fus assez intéressé par quelques traits principaux pour en rester à
l'examen superficiel de sa physionomie. Agé seulement de quarante-cinq
ans, il paraissait approcher de la soixantaine, tant il avait
promptement vieilli dans le grand naufrage qui termina le dix-huitième
siècle. La demi-couronne, qui ceignait monastiquement l'arrière de sa
tête dégarnie de cheveux, venait mourir aux oreilles en caressant les
tempes par des touffes grises mélangées de noir. Son visage ressemblait
vaguement à celui d'un loup blanc qui a du sang au museau, car son nez
était enflammé comme celui d'un homme dont la vie est altérée dans ses
principes, dont l'estomac est affaibli, dont les humeurs sont viciées
par d'anciennes maladies. Son front plat, trop large pour sa figure
qui finissait en pointe, ridé transversalement par marches inégales,
annonçait les habitudes de la vie en plein air et non les fatigues de
l'esprit, le poids d'une constante infortune et non les efforts faits
pour la dominer. Ses pommettes, saillantes et brunes au milieu des tons
blafards de son teint, indiquaient une charpente assez forte pour lui
assurer une longue vie. Son œil clair, jaune et dur tombait sur vous
comme un rayon du soleil en hiver, lumineux sans chaleur, inquiet sans
pensée, défiant sans objet. Sa bouche était violente et impérieuse,
son menton était droit et long. Maigre et de haute taille, il avait
l'attitude d'un gentilhomme appuyé sur une valeur de convention, qui
se sait au-dessus des autres par le droit, au-dessous par le fait. Le
laissez-aller de la campagne lui avait fait négliger son extérieur. Son
habillement était celui du campagnard en qui les paysans aussi bien
que les voisins ne considèrent plus que la fortune territoriale. Ses
mains brunies et nerveuses attestaient qu'il ne mettait de gants que
pour monter à cheval ou le dimanche pour aller à la messe. Sa chaussure
était grossière. Quoique les dix années d'émigration et les dix années
de l'agriculteur eussent influé sur son physique, il subsistait en lui
des vestiges de noblesse. Le libéral le plus haineux, mot qui n'était
pas encore monnayé, aurait facilement reconnu chez lui la loyauté
chevaleresque, les convictions immarcescibles du lecteur à jamais
acquis à la Quotidienne. Il eût admiré l'homme religieux, passionné
pour sa cause, franc dans ses antipathies politiques, incapable de
servir personnellement son parti, très-capable de le perdre, et sans
connaissance des choses en France. Le comte était en effet un de
ces hommes droits qui ne se prêtent à rien et barrent opiniâtrement
tout, bons à mourir l'arme au bras dans le poste qui leur serait
assigné, mais assez avares pour donner leur vie avant de donner leurs
écus. Pendant le dîner je remarquai, dans la dépression de ses joues
flétries et dans certains regards jetés à la dérobée sur ses enfants,
les traces de pensées importunes dont les élancements expiraient à la
surface. En le voyant, qui ne l'eût compris? Qui ne l'aurait accusé
d'avoir fatalement transmis à ses enfants ces corps auxquels manquait
la vie! S'il se condamnait lui-même, il déniait aux autres le droit de
le juger. Amer comme un pouvoir qui se sait fautif, mais n'ayant pas
assez de grandeur ou de charme pour compenser la somme de douleur qu'il
avait jetée dans la balance, sa vie intime devait offrir les aspérités
que dénonçaient en lui ses traits anguleux et ses yeux incessamment
inquiets. Quand sa femme rentra, suivie des deux enfants attachés à
ses flancs, je soupçonnai donc un malheur, comme lorsqu'en marchant
sur les voûtes d'une cave les pieds ont en quelque sorte la conscience
de la profondeur. En voyant ces quatre personnes réunies, en les
embrassant de mes regards, allant de l'une à l'autre, étudiant leurs
physionomies et leurs attitudes respectives, des pensées trempées de
mélancolie tombèrent sur mon cœur comme une pluie fine et grise embrume
un joli pays après quelque beau lever de soleil. Lorsque le sujet de la
conversation fut épuisé, le comte me mit encore en scène au détriment
de monsieur de Chessel, en apprenant à sa femme plusieurs circonstances
concernant ma famille et qui m'étaient inconnues. Il me demanda mon
âge. Quand je l'eus dit, la comtesse me rendit mon mouvement de
surprise à propos de sa fille. Peut-être me donnait-elle quatorze
ans. Ce fut, comme je le sus depuis, le second lien qui l'attacha
si fortement à moi. Je lus dans son âme. Sa maternité tressaillit,
éclairée par un tardif rayon de soleil que lui jetait l'espérance. En
me voyant, à vingt ans passés, si malingre, si délicat et néanmoins si
nerveux, une voix lui cria peut-être:--_Ils vivront!_ Elle me regarda
curieusement, et je sentis qu'en ce moment il se fondait bien des
glaces entre nous. Elle parut avoir mille questions à me faire et les
garda toutes.
--Si l'étude vous a rendu malade, dit-elle, l'air de notre vallée vous
remettra.
--L'éducation moderne est fatale aux enfants, reprit le comte. Nous les
bourrons de mathématiques, nous les tuons à coups de science, et les
usons avant le temps. Il faut vous reposer ici, me dit-il, vous êtes
écrasé sous l'avalanche d'idées qui a roulé sur vous. Quel siècle nous
prépare cet enseignement mis à la portée de tous, si l'on ne prévient
le mal en rendant l'instruction publique aux corporations religieuses!
Ces paroles annonçaient bien le mot qu'il dit un jour aux élections en
refusant sa voix à un homme dont les talents pouvaient servir la cause
royaliste:--Je me défierai toujours des gens d'esprit, répondit-il à
l'entremetteur des voix électorales. Il nous proposa de faire le tour
de ses jardins, et se leva.
--Monsieur... lui dit la comtesse.
--Eh! bien, ma chère?... répondit-il en se retournant avec une
brusquerie hautaine qui dénotait combien il voulait être absolu chez
lui, mais combien alors il l'était peu.
--Monsieur est venu de Tours à pied, monsieur de Chessel n'en savait
rien, et l'a promené dans Frapesle.
--Vous avez fait une imprudence, me dit-il, quoique à votre âge!... Et
il hocha la tête en signe de regret.
La conversation fut reprise. Je ne tardai pas à reconnaître combien son
royalisme était intraitable, et de combien de ménagements il fallait
user pour demeurer sans choc dans ses eaux. Le domestique, qui avait
promptement mis une livrée, annonça le dîner. Monsieur de Chessel
présenta son bras à madame de Mortsauf, et le comte saisit gaiement
le mien pour passer dans la salle à manger, qui, dans l'ordonnance du
rez-de-chaussée, formait le pendant du salon.
Carrelée en carreaux blancs fabriqués en Touraine, et boisée à hauteur
d'appui, la salle à manger était tendue d'un papier verni qui figurait
de grands panneaux encadrés de fleurs et de fruits; les fenêtres
avaient des rideaux de percale ornés de galons rouges; les buffets
étaient de vieux meubles de Boulle, et le bois des chaises, garnies
en tapisserie faite à la main, était de chêne sculpté. Abondamment
servie, la table n'offrit rien de luxueux: de l'argenterie de famille
sans unité de forme, de la porcelaine de Saxe qui n'était pas encore
redevenue à la mode, des carafes octogones, des couteaux à manche en
agate, puis sous les bouteilles des ronds en laque de la Chine; mais
des fleurs dans des seaux vernis et dorés sur leurs découpures à dents
de loup. J'aimai ces vieilleries, je trouvai le papier Réveillon et
ses bordures de fleurs superbes. Le contentement qui enflait toutes
mes voiles m'empêcha de voir les inextricables difficultés mises
entre elle et moi par la vie si cohérente de la solitude et de la
campagne. J'étais près d'elle, à sa droite, je lui servais à boire.
Oui, bonheur inespéré! je frôlais sa robe, je mangeais son pain. Au
bout de trois heures, ma vie se mêlait à sa vie! Enfin nous étions liés
par ce terrible baiser, espèce de secret qui nous inspirait une honte
mutuelle. Je fus d'une lâcheté glorieuse: je m'étudiais à plaire au
comte, qui se prêtait à toutes mes courtisaneries; j'aurais caressé
le chien, j'aurais fait la cour aux moindres désirs des enfants; je
leur aurais apporté des cerceaux, des billes d'agate; je leur aurais
servi de cheval, je leur en voulais de ne pas s'emparer déjà de moi
comme d'une chose à eux. L'amour a ses intuitions comme le génie a les
siennes, et je voyais confusément que la violence, la maussaderie,
l'hostilité ruineraient mes espérances. Le dîner se passa tout en joies
intérieures pour moi. En me voyant chez elle, je ne pouvais songer ni
à sa froideur réelle, ni à l'indifférence que couvrit la politesse
du comte. L'amour a, comme la vie, une puberté pendant laquelle il
se suffit à lui-même. Je fis quelques réponses gauches en harmonie
avec les secrets tumultes de la passion, mais que personne ne pouvait
deviner, pas même elle, qui ne savait rien de l'amour. Le reste du
temps fut comme un rêve. Ce beau rêve cessa quand, au clair de la lune
et par un soir chaud et parfumé, je traversai l'Indre au milieu des
blanches fantaisies qui décoraient les prés, les rives, les collines;
en entendant le chant clair, la note unique, pleine de mélancolie que
jette incessamment par temps égaux une rainette dont j'ignore le nom
scientifique, mais que depuis ce jour solennel je n'écoute pas sans des
délices infinies. Je reconnus un peu tard là, comme ailleurs, cette
insensibilité de marbre contre laquelle s'étaient jusqu'alors émoussés
mes sentiments; je me demandai s'il en serait toujours ainsi; je crus
être sous une fatale influence; les sinistres événements du passé se
débattirent avec les plaisirs purement personnels que j'avais goûtés.
Avant de regagner Frapesle, je regardai Clochegourde et vis au bas une
barque, nommée en Touraine une _toue_, attachée à un frêne, et que
l'eau balançait. Cette toue appartenait à monsieur de Mortsauf, qui
s'en servait pour pêcher.
--Eh! bien, me dit monsieur de Chessel quand nous fûmes sans danger
d'être écoutés, je n'ai pas besoin de vous demander si vous avez
retrouvé vos belles épaules; il faut vous féliciter de l'accueil que
vous a fait monsieur de Mortsauf! Diantre, vous êtes du premier coup au
cœur de la place.
Cette phrase, suivie de celle dont je vous ai parlé, ranima mon cœur
abattu. Je n'avais pas dit un mot depuis Clochegourde, et monsieur de
Chessel attribuait mon silence à mon bonheur.
--Comment! répondis-je avec un ton d'ironie qui pouvait aussi bien
paraître dicté par la passion contenue.
--Il n'a jamais si bien reçu qui que ce soit.
--Je vous avoue que je suis moi-même étonné de cette réception, lui
dis-je en sentant l'amertume intérieure que me dévoilait ce dernier mot.
Quoique je fusse trop inexpert des choses mondaines pour comprendre la
cause du sentiment qu'éprouvait monsieur de Chessel, je fus néanmoins
frappé de l'expression par laquelle il le trahissait. Mon hôte avait
l'infirmité de s'appeler Durand, et se donnait le ridicule de renier
le nom de son père, illustre fabricant, qui pendant la révolution
avait fait une immense fortune. Sa femme était l'unique héritière
des Chessel, vieille famille parlementaire, bourgeoise sous Henri
IV, comme celle de la plupart des magistrats parisiens. En ambitieux
de haute portée, monsieur de Chessel voulut tuer son Durand originel
pour arriver aux destinées qu'il rêvait. Il s'appela d'abord Durand de
Chessel, puis D. de Chessel; il était alors monsieur de Chessel. Sous
la Restauration, il établit un majorat au titre de comte, en vertu
de lettres octroyées par Louis XVIII. Ses enfants recueilleront les
fruits de son courage sans en connaître la grandeur. Un mot de certain
prince caustique a souvent pesé sur sa tête.--Monsieur de Chessel se
montre généralement peu en Durant, dit-il. Cette phrase a long-temps
régalé la Touraine. Les parvenus sont comme les singes desquels ils
ont l'adresse: on les voit en hauteur, on admire leur agilité pendant
l'escalade; mais, arrivés à la cime, on n'aperçoit plus que leurs côtés
honteux. L'envers de mon hôte s'est composé de petitesses grossies
par l'envie. La pairie et lui sont jusqu'à présent deux tangentes
impossibles. Avoir une prétention et la justifier est l'impertinence de
la force; mais être au-dessous de ses prétentions avouées constitue un
ridicule constant dont se repaissent les petits esprits. Or, monsieur
de Chessel n'a pas eu la marche rectiligne de l'homme fort: deux fois
député, deux fois repoussé aux élections; hier directeur-général,
aujourd'hui rien, pas même préfet, ses succès ou ses défaites ont
gâté son caractère et lui ont donné l'âpreté de l'ambitieux invalide.
Quoique galant homme, homme spirituel, et capable de grandes choses,
peut-être l'envie qui passionne l'existence en Touraine, où les
naturels du pays emploient leur esprit à tout jalouser, lui fut-elle
funeste dans les hautes sphères sociales où réussissent peu ces figures
crispées par le succès d'autrui, ces lèvres boudeuses, rebelles au
compliment et faciles à l'épigramme. En voulant moins, peut-être
aurait-il obtenu davantage; mais malheureusement il avait assez de
supériorité pour vouloir marcher toujours debout. En ce moment monsieur
de Chessel était au crépuscule de son ambition, le royalisme lui
souriait. Peut-être affectait-il les grandes manières, mais il fut
parfait pour moi. D'ailleurs il me plut par une raison bien simple, je
trouvais chez lui le repos pour la première fois. L'intérêt, faible
peut-être, qu'il me témoignait, me parut, à moi malheureux enfant
rebuté, une image de l'amour paternel. Les soins de l'hospitalité
contrastaient tant avec l'indifférence qui m'avait jusqu'alors accablé,
que j'exprimais une reconnaissance enfantine de vivre sans chaînes et
quasiment caressé. Aussi les maîtres de Frapesle sont-ils si bien mêlés
à l'aurore de mon bonheur que ma pensée les confond dans les souvenirs
où j'aime à revivre. Plus tard, et précisément dans l'affaire des
lettres-patentes, j'eus le plaisir de rendre quelques services à mon
hôte. Monsieur de Chessel jouissait de sa fortune avec un faste dont
s'offensaient quelques-uns de ses voisins; il pouvait renouveler ses
beaux chevaux et ses élégantes voitures; sa femme était recherchée dans
sa toilette; il recevait grandement; son domestique était plus nombreux
que ne le veulent les habitudes du pays, il tranchait du prince. La
terre de Frapesle est immense. En présence de son voisin et devant tout
ce luxe, le comte de Mortsauf, réduit au cabriolet de famille, qui
en Touraine tient le milieu entre la patache et la chaise de poste,
obligé par la médiocrité de sa fortune à faire valoir Clochegourde,
fut donc Tourangeau jusqu'au jour où les faveurs royales rendirent à
sa famille un éclat peut-être inespéré. Son accueil au cadet d'une
famille ruinée dont l'écusson date des croisades lui servait à humilier
la haute fortune, à rapetisser les bois, les guérets et les prairies
de son voisin, qui n'était pas gentilhomme. Monsieur de Chessel avait
bien compris le comte. Aussi se sont-ils toujours vus poliment, mais
sans aucun de ces rapports journaliers, sans cette agréable intimité
qui aurait dû s'établir entre Clochegourde et Frapesle, deux domaines
séparés par l'Indre, et d'où chacune des châtelaines pouvait, de sa
fenêtre, faire un signe à l'autre.
La jalousie n'était pas la seule raison de la solitude où vivait le
comte de Mortsauf. Sa première éducation fut celle de la plupart
des enfants de grande famille, une incomplète et superficielle
instruction à laquelle suppléaient les enseignements du monde, les
usages de la cour, l'exercice des grandes charges de la couronne ou
des places éminentes. Monsieur de Mortsauf avait émigré précisément
à l'époque où commençait sa seconde éducation, elle lui manqua. Il
fut de ceux qui crurent au prompt rétablissement de la monarchie en
France; dans cette persuasion, son exil avait été la plus déplorable
des oisivetés. Quand se dispersa l'armée de Condé, où son courage le
fit inscrire parmi les plus dévoués, il s'attendit à bientôt revenir
sous le drapeau blanc, et ne chercha pas, comme quelques émigrés,
à se créer une vie industrieuse. Peut-être aussi n'eut-il pas la
force d'abdiquer son nom, pour gagner son pain dans les sueurs d'un
travail méprisé. Ses espérances toujours appointées au lendemain, et
peut-être aussi l'honneur l'empêchèrent de se mettre au service des
puissances étrangères. La souffrance mina son courage. De longues
courses entreprises à pied sans nourriture suffisante, sur des espoirs
toujours déçus, altérèrent sa santé, découragèrent son âme. Par degrés
son dénûment devint extrême. Si pour beaucoup d'hommes la misère
est un tonique, il en est d'autres pour qui elle est un dissolvant,
et le comte fut de ceux-ci. En pensant à ce pauvre gentilhomme de
Touraine allant et couchant par les chemins de la Hongrie, partageant
un quartier de mouton avec les bergers du prince Esterhazy, auquel le
voyageur demandait le pain que le gentilhomme n'aurait pas accepté du
maître, et qu'il refusa maintes fois des mains ennemies de la France,
je n'ai jamais senti dans mon cœur de fiel pour l'émigré, même quand
je le vis ridicule dans le triomphe. Les cheveux blancs de monsieur
de Mortsauf m'avaient dit d'épouvantables douleurs, et je sympathise
trop avec les exilés pour pouvoir les juger. La gaieté française et
tourangelle succomba chez le comte; il devint morose, tomba malade,
et fut soigné par charité dans je ne sais quel hospice allemand. Sa
maladie était une inflammation du mésentère, cas souvent mortel,
mais dont la guérison entraîne des changements d'humeur, et cause
presque toujours l'hypocondrie. Ses amours, ensevelis dans le plus
profond de son âme, et que moi seul ai découverts, furent des amours
de bas étage, qui n'attaquèrent pas seulement sa vie, ils en ruinèrent
encore l'avenir. Après douze ans de misères, il tourna les yeux vers
la France où le décret de Napoléon lui permit de rentrer. Quand en
passant le Rhin le piéton souffrant aperçut le clocher de Strasbourg
par une belle soirée, il défaillit.--«La France! France! Je criai:
«Voilà la France!» me dit-il, comme un enfant crie: Ma mère! quand il
est blessé.» Riche avant de naître, il se trouvait pauvre; fait pour
commander un régiment ou gouverner l'État, il était sans autorité,
sans avenir; né sain et robuste, il revenait infirme et tout usé. Sans
instruction au milieu d'un pays où les hommes et les choses avaient
grandi, nécessairement sans influence possible, il se vit dépouillé de
tout, même de ses forces corporelles et morales. Son manque de fortune
lui rendit son nom pesant. Ses opinions inébranlables, ses antécédents
à l'armée de Condé, ses chagrins, ses souvenirs, sa santé perdue,
lui donnèrent une susceptibilité de nature à être peu ménagée en
France, le pays des railleries. A demi mourant, il atteignit le Maine,
où, par un hasard dû peut-être à la guerre civile, le gouvernement
révolutionnaire avait oublié de faire vendre une ferme considérable en
étendue, et que son fermier lui conservait en laissant croire qu'il en
était le propriétaire. Quand la famille de Lenoncourt, qui habitait
Givry, château situé près de cette ferme, sut l'arrivée du comte de
Mortsauf, le duc Lenoncourt alla lui proposer de demeurer à Givry
pendant le temps nécessaire pour s'arranger une habitation. La famille
Lenoncourt fut noblement généreuse envers le comte, qui se répara là
durant plusieurs mois de séjour, et fit des efforts pour cacher ses
douleurs pendant cette première halte. Les Lenoncourt avaient perdu
leurs immenses biens. Par le nom, monsieur de Mortsauf était un parti
sortable pour leur fille. Loin de s'opposer à son mariage avec un homme
âgé de trente-cinq ans, maladif et vieilli, mademoiselle de Lenoncourt
en parut heureuse. Un mariage lui acquérait le droit de vivre avec sa
tante, la duchesse de Verneuil, sœur du prince de Blamont-Chauvry, qui
pour elle était une mère d'adoption.
Amie intime de la duchesse de Bourbon, madame de Verneuil faisait
partie d'une société sainte dont l'âme était monsieur Saint-Martin,
né en Touraine, et surnommé le _Philosophe inconnu_. Les disciples
de ce philosophe pratiquaient les vertus conseillées par les hautes
spéculations de l'illuminisme mystique. Cette doctrine donne la clef
des mondes divins, explique l'existence par des transformations où
l'homme s'achemine à de sublimes destinées, libère le devoir de
sa dégradation légale, applique aux peines de la vie la douceur
inaltérable du quaker, et ordonne le mépris de la souffrance en
inspirant je ne sais quoi de maternel pour l'ange que nous portons au
ciel. C'est le stoïcisme ayant un avenir. La prière active et l'amour
pur sont les éléments de cette foi qui sort du catholicisme de l'Église
romaine pour rentrer dans le christianisme de l'Église primitive.
Mademoiselle de Lenoncourt resta néanmoins au sein de l'Église
apostolique, à laquelle sa tante fut toujours également fidèle.
Rudement éprouvée par les tourmentes révolutionnaires, la duchesse de
Verneuil avait pris, dans les derniers jours de sa vie, une teinte de
piété passionnée qui versa dans l'âme de son enfant chéri _la lumière
de l'amour céleste et l'huile de la joie intérieure_, pour employer les
expressions mêmes de Saint-Martin. La comtesse reçut plusieurs fois
cet homme de paix et de vertueux savoir à Clochegourde après la mort
de sa tante, chez laquelle il venait souvent. Saint-Martin surveilla
de Clochegourde ses derniers livres imprimés à Tours chez Letourmy.
Inspirée par la sagesse des vieilles femmes qui ont expérimenté les
détroits orageux de la vie, madame de Verneuil donna Clochegourde
à la jeune mariée, pour lui faire un chez elle. Avec la grâce des
vieillards qui est toujours parfaite quand ils sont gracieux, la
duchesse abandonna tout à sa nièce, en se contentant d'une chambre
au-dessus de celle qu'elle occupait auparavant et que prit la comtesse.
Sa mort presque subite jeta des crêpes sur les joies de cette union,
et imprima d'ineffaçables tristesses sur Clochegourde comme sur l'âme
superstitieuse de la mariée. Les premiers jours de son établissement en
Touraine furent pour la comtesse le seul temps non pas heureux, mais
insoucieux de sa vie.
Après les traverses de son séjour à l'étranger, monsieur de Mortsauf,
satisfait d'entrevoir un clément avenir, eut comme une convalescence
d'âme; il respira dans cette vallée les enivrantes odeurs d'une
espérance fleurie. Forcé de songer à sa fortune, il se jeta dans les
préparatifs de son entreprise agronomique et commença par goûter
quelque joie; mais la naissance de Jacques fut un coup de foudre qui
ruina le présent et l'avenir: le médecin condamna le nouveau-né. Le
comte cacha soigneusement cet arrêt à la mère; puis, il consulta pour
lui-même et reçut de désespérantes réponses que confirma la naissance
de Madeleine. Ces deux événements, une sorte de certitude intérieure
sur la fatale sentence, augmentèrent les dispositions maladives de
l'émigré. Son nom à jamais éteint, une jeune femme pure, irréprochable,
malheureuse à ses côtés, vouée aux angoisses de la maternité, sans en
avoir les plaisirs; cet _humus_ de son ancienne vie d'où germaient
de nouvelles souffrances lui tomba sur le cœur, et paracheva sa
destruction. La comtesse devina le passé par le présent et lut dans
l'avenir. Quoique rien ne soit plus difficile que de rendre heureux
un homme qui se sent fautif, la comtesse tenta cette entreprise digne
d'un ange. En un jour, elle devint stoïque. Après être descendue dans
l'abîme d'où elle put voir encore le ciel, elle se voua, pour un seul
homme, à la mission qu'embrasse la sœur de charité pour tous; et afin
de le réconcilier avec lui-même, elle lui pardonna ce qu'il ne se
pardonnait pas. Le comte devint avare, elle accepta les privations
imposées; il avait la crainte d'être trompé, comme l'ont tous ceux qui
n'ont connu la vie du monde que pour en rapporter des répugnances,
elle resta dans la solitude et se plia sans murmure à ses défiances;
elle employa les ruses de la femme à lui faire vouloir ce qui était
bien, il se croyait ainsi des idées et goûtait chez lui les plaisirs
de la supériorité qu'il n'aurait eue nulle part. Puis, après s'être
avancée dans la voie du mariage, elle se résolut à ne jamais sortir de
Clochegourde, en reconnaissant chez le comte une âme hystérique dont
les écarts pouvaient, dans un pays de malice et de commérage, nuire à
ses enfants. Aussi, personne ne soupçonnait-il l'incapacité réelle de
monsieur de Mortsauf, elle avait paré ses ruines d'un épais manteau de
lierre. Le caractère variable, non pas mécontent, mais malcontent du
comte, rencontra donc chez sa femme une terre douce et facile où il
s'étendit en y sentant ses secrètes douleurs amollies par la fraîcheur
des baumes.
Cet historique est la plus simple expression des discours arrachés
à monsieur de Chessel par un secret dépit. Sa connaissance du monde
lui avait fait entrevoir quelques-uns des mystères ensevelis à
Clochegourde. Mais si, par sa sublime attitude, madame de Mortsauf
trompait le monde, elle ne put tromper les sens intelligents de
l'amour. Quand je me trouvai dans ma petite chambre, la prescience
de la vérité me fit bondir dans mon lit, je ne supportai pas d'être
à Frapesle lorsque je pouvais voir les fenêtres de sa chambre; je
m'habillai, descendis à pas de loup, et sortis du château par la porte
d'une tour où se trouvait un escalier en colimaçon. Le froid de la
nuit me rasséréna. Je passai l'Indre sur le pont du moulin Rouge, et
j'arrivai dans la bienheureuse toue en face de Clochegourde où brillait
une lumière à la dernière fenêtre du côté d'Azay. Je retrouvai mes
anciennes contemplations, mais paisibles, mais entremêlées par les
roulades du chantre des nuits amoureuses, et par la note unique du
rossignol des eaux. Il s'éveillait en moi des idées qui glissaient
comme des fantômes en enlevant les crêpes qui jusqu'alors m'avaient
dérobé mon bel avenir. L'âme et les sens étaient également charmés.
Avec quelle violence mes désirs montèrent jusqu'à elle! Combien de
fois je me dis comme un insensé son refrain:--L'aurai-je? Si durant
les jours précédents l'univers s'était agrandi pour moi, dans une
seule nuit il eut un centre. A elle, se rattachèrent mes vouloirs et
mes ambitions, je souhaitai d'être tout pour elle, afin de refaire
et de remplir son cœur déchiré. Belle fut cette nuit passée sous
ses fenêtres, au milieu du murmure des eaux passant à travers les
vannes des moulins, et entrecoupé par la voix des heures sonnées au
clocher de Saché! Pendant cette nuit baignée de lumière où cette fleur
sidérale m'éclaira la vie, je lui fiançai mon âme avec la foi du pauvre
chevalier castillan de qui nous nous moquons dans Cervantès, et par
laquelle nous commençons l'amour. A la première lueur dans le ciel,
au premier cri d'oiseau, je me sauvai dans le parc de Frapesle; je
ne fus aperçu par aucun homme de la campagne, personne ne soupçonna
mon escapade, et je dormis jusqu'au moment où la cloche annonça le
déjeuner. Malgré la chaleur, après le déjeuner, je descendis dans la
prairie afin d'aller revoir l'Indre et ses îles, la vallée et ses
coteaux dont je parus un admirateur passionné; mais avec cette vélocité
de pieds qui défie celle du cheval échappé, je retrouvai mon bateau,
mes saules et mon Clochegourde. Tout y était silencieux et frémissant
comme est la campagne à midi. Les feuillages immobiles se découpaient
nettement sur le fond bleu de ciel; les insectes qui vivent de la
lumière, demoiselles vertes, cantharides, volaient à leurs frênes, à
leurs roseaux; les troupeaux ruminaient à l'ombre, les terres rouges
de la vigne brûlaient, et les couleuvres glissaient le long des talus.
Quel changement dans ce paysage si frais et si coquet avant mon
sommeil! Tout à coup je sautai hors de la barque et remontai le chemin
pour tourner autour de Clochegourde d'où je croyais avoir vu sortir
le comte. Je ne me trompais point, il allait le long d'une haie, et
gagnait sans doute une porte donnant sur le chemin d'Azay qui longe la
rivière.
--Comment vous portez-vous ce matin, monsieur le comte?
Il me regarda d'un air heureux, il ne s'entendait pas souvent nommer
ainsi.
--Bien, dit-il, mais vous aimez donc la campagne, pour vous promener
par cette chaleur?
--Ne m'a-t-on pas envoyé ici pour vivre en plein air?