alors. Parti de Bordeaux pour rejoindre Louis XVIII à Paris, le duc
d'Angoulême recevait, à son passage dans chaque ville, des ovations
préparées par l'enthousiasme qui saisissait la vieille France au
retour des Bourbons. La Touraine en émoi pour ses princes légitimes,
la ville en rumeur, les fenêtres pavoisées, les habitants endimanchés,
les apprêts d'une fête, et ce je ne sais quoi répandu dans l'air et
qui grise, me donnèrent l'envie d'assister au bal offert au prince.
Quand je me mis de l'audace au front pour exprimer ce désir à ma
mère, alors trop malade pour pouvoir assister à la fête, elle se
courrouça grandement. Arrivais-je du Congo pour ne rien savoir? Comment
pouvais-je imaginer que notre famille ne serait pas représentée à ce
bal? En l'absence de mon père et de mon frère, n'était-ce pas à moi d'y
aller? N'avais-je pas une mère? ne pensait-elle pas au bonheur de ses
enfants? En un moment le fils quasi désavoué devenait un personnage.
Je fus autant abasourdi de mon importance que du déluge de raisons
ironiquement déduites par lesquelles ma mère accueillit ma supplique.
Je questionnai mes sœurs, j'appris que ma mère, à laquelle plaisaient
ces coups de théâtre, s'était forcément occupée de ma toilette. Surpris
par les exigences de ses pratiques, aucun tailleur de Tours n'avait pu
se charger de mon équipement. Ma mère avait mandé son ouvrière à la
journée, qui, suivant l'usage des provinces, savait faire toute espèce
de couture. Un habit bleu-barbeau me fut secrètement confectionné tant
bien que mal. Des bas de soie et des escarpins neufs furent facilement
trouvés; les gilets d'homme se portaient courts, je pus mettre un des
gilets de mon père; pour la première fois j'eus une chemise à jabot
dont les tuyaux gonflèrent ma poitrine et s'entortillèrent dans le nœud
de ma cravate. Quand je fus habillé, je me ressemblais si peu, que mes
sœurs me donnèrent par leurs compliments le courage de paraître devant
la Touraine assemblée. Entreprise ardue! Cette fête comportait trop
d'appelés pour qu'il y eût beaucoup d'élus. Grâce à l'exiguité de ma
taille, je me faufilai sous une tente construite dans les jardins de
la maison Papion, et j'arrivai près du fauteuil où trônait le prince.
En un moment je fus suffoqué par la chaleur, ébloui par les lumières,
par les tentures rouges, par les ornements dorés, par les toilettes
et les diamants de la première fête publique à laquelle j'assistais.
J'étais poussé par une foule d'hommes et de femmes qui se ruaient les
uns sur les autres et se heurtaient dans un nuage de poussière. Les
cuivres ardents et les éclats bourboniens de la musique militaire
étaient étouffés sous les hourra de:--Vive le duc d'Angoulême! vive le
roi! vivent les Bourbons! Cette fête était une débâcle d'enthousiasme
où chacun s'efforçait de se surpasser dans le féroce empressement de
courir au soleil levant des Bourbons, véritable égoïsme de parti qui me
laissa froid, me rapetissa, me replia sur moi-même.
Emporté comme un fétu dans ce tourbillon, j'eus un enfantin désir
d'être duc d'Angoulême, de me mêler ainsi à ces princes qui paradaient
devant un public ébahi. La niaise envie du Tourangeau fit éclore une
ambition que mon caractère et les circonstances ennoblirent. Qui n'a
pas jalousé cette adoration dont une répétition grandiose me fut
offerte quelques mois après, quand Paris tout entier se précipita vers
l'Empereur à son retour de l'île d'Elbe? Cet empire exercé sur les
masses dont les sentiments et la vie se déchargent dans une seule âme,
me voua soudain à la gloire, cette prêtresse qui égorge les Français
aujourd'hui, comme autrefois la druidesse sacrifiait les Gaulois.
Puis tout à coup je rencontrai la femme qui devait aiguillonner sans
cesse mes ambitieux désirs, et les combler en me jetant au cœur de la
Royauté. Trop timide pour inviter une danseuse, et craignant d'ailleurs
de brouiller les figures, je devins naturellement très-grimaud et
ne sachant que faire de ma personne. Au moment où je souffrais du
malaise causé par le piétinement auquel nous oblige une foule, un
officier marcha sur mes pieds gonflés autant par la compression du
cuir que par la chaleur. Ce dernier ennui me dégoûta de la fête. Il
était impossible de sortir, je me réfugiai dans un coin au bout d'une
banquette abandonnée, où je restai les yeux fixes, immobile et boudeur.
Trompée par ma chétive apparence, une femme me prit pour un enfant prêt
à s'endormir en attendant le bon plaisir de sa mère, et se posa près
de moi par un mouvement d'oiseau qui s'abat sur son nid. Aussitôt je
sentis un parfum de femme qui brilla dans mon âme comme y brilla depuis
la poésie orientale. Je regardai ma voisine, et fus plus ébloui par
elle que je ne l'avais été par la fête; elle devint toute ma fête. Si
vous avez bien compris ma vie antérieure, vous devinerez les sentiments
qui sourdirent en mon cœur. Mes yeux furent tout à coup frappés par de
blanches épaules rebondies sur lesquelles j'aurais voulu pouvoir me
rouler, des épaules légèrement rosées qui semblaient rougir comme si
elles se trouvaient nues pour la première fois, de pudiques épaules qui
avaient une âme, et dont la peau satinée éclatait à la lumière comme
un tissu de soie. Ces épaules étaient partagées par une raie, le long
de laquelle coula mon regard, plus hardi que ma main. Je me haussai
tout palpitant pour voir le corsage et fus complétement fasciné par une
gorge chastement couverte d'une gaze, mais dont les globes azurés et
d'une rondeur parfaite étaient douillettement couchés dans des flots de
dentelle. Les plus légers détails de cette tête furent des amorces qui
réveillèrent en moi des jouissances infinies: le brillant des cheveux
lissés au-dessus d'un cou velouté comme celui d'une petite fille, les
lignes blanches que le peigne y avait dessinées et où mon imagination
courut comme en de frais sentiers, tout me fit perdre l'esprit. Après
m'être assuré que personne ne me voyait, je me plongeai dans ce dos
comme un enfant qui se jette dans le sein de sa mère, et je baisai
toutes ces épaules en y roulant ma tête. Cette femme poussa un cri
perçant, que la musique empêcha d'entendre; elle se retourna, me vit
et me dit: «--Monsieur?» Ah! si elle avait dit: «--Mon petit bonhomme,
qu'est-ce qui vous prend donc!» je l'aurais tuée peut-être; mais à ce
_monsieur!_ des larmes chaudes jaillirent de mes yeux. Je fus pétrifié
par un regard animé d'une sainte colère, par une tête sublime couronnée
d'un diadème de cheveux cendrés, en harmonie avec ce dos d'amour. La
pourpre de la pudeur offensée étincela sur son visage, que désarmait
déjà le pardon de la femme qui comprend une frénésie quand elle en
est le principe, et devine des adorations infinies dans les larmes du
repentir. Elle s'en alla par un mouvement de reine. Je sentis alors
le ridicule de ma position; alors seulement je compris que j'étais
fagotté comme le singe d'un Savoyard. J'eus honte de moi. Je restai
tout hébété, savourant la pomme que je venais de voler, gardant sur mes
lèvres la chaleur de ce sang que j'avais aspiré, ne me repentant de
rien, et suivant du regard cette femme descendue des cieux. Saisi par
le premier aspect charnel de la grande fièvre du cœur, j'errai dans le
bal devenu désert, sans pouvoir y retrouver mon inconnue. Je revins me
coucher métamorphosé.
Une âme nouvelle, une âme aux ailes diaprées avait brisé sa larve.
Tombée des steppes bleus où je l'admirais, ma chère étoile s'était
donc faite femme en conservant sa clarté, ses scintillements et sa
fraîcheur. J'aimai soudain sans rien savoir de l'amour. N'est-ce pas
une étrange chose que cette première irruption du sentiment le plus vif
de l'homme? J'avais rencontré dans le salon de ma tante quelques jolies
femmes, aucune ne m'avait causé la moindre impression. Existe-t-il
donc une heure, une conjonction d'astres, une réunion de circonstances
expresses, une certaine femme entre toutes, pour déterminer une
passion exclusive, au temps où la passion embrasse le sexe entier?
En pensant que mon élue vivait en Touraine, j'aspirais l'air avec
délices, je trouvai au bleu du temps une couleur que je ne lui ai plus
vue nulle part. Si j'étais ravi mentalement, je parus sérieusement
malade, et ma mère eut des craintes mêlées de remords. Semblable aux
animaux qui sentent venir le mal, j'allai m'accroupir dans un coin
du jardin pour y rêver au baiser que j'avais volé. Quelques jours
après ce bal mémorable, ma mère attribua l'abandon de mes travaux,
mon indifférence à ses regards oppresseurs, mon insouciance de ses
ironies et ma sombre attitude, aux crises naturelles que doivent
subir les jeunes gens de mon âge. La campagne, cet éternel remède des
affections auxquelles la médecine ne connaît rien, fut regardée comme
le meilleur moyen de me sortir de mon apathie. Ma mère décida que
j'irais passer quelques jours à Frapesle, château situé sur l'Indre
entre Montbazon et Azay-le-Rideau, chez l'un de ses amis, à qui sans
doute elle donna des instructions secrètes. Le jour où j'eus ainsi la
clef des champs, j'avais si drument nagé dans l'océan de l'amour que
je l'avais traversé. J'ignorais le nom de mon inconnue, comment la
désigner, où la trouver? d'ailleurs, à qui pouvais-je parler d'elle?
Mon caractère timide augmentait encore les craintes inexpliquées
qui s'emparent des jeunes cœurs au début de l'amour, et me faisait
commencer par la mélancolie qui termine les passions sans espoir. Je
ne demandais pas mieux que d'aller, venir, courir à travers champs.
Avec ce courage d'enfant qui ne doute de rien et comporte je ne sais
quoi de chevaleresque, je me proposais de fouiller tous les châteaux
de la Touraine, en y voyageant à pied, en me disant à chaque jolie
tourelle:--C'est là!
Donc, un jeudi matin je sortis de Tours par la barrière Saint-Éloy, je
traversai les ponts Saint-Sauveur, j'arrivai dans Poncher en levant le
nez à chaque maison, et gagnai la route de Chinon. Pour la première
fois de ma vie, je pouvais m'arrêter sous un arbre, marcher lentement
ou vite à mon gré sans être questionné par personne. Pour un pauvre
être écrasé par les différents despotismes qui, peu ou prou, pèsent
sur toutes les jeunesses, le premier usage du libre arbitre, exercé
même sur des riens, apportait à l'âme je ne sais quel épanouissement.
Beaucoup de raisons se réunirent pour faire de ce jour une fête pleine
d'enchantements. Dans mon enfance, mes promenades ne m'avaient pas
conduit à plus d'une lieue hors la ville. Mes courses aux environs de
Pont-le-Voy, ni celles que je fis dans Paris, ne m'avaient gâté sur les
beautés de la nature champêtre. Néanmoins il me restait, des premiers
souvenirs de ma vie, le sentiment du beau qui respire dans le paysage
de Tours avec lequel je m'étais familiarisé. Quoique complétement neuf
à la poésie des sites, j'étais donc exigeant à mon insu, comme ceux
qui sans avoir la pratique d'un art en imaginent tout d'abord l'idéal.
Pour aller au château de Frapesle, les gens à pied ou à cheval abrègent
la route en passant par les landes dites de Charlemagne, terres en
friche, situées au sommet du plateau qui sépare le bassin du Cher et
celui de l'Indre, et où mène un chemin de traverse que l'on prend à
Champy. Ces landes plates et sablonneuses, qui vous attristent durant
une lieue environ, joignent par un bouquet de bois le chemin de Saché,
nom de la commune d'où dépend Frapesle. Ce chemin, qui débouche sur la
route de Chinon, bien au delà de Ballan, longe une plaine ondulée sans
accidents remarquables, jusqu'au petit pays d'Artanne. Là se découvre
une vallée qui commence à Montbazon, finit à la Loire, et semble bondir
sous les châteaux posés sur ces doubles collines; une magnifique coupe
d'émeraude au fond de laquelle l'Indre se roule par des mouvements de
serpent. A cet aspect, je fus saisi d'un étonnement voluptueux que
l'ennui des landes ou la fatigue du chemin avait préparé.--Si cette
femme, la fleur de son sexe, habite un lieu dans le monde, ce lieu,
le voici? A cette pensée je m'appuyai contre un noyer sous lequel,
depuis ce jour, je me repose toutes les fois que je reviens dans ma
chère vallée. Sous cet arbre confident de mes pensées, je m'interroge
sur les changements que j'ai subis pendant le temps qui s'est écoulé
depuis le dernier jour où j'en suis parti. Elle demeurait là, mon
cœur ne me trompait point: le premier castel que je vis au penchant
d'une lande était son habitation. Quand je m'assis sous mon noyer, le
soleil de midi faisait pétiller les ardoises de son toit et les vitres
de ses fenêtres. Sa robe de percale produisait le point blanc que je
remarquai dans ses vignes sous un hallebergier. Elle était, comme vous
le savez déjà, sans rien savoir encore, LE LYS DE CETTE VALLÉE où elle
croissait pour le ciel, en la remplissant du parfum de ses vertus.
L'amour infini, sans autre aliment qu'un objet à peine entrevu dont
mon âme était remplie, je le trouvais exprimé par ce long ruban d'eau
qui ruisselle au soleil entre deux rives vertes, par ces lignes de
peupliers qui parent de leurs dentelles mobiles ce val d'amour, par les
bois de chênes qui s'avancent entre les vignobles sur des coteaux que
la rivière arrondit toujours différemment, et par ces horizons estompés
qui fuient en se contrariant. Si vous voulez voir la nature belle et
vierge comme une fiancée, allez là par un jour de printemps; si vous
voulez calmer les plaies saignantes de votre cœur, revenez-y par les
derniers jours de l'automne; au printemps, l'amour y bat des ailes à
plein ciel, en automne on y songe à ceux qui ne sont plus. Le poumon
malade y respire une bienfaisante fraîcheur, la vue s'y repose sur des
touffes dorées qui communiquent à l'âme leurs paisibles douceurs. En
ce moment, les moulins situés sur les chutes de l'Indre donnaient une
voix à cette vallée frémissante, les peupliers se balançaient en riant,
pas un nuage au ciel, les oiseaux chantaient, les cigales criaient,
tout y était mélodie. Ne me demandez plus pourquoi j'aime la Touraine?
je ne l'aime ni comme on aime son berceau, ni comme on aime une oasis
dans le désert; je l'aime comme un artiste aime l'art; je l'aime moins
que je ne vous aime, mais sans la Touraine, peut-être ne vivrais-je
plus. Sans savoir pourquoi, mes yeux revenaient au point blanc, à la
femme qui brillait dans ce vaste jardin comme au milieu des buissons
verts éclatait la clochette d'un convolvulus, flétrie si l'on y touche.
Je descendis, l'âme émue, au fond de cette corbeille, et vis bientôt
un village que la poésie qui surabondait en moi me fit trouver sans
pareil. Figurez-vous trois moulins posés parmi des îles gracieusement
découpées, couronnées de quelques bouquets d'arbres au milieu d'une
prairie d'eau; quel autre nom donner à ces végétations aquatiques,
si vivaces, si bien colorées, qui tapissent la rivière, surgissent
au-dessus, ondulent avec elle, se laissent aller à ses caprices et se
plient aux tempêtes de la rivière fouettée par la roue des moulins!
Çà et là, s'élèvent des masses de gravier sur lesquelles l'eau se
brise en y formant des franges où reluit le soleil. Les amaryllis,
le nénuphar, le lys d'eau, les joncs, les flox décorent les rives de
leurs magnifiques tapisseries. Un pont tremblant composé de poutrelles
pourries, dont les piles sont couvertes de fleurs, dont les garde-fous
plantés d'herbes vivaces et de mousses veloutées se penchent sur la
rivière et ne tombent point; des barques usées, des filets de pêcheurs,
le chant monotone d'un berger, les canards qui voguaient entre les
îles ou s'épluchaient sur le jard, nom du gros sable que charrie
la Loire; des garçons meuniers, le bonnet sur l'oreille, occupés à
charger leurs mulets; chacun de ces détails rendait cette scène d'une
naïveté surprenante. Imaginez au delà du pont deux ou trois fermes, un
colombier, des tourterelles, une trentaine de masures séparées par des
jardins, par des haies de chèvrefeuilles, de jasmins et de clématites;
puis du fumier fleuri devant toutes les portes, des poules et des
coqs par les chemins? voilà le village du Pont-de-Ruan, joli village
surmonté d'une vieille église pleine de caractère, une église du temps
des croisades, et comme les peintres en cherchent pour leurs tableaux.
Encadrez le tout de noyers antiques, de jeunes peupliers aux feuilles
d'or pâle, mettez de gracieuses fabriques au milieu des longues
prairies où l'œil se perd sous un ciel chaud et vaporeux, vous aurez
une idée d'un des mille points de vue de ce beau pays. Je suivis le
chemin de Saché sur la gauche de la rivière, en observant les détails
des collines qui meublent la rive opposée. Puis enfin j'atteignis un
parc orné d'arbres centenaires qui m'indiqua le château de Frapesle.
J'arrivai précisément à l'heure où la cloche annonçait le déjeuner.
Après le repas, mon hôte, ne soupçonnant pas que j'étais venu de Tours
à pied, me fit parcourir les alentours de sa terre où de toutes parts
je vis la vallée sous toutes ses formes: ici par une échappée, là tout
entière; souvent mes yeux furent attirés à l'horizon par la belle lame
d'or de la Loire où, parmi les roulées, les voiles dessinaient de
fantasques figures qui fuyaient emportées par le vent. En gravissant
une crête, j'admirai pour la première fois le château d'Azay, diamant
taillé à facettes, serti par l'Indre, monté sur des pilotis masqués
de fleurs. Puis je vis dans un fond les masses romantiques du château
de Saché, mélancolique séjour plein d'harmonies, trop graves pour les
gens superficiels, chères aux poètes dont l'âme est endolorie. Aussi,
plus tard, en aimai-je le silence, les grands arbres chenus, et ce je
ne sais quoi mystérieux épandu dans son vallon solitaire! Mais chaque
fois que je retrouvais au penchant de la côte voisine le mignon castel
aperçu, choisi par mon premier regard, je m'y arrêtais complaisamment.
--Hé! me dit mon hôte en lisant dans mes yeux l'un de ces pétillants
désirs toujours si naïvement exprimés à mon âge, vous sentez de loin
une jolie femme comme un chien flaire le gibier.
Je n'aimai pas ce dernier mot, mais je demandai le nom du castel et
celui du propriétaire.
--Ceci est Clochegourde, me dit-il, une jolie maison appartenant
au comte de Mortsauf, le représentant d'une famille historique en
Touraine, dont la fortune date de Louis XI, et dont le nom indique
l'aventure à laquelle il doit et ses armes et son illustration.
Il descend d'un homme qui survécut à la potence. Aussi les
Mortsauf portent-ils _d'or, à la croix de sable alezée potencée et
contre-potencée, chargée en cœur d'une fleur de lys d'or au pied
nourri_, avec: _Dieu saulve le Roi notre Sire_, pour devise. Le
comte est venu s'établir sur ce domaine au retour de l'émigration.
Ce bien est à sa femme, une demoiselle de Lenoncourt, de la maison
de Lenoncourt-Givry, qui va s'éteindre: madame de Mortsauf est fille
unique. Le peu de fortune de cette famille contraste si singulièrement
avec l'illustration des noms, que, par orgueil ou par nécessité
peut-être, ils restent toujours à Clochegourde et n'y voient personne.
Jusqu'à présent leur attachement aux Bourbons pouvait justifier leur
solitude; mais je doute que le retour du roi change leur manière de
vivre. En venant m'établir ici, l'année dernière, je suis allé leur
faire une visite de politesse; ils me l'ont rendue et nous ont invités
à dîner; l'hiver nous a séparés pour quelques mois; puis les événements
politiques ont retardé notre retour, car je ne suis à Frapesle que
depuis peu de temps. Madame de Mortsauf est une femme qui pourrait
occuper partout la première place.
--Vient-elle souvent à Tours?
--Elle n'y va jamais. Mais, dit-il en se reprenant, elle y est allée
dernièrement, au passage du duc d'Angoulême qui s'est montré fort
gracieux pour monsieur de Mortsauf.
--C'est elle! m'écriai-je.
--Qui, elle?
--Une femme qui a de belles épaules.
--Vous rencontrerez en Touraine beaucoup de femmes qui ont de belles
épaules, dit-il en riant. Mais si vous n'êtes pas fatigué, nous pouvons
passer la rivière, et monter à Clochegourde, où vous aviserez à
reconnaître vos épaules.
J'acceptai, non sans rougir de plaisir et de honte. Vers quatre heures
nous arrivâmes au petit château que mes yeux caressaient depuis si
long-temps. Cette habitation, qui fait un bel effet dans le paysage,
est en réalité modeste. Elle a cinq fenêtres de face, chacune de celles
qui terminent la façade exposée au midi s'avance d'environ deux toises,
artifice d'architecture qui simule deux pavillons et donne de la grâce
au logis; celle du milieu sert de porte, et on en descend par un double
perron dans des jardins étagés qui atteignent à une étroite prairie
située le long de l'Indre. Quoiqu'un chemin communal sépare cette
prairie de la dernière terrasse ombragée par une allée d'acacias et de
vernis du Japon, elle semble faire partie des jardins; car le chemin
est creux, encaissé d'un côté par la terrasse, et bordé de l'autre par
une haie normande. Les pentes bien ménagées mettent assez de distance
entre l'habitation et la rivière pour sauver les inconvénients du
voisinage des eaux sans en ôter l'agrément. Sous la maison se trouvent
des remises, des écuries, des resserres, des cuisines dont les diverses
ouvertures dessinent des arcades. Les toits sont gracieusement
contournés aux angles, décorés de mansardes à croisillons sculptés et
de bouquets en plomb sur les pignons. La toiture, sans doute négligée
pendant la révolution, est chargée de cette rouille produite par les
mousses plates et rougeâtres qui croissent sur les maisons exposées
au midi. La porte-fenêtre du perron est surmontée d'un campanile où
reste sculpté l'écusson des Blamont-Chauvry: _écartelé de gueules à
un pal de vair, flanqué de deux mains appaumées de carnation et d'or
à deux lances de sable mises en chevron_. La devise: _Voyez tous, nul
ne touche!_ me frappa vivement. Les supports, qui sont un griffon et
un dragon de gueules enchaînés d'or, faisaient un joli effet sculptés.
La Révolution avait endommagé la couronne ducale et le cimier qui
se compose d'un palmier de sinople fruité d'or. Senart, Secrétaire
du Comité de Salut public, était bailli de Saché avant 1781, ce qui
explique ces dévastations.
Ces dispositions donnent une élégante physionomie à ce castel ouvragé
comme une fleur, et qui semble ne pas peser sur le sol. Vu de la
vallée, le rez-de-chaussée semble être au premier étage; mais du côté
de la cour, il est de plain-pied avec une large allée sablée donnant
sur un boulingrin animé par plusieurs corbeilles de fleurs. A droite et
à gauche, les clos de vignes, les vergers et quelques pièces de terres
labourables plantées de noyers, descendent rapidement, enveloppent
la maison de leurs massifs, et atteignent les bords de l'Indre, que
garnissent en cet endroit des touffes d'arbres dont les verts ont
été nuancés par la nature elle-même. En montant le chemin qui côtoie
Clochegourde, j'admirais ces masses si bien disposées, j'y respirais un
air chargé de bonheur. La nature morale a-t-elle donc, comme la nature
physique, ses communications électriques et ses rapides changements de
température? Mon cœur palpitait à l'approche des événements secrets qui
devaient le modifier à jamais, comme les animaux s'égaient en prévoyant
un beau temps. Ce jour si marquant dans ma vie ne fut dénué d'aucune
des circonstances qui pouvaient le solenniser. La Nature s'était parée
comme une femme allant à la rencontre du bien-aimé, mon âme avait pour
la première fois entendu sa voix, mes yeux l'avaient admirée aussi
féconde, aussi variée que mon imagination me la représentait dans mes
rêves de collége dont je vous ai dit quelques mots inhabiles à vous en
expliquer l'influence, car ils ont été comme une Apocalypse où ma vie
me fut figurativement prédite: chaque événement heureux ou malheureux
s'y rattache par des images bizarres, liens visibles aux yeux de l'âme
seulement. Nous traversâmes une première cour entourée des bâtiments
nécessaires aux exploitations rurales, une grange, un pressoir, des
étables, des écuries. Averti par les aboiements du chien de garde, un
domestique vint à notre rencontre, et nous dit que monsieur le comte,
parti pour Azay dès le matin, allait sans doute revenir, et que madame
la comtesse était au logis. Mon hôte me regarda. Je tremblais qu'il ne
voulût pas voir madame de Mortsauf en l'absence de son mari, mais il
dit au domestique de nous annoncer. Poussé par une avidité d'enfant, je
me précipitai dans la longue antichambre qui traverse la maison.
--Entrez donc, messieurs! dit alors une voix d'or.
Quoique madame de Mortsauf n'eût prononcé qu'un mot au bal, je reconnus
sa voix qui pénétra mon âme et la remplit comme un rayon de soleil
remplit et dore le cachot d'un prisonnier. En pensant qu'elle pouvait
se rappeler ma figure, je voulus m'enfuir; il n'était plus temps, elle
apparut sur le seuil de la porte, nos yeux se rencontrèrent. Je ne
sais qui d'elle ou de moi rougit le plus fortement. Assez interdite
pour ne rien dire, elle revint s'asseoir à sa place devant un métier
à tapisserie, après que le domestique eut approché deux fauteuils;
elle acheva de tirer son aiguille afin de donner un prétexte à son
silence, compta quelques points et releva sa tête, à la fois douce et
altière, vers monsieur de Chessel en lui demandant à quelle heureuse
circonstance elle devait sa visite. Quoique curieuse de savoir la
vérité sur mon apparition, elle ne nous regarda ni l'un ni l'autre;
ses yeux furent constamment attachés sur la rivière; mais à la manière
dont elle écoutait, vous eussiez dit que, semblable aux aveugles, elle
savait reconnaître les agitations de l'âme dans les imperceptibles
accents de la parole. Et cela était vrai. Monsieur de Chessel dit mon
nom et fit ma biographie. J'étais arrivé depuis quelques mois à Tours,
où mes parents m'avaient ramené chez eux quand la guerre avait menacé
Paris. Enfant de la Touraine à qui la Touraine était inconnue, elle
voyait en moi un jeune homme affaibli par des travaux immodérés, envoyé
à Frapesle pour s'y divertir, et auquel il avait montré sa terre, où
je venais pour la première fois. Au bas du coteau seulement, je lui
avais appris ma course de Tours à Frapesle, et craignant pour ma santé
déjà si faible, il s'était avisé d'entrer à Clochegourde en pensant
qu'elle me permettrait de m'y reposer. Monsieur de Chessel disait la
vérité, mais un hasard heureux semble si fort cherché que madame de
Mortsauf garda quelque défiance; elle tourna sur moi des yeux froids
et sévères qui me firent baisser les paupières, autant par je ne sais
quel sentiment d'humiliation que pour cacher des larmes que je retins
entre mes cils. L'imposante châtelaine me vit le front en sueur;
peut-être aussi devina-t-elle les larmes, car elle m'offrit ce dont je
pouvais avoir besoin, en exprimant une bonté consolante qui me rendit
la parole. Je rougissais comme une jeune fille en faute, et d'une voix
chevrotante comme celle d'un vieillard, je répondis par un remercîment
négatif.