comme Jacques et Madeleine dont
il était jaloux. Enfin, à la longue, je découvris que dans les plus
petites, comme dans les plus grandes circonstances, le comte agissait
envers ses domestiques, ses enfants et sa femme, comme envers moi
au jeu de trictrac. Le jour où j'embrassai dans leurs racines et
dans leurs rameaux ces difficultés qui, semblables à des lianes,
étouffaient, comprimaient les mouvements et la respiration de cette
famille, emmaillottaient de fils légers mais multipliés la marche du
ménage, et retardaient l'accroissement de la fortune en compliquant les
actes les plus nécessaires, j'eus une admirative épouvante qui domina
mon amour, et le refoula dans mon cœur. Qu'étais-je, mon Dieu? Les
larmes que j'avais bues engendrèrent en moi comme une ivresse sublime,
et je trouvai du bonheur à épouser les souffrances de cette femme. Je
m'étais plié naguère au despotisme du comte comme un contrebandier
paie ses amendes; désormais, je m'offris volontairement aux coups du
despote, pour être au plus près d'Henriette. La comtesse me devina,
me laissa prendre une place à ses côtés, et me récompensa par la
permission de partager ses douleurs, comme jadis l'apostat repenti,
jaloux de voler au ciel de conserve avec ses frères, obtenait la grâce
de mourir dans le cirque.
--Sans vous j'allais succomber à cette vie, me dit Henriette un soir où
le comte avait été, comme les mouches par un jour de grande chaleur,
plus piquant, plus acerbe, plus changeant qu'à l'ordinaire.
Le comte s'était couché. Nous restâmes, Henriette et moi, pendant une
partie de la soirée, sous nos acacias: les enfants jouaient autour
de nous, baignés dans les rayons du couchant. Nos paroles rares et
purement exclamatives nous révélaient la mutualité des pensées par
lesquelles nous nous reposions de nos communes souffrances. Quand les
mots manquaient, le silence servait fidèlement nos âmes qui pour ainsi
dire entraient l'une chez l'autre sans obstacle, mais sans y être
conviés par le baiser: savourant toutes deux les charmes d'une torpeur
pensive, elles s'engageaient dans les ondulations d'une même rêverie,
se plongeaient ensemble dans la rivière, en sortaient rafraîchies comme
deux nymphes aussi parfaitement unies que la jalousie le peut désirer,
mais sans aucun lien terrestre. Nous allions dans un gouffre sans fond,
nous revenions à la surface, les mains vides, en nous demandant par un
regard:--«Aurons-nous un seul jour à nous parmi tant de jours?» Quand
la volupté nous cueille de ces fleurs nées sans racines, pourquoi la
chair murmure-t-elle? Malgré l'énervante poésie du soir qui donnait
aux briques de la balustrade ces tons orangés, si calmants et si purs;
malgré cette religieuse atmosphère qui nous communiquait en sons
adoucis les cris des deux enfants, et nous laissait tranquilles; le
désir serpenta dans mes veines comme le signal d'un feu de joie. Après
trois mois, je commençais à ne plus me contenter de la part qui m'était
faite, et je caressais doucement la main d'Henriette en essayant de
transborder ainsi les riches voluptés qui m'embrasaient. Henriette
redevint madame de Mortsauf et me retira sa main; quelques pleurs
roulèrent dans mes yeux, elle les vit et me jeta un regard tiède en
portant sa main à mes lèvres.
Sachez donc bien, me dit-elle, que ceci me coûte des larmes! L'amitié
qui veut une si grande faveur est bien dangereuse.
J'éclatai, je me répandis en reproches, je parlai de mes souffrances
et du peu d'allégement que je demandais pour les supporter. J'osai lui
dire qu'à mon âge, si les sens étaient tout âme, l'âme aussi avait
un sexe; que je saurais mourir, mais non mourir les lèvres closes.
Elle m'imposa silence en me lançant son regard fier, où je crus lire
le: _Et moi, suis-je sur des roses?_ du Cacique. Peut-être aussi me
trompai-je. Depuis le jour où, devant la porte de Frapesle, je lui
avais à tort prêté cette pensée qui faisait naître notre bonheur d'une
tombe, j'avais honte de tacher son âme par des souhaits empreints
de passion brutale. Elle prit la parole; et, d'une lèvre emmiellée,
me dit qu'elle ne pouvait pas être tout pour moi, que je devais le
savoir. Je compris, au moment où elle disait ces paroles, que, si je
lui obéissais, je creuserais des abîmes entre nous deux. Je baissai la
tête. Elle continua, disant qu'elle avait la certitude religieuse de
pouvoir aimer un frère, sans offenser ni Dieu ni les hommes; qu'il y
avait quelque douceur à faire de ce culte une image réelle de l'amour
divin, qui, selon son bon Saint-Martin, est la vie du monde. Si je ne
pouvais pas être pour elle quelque chose comme son vieux confesseur,
moins qu'un amant, mais plus qu'un frère, il fallait ne plus nous voir.
Elle saurait mourir en portant à Dieu ce surcroît de souffrances
vives, supportées non sans larmes ni déchirements.
--J'ai donné, dit-elle en finissant, plus que je ne devais pour n'avoir
plus rien à laisser prendre, et j'en suis déjà punie.
Il fallut la calmer, promettre de ne jamais lui causer une peine, et de
l'aimer à vingt ans comme les vieillards aiment leur dernier enfant.
Le lendemain je vins de bonne heure. Elle n'avait plus de fleurs pour
les vases de son salon gris. Je m'élançai dans les champs, dans les
vignes, et j'y cherchai des fleurs pour lui composer deux bouquets;
mais tout en les cueillant une à une, les coupant au pied, les
admirant, je pensai que les couleurs et les feuillages avaient une
harmonie, une poésie qui se faisait jour dans l'entendement en charmant
le regard, comme les phrases musicales réveillent mille souvenirs
au fond des cœurs aimants et aimés. Si la couleur est la lumière
organisée, ne doit-elle pas avoir un sens comme les combinaisons de
l'air ont le leur? Aidé par Jacques et Madeleine, heureux tous trois
de conspirer une surprise pour notre chérie, j'entrepris, sur les
dernières marches du perron où nous établîmes le quartier-général
de nos fleurs, deux bouquets par lesquels j'essayai de peindre un
sentiment. Figurez-vous une source de fleurs sortant des deux vases par
un bouillonnement, retombant en vagues frangées, et du sein de laquelle
s'élançaient mes vœux en roses blanches, en lys à la coupe d'argent?
Sur cette fraîche étoffe brillaient les bluets, les myosotis, les
vipérines, toutes les fleurs bleues dont les nuances, prises dans le
ciel, se marient si bien avec le blanc; n'est-ce pas deux innocences,
celle qui ne sait rien et celle qui sait tout, une pensée de l'enfant,
une pensée du martyr? L'amour a son blason, et la comtesse le déchiffra
secrètement. Elle me jeta l'un de ces regards incisifs qui ressemblent
au cri d'un malade touché dans sa plaie: elle était à la fois honteuse
et ravie. Quelle récompense dans ce regard! la rendre heureuse, lui
rafraîchir le cœur, quel encouragement! J'inventai donc la théorie du
père Castel au profit de l'amour, et retrouvai pour elle une science
perdue en Europe où les fleurs de l'écritoire remplacent les pages
écrites en Orient avec des couleurs embaumées. Quel charme que de faire
exprimer ses sensations par ces filles du soleil, les sœurs des fleurs
écloses sous les rayons de l'amour! Je m'entendis bientôt avec les
productions de la flore champêtre, comme un homme que j'ai rencontré
plus tard à Grandlieu s'entendait avec les abeilles.
Deux fois par semaine, pendant le reste de mon séjour à Frapesle, je
recommençai le long travail de cette œuvre poétique à l'accomplissement
de laquelle étaient nécessaires toutes les variétés des graminées
desquelles je fis une étude approfondie, moins en botaniste qu'en
poète, étudiant plus leur esprit que leur forme. Pour trouver une
fleur là où elle venait, j'allais souvent à d'énormes distances, au
bord des eaux, dans les vallons, au sommet des rochers, en pleines
landes, butinant des pensées au sein des bois et des bruyères. Dans
ces courses, je m'initiai moi-même à des plaisirs inconnus au savant
qui vit dans la méditation, à l'agriculteur occupé de spécialités, à
l'artisan cloué dans les villes, au commerçant attaché à son comptoir;
mais connus de quelques forestiers, de quelques bûcherons, de quelques
rêveurs. Il est dans la nature des effets dont les signifiances sont
sans bornes, et qui s'élèvent à la hauteur des plus grandes conceptions
morales. Soit une bruyère fleurie, couverte des diamants de la rosée
qui la trempe, et dans laquelle se joue le soleil, immensité parée pour
un seul regard qui s'y jette à propos. Soit un coin de forêt environné
de roches ruineuses, coupé de sables, vêtu de mousses, garni de
genévriers, qui vous saisit par je ne sais quoi de sauvage, de heurté,
d'effrayant, et d'où sort le cri de l'orfraie. Soit une lande chaude,
sans végétation, pierreuse, à pans raides, dont les horizons tiennent
de ceux du désert, et où je rencontrais une fleur sublime et solitaire,
une pulsatille au pavillon de soie violette étalé pour ses étamines
d'or; image attendrissante de ma blanche idole, seule dans sa vallée!
Soit de grandes mares d'eau sur lesquelles la nature jette aussitôt des
taches vertes, espèce de transition entre la plante et l'animal, où
la vie arrive en quelques jours, des plantes et des insectes flottant
là, comme un monde dans l'éther! Soit encore une chaumière avec son
jardin plein de choux, sa vigne, ses palis, suspendue au-dessus d'une
fondrière, encadrée par quelques maigres champs de seigle, figure de
tant d'humbles existences! Soit une longue allée de forêt semblable à
quelque nef de cathédrale, où les arbres sont des piliers, où leurs
branches forment les arceaux de la voûte, au bout de laquelle une
clairière lointaine aux jours mélangés d'ombres ou nuancés par les
teintes rouges du couchant poind à travers les feuilles et montre
comme les vitraux coloriés d'un chœur plein d'oiseaux qui chantent.
Puis au sortir de ces bois frais et touffus, une jachère crayeuse où
sur des mousses ardentes et sonores, des couleuvres repues rentrent
chez elles en levant leurs têtes élégantes et fines. Jetez sur ces
tableaux, tantôt des torrents de soleil ruisselant comme des ondes
nourrissantes, tantôt des amas de nuées grises alignées comme les rides
au front d'un vieillard, tantôt les tons froids d'un ciel faiblement
orangé, sillonné de bandes d'un bleu pâle; puis écoutez? vous entendrez
d'indéfinissables harmonies au milieu d'un silence qui confond. Pendant
les mois de septembre et d'octobre, je n'ai jamais construit un seul
bouquet qui m'ait coûté moins de trois heures de recherches, tant
j'admirais, avec le suave abandon des poètes, ces fugitives allégories
où pour moi se peignaient les phases les plus contrastantes de la vie
humaine, majestueux spectacles où va maintenant fouiller ma mémoire.
Souvent aujourd'hui je marie à ces grandes scènes le souvenir de l'âme
alors épandue sur la nature. J'y promène encore la souveraine dont la
robe blanche ondoyait dans les taillis, flottait sur les pelouses, et
dont la pensée s'élevait, comme un fruit promis, de chaque calice plein
d'étamines amoureuses.