--Tout ce que je souhaite, lui dis-je en levant les yeux sur les

siens que je rencontrai pour la seconde fois, mais pendant un moment

aussi rapide qu'un éclair, c'est de n'être pas renvoyé d'ici; je suis

tellement engourdi par la fatigue, que je ne pourrais marcher.

--Pourquoi suspectez-vous l'hospitalité de notre beau pays? me

dit-elle. Vous nous accorderez sans doute le plaisir de dîner à

Clochegourde? ajouta-t-elle en se tournant vers son voisin.

Je jetai sur mon protecteur un regard où éclatèrent tant de prières

qu'il se mit en mesure d'accepter cette proposition, dont la formule

voulait un refus. Si l'habitude du monde permettait à monsieur de

Chessel de distinguer ces nuances, un jeune homme sans expérience croit

si fermement à l'union de la parole et de la pensée chez une belle

femme, que je fus bien étonné quand, en revenant le soir, mon hôte me

dit:--Je suis resté, parce que vous en mouriez d'envie; mais si vous

ne raccommodez pas les choses, je suis brouillé peut-être avec mes

voisins. Ce _si vous ne raccommodez pas les choses_ me fit long-temps

rêver. Si je plaisais à madame de Mortsauf, elle ne pourrait pas en

vouloir à celui qui m'avait introduit chez elle. Monsieur de Chessel me

supposait donc le pouvoir de l'intéresser, n'était-ce pas me le donner?

Cette explication corrobora mon espoir en un moment où j'avais besoin

de secours.

--Ceci me semble difficile, répondit-il, madame de Chessel nous attend.

--Elle vous a tous les jours, reprit la comtesse, et nous pouvons

l'avertir. Est-elle seule?

--Elle a monsieur l'abbé de Quélus.

--Eh! bien, dit-elle en se levant pour sonner, vous dînez avec nous.

Cette fois monsieur de Chessel la crut franche et me jeta des regards

complimenteurs. Dès que je fus certain de rester pendant une soirée

sous ce toit, j'eus à moi comme une éternité. Pour beaucoup d'êtres

malheureux, demain est un mot vide de sens, et j'étais alors au nombre

de ceux qui n'ont aucune foi dans le lendemain; quand j'avais quelques

heures à moi, j'y faisais tenir toute une vie de voluptés. Madame de

Mortsauf entama sur le pays, sur les récoltes, sur les vignes, une

conversation à laquelle j'étais étranger. Chez une maîtresse de maison,

cette façon d'agir atteste un manque d'éducation ou son mépris pour

celui qu'elle met ainsi comme à la porte du discours; mais ce fut

embarras chez la comtesse. Si d'abord je crus qu'elle affectait de

me traiter en enfant, si j'enviai le privilége des hommes de trente

ans qui permettait à monsieur de Chessel d'entretenir sa voisine de

sujets graves auxquels je ne comprenais rien, si je me dépitai en me

disant que tout était pour lui; à quelques mois de là, je sus combien

est significatif le silence d'une femme, et combien de pensées couvre

une diffuse conversation. D'abord j'essayai de me mettre à mon aise

dans mon fauteuil; puis je reconnus les avantages de ma position en

me laissant aller au charme d'entendre la voix de la comtesse. Le

souffle de son âme se déployait dans les replis des syllabes, comme le

son se divise sous les clefs d'une flûte; il expirait onduleusement

à l'oreille d'où il précipitait l'action du sang. Sa façon de dire

les terminaisons en _i_ faisait croire à quelque chant d'oiseau; le

_ch_ prononcé par elle était comme une caresse, et la manière dont

elle attaquait les _t_ accusait le despotisme du cœur. Elle étendait

ainsi, sans le savoir, le sens des mots, et vous entraînait l'âme dans

un monde surhumain. Combien de fois n'ai-je pas laissé continuer une

discussion que je pouvais finir, combien de fois ne me suis-je pas

fait injustement gronder pour écouter ces concerts de voix humaine,

pour aspirer l'air qui sortait de sa lèvre chargé de son âme, pour

étreindre cette lumière parlée avec l'ardeur que j'aurais mise à serrer

la comtesse sur mon sein! Quel chant d'hirondelle joyeuse, quand

elle pouvait rire! mais quelle voix de cygne appelant ses compagnes,

quand elle parlait de ses chagrins! L'inattention de la comtesse me

permit de l'examiner. Mon regard se régalait en glissant sur la belle

parleuse, il pressait sa taille, baisait ses pieds, et se jouait dans

les boucles de sa chevelure. Cependant j'étais en proie à une terreur

que comprendront ceux qui, dans leur vie, ont éprouvé les joies

illimitées d'une passion vraie. J'avais peur qu'elle ne me surprît

les yeux attachés à la place de ses épaules que j'avais si ardemment

embrassée. Cette crainte avivait la tentation, et j'y succombais, je

les regardais! mon œil déchirait l'étoffe, je revoyais la lentille

qui marquait la naissance de la jolie raie par laquelle son dos était

partagé, mouche perdue dans du lait, et qui depuis le bal flamboyait

toujours le soir dans ces ténèbres où semble ruisseler le sommeil des

jeunes gens dont l'imagination est ardente, dont la vie est chaste.

Je puis vous crayonner les traits principaux qui partout eussent

signalé la comtesse aux regards; mais le dessin le plus correct, la

couleur la plus chaude n'en exprimeraient rien encore. Sa figure est

une de celles dont la ressemblance exige l'introuvable artiste de qui

la main sait peindre le reflet des feux intérieurs, et sait rendre

cette vapeur lumineuse que nie la science, que la parole ne traduit

pas, mais que voit un amant. Ses cheveux fins et cendrés la faisaient

souvent souffrir, et ces souffrances étaient sans doute causées par de

subites réactions du sang vers la tête. Son front arrondi, proéminent

comme celui de la Joconde, paraissait plein d'idées inexprimées, de

sentiments contenus, de fleurs noyées dans des eaux amères. Ses yeux

verdâtres, semés de points bruns, étaient toujours pâles; mais s'il

s'agissait de ses enfants, s'il lui échappait de ces vives effusions

de joie ou de douleur, rares dans la vie des femmes résignées, son œil

lançait alors une lueur subtile qui semblait s'enflammer aux sources

de la vie et devait les tarir; éclair qui m'avait arraché des larmes

quand elle me couvrit de son dédain formidable et qui lui suffisait

pour abaisser les paupières aux plus hardis. Un nez grec, comme

dessiné par Phidias et réuni par un double arc à des lèvres élégamment

sinueuses, spiritualisait son visage de forme ovale, et dont le teint,

comparable au tissu des camélias blancs, se rougissait aux joues par

de jolis tons roses. Son embonpoint ne détruisait ni la grâce de sa

taille, ni la rondeur voulue pour que ses formes demeurassent belles

quoique développées. Vous comprendrez soudain ce genre de perfection,

lorsque vous saurez qu'en s'unissant à l'avant-bras les éblouissants

trésors qui m'avaient fasciné paraissaient ne devoir former aucun

pli. Le bas de sa tête n'offrait point ces creux qui font ressembler

la nuque de certaines femmes à des troncs d'arbres, ses muscles n'y

dessinaient point de cordes et partout les lignes s'arrondissaient en

flexuosités désespérantes pour le regard comme pour le pinceau. Un

duvet follet se mourait le long de ses joues, dans les méplats du col,

en y retenant la lumière qui s'y faisait soyeuse. Ses oreilles petites

et bien contournées étaient, suivant son expression, des oreilles

d'esclave et de mère. Plus tard, quand j'habitai son cœur, elle me

disait: «Voici monsieur de Mortsauf!» et avait raison, tandis que

je n'entendais rien encore, moi dont l'ouïe possède une remarquable

étendue. Ses bras étaient beaux, sa main aux doigts recourbés était

longue, et, comme dans les statues antiques, la chair dépassait ses

ongles à fines côtes. Je vous déplairais en donnant aux tailles

plates l'avantage sur les tailles rondes, si vous n'étiez pas une

exception. La taille ronde est un signe de force, mais les femmes

ainsi construites sont impérieuses, volontaires, plus voluptueuses

que tendres. Au contraire, les femmes à taille plate sont dévouées,

pleines de finesse, enclines à la mélancolie; elles sont mieux femmes

que les autres. La taille plate est souple et molle, la taille ronde

est inflexible et jalouse. Vous savez maintenant comment elle était

faite. Elle avait le pied d'une femme comme il faut, ce pied qui marche

peu, se fatigue promptement et réjouit la vue quand il dépasse la

robe. Quoiqu'elle fût mère de deux enfants, je n'ai jamais rencontré

dans son sexe personne de plus jeune fille qu'elle. Son air exprimait

une simplesse, jointe à je ne sais quoi d'interdit et de songeur qui

ramenait à elle comme le peintre nous ramène à la figure où son génie

a traduit un monde de sentiments. Ses qualités visibles ne peuvent

d'ailleurs s'exprimer que par des comparaisons. Rappelez-vous le parfum

chaste et sauvage de cette bruyère que nous avons cueillie en revenant

de la villa Diodati, cette fleur dont vous avez tant loué le noir et

le rose, vous devinerez comment cette femme pouvait être élégante loin

du monde, naturelle dans ses expressions, recherchée dans les choses

qui devenaient siennes, à la fois rose et noire. Son corps avait la

verdure que nous admirons dans les feuilles nouvellement dépliées,

son esprit avait la profonde concision du sauvage; elle était enfant

par le sentiment, grave par la souffrance, châtelaine et bachelette.

Aussi plaisait-elle sans artifice, par sa manière de s'asseoir, de

se lever, de se taire ou de jeter un mot. Habituellement recueillie,

attentive comme la sentinelle sur qui repose le salut de tous et qui

épie le malheur, il lui échappait parfois des sourires qui trahissaient

en elle un naturel rieur enseveli sous le maintien exigé par sa vie.

Sa coquetterie était devenue du mystère, elle faisait rêver au lieu

d'inspirer l'attention galante que sollicitent les femmes, et laissait

apercevoir sa première nature de flamme vive, ses premiers rêves bleus,

comme on voit le ciel par des éclaircies de nuages. Cette révélation

involontaire rendait pensifs ceux qui ne se sentaient pas une larme

intérieure séchée par le feu des désirs. La rareté de ses gestes, et

surtout celle de ses regards (excepté ses enfants, elle ne regardait

personne) donnait une incroyable solennité à ce qu'elle faisait ou

disait, quand elle faisait ou disait une chose avec cet air que savent

prendre les femmes au moment où elles compromettent leur dignité par un

aveu. Ce jour-là madame de Mortsauf avait une robe rose à mille raies,

une collerette à large ourlet, une ceinture noire et des brodequins de

cette même couleur. Ses cheveux simplement tordus sur sa tête étaient

retenus par un peigne d'écaille. Telle est l'imparfaite esquisse

promise. Mais la constante émanation de son âme sur les siens, cette

essence nourrissante épandue à flots comme le soleil émet sa lumière;

mais sa nature intime, son attitude aux heures sereines, sa résignation

aux heures nuageuses; tous ces tournoiements de la vie où le caractère

se déploie, tiennent comme les effets du ciel à des circonstances

inattendues et fugitives qui ne se ressemblent entre elles que par le

fond d'où elles détachent, et dont la peinture sera nécessairement

mêlée aux événements de cette histoire; véritable épopée domestique,

aussi grande aux yeux du sage que le sont les tragédies aux yeux de

la foule, et dont le récit vous attachera autant pour la part que j'y

ai prise, que par sa similitude avec un grand nombre de destinées

féminines.

Tout à Clochegourde portait le cachet d'une propreté vraiment anglaise.

Le salon où restait la comtesse était entièrement boisé, peint en gris

de deux nuances. La cheminée avait pour ornement une pendule contenue

dans un bloc d'acajou surmonté d'une coupe, et deux grands vases en

porcelaine blanche à filets d'or, d'où s'élevaient des bruyères du

Cap. Une lampe était sur la console. Il y avait un trictrac en face de

la cheminée. Deux larges embrasses en coton retenaient les rideaux de

percale blanche, sans franges. Des housses grises, bordées d'un galon

vert, recouvraient les siéges, et la tapisserie tendue sur le métier de

la comtesse disait assez pourquoi son meuble était ainsi caché. Cette

simplicité arrivait à la grandeur. Aucun appartement, parmi ceux que

j'ai vus depuis, ne m'a causé des impressions aussi fertiles, aussi

touffues que celles dont j'étais saisi dans ce salon de Clochegourde,

calme et recueilli comme la vie de la comtesse, et où l'on devinait la

régularité conventuelle de ses occupations. La plupart de mes idées,

et même les plus audacieuses en science ou en politique, sont nées

là, comme les parfums émanent des fleurs; mais là verdoyait la plante

inconnue qui jeta sur mon âme sa féconde poussière, là brillait la

chaleur solaire qui développa mes bonnes et dessécha mes mauvaises

qualités. De la fenêtre, l'œil embrassait la vallée depuis la colline

où s'étale Pont-de-Ruan, jusqu'au château d'Azay, en suivant les

sinuosités de la côte opposée que varient les tours de Frapesle, puis

l'église, le bourg et le vieux manoir de Saché dont les masses dominent

la prairie. En harmonie avec cette vie reposée et sans autres émotions

que celles données par la famille, ces lieux communiquaient à l'âme

leur sérénité. Si je l'avais rencontrée là pour la première fois,

entre le comte et ses deux enfants, au lieu de la trouver splendide

dans sa robe de bal, je ne lui aurais pas ravi ce délirant baiser dont

j'eus alors des remords en croyant qu'il détruirait l'avenir de mon

amour! Non, dans les noires dispositions où me mettait le malheur,

j'aurais plié le genou, j'aurais baisé ses brodequins, j'y aurais

laissé quelques larmes, et je serais allé me jeter dans l'Indre. Mais

après avoir effleuré le frais jasmin de sa peau et bu le lait de cette

coupe pleine d'amour, j'avais dans l'âme le goût et l'espérance de

voluptés humaines; je voulais vivre et attendre l'heure du plaisir

comme le sauvage épie l'heure de la vengeance; je voulais me suspendre

aux arbres, ramper dans les vignes, me tapir dans l'Indre; je voulais

avoir pour complices le silence de la nuit, la lassitude de la vie,

la chaleur du soleil, afin d'achever la pomme délicieuse où j'avais

déjà mordu. M'eût-elle demandé la fleur qui chante ou les richesses

enfouies par les compagnons de Morgan l'exterminateur, je les lui

aurais apportées afin d'obtenir les richesses certaines et la fleur

muette que je souhaitais! Quand cessa le rêve où m'avait plongé la

longue contemplation de mon idole, et pendant lequel un domestique

vint et lui parla, je l'entendis causant du comte. Je pensai seulement

alors qu'une femme devait appartenir à son mari. Cette pensée me donna

des vertiges. Puis j'eus une rageuse et sombre curiosité de voir le

possesseur de ce trésor. Deux sentiments me dominèrent, la haine et

la peur; une haine qui ne connaissait aucun obstacle et les mesurait

tous sans les craindre; une peur vague, mais réelle du combat, de son

issue, et d'ELLE surtout. En proie à d'indicibles pressentiments, je

redoutais ces poignées de main qui déshonorent, j'entrevoyais déjà ces

difficultés élastiques où se heurtent les plus rudes volontés et où

elles s'émoussent; je craignais cette force d'inertie qui dépouille

aujourd'hui la vie sociale des dénoûments que recherchent les âmes

passionnées.

--Voici monsieur de Mortsauf, dit-elle.

Je me dressai sur mes jambes comme un cheval effrayé. Quoique ce

mouvement n'échappât ni à monsieur de Chessel ni à la comtesse, il

ne me valut aucune observation muette, car il y eut une diversion

faite par une jeune fille à qui je donnai six ans, et qui entra

disant:--Voilà mon père.

--Eh! bien, Madeleine? fit sa mère.

L'enfant tendit à monsieur de Chessel la main qu'il demandait, et me

regarda fort attentivement après m'avoir adressé son petit salut plein

d'étonnement.

--Êtes-vous contente de sa santé? dit monsieur de Chessel à la comtesse.

--Elle va mieux, répondit-elle en caressant la chevelure de la petite

déjà blottie dans son giron.

Une interrogation de monsieur de Chessel m'apprit que Madeleine avait

neuf ans; je marquai quelque surprise de mon erreur, et mon étonnement

amassa des nuages sur le front de la mère. Mon introducteur me jeta

l'un de ces regards significatifs par lesquels les gens du monde

nous font une seconde éducation. Là, sans doute était une blessure

maternelle dont l'appareil devait être respecté. Enfant malingre dont

les yeux étaient pâles, dont la peau était blanche comme une porcelaine

éclairée par une lueur, Madeleine n'aurait sans doute pas vécu dans

l'atmosphère d'une ville. L'air de la campagne, les soins de sa mère

qui semblait la couver, entretenaient la vie dans ce corps aussi

délicat que l'est une plante venue en serre malgré les rigueurs d'un

climat étranger. Quoiqu'elle ne rappelât en rien sa mère, Madeleine

paraissait en avoir l'âme, et cette âme la soutenait. Ses cheveux

rares et noirs, ses yeux caves, ses joues creuses, ses bras amaigris,

sa poitrine étroite annonçaient un débat entre la vie et la mort,

duel sans trêve où jusqu'alors la comtesse était victorieuse. Elle se

faisait vive, sans doute pour éviter des chagrins à sa mère; car, en

certains moments où elle ne s'observait plus, elle prenait l'attitude

d'un saule-pleureur. Vous eussiez dit d'une petite Bohémienne souffrant

la faim, venue de son pays en mendiant, épuisée, mais courageuse et

parée pour son public.

--Où donc avez-vous laissé Jacques? lui demanda sa mère en la baisant

sur la raie blanche qui partageait ses cheveux en deux bandeaux

semblables aux ailes d'un corbeau.

--Il vient avec mon père.

En ce moment le comte entra suivi de son fils qu'il tenait par la

main. Jacques, vrai portrait de sa sœur, offrait les mêmes symptômes

de faiblesse. En voyant ces deux enfants frêles aux côtés d'une mère

si magnifiquement belle, il était impossible de ne pas deviner les

sources du chagrin qui attendrissait les tempes de la comtesse et lui

faisait taire une de ces pensées qui n'ont que Dieu pour confident,

mais qui donnent au front de terribles signifiances. En me saluant,

monsieur de Mortsauf me jeta le coup d'œil moins observateur que

maladroitement inquiet d'un homme dont la défiance provient de son peu

d'habitude à manier l'analyse. Après l'avoir mis au courant et m'avoir

nommé, sa femme lui céda sa place, et nous quitta. Les enfants dont les

yeux s'attachaient à ceux de leur mère, comme s'ils en tiraient leur

lumière, voulurent l'accompagner, elle leur dit:--Restez, chers anges!

et mit son doigt sur ses lèvres. Ils obéirent, mais leurs regards se

voilèrent. Ah! pour s'entendre dire ce mot _chers_, quelles tâches

n'aurait-on pas entreprises? Comme les enfants, j'eus moins chaud quand

elle ne fut plus là. Mon nom changea les dispositions du comte à mon

égard. De froid et sourcilleux il devint, sinon affectueux, du moins

poliment empressé, me donna des marques de considération et parut

heureux de me recevoir. Jadis mon père s'était dévoué pour nos maîtres

à jouer un rôle grand mais obscur, dangereux mais qui pouvait être

efficace. Quand tout fut perdu par l'accès de Napoléon au sommet des

affaires, comme beaucoup de conspirateurs secrets, il s'était réfugié

dans les douceurs de la province et de la vie privée, en acceptant des

accusations aussi dures qu'imméritées; salaire inévitable des joueurs

qui jouent le tout pour le tout, et succombent après avoir servi de

pivot à la machine politique. Ne sachant rien de la fortune, rien des

antécédents ni de l'avenir de ma famille, j'ignorais également les

particularités de cette destinée perdue dont se souvenait le comte de

Mortsauf. Cependant, si l'antiquité du nom, la plus précieuse qualité

d'un homme à ses yeux, pouvait justifier l'accueil qui me rendit

confus, je n'en appris la raison véritable que plus tard. Pour le

moment, cette transition subite me mit à l'aise. Quand les deux enfants

virent la conversation reprise entre nous trois, Madeleine dégagea sa

tête des mains de son père, regarda la porte ouverte, se glissa dehors

comme une anguille, et Jacques la suivit. Tous deux rejoignirent leur

mère, car j'entendis leurs voix et leurs mouvements, semblables, dans

le lointain, aux bourdonnements des abeilles autour de la ruche aimée.

La Comédie humaine - Volume 07. Scènes de la vie de Province - Tome 03 · 第 27 / 49 段